‹ Œuvres complètesChapitre 97 sur 111 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

La Ligue éclate. (1585-1586.)

On dit qu'un puritain anglais, condamné pour je ne sais quel acte qu'on qualifia de rébellion à avoir le poing coupé, n'eut pas plutôt subi l'opération que, de l'autre main ôtant son chapeau, il s'écria : « Vive la reine ! »

Nous en disons autant, nous spectateurs lointains, qui, à trois cents ans de distance, assistons à cette crise. Arrivés à ce point (1582) où nous voyons le prince d'Orange manqué pour cette fois , mais si entouré de poignards et si sûr de périr, comme ce puritain, nous disons : « Vive Elisabeth ! »

La Hollande longtemps défendit l'Angleterre en occupant Philippe II. Maintenant à l'Angleterre de défendre le monde! La tête d'Elisabeth est le palladium commun des nations.

Les événements récents montraient de tous côtés un immense complot, un concert étonnant de guet-

apens, de meurtres, de ténébreuses surprises. Nous avons vu «mi 1579 coïncider L'invasion papale d'Irlande, les missions de meurtre eu Angleterre, et l'intrigue des Guises en Keosse, qui, en un an, escamote le roi et le pouvoir, lue le régent, menace Elisabeth.

Le jeu continue, et serré. Nous suivrons le synchronisme des guerres el dc> assassinais. • On y mettait peu de mystère. Tout furieux bien endoctriné à Reims, à Bruxelles ou à Rome pouvait aller droit à Madrid, sur d'être 1res bien accueilli. Ou, plus directement encore, il allait au prince de Parme ; le froid et cruel tacticien mettait l'assassinat au nombre de ses meilleurs moyens de guerre. Il n'entreprit la grande affaire du siècle, le siège d'Anvers, que lorsqu'il eut réussi à la longue à faire tuer le prince d'Orange.

La mort d'Elisabeth, en ce moment, eût eu des conséquences plus vastes et plus funestes encore. La postérité doit un grand souvenir à la forte unanimité du peuple anglais, à la vigueur du parlement, à la clairvoyante sagesse du vieux ministre Walsingham, qui entoura la reine d'une police redoutable, déjoua celle que l'Espagne avait dans Londres, entra par mille moyens aux plus secrets foyers de fanatisme où se tramait le meurtre, et ne laissa de ressource au parti que la guerre déclarée, la solennelle et folle invasion de l'Armada.

Ni les États généraux de Hollande, ni le parlement d'Angleterre, n'avaient la longanimité d'Orange el d'Henri IV, cléments tous deux jusqu'à paraître

presque indifférents au bien et au mal. Habituellement assassinés (Henri IV le fut douze ou quinze fois), ils trouvaient naturel de vivre parmi les catholiques, parmi ceux à qui Ton faisait un devoir de les tuer. Orange persista dans la magnanime imprudence de les recevoir en Hollande, malgré les États généraux.

Certes, les précautions étaient bien naturelles, lorsqu'un mois après l'assassinat manqué de Guillaume on découvrit un complot des Guises et du prince de Parme pour assassiner Alençon.

Le meurtrier Salcède, d'origine espagnole, d'une famille ennemie des Guises, d'un père tué à la Saint- Barthélémy, put tromper d'autant mieux.

Les Guises, pressés par l'Espagne de commencer la guerre civile, ne pouvaient, ne voulaient rien faire, tant qu'Alençon était en vie. Salcède était à eux, ayant été sauvé par eux de la potence. Il était caché en Champagne sous leur abri. Ils l'envoient à Madrid, où ce bandit est caressé, flatté du roi, qui le fera riche, grand, tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il tue. On lui met force argent en main ; il lève des soldats pour Alençon. Sûr moyen d'être bien reçu. Mais le prince d'Orange y vit clair. On s'informa, on sut que Salcède avait passé par le camp du prince de Parme, filière ordinaire des assassinats. On prend l'homme ; il se voit perdu; pour avoir grâce, il donne une confession complète, non du petit complot de meurtre, mais du complot universel de guerre, de guerre civile, que les Guises et l'Espagne organisaient par-

tout, le plan détaillé, minutieux de la Ligue, ville par ville el homme par homme. Henri III fut épouvanté, voyant ses maréchaux, ses ministres, ceux qui avaient en main le secrel de L'État, d'accord pour le trahir, pour armer contre lui.

