LA RUINE
Des escaliers sans fin, portant des avenues
De monstres, s'étageaient, s'écroulaient dans les nues
Dont ils semblaient former le lit torrentiel ;
Des arches d'un seul bloc aux largeurs d'arc-en-ciel
Se croisaient, unissant des porches, des colonnes.
Tels que n'en ont jamais conçu les Babylones,
Et s'élevaient toujours, toujours, sous des monceaux
Démesurés de tours, de portiques, d'arceaux,
De chapiteaux massifs où des bêtes hybrides
Sur leurs trompes en l'air tenaient des pyramides.
Des frontons d'une lieue allaient se prolongeant;
Des portes toutes d'or dans des murs tout d'argent
Etincelaient parmi des alpes de décombres;
Des abîmes de nuit s'engouffraient sous les ombres;
Et partout, jusqu'au faîte, un million de Dieux
Enveloppés ou nus, aveugles ou pleins d'yeux,
Noirs et ramifiés comme des madrépores,
Ou sans bras, éclatants comme des météores.
Debout, assis en cercle, accroupis ou rampants.
Enfouis jusqu'au ventre ou restés en suspens,
Horribles, couronnés de forêts en spirales
Ou de mitres ayant l'ampleur des cathédrales,
Pullulaient, remplissant de leurs difformités
Les quatre sections des cieux épouvantés.
Et bien avant Babel, bien avant l'Atlantide,
C'était l'œuvre fameuse et la cariatide
D'un orgueil qui bouillonne avec le globe entier.
Bâtie avec le sang des vaincus pour mortier ;
La merveille des jours plus lointains que cet ilge
Dont la table cherchait le confus héritage;
Et des siècles de vie où la douleur hurla,
Toute une inconcevable histoire dormait là,
Du haut en bas gravée en langue originelle
Sur le bronze inusable et la pierre éternelle,
Au fond de l'Invisible et du Silence, au fond
De l'Oubli, derniers Dieux en qui tout se confond.
JOURNEE d'hiver 175
JOUTl'K.ÉE T>'HIVE%
W UL rayon, ce matin, n'a pénétré la brume, Et le lâche soleil est monté sans rien voir. Aujourd'hui dans mes yeux nul désir ne s'allume : Son'^e au présent, mon âme, et cesse de vouloir 1
Le vieil astre s'éteint comme un bloc sur l'enclume, Et rien n'a rejailli sur les rideaux du soir. Je sombre tout entier dans ma propre amertume : Songe au passé, mon âme, et vois comme il est noirl
Les anges de la nuit traînent leurs lourds suaires; Ils ne suspendront pas leurs lampes au plafond : Mon âme, songe à ceux qui sans pleurer s'en vont !
Songe aux échos muets des anciens sanctuaires 1 Sépulcre aussi, rempli de cendres jusqu'aux bords, Mon âme, songe à l'ombre, au sommeil, songe aux morts!
Vj() LES LÈVRES CLOSES
LE XÊVE T)E L^ 3ïC0%T
vJ N ange sur mon front déploya sa grande aile ;
Une ombre lentement descendit vers mes yeux;
Et sur chaque paupière un doigt impérieux
Vint alourdir la nuit plus épaisse autour d'elle.
Un ange lentement déploya sa grande aile,
Et sous ses doigts de plomb s'enfoncèrent mes yeux.
Puis tout s'évanouit, douleur, efforts, mémoire;
Et je sentais flotter ma forme devant moi,
Et mcs.pcnsers de même, ou de honte ou de gloire.
S'échappaient de mon corps pêle-mêle, et sans loi.
Une forme flottait, qui semblait mon image, L'ai-je suivie une heure ou cent ans ? Je ne sais. Mais j'ai gardé Teffroi des lieux où je passais. La sueur me glaça de l'orteil au visage Derrière cette forme où vivait mon image. Pendant combien de jours terrestres ? Je ne sais. Mais sous des horizons tout d'encre ou tout de flamme, Pour toujours je sentais quelque chose en mon cœur Voler vers cet éclat pour se perdre en sa trame. Quelque chose de moi qui faisait ma vigueur.
