‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 25 sur 59 · L EXEMPLE · texte numérisé non relu

L EXEMPLE

Tous les dieux sont-ils morts? ou, vaincus par l'exemple, Ceux qui nous voient de loin livrés au sombre mal Renoncent-ils d'avance h. la gloire du temple, Par horreur du Calvaire et du sang baptismal?

L'ET%,EUVE

i^'lNVisiBLE, Celui qui règne dans les deux, Assembla ses enfants pour lui chanter sa gloire; Et Satan était là, qui se dressait près d'eux.

Et le Très-Haut lui dit : « D'où viens-tu ? — Mon histoire Est vieille, répondit l'Adversaire : j'ai fait Tout le tour de ton œuvre avec mon aile noire.

« J'ai délié l'esprit que ta règle étouffait; J"ai pourri le bon grain, j'ai récolté l'ivraie; Tes anges ont raison de chanter, en effet!

« Leur louange est mensonge et ma parole est vraie : L'esprit de l'homme est plein d'aversion pour toi. Nul ne t'aime, hors ceux que ta rancune effraie.

— Tu n'as considéré que l'incomplète foi. Dit l'Eternel, de ceux que l'épreuve terrasse. Les cœurs simples et purs sont heureux sous ma loi.

— Sur un fumier, couvert d'une lèpre vorace, Un être, dit Satan, sans amis, sans espoir, Survivait, en opprobre à tous ceux de sa race.

« C'était un homme. Nu, gisant, horrible à voir.

Avec un caillou plat il grattait ses ulcères,

Le jour durant sans pain, et sans sommeil le soir.

« Si pour te réjouir les maux sont nécessaires.

Il avait en cela cent fois bien mérité;

Car ce juste n'avait point d'égal en misères.

« Loin de tous, en dehors des murs d'une cité, Dans le pays de Hus où le péché domine, Il maudissait la vie et ton iniquité.

« Oui, tordu par son mal, rongé par la vermine. Vile forme sans nom parmi les animaux.

Il ouvrait ce regard que la haine illumine. »

Le Très-Fort dit : « Qu'importe une chair en lambeaux? "Le juste est celui seul qui lui-même s'oublie, Et ne contemple pas uniquement ses maux.

— Celui-ci n'avait point une âme ensevelie Dans son propre tourment, si monstrueux qu'il fût : Les pleurs universels l'avaient toute remplie.

« Moi, le Rôdeur sournois et qui veille à l'affût, Le Fomenteur subtil des profondes pensées. Je pris ce malheureux effroyable pour but.

« Et ses chairs tout d'abord furent cicatrisées; Je le guéris sur l'heure, et le soutins debout N'ayant plus souvenir de ses hontes passées.

« Il regarda la cuve où s'amoncelle et bout L'épais fourmillement des hommes, et qui fume. Puis l'horizon qui n'a commencement ni bout;

c( Et je vis qu'il restait dévoré d'amertume, En songeant à l'angoisse où ton peuple croupit Sous ton œil clos au fond d'une insondable brume.

« Je rendis la jeunesse à son corps décrépit; Je dressai l'arc noueux et brisé de son torse ; Après, j'enveloppai ses membres d'un hcibit.

« La ville flamboyait comme une immense amorce. Je lui dis : « Val la vie est bonne; sois heureux! » Et je fis resplendir la beauté sur sa force.

« Il y marcha, parmi des mendiants poudreux;

Et je vis, le suivant pas à pas à la piste,

Qu'il se sentait imbu du fiel de leurs yeux creux.

— Eh bien! dit l'Être unique à Satan : Qu'il assiste Son frère, celui-là qui voit l'appel d'autrui ! Cet homme s'en ira joyeux, s'il était triste.

-^ L'aumône, il se peut bien, fait sourire celui Qui donnant un denier se dit qu'il te le prête. Et ne place un secours qu'au taux de ton appui.

« Je connais la prudence entre toutes secrète ! Lui, supputait, au fond de lui-même, combien Sont là, pour qui jamais table ou moisson n'est prête.

« Morne, il allait, disant : « Je ne possède rien! »

Je l'avais rendu jeune et fort, je le fis riche

A ne pouvoir compter ses troupeaux ni son bien.

