L ODEUR SACREE
L'OT)EU%. S^CTIEE
o/i oirmani Siheslre.
.xs la douceur du soir, pour ravir le rêveur, Un rayon plus royal octroyé par faveur Irradie, arrosant l'horizon qu'il irise.
Et la forêt s'embrase au soupir de la brise ; Et la mare où se mire un troupeau lent et las S'est moirée à son tour de miroitants éclats. Et l'ombre est couleur d'ambre et tout s'y recolore. Pour ravir le rêveur un éclair vient d'éclore Dans la douceur du soir aux bleus vite éblouis, Un éclair revenu des jours évanouis !
Sur la rumeur éparse où l'esprit se disperse. L'écho d'un frais refrain qu'on écoute et qui berce Met au cœur rajeuni l'ingénu battement D'autrefois, aux clartés d'un climat plus clément, Quand l'àme encor crédule a les joyeux coups d'ailes Et l'essor arrondi d'un essaim d'hirondelles; Et les frais souvenirs, la savane et le toit Paternel, tout revit, revient et se revoit. Une odeur adorable est sur la plaine et plane
En s'affinant dans l'or de l'air plus diaphane, Odeur sacrée en qui tout vain parfum se fond, Qui s'exhale on ne sait de quel exil, du fond De quel ravin boisé rêvant sous les tropiques, De quelle Ithaque en fleurs des mers aromatiques? L'odeur d'El-Dorado qu'a seul un premier sol Sur ce val apaisé repose un peu son vol. Pour ravir le rêveur, et dérouler la spire Des espoirs embaumés que de loin il aspire, Croyant ouïr les voix de son enfance et voir Ses clairs matins passer dans la douceur du soir.
,A Frédéric 'Plcssis.
Amour! dans tous les temps des hommes t'ont chanté! Inventeurs d'un mensonge, ils auront tous porté Le cercle ardent qui reste aux martyrs, et la gloire D'avoir su faire un Dieu de toi, forme illusoire ! » Comme en son souterrain, tel, encor ce jour-là. Le démon qui l'habite en mon esprit parla. Et depuis bien des mois, il désolait ma vie ; Et les anges joyeux que chaque amant convie A rallumer le temple et l'autel, tout confus. S'arrêtaient devant l'hôte aux méprisants refus.
Et lorsque vint le soir, ce fossoyeur fidèle De nos virilités qu'il abat d'un coup d'aile. Suivant la passion qu'insulta le dédain, Comme un voleur j'ouvris la grille du jardin; Et tremblant à mes pas sur le sable qui crie. L'oreille au moindre choc dans la branche flétrie, Plus lourd encor, plus lâche encor, plus lentement Encor, je m'avançai près des murs, comprimant
Avec force à la fois la révolte et la honte Du souvenir navré qui dans le fiel remonte. — Ahl ce jour-là, plutôt qu'un autre, quel espoir Avait comme un parfum embaumé l'air du soir? Q.uand le soleil fondit dans sa vapeur cuivrée. Quel écho, m'imposant l'illusion qu'il crée. M'avait dit : « C'est l'aurore ! on t'appelle 1 suis-moi 1 « duel nuage avait pris, pour raffermir ma foi, L'incarnat féminin qu'un sourire illumine? Quelle heure de jadis aux fleuraisons d'hermine Résonna plus vibrante en mon amer passé? Quelle ivresse m'avait jusque là-bas poussé? Et quand je fus au bout de la trop chère allée Pleine encor des senteurs de ses cheveux, peuplée De blancs spectres de robe aux détours des chemins ; Quand, appuyant ma face à la vitre et mes mains, Je regardai la salle où mon âme était née Sous les yeux violets qui l'avaient condamnée, Qu'espérais-je y revoir, sinon le dur éclair D'un implacable arrêt qu'on regrave en ma chair; Sinon la joie unique et toujours bien formelle De vivre et d'être jeune, et de se savoir belle. Et de rire en pensant au mal qu'ont fait ses yeux ?
Certes, les nefs n'ont pas l'aspect religieux Que me montrait la chambre aux lueurs amorties; Et sans doute, entr'ouvrant ses griffes pressenties, L'ange des maux subits, tout proche, et sans pitié, Attentif, épiait l'œuvre faite à moitié.
