‹ Œuvres complètesChapitre 96 sur 111 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Le Gesù. — Premier assassinat du prince d'Orange. (1579-1582.)

Les Jésuites, subordonnés par les papes dominicains, comme avait été Pie V, régnèrent à Rome sous Grégoire XIII (Buoncompagno), qui était un juriste de Bologne, longtemps laïque et fort mondain, étranger à l'esprit des anciens ordres religieux. Ils le prirent par deux passions, l'une bonne et l'autre mauvaise, par son désir de relever l'enseignement catholique et par sa faiblesse paternelle pour un bâtard qu'on lui mit dans la tête de faire roi d'Irlande (1579).

Il acheta et abattit un quartier de Rome pour établir le Gesù dans des proportions immenses, avec vingt salles d'enseignement et des cellules aussi nombreuses qu'il y a de jours dans l'année. A l'ouverture, on prononça vingt-cinq discours en vingt-cinq langues, et on appela le nouvel établissement le séminaire de toutes les nations.

De ce centre, l'influence des Jésuites rayonnait, non seulement sur les collèges de leur ordre, mais

PREMIER \ss\>sinvi DU PRINCE D'ORANGE 521

tout autant sur divers établissements qui n'eu portaienl pas l'enseigne, comme le séminaire anglais de Douai, foyer redoutable des conspirations d'Angleterre. A la prière d'Elisabeth, Philippe II i'éloigna de Douai en 1574; mais il fut recueilli à Reims par le cardinal de Lorraine et les Guises, qui l'y maintinrent malgré Elisabeth el Henri III. Il fournit, vers 1579, une centaine de missionnaires qui, dirigés par les Jésuites, inondèrent l'Angleterre, pendant qu'une armée du pape envahissait et soulevait l'Irlande.

Au défaut de Don Juan, on avait espéré mettre le jeune roi de Portugal, Dom Sébastien, à la tète de la croisade d'Irlande et d'Angleterre. Philippe II parvint à le détourner vers la croisade d'Afrique, qui le débarrassa de Sébastien et lui ouvrit bientôt la succession portugaise. Il appela les Jésuites en première ligne au conseil de conscience, par qui il fit examiner son droit sur le Portugal. Mais il les aida fort peu dans leur grande affaire contre Elisabeth. Il donna à peine quelques hommes pour l'expédition irlandaise, qui traîna deux années dans les forêts et les marais de l'île, et finit misérablement.

Les Jésuites, ordre espagnol, étaient peu surs pour l'Espagne. Ils cheminaient sous terre à part. Ils préféraient des hommes de fortune ou d'aventure, Don Juan, Dom Sébastien, les Guises. Ceux-ci, en 1583, sous la direction des Jésuites, firent aux catholiques anglais l'offre d'envahir avec les Espagnols, mais de chasser les Espagnols dès qu'on s'en serait servi.

Chose plus curieuse encore, nous verrons les

Jésuites, vers 1584, agir sans l'aveu du pape et contre ses vues. C'était pourtant leur Grégoire XIII. Mais, comme prince italien, il était épouvanté de la grandeur que la Ligue préparait à Philippe IL Le pape qui suivit, Sixte-Quint, beaucoup plus prince que pape, abominait la révolte, détestait la Ligue. Les Jésuites l'amenèrent à grand'peine à l'approuver.

Il ne faut pas les regarder comme de simples instruments. Il faut les prendre en eux-mêmes. Chose difficile, possible cependant. Ils ont unité parfaite sous un masque varié.

Ils ont des esprits fins et doux comme leur diplomate Possevin, aimable, savant, laborieux, le maître de saint François de Sales, et qui n'en obtient pas moins de la Savoie la persécution des Yaudois. Ils ont des esprits violents pour l'action révolutionnaire, des docteurs en assassinat, comme la plupart de ceux qui firent les missions contre Elisabeth.