« Quiconque errait, sordide, et tel qu'un chien sans niche. Vendangea dans sa vigne et glana dans son champ. Mais l'ortie est tenace au cœur que l'on défriche!

« Si prodigue fût -il, l'avare et le méchant Pullulent sur la terre; et lui, voyait sans cesse De maigres doigts nouveaux à ses mains s'accrochant.

« Comprenant que pour un à qui l'on fait largesse Mille prîront, vers toi les bras en vain dressés. Généreux, il faisait l'aumône avec tristesse.

Il6 POÈMES ET POÉSIES

— Ils ont l'amour, les fils de ceux que j'ai chassés ! Et la femme a des yeux où j'ai mis ma lumière. Pour aimer le Très-Bon, qu'ils aiment ! C'est assez !

— Parfois un astre brille au fond d'une paupière ! Et l'amour est vraiment le reflet de l'Éden 1

A qui veut l'entrevoir, l'ange répète : « Arrière 1 »

« Comme un ressouvenir du souriant jardin, Il la chercha, l'ivresse ineffablement pure. Mais la beauté qui charme a le cruel dédain.

<( Il était beau. Toujours il vivait la torture De ceux que la laideur a marqués en naissant Pour servir à l'amour d'éternelle pâture.

« Il aima. Sa révolte encore allait croissant ; Car, doué d'un esprit que la justice affame, Les fureurs des jaloux le tenaient frémissant.

« C'est le suprême don que l'amour d'une femme. Mais tout cœur qui se donne est pour d'autres perdu, Et seul en est joyeux l'égoïste ou l'infâme.

« Il fui aimé. Mais lui, s'assombrissait, mordu Par tous les désespoirs que la beauté méprise, Par le cri furieux de l'amour entendu.

« Si grand qu'un bonheur soit, pour l'homme sans traîtrise, S'il est fait du malheur d'un autre, n'est-ce pas La coupe de poison que la main ivre a prise?

<i Et je riais de voir que tout fruit mùr, là-bas,

Est sûrement percé par un ver invisible ;

Et qu'il revomissait les plus puissants appâts.

« Et je prenais toujours ce cœur simple pour cible.

J'élargissais encor la part de son bonheur.

Sans qu'un remercîment pour toi lui fût possible.

— Mon œuvre est bon ainsi qu'il est! dit le Seigneur!

— Et les routes du ciel aux hommes sont fermées ! Je sais cela, reprit le parfait Raisonneur.

« Les rêves les plus chers aux foules comprimées,

Lui, les réalisait. Il fut roi sur les rois

Qui se disent choisi par le Dieu des armées.

« Le meurtre est le plaisir où tes fils sont adroits. C'est la gloire de ceux qui portent la couronne; Mais la sienne chargeait son front, si tu m'en crois.

« O Créateur d'Adam ! quel concert t'environne !

De tous les avortons du couple rejeté

Qui donc plus que ce roi se lamenta? Personnel

« Léguant l'arrêt divin à leur postérité,

Tous ont gémi, les forts, les lâches, les victimes.

Nul n'a vécu plus pâle et plus épouvanté

« Que ce puissant, par moi sorti des noirs abîmes Pour être sur la terre, et plus qu'eux, revêtu Du glacial frisson pris à toutes les cimes 1

« Le plus affreux supplice est l'extrême vertu. Son grand sanglot déborde, et monte dans les âges Vers celui qui toujours dans son ombre s'est tu.

« Écoute ce qu'il dit, le sage entre les sages :

— « Tout n'est que vanité, cendre, fumée ou vent!

« Et rien ne sert, travaux, fortune, apprentissages!

« Tout passe et meurt, le fou, l'inepte et le savant! « Il n'est rien de nouveau ; tout vient par aventure ! « L'état d'un mort vaut mieux que l'état d'un vivant!

« Toutes sortes de maux rongent la créature, i( Et de tous la pensée est le pire tourment; Il Et l'amour est amer plus que la sépulture ! »

« Voilà ton œuvre! Il est risible assurément

De te voir pour cela convoquer tes phalanges

A t' appeler Très-Haut, Très-Fort et Très-Clément !

« Dis-leur donc devant moi de chanter tes louanges ! » Mais celui dont le trône est au fond des sept cieux Ne répondit plus rien au corrupteur des anges;

L'Invisible resta là-haut silencieux!

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