LE SURVIVANT 19I
LE SUXVIV^i'hLT
vJ E sors des bois. Je rentre en ma vie. O prisons
De nos songes ! Combats ou pleurs que nous taisons !
Le jour s'en va. Le bleu du ciel pâlit. C'est l'heure
Tranquille. — Un souffle; un seul. — Souffle étrange — Ilm'efflei
Et s'éteint. — Je soupire et pense à lui. C'était
Un toucher! — Le soleil s'engouffre. Tout se tait.
L'ombre augmente. La route est longue, la nuit proche.
Elle arrive. Elle monte en nous, comme un reproche.
Il venait de très loin, ce souffle ! J'en frémis.
Il semblait expirer en moi. Je l'ai transmis ;
Où donc? Vers qui? — Mon cœur bat avec violence.
Je n'entends que mes pas. — Quel désert ! Quel silence !
Ce souffle était si faible I et si doux I — La forêt
Ne l'a point arrêté pourtant. Il se mourait.
C'est en moi qu'il est mort. Vivait-il? -- Des lumières
S'allument. — Durs travaux des champs I Pauvres chaumières I
— Ce souffle ! On aurait dit une aile ; un être errant I
11 est tant de secrets! Hélas! qui les comprend?
Peut-être toi! vieil arbre immobile! Murmure! Enseigne-moi ! Notre âme est une autre ramure. Elle flotte. Elle s'ouvre, immense, à la merci De vents mystérieux. Tout entière elle aussi Vibre parfois. Des mots obscurs l'ont traversée I Ce soufile en était plein. — Qui dit qu'une pensée N'est pas comme un parfum : un corps aérien? Tout voyage. Tout vit. Tout se transforme. Rien Ne périt. Tout renaît. Tout souffre. Tout se mCle. Et tout cherche ailleurs. Quoi? L'anxiété jumelle, Sans doute, en vos fumiers, désirs! en votre exil, Regrets! au plus profond des cœurs, au plus subtil Des choses. — Le couchant à l'infini recule. Une étoile ! Vénus ! qui passe au crépuscule ! — 11 était triste autant, ce souffle ! et si léger I Qu'apportait-il? — Moi seul l'ai senti voltiger. J'en suis sûr : il voulait depuis longtemps renaître. Est-ce en quelqu'un? — Le froid de la mort me pénètre. C'était comme un dernier effort vers moi; si lent! Si las! comme un suprême effluve s'exhalant; Comme un adieu resté muet; comme une haleine; Comme une voix défunte 1 — Oh ! la brume ! Elle est pleine De fantômes. Je marche à travers eux. Qui sait? S'il s'était échappé d'une tombe! Il poussait Un souvenir de plainte, un rappel de caresse, Quelque message au but. — Je frissonne. Serait-ce L'envoi que j'ai longtemps espéré? — Nos douleurs S'apaisent; puis les jours nouveaux portent les leurs. On ne sait quoi nous traîne; on va. Lâche habitude !