De même que, dans leurs missions, ils employaient tous les costumes (surtout celui d'hommes d'épée), ils paraissent aussi en justice avec toutes sortes de doctrines et d'affirmations diverses. Les tribunaux ne savent comment prendre ces esprits fuyants dans leurs démentis éternels. Généralement ils nient d'abord, puis, convaincus, ils avouent, et à l'échafaud ils nient. Forts du principe d'Ignace (obéissez jusqu'au péché mortel inclusivement), ils mentent hardiment dans la mort, sûrs d'être justifiés par le devoir d'obéissance.

Sur toute chose, oui et non. Cependant, lorsqu'on connaît leur unité stricte, lorsqu'on sait que chaque

livre publie par un des leurs est examiné, discuté, approuvé par la censure très attentive de l'ordre, ou comprend que leurs divergences, leurs contradictions apparentes, leurs reculades d'un moment sur tel ou tel point, sont préméditées et voulues.

Ainsi, quand ils virent que leur ami Sanders, l'auteur de la Monarchie visible de l'Église^ qui avilit les évéques, scandalisait beaucoup de catholiques anglais, ils démentirent un moment cette doctrine , sauf à la reprendre. De même, tels de ces catholiques digérant difficilement le principe du tyrannicide >, quelques confesseurs jésuites le désapprouvèrent, tandis que la masse de l'ordre continuait à l'enseigner, et en faisait, contre Orange, contre Elisabeth et contre Henri IV un persévérant usage.

Cette doctrine du tyrannicide se forma dans leurs séminaires par un éclectisme baroque qui mêlait grossièrement deux esprits peu associables. D'une part, tout prince excommunié n'est plus prince, n'est plus homme; il est hors la loi; il perd l'eau, le feu, l'air, en un mot le droit de vivre; si l'Église ne le tue pas, sa vie est à qui veut la prendre. D'autre part, hommes de collège, les Jésuites ne manquaient pas de fourrer dans ce droit papal les citations latines des meurtres républicains des tyrans de l'antiquité, toutes trouvées dans le fatras du cordelier Jean Petit pour justifier en 1409 la mort du tyran d'alors.

Voici comment Ilarmodius, Aristogiton , Brutus, devinrent amis de Lovola.

Ces actes audacieux d'hommes isolés qui, de leurs bras, aux dépens de leur propre vie, attaquèrent la toute-puissance, furent cités pour autoriser les assassinats payés par le puissant des puissants, le maître de l'Espagne et des Indes. Le Brutus de l'Escurial put commodément poignarder, pour son argent, le tyran Guillaume d'Orange et le tyran Henri IV.

Spectacle neuf. Seulement il fallait bien s'entendre sur un point : quel est le tyran? Les Portugais, les Hollandais, disaient que c'était Philippe. Son général, Farnèse, le prince de Parme, fort imbu de ces doctrines, et qui lui-même endoctrinait spécialement les assassins, fait donner l'explication nécessaire par un homme à lui, le docteur en droit Ayala, qui écrit en 1582, imprime en 1587 : « Le tyran qu'il faut tuer, c'est le tyran illégitime. » En Espagne, le casuiste Toledo reproduit la distinction. Toute la matière enfin est splendidement élucidée par le jésuite Mariana, dont le livre peut s'appeler un manuel du régicide, dédié au roi futur, le jeune infant (Philippe III).

Là on voit avec étonnement la platitude et la sottise, la puérilité de cet enseignement qui avait tant d'influence. Jugeons -en par ce distinguo : défendu d'empoisonner le tyran dans une coupe ; permis de l'empoisonner par la selle de son cheval. Pourquoi? Parce que, prenant la coupe, ce serait lui qui se tuerait, et la mort serait active; on lui ferait commettre le péché de se tuer. Mais, en empoisonnant la selle, la mort ne sera que passive, etc.

