SOLEIL COUCH^'KT
t>4 ViConsicur Edouard Hervé.
Aux bords retentissants des plages écumeuses Pleines de longs soupirs mêlés de lourds sanglots, Sous le déroulement monotone des flots; Près des gouffres remplis des falaises brumeuses ;
A l'heure où le soleil, ainsi qu'un roi cruel Qui veut parer de draps sanglants ses funérailles, Se déchire et secoue au dehors ses entrailles ; A l'heure où lentement l'ombre envahit le ciel ;
Un homme se tenait silencieux. La côte Était déserte. Lui, debout, d'un œil amer 11 regardait tomber l'astre rouge A la mer; Et sa pensée aussi déferlait, sombre et haute.
Ahl ce n'était pas l'homme au sortir de l'Hden,
Fils encore innocent d'une race nouvelle;
En qui la vie afflue, à qui Dieu se révèle.
Et qui pour tous les maux n'a qu'un mile dédain ;
L'homme essayant sa force au seuil des premiers âges, Libre dans l'Univers libre et grand comme lui, Défiant l'avenir, et dont l'œil ébloui Reflète l'horizon des vierges paysages ;
Plein d'un orgueil sans peur et d'un espoir sans fin. Et dans sa beauté fière à qui tout se confie, Sur la création odorante et ravie Passant majestueux sous un signe divin ;
C'était l'homme vieilli des races séculaires,
Fils de la lassitude et des labeurs déçus.
Et qui, désabusé des dons qu'il a reçus,
A des printemps plus froids que les hivers polaires ;
Q.ui, remuant la cendre immense du passé, Initié tout jeune au mensonge des rêves, A vu la vanité de ses luttes sans trêves, Et sans but désormais s'en va le front baissé;
Qui, ployant sous le poids d'insupportables chaînes, Se connaît tout entier dans la joie ou les pleurs, Rassasié du rire autant que des douleurs. Sans élans pour le bien, et pour le mal sans haines;
C'était l'homme rongé par l'angoisse, vaincu Sous l'énervant dégoût de sa propre impuissance, Et fatal héritier d'une aride science, Contempteur de la vie avant d'avoir vécu.
SOLEIL COUCHAN'T
En vain il proclamait son génie et sa gloire 1 L'ennui met sur ses bras le plomb du châtiment; Et son âme qui raille, hélas! plus tristement Se rendort à ces bruits de pompe dérisoire.
Stupide et vil, trempé d'inutiles sueurs, En vain il rit des dieux qu'ont adorés ses pères. Et s'élance aux profits du fond de ses repaires, Les doigts crispés, les yeux pleins d'obliques lueurs ;
Car le veau d'or, ce dieu comme un autre implacable, A l'enfer de Midas le regarde marcher; Honneur, amour, vertu, tout ce qu'il veut toucher Se change sous ses mains en cet or qui l'accable.
Oui, ce dieu, son premier délire, et son dernier, Le plus riche en autels, le plus riche en apôtres, Le plus vieux, qui vit naître et mourir tous les autres, Avant le chant du coq il va le renier.
Il va le renier comme eux tous. Dans les nues Il l'enverra siéger, livide, avec les dieux Morts maintenant, jadis beaux, fiers et radieux. Qui sur les monts sacrés vivaient en troupes nues ;
Près des spectres blafards abandonnés du jour. Qui planent en lambeaux sur les glaces du pôle. Et qu'un souffle inconnu, les poussant par l'épaule, Promène dans l'horreur des exils sans retour.
Pas un ne reviendra! Le vent de l'ironie
A balayé partout l'ambition du beau.
Sur le dernier autel plus désert qu'un tombeau
L'herbe croît. Il n'est plus de divine agonie!
Plus d'esprits enivrés! plus d'hymnes, plus d'encens! Plus de convives ceints de verveine et de roses ! Plus d'apôtre en extase, et plus d'apothéoses ! Plus de soupirs poussés hors du monde des sens !
Sur la montagne en feu nul ne se transfigure, Et pour quelque dépouille aux fétides odeurs, L'homme consumera ses dernières ardeurs Sous un ciel qui n'a plus l'angéliquc envergure.
Dans un air sans échos sa voix s'éteint. Voilà Qu'il méprise à la fin sa chair comme son âme, Et que, toujours brûlé d'une invisible flamme. Il retourne aux abris chantants qu'il dépeupla.
Mais les transports qui font la jeunesse si belle Reviennent-ils jamais gonfler les cœurs flétris? Les pleurs, les repentirs, les plaintes et les cris Ont-ils jamais ému l'impassible Cybèle?
Nature indifférente, au secret douloureux, Prés ai>x vertes senteurs, forêts aux noirs mystères. Monts couronnés de pins ou de neiges austères, Vous êtes sans pitié, comme tous les heureux !