Certes, si le siècle n'eût étonnamment baissé de cœur et de morale, la découverte de tous ces guetapens eût soulevé le monde d'indignation, réveillé tous les cœurs. Il n'en fut pas ainsi. L'immensité môme du complot frappa les imaginations, découragea les résistances. Deux ans durant encore, cette épouvantable machine ouverte, éventrée, mise au jour, resta béante. Et le sentiment public n'en fut pas soulevé. Au contraire, l'homme d'exécution, le prince de Parme n'en poursuivit que mieux son œuvre stratégique sur les Belges, abattus, effrayés et lassés.

Il agissait. Les Guises, non moins dénoncés et percés à jour, n'agissaient pas. Leur situation devenait honteuse et ridicule. Ces grands conspirateurs, levant les bras dans les ténèbres, surpris par la lumière, restent là sans pouvoir frapper. Ce qui aggravait leur situation, c'est qu'en Ecosse leur Aubigny, après son sanglant succès sur Morton, n'en était pas moins détrôné, et qu'il apparaissait que le parti des Guises et de Marie Stuart n'avait aucunes racines. Les Jésuites eux-mêmes avaient précipité les choses en compromettant Aubigny par le projet trop manifeste de catholiciser l'Ecosse. Leur échec d'Ecosse et d'Irlande les réduisait à une troisième tentative,

audacieuse et désespérée; ils poussaient Guise en Angleterre (1583).

Si la chose avait pu se faire par les secours du pape et sans Philippe II, elle eut été tentée certainement. Le chef du séminaire de Reims, le docteur Allen, assurait qu'il suffisait d'avoir de l'argent et des armes, qu'on trouverait des hommes, et en foule, de l'autre côté. On était sûr du jeune roi d'Ecosse. L'affaire se fût exécutée par Guise et le duc de Bavière, voué sans réserve aux Jésuites, avec des soldats allemands et des réfugiés anglais, quatre mille hommes en tout. Guise voulait seulement que le pape donnât cent mille écus.

Les Jésuites eussent été ravis de pouvoir se passer de Philippe IL Les catholiques anglais avaient horreur et peur des Espagnols. Philippe venait de montrer dans sa conquête du Portugal une rigueur atroce pour les prêtres et religieux déclarés contre lui. Il avait méprisé l'intervention du pape, et, l'exécution faite, ce bon fils de l'Église avait tiré de Rome absolution plénière pour avoir fait tuer deux mille moines.

Les Jésuites n'osaient cependant tenter ce grand coup d'Angleterre sans consulter l'Espagne. Gela arrêta tout. L'ambassadeur espagnol à Paris, Tassis, leur signifia que l'affaire ne se ferait pas, ou qu'elle serait espagnole; que le roi y donnerait quatre mille hommes, mais que la saison était avancée, l'Angleterre trop froide, qu'il fallait remettre la partie. Guise sentit très bien que l'occasion se perdait. Il écrivit au

pape que le roi d'Espagne consentait, mais qu'il fallait de L'argent, ei il osa faire dire aux catholiques anglais qu'après L'invasion, si les Espagnols ne partaient^ luimême aiderait à (es chasser.

Philippe II Le connaissait bien. Voilà pourquoi il ne voulait rien faire. Les papiers de Don Juan, trouvés après sa mort et mûrement étudiés, lui avaient trop appris ce qu'il devait penser de Guise. Défiance sage, mais qui fit tout manquer.

Guise écrivait au pape le 26 août (1583), et il eûl agi en septembre si l'argent fut venu. En octobre, la police anglaise savait tout, on était en armes, l'Angleterre sauvée pour toujours.