Certes, si ces docteurs n'avaient agi sur leurs

disciples que par ces sottises, ils n'eussenl pas produit grand effet. Us avaienl en main <l<is movens tout autrement efficaces. Ce n'est pas par la scolastique

qu'ils agirent, c'est par le roman. Nés du roman (comme on a vu), des Eœercitia d'Ignace, manuel pour faire des romans, ils en trouvèrent un tout fait dans l'aventureuse destinée des Guises, dans leur charmante et coupable nièce, Marie Stuart, dans la belle princesse captive qu'il s'agissait de délivrer. Les Anglais eurent le tort de donner, vingt ans durant, aux Jésuites cette épouvantable force d'une émouvante légende. Dieu sait comme ils s'en servirent, comme ils maintinrent leur Marie toujours belle et toujours jeune. Mieux on la tenait invisible, et plus elle restait adorable. Elle vieillit, elle prit perruque, et l'effet resta le même. Tout ce qu'il y avait de jeunes catholiques, de jeunes prêtres, de Rome à Paris, de Reims a Madrid, de Vienne à Anvers, se mouraient d'amour pour elle, de fureur contre Elisabeth, contre les amis d'Elisabeth, Henri IV ou le prince d'Orange, contre tous les protestants.

C'est ainsi qu'avec la pitié on fait, tant qu'on veut, de la rage, et que l'amour peut devenir l'aiguillon de l'assassinat.

Les années 1579 et 1580 sont extrêmement importantes. C'est alors qu'on y voit se former de toutes parts l'orage contre Elisabeth. A côté de l'invasion tentée en Irlande, nous voyons entrer en Ecosse un agent des Guises qui. on dix-huit mois, parviendra à faire périr le régent Morton, chef des protestants. En

Angleterre, entrent diverses missions de Jésuites, la mission officielle de Persons et Gampian, envoyés de Rome; la mission officieuse de Ballard, envoyé de Reims, qui, sous l'habit d'homme d'épée et se faisant appeler le capitaine Fortescue , parcourra cinq ans l'Angleterre et préparera le grand complot de 1586.

Pourquoi tant d'efforts à la fois? C'est que les Jésuites, arrivés à leur apogée sous Grégoire XIII, observaient avec fureur qu'au total la vieille cause, en réalité, perdait.

La Saint- Barthélémy n'avait servi qu'à créer le grand parti des modérés. Les États de Blois n'avaient réussi qu'à montrer, dans une assemblée créée par la Ligue, la Ligue impuissante. La banqueroute de Philippe II et la paralysie des Guises ajournant l'affaire de France, on avait essayé, manqué l'intrigue de Don Juan. Les Pays-Bas catholiques, il est vrai, revenaient à l'Espagne, mais ruinés, secs et taris à ne s'en servir jamais. Les ruines d'Anvers exhaussaient Londres et tout à l'heure Amsterdam. La petite, indestructible Hollande, la grande Angleterre de Shakespeare, de Drake, de Raleigh et de Bacon, dressaient leur jeune pavillon, désormais l'espoir du monde.

Donc il fallait hâter les choses. Elles se gâtaient trop en tardant. On voulait agir brusquement par le poignard ou le poison, parce qu'avec un roi d'Espagne ruiné, hésitant, une grande guerre semblait impossible.

Elisabeth était le but. En 1579, on tira du pape un ordre précis pour détruire Elisabeth par tous les

moyens, sans délai. Ce qui le prouve, c'est que, le 15 avril 1580. les agents de l'exécution demandèrent

au pape un répit, trouvant pour le moment la chose dangereuse et impossible. (De Thou, lib. 74.) Le pape répondit que les catholiques anglais pouvaient ajourner la prise d'armes, mais que rien ne pouvait ajourner l'exécution d'Elisabeth.

Telle était la pensée de Home, mais il faut connaître aussi la cour de Philippe IL

Le duc d'Albe et les violents étaient alors disgraciés. Si le modéré Gomez était mort, un homme analogue, le jeune Antonio Ferez, avait beaucoup d'influence. Par son travail agréable, par la veuve de Gomez, la princesse d'Éboli (ex-maîtresse de Philippe II, dont Perez faisait la sienne), il semblait fort auprès du roi.

