SOLEIL COUCHANT
L'homme a levé sur vous sa hache sacrilège ; Sur vous il s'est rué follement, et sa voix A maudit le silence injurieux des bois Où meurt le vain appel du désir qui l'assiège.
A jamais il a fui tout ce monde enchanté Qu'aux rayons de la lune, au fond des solitudes. On voyait s'essayer aux molles attitudes Sous l'œil ardent d'un faune ivre de volupté.
Quand Pan mourut, un cri monta de rive en rive ; Dans la foi du poète il retentit encor. Comme un chasseur perdu qui sonne en vain du cor, L'homme court sans qu'un son en réponse n'arrive.
Las de lui-même aussi, voilà que haletant. Comme Sisyphe sous le rocher qui l'écrase, Il s'arrête, et qu'à l'heure où l'occident s'embrase, Il sent les maux soufferts revivre en un instant.
C'est une heure sinistre et pleine de vertiges. Depuis les premiers jours, sa magique splendeur Xous étreint, et nous fait sonder la profondeur D'un passé qui tressaille en fulgurants vestiges.
Comme l'astre qui fond en longs fleuves pourprés Dont les reflets au loin baignent les nobles cimes, Le cœur de l'homme saigne en plongeant aux abîmes Où ses regrets encor hurlent désespérés.
54 POÈMES ET POliSIES
Mais aujourd'hui, devant la chute glorieuse Du globe dont l'éclat brillait sur son berceau, Ce n'est plus vers l'Eden dont il gardait le sceau Qu'il se reporte au bout d'une ardeur furieuse.
Ce n'est plus son enfance au cantique lointain Dont le ressouvenir en ses fêtes s'exhale, Ki la branche arborée en palme triomphale Qu'il pleure, en gémissant sur sa part du destin.
Ce n'est plus un saint nom qu'il invoque ou qu'il prie, Hélas! et ce n'est plus, même quand vient le soir, La mort, son épouvante et son dernier espoir. Qu'il appelle, sentant toute source tarie.
Sous la dent sans arrêt du démon qui le mord Rien ne ranime plus sa force ou son courage; Et voilà qu'il se tait sans un reste de rage, Car il ne peut plus croire à ta promesse, ô mort!
Tu ne peux rien sur l'âme; et l'impossible envie Toujours l'assoiffera de bonheur, n'importe où ; Tu ne peux l'engloutir aussi dans quelque trou ; Ce n'est pas le repos qui par toi nous convie ! —
Et le soleil, jetant sa suprême clarté, Laissa l'homme le front plus bas, les yeux plus mornes, Et l'esprit descendu dans une nuit sans bornes Sous l'effrayant fardeau de son éternité.