Le 18 janvier 1584, Elisabeth chassa de Londres l'ambassadeur d'Espagne Mendoza, un ennemi furieux qui avait été dans tous les complots contre sa vie, et qui couvrait d'une altière attitude sa basse perfidie dassassin.

L'horizon s'éclaircit; tout tourne à la violence. Philippe II commence dans tous les ports d'Espagne les apprêts gigantesques de l'Armada. (De Thou.)Le prince d'Orange succombe par ses amis et par ses ennemis. Àlençon, créé, sacré par lui duc de Brabant, Alençon, qu'il défend contre de trop justes soupçons, fait l'odieuse tentative de se saisir d'Anvers et des places principales; ses gentilshommes crient : « Vive la messe! à bas les États! » Ils succombent, sont massacrés. A grand'peine le prince d'Orange sauve ces misérables de la vengeance du peuple. Son protégé va se cacher en France, et meurt submergé dans la

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boue (10 juin 1584). Orange lui-même était mort de ce coup, comme popularité. Il se réfugie en Hollande, où Balthazar Gérard, spécialement prêché, encouragé par les Jésuites et par Farnèse, le tue d'un coup de pistolet (10 juillet 1584).

Farnèse avait bien calculé le vide immense qu'allait laisser cette mort, et l'embarras de la Hollande, égarée, effarée. Ce trop grand homme avait rempli tout de son activité, habitué tout le monde à se reposer sur sa sagesse. Il meurt, et l'on croit tout perdu. Le pays se remet à un enfant, au petit Maurice, le fils du Taciturne, sombre enfant, très précoce, plein d'audace, de combinaisons, d'un avenir douteux qui rappelait son père, mais bien plus son aïeul maternel, le dangereux Maurice de Saxe, qui tour à tour servit ou trahit l'Allemagne.

En attendant, Farnèse ne craint plus rien. Il s'établit en tous sens sur l'Escaut. Il a le temps pour tout. Il enveloppe Anvers de travaux gigantesques, et personne ne le trouble. Il creuse tranquillement des canaux pour amener des vivres, des matériaux. Tout le recours des Belges, qui, par une seule flotte de Hollande, eussent forcé, détruit ces travaux, c'est d'aller se plaindre en France, d'aller chercher la force, où ? aux pieds d'Henri III !

Hélas! celui-ci eût eu besoin de défenseur, bien loin de défendre personne. Chaque jour plus solitaire, il a pour conseil la Ligue elle-même. Et que dis-je? sa mère le trahit.

Cela est absurde, incroyable, et cependant certain.

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De Thou, qui le dil positivement, peut se tromper souvent sur les choses étrangères; il ne se trompe guère sur l'intime intérieur que savait très bien sa famille.

Catherine n'avait aime personne qu'Henri III. Mais elle aimait une chose davantage, le pouvoir et l'intrigue. Vieille comme elle était, elle les voulait toujours, et délestait les ileux vizirs, Kpernon et Joyeuse. Cela la rapprochait des Guises. Ceux-ci lui faisaient croire qu'à la mort de son fils ils l'aideraient à mettre sur le trône ses parents de Lorraine. Étrange aveuglement! Cette femme de tant d'esprit ne voyait pas ce que les plus simples voyaient, que les Guises travaillaient pour eux.

Une guerre étrangère eût grandi les vizirs. Une guerre intérieure qui allait brouiller tout, et embarrasser tout le inonde, pouvait rendre la vieille dame nécessaire. On serait trop heureux de l'aller chercher, de la prier d'intervenir.

Ainsi, quand ces malheureux Belges, si obstinés pour nous, vinrent la troisième fois se donner à la France, ils trouvèrent presque tout le monde contre eux, le roi tremblant que l'Espagne ne se fâchât ; il n'osa les recevoir d'abord, leur dit d'attendre à Senlis.

L'Espagne était pourtant fort inquiète. Elle s'engageait alors dans la grande affaire du siège d'Anvers. Vingt vaisseaux de France qui eussent paru dans l'Escaut pouvaient changer toute la situation. Il y eût eu un revirement incalculable. Anvers manqué, Farnèse perdait force, tout lui échappait.