Modéré de sa nature, il n'en avait pas moins subi la nécessité cruelle de tuer le traître Escovedo. Cet acte, loin de l'affermir, le rendait moins agréable, et le confesseur du roi travaillait à le renverser. On n'osait encore proposer au roi de rappeler le duc d'Albe. On lui insinua, au contraire, d'appeler le modéré Granvelle, qui, depuis longues années, languissait en Italie. On savait parfaitement que Granvelle, las de l'exil, ferait tout ce qu'on voudrait.

En effet, le 28 juillet 1579, jour où l'on arrêta Perez et la princesse d'Éboli, Granvelle arriva à Madrid. L'une des premières mesures de cet ancien modéré fut de proposer au roi de proscrire le prince d'Orange. Le 13 novembre, il écrit : a Gomme Orange est pusillanime, il pourra bien en mourir; ou bien, en publiant

cela en Italie et en France, on trouvera quelque désespéré qui fera l'affaire. » Philippe II répond en marge .: « Cela me paraît très bien. » (Groen, VII, 166.)

Je crois que Granvelle paya de cette complaisance ceux qui avaient obtenu du roi son retour. La lettre du 30 novembre, écrite au nom du roi, donna l'ordre au prince de Parme. Lettre ostensible où l'on spécifie les motifs de la proscription : Orange est un assassin qui a voulu faire tuer le duc d'Albe et Don Juan d'Autriche. Orange est un voleur qui veut ruiner le clergé, les nobles, ceux qui ont substance; il fait son profit des troubles; il transporte les deniers où il lui plaît pour après s'en servir. Orange s'attribue le nom de bon patriote, et il est le tyran du peuple.

Ce dernier mot équivaut à une signature. La doctrine que les Jésuites enseignaient alors dans leurs séminaires, c'est le meurtre des tyrans.

C'est à cette époque que, dans les dépêches, Guise, leur homme, n'est plus nommé Hercules, mais Mutins, étant appelé alors à d'autres vertus civiques, à devenir un Mucius Scsevola, un tueur de Tarquins.

La lettre n'est point de Granvelle. Il écrivait le français à merveille, avec une netteté singulière. Et cette lettre est un brouillis, un gâchis, un pêle-mêle., où la construction ténébreuse, la phrase serpentine, allongée et tortillée, à force de replis, se dénonce et devient claire, comme œuvre de Loyola.

Ce qui désigne mieux encore les Jésuites, c'est cette prodigieuse assurance et cette intrépidité dans le

mensonge, qui qualifiait comme voleur celui qui jamais ne voulut mania- les fonds publics ^ et comme assassin le chef du parti de V humanité.

Je n'hésite pas à déférer ce dernier titre au glorieux prince d'Orange. Qu'il emporte cette couronne. Les amis de la tolérance, de la douceur, les ennemis de l'effusion du sang, ce grand peuple, vraiment moderne, qui partout commence alors, il en est le chef. A leur tète, l'histoire le salue, et le voit marcher, auguste, vénérable, dans l'avenir.

Ce caractère fut tel en lui, et poussé si loin que son renom d'habileté en fut compromis. Il fut habituellement l'avocat des catholiques, et il aurait voulu .chose certainement imprudente) qu'on les reçut en Hollande. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en corrigèrent pas. Il reste de lui des lettres où il prie les magistrats pour ses assassins, et demande que, si l'on ne peut leur donner la vie, on leur épargne la douleur, qu'on s'abstienne des supplices atroces qui étaient alors en usage.