Et voilà devant nous qu'une forôt géante. Brusquement, balança dans l'espace embrasé Son manteau par un sang vif et tiède arrosé. Comme un rouge flocon d'une neige brûlante, Un âpre vent, du haut de la forêt géante Jusqu'au sol par les feux du soleil embrasé, Secouait chaque feuille à travers les ramures. Et chaque rêve aussi loin de mon front tombait, Et dans mon spectre, avec de très lointains murmures, Chaque rêve tombé de mon front s'.ibsorbait.
Sur ma tête sifflaient de lugubres rafales; Et le gémissement surhumain de ce bois Semblait l'appel perdu de millions de voix. C'était le long sanglot des morts, par intervalles, Qui de tous les confins passait dans ces rafales. Un lac de sang luisait au milieu de ce bois, Épanché d'un soleil aux ondes écarlates. Et mes anciens désirs ruisselaient au dehors; Vers mon fantôme clair, avec leurs tristes dates. Mes désirs ruisselaient et désertaient mon corps.
Et ce lac grandit, tel qu'une mer sans rivage; Et ce globe penché sur l'horizon semblait Un cœur énorme au loin dardant son vif reflet. C'était le vaste cœur des peuples d'âge en âge, Saignant sur cette mer étrange et sans rivage. Et ce qui s'écoulait de cet astre semblait Le sang, le propre sang de l'humanité morte; Et nous voguions tous deux sur ce flot abhorré. Mon image brillait plus distincte et plus forte Et j'y sentais partout mon esprit aspiré.
Sous la nappe sans bord de cette pourpre horrible Le soleil s'éclipsa d'un coup brusque, et le ciel A sa place creusait son azur solennel, Par delà le regard, par delà l'invisible ; Et dans l'éther profond, sous cette pourpre horrible, Des astres inconnus s'enfonçaient dans le ciel. Toujours, toujours plus loin, au fond de l'insondable. L'éclair de chacun d'eux m'emplissait comme un son ; Et tous mes sens, vers l'être à mon reflet semblable, Abandonnaient mon corps dans un dernier frisson.
Comme un épais rideau fait d'un velours rigide. Montait derrière nous l'ombre du dernier soir; Le rouge de la mer se fondait dans le noir: Maintenant rien de moi n'allait plus vers mon guide, Et sur nous s'élevait comme un rideau rigide Une éternelle nuit après le dernier soir. Et là, tout près de moi, ce double de moi-même, Q.ui me regardait, plein d'un dédain envieux. C'était, je le compris, prête à l'adieu suprême, Mon âme à tout jamais libre sous les grands cicux.
l80 LES LÈVRES CLOSES
Comme un glaive éclatant hors d'une affreuse gaine, Elle était là debout avec son regard clair, Dont je sentais l'acier pénétrer dans ma chair. Elle était là visible, et désormais sans chaîne; Telle qu'un glaive nu debout près de sa gaine, Elle m'enveloppait avec son regard clair. Et tout me regardait, conscience, pensées. Esprit, rêves, désirs, joie, espoir et douleurs. Qui reprenaient, au glas des souffrances passées, Leurs formes, leurs parfums, leurs sons et leurs couleurs
Et voilà cette fois qu'une arche de lumière, Jusqu'au ciel, par-dessus les étoiles, d'un jet. Près de nous, comme un pont sans limite émergeait, Un chemin idéal fait d'astres en poussière. Mon âme alors me dit : « Cette arche de lumière Qui traverse les cieux révélés d'un seul jet. Sort du temps, et tout droit vers l'éternité mène. Boue inerte, matière, ô corps I vieux ennemis. Je vous repousse enfin, geôliers de l'âme humaine! Retournez par la mort dans le néant promis!