Les Guises aussi étaient très inquiets. Ils voyaient d'Épernon et Joyeuse gagner beaucoup de terrain. Gomment? En faisant justement ce que la royauté fit au siècle suivant avec tant de succès, la conversion et l'amortissement de la noblesse protestante. On ne menaçait pas, on ne violentait pas ; mais à tout huguenot qui venait à la cour on disait d'amitié, tout bas, qu'il n'aurait jamais rien, ne parviendrait à rien, que le roi voudrait faire quelque chose pour lui, mais qu'il ne pouvait rien que pour les catholiques. (De Thou, lib. 81.)

Donc l'Espagne avait intérêt, et les Guises avaient intérêt à s'entendre et presser les choses. Leur traité se fit à Joinville, 31 décembre 1584.

Le prétexte, religieux et populaire, fut le danger que courait la France catholique si le roi laissait le royaume à un héritier hérétique, au roi de Navarre. Le but ostensible fut d'assurer la succession à un prince catholique, le vieux cardinal de Bourbon, oncle d'Henri IV.

Cet acte d'Union fut la porte par où l'Espagne entra en France.

L'acte était-il sérieux, sincère, excusé par la nécessité religieuse? Le meilleur catholique, le duc de Nevers, ne le crut pas, refusa d'y entrer. Le pape ne le crut pas. Grégoire XIII et Sixte-Quint virent fort bien que ce n'était qu'un acte politique.

Philippe, qui venait de tuer tant de moines en Portugal, et qui offrait sa fille au roi de Navarre, était-il aussi fanatique qu'il le paraissait ?

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Henri 111. contre qui se faisait L'Union, était un très bon catholique, pénitenl «les Jésuites. De cœur ei de nature, il avait une vive antipathie contre les protestants. Il présentait aux catholiques un titre, certes grave, ayant plus que personne décidé la Saint- Barthélémy.

Et le roi de Navarre, ce monstre d'hérésie, quel était-il au fond? Un homme d'esprit, infiniment glissant en toutes choses, dont on avait bien vu déjà les faciles revirements ; il s'épuisait à dire qu'il ne demandait qu'à s' instruire, que d'avance il se soumettait à ce que déciderait un libre concile, qu'il ne recherchait que la vérité, etc., etc. Il en disait tant que ses protestants en étaient fort pensifs.

Non, il faut dire la chose comme elle est, l'affaire est politique. Nous avons eu raison de terminer en 1572 les guerres de religion.

Mais, justement au point de vue politique, j'admire une chose : c'est que Philippe II, à cinquante-huit ans, n'ayant qu'un héritier de six, après sa banqueroute, maigre, épuisé, tari, étant depuis vingt ans en travail sans finir rien aux Pays-Bas, ayant mis jusqu'à trois années pour la petite affaire de Portugal, ayant besoin de tant de forces pour faire face à la guerre immense qui lui commençait sur toutes les mers, s'embarquât encore de surcroît dans cette ténébreuse affaire de la Ligue, dont il était bien sur de ne voir jamais le bout!

Au reste, quand on le voit travailler en même temps tout le Nord, entretenir des pensionnaires pour les

élections de Pologne, vouloir employer le Polonais à soumettre la Suède, vouloir s'établir en Danemarck, afin de prendre l'Angleterre à revers (Ranke), on est tenté de le croire un peu fou.

Nous avons vu, du reste, la vieille Catherine entreprendre à son compte la conquête du Portugal et des Açores.

Pyrrhus et Picrochole en sont humiliés ; Don Quichotte est un sage. Il faut aller aux faiseurs d'or, aux furieux souffleurs , pour trouver des comparaisons.

Ajoutez que Philippe II entrait dans cette folie de la Ligue d'une manière bien peu sensée encore, bien propre à la faire échouer. Il voulait employer les Guises, et il s'en défiait; il avait peur qu'ils ne réussissent trop. Il voulait et ne voulait pas, agissait et n'agissait pas. Un misérable subside qu'il leur donna de cinquante mille écus par mois, assuré pour six mois, n'était rien pour solder des armées, soutenir un grand parti; c'était assez pour compromettre les Guises, les rendre ridicules par l'hésitation, ou pour leur faire casser le cou.