Mais revenons à la France. C'est du séminaire de Reims, fondé par les Guises, que partent en 1579 les conspirateurs d'Angleterre. Et c'est de l'hôtel de Guise, de l'intimité et de la clientèle de cette maison, tjue. la même année, part pour l'Ecosse, ainsi que nous avons dit, un Stuart, M. d'Aubigny, gracieux jeune homme qui captera le jeune roi et fera périr le régent Morton, allié d'Elisabeth. Roman bizarre, improbable, chimérique, qui se vérifia pourtant à la lettre, dans une rapidité terrible. Aubigny aborda

t. ix. 34

en septembre 1579, réussit, plut et charma, fut maître ; en moins de dix-huit mois ce doux et charmant Aubigny put décapiter Morton. Elisabeth avait perdu toute influence sur l'Ecosse, et les Guises, par leur Aubigny, tenaient le trône de l'Ecosse.

Ils n'allaient pas si vite en France. On voit qu'une force énorme d'inertie les arrêtait, celle du parti politique, qui, sans même remuer, les entravait, les paralysait, les usait à ne rien faire.

Une entrée royale qu'ils firent à Paris, un grand duel arrangé où ils tuèrent les mignons du roi Maugiron, Gaylus (ajoutez encore Saint-Mesgrin, assassiné aux portes du Louvre), ce n'était pas, en conscience, de quoi occuper le public dans un intervalle de sept ans.

Le clergé aussi fît tort au parti par une insigne imprudence. Il se brouilla avec Paris. En 1579, en concile provincial, il décida que désormais il ne remplirait plus rengagement qu'il avait pris en 1561 de payer les rentes de l'Hôtel -de -Ville. Les Parisiens, indignés, objectaient que, si la ville était chargée de ces rentes, c'était à la prière même du clergé, qui voulait qu'on empruntât pour faire la guerre aux hérétiques. Cette suspension des rentes allait arrêter tout commerce, affamer un nombre infini de petits rentiers, qui étaient des pauvres, des orphelins, des veuves. Une redoutable émeute allait éclater. Déjà on fermait les boutiques. Le peuple courait les rues, comme si l'ennemi eût été aux portes. Quelques-uns voulaient que l'on prît les armes. Le prévôt des

marchands alla demander secours au Parlement. Ce

corps eut la hardiesse d'ordonner L'arrestation de* Pères du concile, du moins de leur défendre de sortir de Paris. Le roi les fit venir, irrités, mais effrayés, et obtint d'eux qu'ils payeraient au moins dix années encore.

Le parti, moins sur de Paris, vit le Louvre se fortifier. Les mignons ressuscitèrent, beaucoup plus redoutables. Le roi, cette fois, prit pour favoris deux hommes jeunes, mais fort importants, fort braves, en état de tenir le pavé contre la maison de Lorraine. L'un, Joyeuse, était un très grand seigneur, dont la maison avait eu des alliances avec la maison royale. L'autre, d'Epernon, intrigant, habile, intrépide, descendait du fameux Gascon Nogaret, qui souffleta Boniface VIII. Par d'Epernon, le roi croyait rallier les politiques ; par Joyeuse, les catholiques ; il l'envoya même à Rome, ne désespérant pas de le faire accepter, à la place de Guise, pour chef de la Ligue. Ne pouvant rien comme roi, il eût voulu, par ces deux hommes, devenir chef de faction. Il travailla à leur faire des fortunes monstrueuses. A l'un, il donna la mer, à l'autre la terre, faisant Joyeuse amiral, d'Epernon colonel général de l'infanterie, avec le gouvernement de Metz, Toul et Verdun, l'établissant à la porte de la Lorraine, chez les Guises en quelque sorte, et sur la route des armées qui venaient d'Allemagne.

Gela était ingénieux et semblait pouvoir réussir, surtout étant soutenu par l'excellente ordonnance

dite de Blois, qui prépara l'œuvre du président Brisson, la première codification de nos lois, appelée le Code Henri.

Mais une chose manquait, l'argent, pour faire une force réelle. Le peu qui en venait au roi était tellement au-dessous des besoins, qu'il n'essayait pas même d'en user selon la raison. Il le jetait par les fenêtres, comme un homme qui mourra demain et n'a rien à ménager.