Au milieu des coussins, elle était là, couchée; Et par instants sa main, de l'ombre détachée, Chassait on ne sait quel péril d'un geste prompt ; Mais sous un autre vol se retournait son front; Et des bouches que rien n'arrête ou ne déjoue Marquaient un baiser rouge au milieu de sa joue. Sa main gauche dormait dans celle du vieillard, Qui, tout auprès, debout, la couvrant d'un regard Sec et morne, semblait chercher dans sa mémoire Les couleurs d'un visage auquel il ne peut croire. Mais le sang de la vie avait seul déserté Ce visage. Jamais l'éclat de la beauté N'auréola plus fière et plus pâle figure. Elle était là, les cils levés, sans un murmure. Et paraissait attendre et provoquer sans peur Les doigts de l'invisible et lugubre sculpteur Qui sur les corps quittés se délecte et s'obstine. Celle qui, m'opposant l'allégresse enfantine. Par ses yeux où mourait mon plus charmé désir M'apprit l'horreur de voir les étoiles s'enfuir; Celle-là dont l'empreinte au fond de ma pensée, Le jour où je jurai de l'avoir effacée. S'installa plus riante et défiant l'oubli; Celle-là n'était rien que le songe aboli Dans l'éparse vapeur de larmes bien taries. M.ais le fleuve est plus large. Amour, où tu charries Aujourd'hui mon trésor bien plus rare au néant! Et des cyprès sans fin au feuillage géant Bordent tous les sentiers dont je parcours la trace.
Ce n'est plus son sourire adorable ou sa grâce
Qui de loin me traverse en creusant mon regret;
Ma raison, aujourd'liui, sans trouble évoquerait
Les boucles, les regards et la bouche ravie
Où j'avais cru noués tous les fils de ma vie.
Fantôme d'autrefois, à jamais détrôné.
Je souris à mon tour, et je t'ai pardonné.
Cheveux que les parfums choisissaient pour image,
Prunelles dont jadis je m'étais cru le mage,
Lèvres qui m'emplissiez de chants intérieurs.
Anciennes visions qui revivez ailleurs !
Non, je n'ai jamais vu ni pleuré vos reliques ;
Mon destin n'avait pas, ô contours chimériques 1
Sondé les profondeurs blêmes du désespoir
Et, corbeau funéraire au fond d'un vieux manoir.
Sinistre suzerain des demeures désertes.
Dans les cendres traîné ses ailerons inertes.
Vous m'aviez abusé, mes pleurs avaient menti ,
Je n'avais pas souffert; je n'avais pas senti
Tes ongles sous ma peau, tes flammes dans mes veines.
Amour, dieu languissant, couronné de verveines !
Ce soir-là seulement j'ai compris, et j'ai bu
Les philtres abhorrés d'un hanap inconnu.
En un instant, ce soir, des siècles d'amertume
Ont en moi refoulé leur dévorante écume ;
Et je sais à présent, et pour l'éternité.
Ce que c'est que le poids d'un cœur épouvanté
Où tu trônes, muet, tendant tes sombres ailes,
Amour, dieu frémissant, couronné d'immortelles!
Oui, devant ce visage au teint de marbre, aux yeux
D'autre monde, obscurcis de secrets orgueilleux;
Devant le solennel silence de ces lèvres
Qu'agitait le travail accéléré des fièvres !
Devant cette victime offerte sans combats
Au messager divin dont elle entend les pas.
Un sanglot me remplit pour l'existence entière;
Et sur mon passé mort, c'est la mourante altière
Et sans rivale en moi qui régna, dans sa paix,
Et dans sa mer d'ébène, immuable à jamais.
— Ah ! dans des yeux profonds si nos yeux savent lire.
En ce moment, les siens révélaient le martyre
De la vierge que brûle un indicible amour.
Que l'angoisse a déjà consumée à son tour,
Et qui dans sa noblesse et sa pudeur s'exile.
Tandis qu'en sa fierté périt son corps tranquille.
Et si, pendant le cours d'un dernier entretien,
Ce soir-là son regard avait trouvé le mien,
Elle aurait tressailli d'y voir jaillir vers elle
Un feu lui renvoyant par la même étincelle
Ma douleur infinie en son mal infini.
Et si la mort qui plane autour d'un front terni
Laisse parfois le sang y refluer peut-être.
Comme au sommet brumeux la rougeur vient renaître,
Qui donc pourrait la faire obéir à sa loi ?
Qui donc peut commander aux dieux, si ce n'est toi,
Amour, dieu tout-puissant, roi des métamorphoses i
Dans la bise du moins tu m'as dicté ces choses.
L'impossible, c'était d'être là. Je t'ai cru.
2l6 LES LÈVRES CLOSES
Sous les arbres, alors, sans penser j'ai couru.
Il m'en souvient, quelqu'un avait ouvert la grille;
Des voix avaient parlé du père et de la fille;
Deux hommes noirs venaient; sur leurs pas ténébreux
Je m'élançai sans bruit, et j'entrai derrière eux.
Le père à ses côtés les laissa prendre place ;
Ils chuchotaient, tenant la pauvre main si lasse.
Secouèrent la tête et leur art fut à bout.
Lui, toujours, regardait sa fille, voilà tout.
Puis j'entendis rouvrir derrière moi la porte ;
L'un d'eux disait : « Demain cette enfant sera morte. »
Le corridor avait glissé des souffles froids.
Et nous restâmes seuls dans la chambre, tous trois.
Q.u'ai-je dit au vieillard, alors? Q.uelle croyance
Eut-il en moi, celui dont la vaste science
Se reniait, vaincue, et qui ne priait pas?
Sur quoi me jugea-t-il enchanteur du trépas?