Les Guises étaient fort riches, ayant entre eux un million de revenu. Affamés par le roi d'Espagne, ils allaient nécessairement être obligés de se ruiner pour le servir. Il y comptait probablement.

Les résultats se virent bientôt. Dès le surlendemain du traité (le 2 janvier 1585), le comité directeur de la Ligue est posé à Paris; il agit, pousse, précipite, crie, achète des armes; tout fermente, bouillonne, dans

une agitation furieuse. Le trésorier de La Ligue est celui même de VÊvêché; l'évéque était toujours Gondi, le frère du conseiller de la Saint-Barthélémy. Quel emploi du trésor? Cachât des armes. Déjà on projetait les Barricades.

Ce conseil se tenait ou chez le trésorier, ou bien à la Sorbonne, ou encore aux Jésuites de la rue Saint- An toine. Les furieux curés de Paris siègenl d'abord, avec quelques marchands ruinés. Mais, pour rendre l'appel au peuple plus éloquent, plus significatif, on y joignit des massacreurs connus de 1572. Gela toucha tout le monde; la Grâce agit; les chefs des confréries, appelés au conseil, furent très dociles, et devinrent, chacun dans leur corps, d'excellents instruments.

Le peuple cependant, le vrai peuple, ne savait rien de tout cela. Les machinistes qui menaient l'affaire agirent, comme en toute bonne tragédie, par les deux moyens d'Aristote, par la terreur et la pitié.

Par la terreur. « Les protestants étaient en marche, arrivaient pour brûler Paris, tuer tout; déjà, au faubourg Saint-Germain, dix mille étaient cachés qui repassaient leurs couteaux. » Mais la pitié faisait encore plus que le reste ; au cimetière de Saint-Séverin et ailleurs, on exposait de grands tableaux des pauvres martyrs d'Angleterre, avec force détails horribles; des gens étaient là, baguette en main, pour expliquer la chose tout haut, et tout bas ils disaient : « Voilà comme le Béarnais va traiter les bons catholique-

Coups violents. Les femmes rentraient en larmes et bouleversées ; les hommes ne savaient plus que dire. Une telle émotion du peuple enhardissait le Comité. Il voulait, dès lors, tout finir, enlever Henri III, prendre la Bastille et le Louvre... Et après ?... Après, viendrait Guise. Mais il restait chez lui en attendant. Le Comité s'en émerveillait fort. L'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, l'appelait à Paris. Le prince de Parme, qui avait sur les bras la gigantesque affaire d'Anvers, le priait, le sommait d'agir. Guise recevait l'argent d'Espagne et ne le gagnait pas.

Tout ce qu'on obtint de lui, ce fut de faire surprendre Toul et Verdun. Cette audace timide eût pu irriter le roi sans l'effrayer, et le pousser à accepter l'offre des Pays-Bas. Les Espagnols poussèrent Guise; ils exigèrent qu'il dressât directement son étendard et marchât vers Paris. Farnèse écrivait coup sur coup à Mendoza, qui disait à Guise : « Il le faut. »

Le 21 mars, il obéit, s'empara de Châlons, commença la guerre civile.

A la nouvelle, le cœur manqua au roi. Il fît venir les Belges, il refusa les Pays-Bas, et les recommanda à la grâce de Dieu.

Guise avait rassemblé la noblesse de Champagne, son frère Mayenne celle de Bourgogne, et le cardinal de Bourbon celle de Normandie. Un solennel appel fut fait, au nom de l'Union, aux parlements, aux prélats et aux villes. Lyon y céda. Mais non Marseille, et non Bordeaux. Le duc de Nevers écrivit que sa conscience lui défendait d'armer contre son roi sans une

autorité plus liante et il alla à Rome consulter cette autorité.