Notez que l'argent baissait rapidement de valeur depuis le milieu du siècle par l'invasion des métaux américains. Le roi demandait toujours plus, proposait une foule d'impôts nouveaux qu'on ne payait pas. Personne, ce semble, ne convenait de ce changement de valeur. Dans un siècle où l'argent, tous les quinze ans, vaut deux fois moins, les provinces ne rendent presque rien au gouvernement; elles auraient voulu reculer, pas moins de quatre-vingts ans ! aux impôts de Louis XII.

Le roi ne tenait à rien. Gela devait apparaître au premier mouvement. Son beau-frère, le roi de Navarre, réclamant la dot de sa femme, Agen et Cahors, Catherine le fit patienter en lui laissant quelques places qu'il avait saisies (février 1579). Au bout de six mois, Henri III essaya un pitoyable expédient ; il crut brouiller ses ennemis en révélant à Navarre les galanteries de sa femme, qu'il savait parfaitement. Il réunit tout contre lui [Guerre des amoureux, novembre 1579). Il perdit la Fère, si près de Paris. Il perdit Cahors, emportée par Navarre dans un combat acharné de

P H i: M I K R AS SA S SINÀT i » D PR1 N CE D* 0 R AN G E 533

cinq jours el de cinq nuits. On vil pour la première la vigueur du vert galant.

Le roi tut trop heureux de l'aire la paix, à la prière du duc d'Anjou. Paix au profit de Navarre, qui garda Àgen el Gahors, e1 non moins au profil de la Ligue, grandie de cet échec du roi el de sa faiblesse pour les hérétiques (26 novembre 1580).

On croit rêver en pensant qu'à ce moment de ruine la reine mère ëntreprenail d'acquérir trois royaumes : Angleterre, Pays-Bas, Portugal. C'était une maladie, comme relie des alchimistes. Jour et nuit, avec ses astrologues, sur la tourelle qu'on voit encore (à la Halle au blé), elle voyait aux étoiles qu'elle et ses fils allaient être maîtres de l'Europe.

La succession de Portugal s'ouvrait; elle fouilla sa généalogie, et trouva qu'en remontant au milieu du treizième siècle un de ses ancêtres y avait droit. Elle envoya, en partie à ses frais, une expédition aux Açores.

Chose absurde, chose imprudente, au moment où elle eut dû garder son argent pour le Nord, pour l'entreprise de son fils Anjou, futur époux d'Elisabeth et futur roi des Pays-Bas. Cette dernière folie était la moins folle, étant soutenue du prince d'Orange et du parti protestant. Quoique tous vissent et sentissent l'indignité du candidat, la violente envie qu'on avait d'appuyer les Pays-Bas sur la France fermait les yeux à L'évidence. Orange y avait mis son zèle. Il était parvenu à tirer des Etats l'acte qui leur coûtait le plus, la déchéance de Philippe If.

Cet acte avait été préparé, amené par un autre qu'on n'eût jamais attendu du prince d'Orange. Cet homme froid, simple, modeste, qui agissait, mais parlait peu, tout à coup prend la parole, très haut : ce fut un coup de foudre.

A l'accusation lancée par le roi, Orange répond par l'accusation du roi.

Redoutable égalité qui commence dès lors et ne finira pas si tôt. Et nunc erudimini qui judicatis terram.

L'auteur de cette apologie accusatrice du prince d'Orange, le Français Yillers, homme aussi doux qu'écrivain violent, était un partisan magnanime de la tolérance, protestant et protecteur déclaré des catholiques. Avec sa douceur native, le consciencieux ouvrier, fort du mépris de la mort, n'en forgea pas moins l'engin , la machine de malédiction qui , lancée sur l'Escurial d'une épouvantable force, ouvrit ses murs de granit, et montra, pâle et tremblant, le misérable dieu du monde entre ses tristes galanteries et ses ordres d'assassinat, et lui mit ce signe : Assassin:

Si l'on se trompa alors sur tel détail mal connu, de nos jours l'heureux travail des admirateurs de ce roi nous a révélé plus de crimes qu'Orange n'en avait supposé. De sorte qu'aujourd'hui ce sont les amis de Philippe II qui, sous la statue de Bruxelles qu'ils viennent de lui élever, ont gravé profondément et durablement : Assassin.

