‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 1 sur 59 · Oeuvres complètes · texte numérisé non relu

Oeuvres complètes

v> 'ÉTAIT trois ans après le péché dans l'Éden. Adam sous les grands bois chassait, fier et superbe, Luttant contre le tigre et poursuivant le daim. Tranquille, il aspirait l'acre senteur de l'herbe.

Eve, sereine aussi, corps vêtu de clartés. Assise aux bords ombreux d'une vierge fontaine, Regardait deux enfants s'ébattre à ses côtés. Attentive aux échos de la chasse lointaine.

Adam sous la forêt parlait d'Eve aux oiseaux, Et leur disait : « Chantez 1 Elle est belle et je l'aime ! » Eve disait : « Répands, source, tes fraîches eaux ! Mon âme vibre en lui, mais en eux, ma chair môme I »

Eve pensait : « Seigneur I vous nous avez chassés Du paradis; l'archange a fait luire son glaive. Mordus par la douleur, et par la faim pressés, Il nous faut haleter dès que le jour se lève.

« Nous n'avons plus, errants dans ces mornes ravins, Maître 1 comme autrefois, la candeur ni l'extase; Et nous n'entendons plus dans les buissons divins L'hymne des anges blancs que votre gloire embrase.

« Mais qu'importent l'cmbùche et la nuit sous nos pas. Si toujours dans la nuit un flambeau nous éclaire? Ah! si l'amour nous reste et nous guide ici-bas, Soyez béni! Dieu fortl Dieu bon! Dieu tutélaire!

K Adam a la vigueur et moi j'ai la beauté. Un contraste à jamais nous lie et nous console ; Ivres, lui de ma gr.^ce et moi de sa fierté, Pour nous chaque fardeau se change en auréole.

« Et maintenant, voici grandir auprès de nous Deux -Otres, notre espoir, notre orgueil, notre joie; Quand je les tiens tous deux groupés sur mes genoux. Je sens dans ma poitrine un soleil qui rougeoie !

LA VISION d'Eve

« Vivant encore en nous qui revivons en eux, Encor pleins de mystère, ils sont la loi nouvelle. Nés de nous, sous leurs doigts ils resserrent nos nœuds ; Un autre amour en nous, aussi grand, se révèle.

« Leurs yeux, astres plus clairs que ceux du firmament. Ont un étrange attrait ; et notre âme attirée, Q.ui s'étonne et s'abîme en leur regard charmant, Y cherche le secret d'une enfance ignorée.

'( L'amour qui les créa sommeille en eux. Le Ciel Peut gronder; comme nous, dans le vent, sous l'orage, Ils se tendront la main, et l'éclair d'Azraël Ne pourra faire alors chanceler leur courage.

« Gloire et louange à toi. Seigneur! A toi merci! Le châtiment est doux, si malgré l'anathème Le baiser de l'Eden se perpétue ici.

Frappe ! regarde croître une race qui t'aime ! «

Ainsi, le front baigné des parfums du matin. Son beau sein rayonnant de chaleurs maternelles, Eve, les yeux fixés sur Abel et Gain, Sentait l'infini bleu noyé dans ses prunelles.

Or les enfants jouaient. Soudain, le premier né, Debout, l'œil plein de fauve ardeur, la lèvre amère. Frappa l'autre éperdu sous un poing forcené Et qui cria, tendant les deux mains vers la mère.

Eve accourut tremblante et pâle de stupeur, Et fermant autour d'eux ses bras, les prit sur elle; Et comme en un berceau les couchant sur son cœur. Les couvrit de baisers pour calmer leur querelle.

Bientôt tout s'apaisa, fureur, plainte, baisers ; Ils dormaient tous les deux enlacés, et la femme. Immobile, ses doigts sous un genou croisés. Sentit les jours futurs monter noirs dans son âme 1

Soleil du jardin chaste 1 Eve aux longs cheveux d'or ! Toi qui fus le péché, toi qui feras la gloire ! Toi, l'éternel soupir que nous poussons encor! Ineffable calice où la douleur vient boire !

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