Les choses ne se décidant pas plus vivement en

laveur de la Ligue, le roi ne se fût pas hâté de traiter s'il eût ete soutenu des siens. Mais d'Hpenion était malade. Joyeuse craignait d'irriter les catholiques, espérant follement se substituer au duc de Guise. Le roi, seul et embarrasse, avait là fort à point l'inévitable reine mère, qui ne demandait qu'à négocier. Elle trouva tout à coup des jambes; redevenue jeune et leste, elle court à Nemours s'arranger avec Guise. Sa négociation consiste à livrer tout.

Proscription du protestantisme. Désarmement du roi. Pour garantie, des places données à tous et un chacun : à Guise, Toul, Verdun, Ghâlons; à Mayenne, Dijon, Beaune ; à Aumale, à Elbeuf, d'autres places; Dinan au duc de Mercœur. Enfin le futur roi, le cardinal de Bourbon, aura Soissons en attendant Paris (traité de Nemours, 7 juillet 1585). Le roi est chargé de solder les garnisons des places que l'on tient contre lui.

Une chose était plus claire et montrait mieux encore que l'Union n'était pas contre le roi, mais contre la France. Ges admirables citoyens, qui ne parlaient que d'elle, travaillaient pendant le traité à donner à l'Espagnol ce que l'Anglais avait eu si longtemps, un port, une place de débarquement, pour envahir tout droit, par le plus court, au plus près de Paris. C'était Boulogne-sur-Mer qu'ils marchandaient. Un prévôt de la ville était gagné ; Aumale, le frère de Guise, était

aux portes, attendant qu'on ouvrît. Il fut un peu surpris, en approchant, d'être accueilli avec des volées de boulets. Un homme du roi, qui assistait au conseil ligueur à Paris, avait su tout, révélé tout.

Quand le pauvre roi de Navarre apprit le traité de Nemours, qui mettait Henri III dans la main de la Ligue, on dit que sa moustache en blanchit en une nuit. Il se croyait perdu. Il le crut mieux encore quand le pape Sixte-Quint, vaincu par les ligueurs, l'excommunia; dès lors les catholiques, incertains comme le duc de Nevers. allaient agir avec les Guises. Le tiers parti, il est vrai, faisait des vœux pour lui; le duc de Montmorency, prévoyant bien que la Ligue lui arracherait le Languedoc, s'était uni à lui, et le 10 août avait publié un manifeste en commun avec lui, et le prince de Gondé. Les politiques cependant, parti timide, inerte, n'étaient pas un puissant appui. Il eût succombé, sans nul doute, si l'Espagne eût franchement, fortement secondé les Guises.

Henri de Guise était, comme Don Juan, le martyr de Philippe IL Rien de plus touchant que ses cris de détresse, de famine, à l'ambassadeur Mendoza. Celuici le rePaît de mots. Tantôt c'est une grande armée que le Roi catholique embarque, et ferait arriver si l'on avait Boulogne ; tantôt ce sont des fonds qui viennent. En réalité, rien. Et la Ligue aux abois n'a nul expédient que de préparer (7 octobre 85), par ordonnance royale, la vente des biens des protestants.

Le roi triomphait tristement de cette misère, comme disant : « Vous l'avez voulu. » Au clergé, à la ville, au

parlement, il annonçait que la guerre demandait par mois quatre cent mille écus. Le clergé se vengeait; il le faisait gronder en chaire. On le chapitrait vertemenl el en face ; chaque sermonneur lui prescrivait ce qu'il avait à faire.

Philippe II regardail ailleurs. Toute sou attention se fixait sur l'armée anglaise qu'Elisabeth avait enfin donnée aux Pays-Bas, sous le commandement de Leicester. La Liane, délaissée de l'Espagne, voyait bien que le roi allait finir par s'arranger avec le roi de Navarre. Des deux côtes, à Paris, à Madrid, on se jugeait fort en péril, et, si la Providence avait si à propos appelé à elle le prince d'Orange pour faciliter le siège d'Anvers, il était désirable qu'elle éclaircît de nouveau l'horizon par la mort de la reine d'Angleterre.

Telle était la pensée de Reims. Deux machines s'y préparaient pour accélérer le miracle.

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