En morale, c'est une force de haïr et de mépriser

Le mal. C'est une force, en révolution, de mépriser L'ennemi. Si nos jeunes suidais de 93 battirent les vieux Allemands, c'est qu'ils Les trouvaient ridicules. Les chansons sur les Kaiserlicke\ les Prussiens commencèrent l'ouvrage qu'achevèrent les baïonnettes. L'insolence calculée du manifeste d'Orange eut de même une grande portée. Elle enhardit contre Philippe. Elle fut le poiut de départ des victoires que l'Angleterre et la Hollande eurent sur lui par toutes les mers.

Voila donc ce mystérieux fantôme de l'Escurial, qui vivait de nuit, de silence, tout inondé de lumière, traîné dans le bruit. La tragique figure du père de Don Carlos se trouve violemment égayée. Philippe II amuse l'Europe. Le manifeste hollandais l'appelle crûment un Jupiter incestueux et libertin.

Le trait entra plus loin encore qu'on n'aurait pensé dans le cœur de Philippe II, étant tombé au moment où lui-même se sentait vraiment ridicule, où le trompeur était trompé, où ce persécuteur de maris se vit traité comme un mari, que dis-je? conspué, moqué avec une violence cynique par la princesse d'Ëboli, qui lui avait substitué le jeune Antonio Perez.

Humiliation profonde. On sait sa lâche vengeance sur Perez et la princesse. Tout cela éclata peu à peu. Et ceux qui avaient blâmé le manifeste d'Orange le trouvèrent trop modéré.

Gomment se relever de là? En tuant ses ennemis, en étonnant le monde par la grandeur et l'audace de ses entreprises?

Dès ce jour, on croit le voir chevaucher en furieux le cadavre de l'Espagne pour en écraser l'Europe. On s'effraye des expédients révolutionnaires par lesquels il se recréa, du fond de sa banqueroute, des ressources pour envahir l'Angleterre et la France. Le peuple étant ruiné, il commença à manger les privilégiés, tomba sur les prélatures et sur les grandesses; il en vint à l'entreprise désespérée de vendre les biens des corn-' munes (Ranke).

Après le jugement moral vient la sentence juridique. J'appelle ainsi la décision par laquelle les États généraux le déclarèrent indigne et déchu de la souveraineté, posant ce principe d'éternel bon sens qui pourtant parut si nouveau : que les rois sont faits pour les peuples, et que, s'ils n'agissent pour eux, par le fait ils ne sont plus rois. Ces doctrines étaient dans les livres. Mais ici elles apparaissent formulées en lois, solennellement prononcées par la bouche elle-même d'un peuple contre le premier roi du monde.

La grandeur révolutionnaire de cet acte est en ceci qu'il risquait d'isoler l'Etat nouveau, de lui faire des ennemis des princes de France et d'Allemagne, et surtout d'Elisabeth. Celle-ci détestait la révolution autant que le calvinisme. Elle intriguait en Ecosse autant contre les puritains que contre le parti de Marie Stuart. Elle y tentait l'entreprise ridicule d'y introduire, par son ambassadeur Randolph, le culte anglican. Elle aurait tourné le dos à la Hollande si les catholiques ne l'avaient forcée à s'en rapprocher

P R i: M I E R àSS ASSIN A T D V PRINCE D ' 0 R A N I . E S37

par Leurs complots e1 Leurs tentatives acharnées d'as* sassinat.

Sans avoir L'étonnante douceur du prince d'Orange et d'Henri IV, Elisabeth n'aimait pas le sang. Jusque-là, elle avait sévi très mollement contre ses ennemis catholiques. Au milieu de leurs tentatives si fréquentes de révolte dans le Nord et en Irlande, cinq seulement en dix ans avaient été mis à mort. Mais, à partir de 1580, son très clairvoyant ministre Walsingham les lui montra qui, de tous côtés, marchaient à elle, et d'un concert persévérant, systématique, visaient à lui ôter la vie.