Je l'ignore. Insensé 1 savais-je aussi moi-même
Ce que je murmurais, dans cette nuit suprême,
Sur la tempe où posait le bout d'un doigt mortel?
Je sais que je parlais; qu'un sacrilège appel,
S'exaltant à mesure au remords qui l'enivre,
La suppliait de croire à l'amour et de vivre;
De se reprendre au seuil de ce ciel qui nous ment ;
De ressaisir enfin la force à mon serment,
Et de ressusciter d'un bond, dans la fanfare
Qu'un" bonheur triomphal ici-bas lui prépare!
— Mourir I Non, si des yeux pareils se sont fermés
Jamais, c'est que des yeux ne les ont point aimés I
Si pareille beauté s'est pour toujours éteinte,
C'est que deux bras plus forts ne l'avaient pas étreinte !
C'est qu'un amour fervent, aux longues volontés.
N'avait pas repoli ces yeux désenchantés,
Ni rappelé l'instinct dans la fibre dissoute !
Ou bien, c'est qu'ils voulaient mourir, ces yeux, sans doute ;
C'est qu'il voulait dormir sous l'herbe, ce beau corps!
Éloquence et prière, impérieux efforts,
Tout se brisa devant son entêté silence.
Rien un instant n'a pu troubler la somnolence
Du funeste brouillard qui submergeait déjà
Ces grands lacs dilatés où mon malheur plongea.
Elle entendait pourtant. De ses lèvres hautaines,
Par trois fois, à la fin, deux syllabes lointaines
Vinrent frapper en moi, tranchantes comme un fer;
Le mot que vont hurlant les damnés dans l'Enfer :
« Jamais ! jamais ! jamais ! » par trois fois dans mon âme
J'en ai senti le coup qui glaçait toute flamme.
Et la nuit, d'heure en heure, opprimait son beau sein ;
Et plus terrifié qu'un nocturne assassin.
Plus muet que son père au désespoir farouche,
Jusqu'au jour, avec lui, cloué contre sa couche,
Je veillai, dans mes doigts pressant ses doigts roidis.
Et la lampe trembla sous l'aube; et j'entendis
Dans le jardin chanter les oiseaux sur les branches ;
Au tapis s'allongeaient vers nous des lignes blanches ;
Alors un long soupir nous prévint d'un réveil ;
Et, comme en saluant l'approche du soleil,
2l8 LES LÈVRES CLOSES
Elle sourit, tournée un peu vers la fenêtre. Un frisson de plaisir courut dans tout son être ; Et, se dressant debout dans ses vêtements blancs, Aux rayons du matin elle ouvrit ses bras lents. Un flot d'or ruissela sur elle, et la lumière Q.ui l'éblouit, fermant pour toujours sa paupière, La renversa rigide et morte sur les draps.
Et vous nous entouriez, funèbres apparats!
Et l'acre odeur flottait de l'encens et des cierges ;
Et sur son lit couvert des symboles des vierges,
Ses traits inanimés s'ennoblissaient plus purs;
Et le jour s'embrunit; et rapide, à pas sûrs,
La nuit montait partout, poussant par intervalles
Des adieux prolongés sous les portes des salles;
Et le vieillard, sans voix, sans pleurs, sans mouvement.
Vers la morte toujours regardait fixement ;
Et moi, je m'enfonçais dans l'affreuse inertie
D'un corps vide sur qui pèse une ombre épaissie.
Et tout à coup, voilà qu'au fond de la noirceur
Où je sombrais, surgit une étrange lueur,
Q.ui s'accrut, m'inondant de sa clarté divine,
Et qu'un frais hosanna chanta dans ma poitrine.
Dans un vertigineux élan qui m'enlevait
Je bondis, et penché sur le fatal chevet.
Je criai comme un fou ces paroles avides :
« L'aurore vient nous prendre au bas des cieux livides !
Toi qui fus inflexible alors que tu vivrais.
Qui mourus en vouant ma vie aux dieux mauvais.
Métella! n'est-ce pas, tu ne m'es plus rebelle?
Tu vois tout, et ton âme en liberté m'appelle.
Elle m'aime à la fin ! Je le sais ! Je la sens
Qui vante en moi le ciel des amours renaissants.
Eh bien ! du seuil certain de la patrie ouverte
Pour toi ! sous mon pardon de l'injure soufferte
Jadis; au nom sacré de cet amour promis;
Si cette àme erre encore en tes nerfs endormis,
Enfreins l'ordre odieux ! Revis une seconde !
Je t'adjure ! Qu'un mot, qu'un signe au moins réponde !
Est-ce toi qui passas dans mon rêve éperdu?
Métella! Métella! cette fois, m'aimes-tu? »
Et j'achevais à peine un geste qui l'implore, Que je vis remuer cette bouche incolore ; Et dans le monde atroce où je me rabîmais, Une vois sans nom dit : « Jamais ! jamais ! jamais ! »
M^%CHE FU'KLE'BTIE