Reste! cria le corps, reste près de ton frère! Faible et vil compagnon, je t'ai toujours haï. N'ai-je pas chaque jour à ton ordre obéi? Tu mens, et ton désir était au mien contraire. Reste, je me soumets, prends pitié de ton frère! Meurs ! tu me hais autant que, moi, je t'ai haï. Reste! je t'aimerai; ton départ m'épouvante. Mes remords sont tes fils, seule il m'en faut souffrir ! Moi, j'ai soutîert aussi par toi, sœur décevante. L'oubli gît dans la terre où tes os vont pourrir.
Qui me consolera dans le vide où je sombre ?
En moi qui versera le repos et la paix?
Oh! mourir; ne plus voir le clair soleil jamais!
Oh 1 revivre, et jamais ne s'endormir dans l'ombre !
Le froid terrible règne en ce vide où je sombre!
L'infini qui m'étreint ignore, hélas! la paix!
La mort rit et m'attend ! — Un ange aussi m'appelle !
Je maudis ton orgueil! — Et moi, ta lâcheté!
Ah ! l'horreur du néant crispe ma chair mortelle !
Et moi, pleine d'horreur, j'entre en l'éternité! »
Un choc intérieur traversa tout mon être.
Tout disparut. Mon corps était resté tout seul,
Et la nuit l'embrassa de son épais linceul,
Nuit telle qu'un vivant n'en peut jamais connaître.
Un frisson glacial courut dans tout mon être,
Et dans un puits sans fond je croyais choir tout seul.
L'angoisse de la chute était l'idée unique
Et nette survivant encore en mon cerveau ;
Puis insensiblement la terreur tyrannique
S'enfuit pour me laisser jouir d'un sens nouveau.
La nuit filtrait en moi, fraîche comme un breuvage;
Mes pores la buvaient délicieusement;
Je me sentais bercé par son enivrement;
Et toujours j'approchais du ténébreux rivage
Où l'ombre dans les corps filtre comme un breuvage.
Le Léthé de la nuit délicieusement
M'imprégnait d'un silence incfi^;ible ; et la vie
Ne comprendra jamais le silence et la nuit
Qui, de plus en plus doux pour la chair asservie,
Croissaient comme le jour, montaient comme le bruit.
LE RÊVE DE LA MORT iSj
Et maintenant au bord de l'Erèbe immobile, Sous l'œil démesuré d'un fixe et noir soleil, Je reposais dissous dans l'éternel sommeil. Fécondant sans efforts les vaisseaux de l'argile. Toujours plus obscurcis, dans l'Erèbe immobile Tombaient les longs rayons d'un fixe et noir soleil; Et je comptais sans fin, ainsi que des secondes, Les siècles un par un tombés des mornes cieux, Les siècles morts tombés de l'amas des vieux mondes. Tombés dans le néant noir et silencieux.
L^ VIIIETIE T)'^T>^M
OoNGE horrible! — La foule innombrable des âmes M'entourait. Immobile et muet, devant nous, Beau comme un Dieu, mais triste et pliant les genoux, L'ancêtre restait loin des hommes et des femmes.
Et le rayonnement de sa mâle beauté, Sa force, son orgueil, son remords, tout son être, Forme du premier rêve où s'admira son maître. S'illuminait du sceau de la virginité.
Tous écoutaient, penchés sur les espaces blêmes, Monter du plus lointain de l'abîme des cieux L'inextinguible écho des vivants vers les dieux, Les rires fous, les cris de rage et les blasphèmes.
Et plus triste toujours, Adam, seul, prosterné. Priait ; et sa poitrine était rougie encore. Chaque-fois qu'éclatait dans la brume sonore Ces mots sans trêve : Adam, un nouvel homme est né !
LA PRIliRE DADAM
« Seigneur I murmurait-il, qu'il est long, ce supplice ! Mes fils ont bien assez pullulé sous ta loi. N'entendrai-je jamais la nuit crier vers moi : « Le dernier homme est mort ! Et que tout s'accomplisse ! »
l86 I.ES LÈVRES CLOSES