Le sentiment de ces dangers aurait fait souhaiter passionnément à la reine l'alliance de la France, mais une alliance sérieuse, offensive même au besoin. De là l'accueil extraordinaire qu'elle fît au duc d'Anjou, que le prince d'Orange créait duc de Brabant et souverain des Pays-Bas. Quoi qu'on ait dit, je crois que, dans ses avances publiques au duc et quand elle lui mit son anneau, Elisabeth était sincère. Elle l'était par la crainte de l'Espagne et du parti catholique. Elle croyait, par cette démonstration hardie et définitive, entraîner Henri III et Catherine contre Philippe II. Ils n'osèrent faire ce grand pas.

Cependant un dissentiment grave divisait les catholiques anglais. Plusieurs, honnêtes et loyaux, étaient scandalisés de l'audace des Jésuites et des Guises. Le coup subit par lequel un favori intrigant, l'homme des Guises, Aubigny, avait surpris, emporté la mort du régent d'Ecosse, était pour les honnêtes gens de tous

les partis un fait scandaleux. Non moins scandaleuse aussi une tentative d'Henri de Guise pour surprendre, sur l'Empire, sur les Allemands, ses amis, la ville libre de Strasbourg. La tentative avortée dérangeait fort l'idéal qu'on s'était fait du caractère chevaleresque de ce héros catholique.

Le chef du séminaire de Reims, le fameux docteur Allen, pour ramener l'opinion, fit une touchante apologie des missions des Jésuites, qui n'avaient d'autre but, dit-il, que de convertir l'Angleterre, de consoler les pauvres catholiques anglais. Nulle idée de toucher à l'autorité royale. Ce qui appuyait Allen, c'est que l'un des exécutés, le Jésuite Gampian, avait juré sur Péchafaud qu'il n'avait jamais passé un jour sans prier pour la reine. — « Pour quelle reine? » lui dit-on. « Pour la reine Elisabeth. »

Mensonge intrépide par-devant la mort, qui d'autant mieux couvrait le travail ardent, violent, qu'à ce moment même précipitait le parti.

Deux mois après cette mort, cette dénégation solennelle, le 7 mars 81, le complot nié acquérait sa forme définitive. Les Jésuites avaient tissé leur vaste filet entre les Guises et leurs agents d'Ecosse et d'Angleterre. Ce jour même ils tirent d'Aubigny, qui gouvernait l'Ecosse, une adhésion écrite par laquelle ils croient pouvoir entraîner Philippe IL

Huit jours après (18 mars), Orange est assassiné. Un jeune Espagnel le poignarde; un moment on le croit mort.

C'est un spectacle cruel de voir, par ces conti-

Quelles tentatives, la mort constammenl assise au foyer du prince d'Orange. Ce grand homme, dans sa vie horriblement déchirée par les agitations publiques, n'avait vécu que de la famille. Il l'avait eue quelque temps trouble et désolée par une fille de Maurice de Saxe, d'un cœur traître comme son père. Il l'avait eue douce et paisible par une princesse de Bourbon, malheureusement maladive, engagée profondément dans le sort de son mari, et qui mourut de ses périls. Donc, à ce moment lugubre, menacé d'une mort infaillible et comme entouré de l'assassinat, il se trouvait veuf encore, et seul sur son foyer brisé.

En France vivait la fille de l'Amiral, Louise de Coligny. Cette jeune dame n'avait épousé son premier mari qu'à la veille de sa mort, et elle épousa de même le prince d'Orange tout près de mourir. Elle était étonnamment la fille de l'Amiral ; elle en avait la sagesse et l'extraordinaire beauté de cœur. Elle donna au grand homme, dans cette année suprême, cette insigne consolation d'avoir près de lui l'image, l'âme même de Coligny.

Page 1