‹ Œuvres complètesChapitre 83 sur 84 · CO%OT · texte numérisé non relu

CO%OT

L^'ANS la rue où je vais d'ordinaire cherchant L'n imprévu qui brille aux portes d'un marchand, Ce matin, un tableau, l'honneur de sa vitrine, Étincelait du sceau qui de loin se devine. Précieuse rencontre I Intime émotion Déjd depuis longtemps connue ! Attraction Q.u'en chemin tant de fois j'ai sentie et suivie, lit qui sur le trottoir me clouant, me convie A quelque incomparable et long recueillement! linlevé tout à coup délicieusement Hors des réalités odieuses et vaincs, Arraché par un charme à la lourdeur des peines. Comme loin des laideurs d'alentour, des devoirs Fastidieux par qui nos ennuis sont plus noirs. Libre un moment des fils que tend la destinée. Je reste là, prunelle ouverte et fascinée.

2o6 LES AMANTS

1-t tout entier me sens envahir, ennobli l'.ir l.i sérénité faite de tant d'oubli. Lit je m'éloigne en vain ; la vision magique Demeure en mon cerveau comme une image unique ; A travers les labeurs journaliers je la vois; Au fond de ma mémoire, elle évoque parfois Los cadres familiers du vieux maître que j'aime, D'autres sans doute encore ignorés de moi-même. Si bien que toute l'œuvre illustre où je me plais Me semble pendre aux murs d'un triomphal palais.

L'ineffable spectacle, et l'ivresse muette!

Alors, tout à mon gré, j'erre dans une fête

Que ta présence vient illuminer, 6 toi

Dont la forme impalpable est toujours près de moi 1

Avec toi bénissant chaque métamorphose.

Sans fin je me promène et sans fin me repose

Dans ces refiets d'un monde auroral ; sa fraîcheur,

Vers le sol par endroits condensée en blancheur.

Filtre en nous, te consacre et, moi, me purifie.

Oh! tous les deux sourire en admirant la vie

Dans le sourire clair des primitifs printemps !

Nous repaître les yeux sans cesse en même temps

De la suavité d'innocents paysages,

Par un art clairvovant surpris dans leurs mir.iges!

Ensemble ainsi marcher et rajeunir en vous,

Jeunesse arborescente aux lacs discrets et doux,

Aux prés élyséens, aux couples idylliques,

Aux apparitions des soirs mélancoliques!

Toujours une harmonie adorable nous suit,

Xoiis enveloppe ou nous absorbe ou nous conduit.

Une âme saisissable et fidèle et candide

Toujours ondule autour d'un branchage fluide.

Toujours palpite au loin sur de vagues coteaux,

Toujours tremble au-dessous de transparentes eaux.

Oh 1 lui laisser ravir nos deux âmes unies

iLn souffles confondus dans mille symphonies !

lit nous, dans la tendresse universelle, au sein

De la grâce idéale et du fuyant dessin

Des choses, nous sentir confusément renaître,

Ou nous évaporer l'un et l'autre peut-être.

Au fond d'un crépuscule antique, en ces moments

Où la terre et le ciel sont pleins d'enchantements.

Ici le poids des jours alourdit l'atmosphère. Cher fantôme toujours présent, toi qui sais faire De ma vie un seul rêve, approche-toi I Je veux, T'associant encore à chacun de mes vœux. Jouir du calme jour qui jamais ne s'achève

Dans les créations du grand peintre du rêve.

Aux routes d'aujourd'hui tournons encor le dos !

Viens nous réfugier dans les eldorados

Que seul put entrevoir et léguer le génie,

Dans les édens où court une sève infinie,

Où circule à jamais un air plus caressant

Qu'une aile séraphique et large qui descend !

Ah ! la paix, nulle part ailleurs qu'en ces retraites.

Ah ! nulle part ailleurs, dans nos âmes distraites

L'oubli, comme un secret bienfaisant d'avenir.

Ne sauraient monter mieux ni mieux s'épanouir!

Là, tout me saluera puisque tu m'accompagnes;

Et sous aucun feuillage épais de nos campagnes.

Sur aucun des gazons que foule un pas humain,

Nous n'irions plus légers, en nous tenant la main.

Les poumons plus gonfles d'une béatitude

Surnaturelle, offrant à chaque solitude

L'intérieur trésor d'une fraternité

Indissoluble. Loin de l'énorme cité,

La Nature, là-bas, pour que tu t'extasies.

Semble s'éterniser en ses heures choisies.

On dirait que là-bas l'élan mystérieux

D'un désir, d'un regret peut-être, sous nos yeux

l'ait par effluve long, par attirance lente.

Croître la créature et s'animer la plante;

Et tout paraît n'avoir pour but dans l'horizon

Que toujours aspirer l'éparse exhalaison.

En s'exhalant toujours soi-même aussi, tranquille

D'exister pour la même existence facile.

l'u^-ons les jours maudits qui tombent du vrai ciel ! I3isons adieu bien vite à l'univers réel! l'artons! Ressuscitons en ces nobles patries! Vois ces brumes rasant les pentes des prairies! Tout prés, nous attendant sur les rives en fleurs, Des barques ont gardé pour nos esprits meilleurs Le complaisant accueil qui berce les pensées, lùitrons-y, puis au cours d'insensibles poussées (jlissons sur ces bassins faits de molles clartés, Sur ces étangs par l'aube éternelle argentés. Tout est féerique autour de nous, tout est surprise ; En nous de même tout se spiritualisc; lu chaque halte auprès des saules vaporeux, Sous un ciel pommelé qui ne répand sur eux Xi le r.iyon trop vif, ni l'ombre où tout se noie. Nous promet on ne sait quelle nouvelle joie! Ces sentiers indécis, où nous conduiront-ils? Ces gazons si moelleux bordés d'arbres subtils, De bouquets éclatant en flocons sur des tiges, Où mènent-ils, sinon par d'inconnus prestiges .\ux habitations légendaires du cœur.

Aux toits b:\tis exprès dont l'hote est le bonheur ? lîcoute s'élever de partout la musique D'un hymne merveilleux, reconnaissant cantique,

ri. 27

LES AMAMTS

Un concert entendu pour la première fois, Chant suprême des chants, voix de toutes les voix Des êtres qu'un frisson marie et renouvelle Dans une éclosion sainte et perpétuelle.

Des pays de Jouvence, aux célestes matins

Où nous aurons trouvé tous les secrets lointains,

Tari tous les nectars aux saveurs indicibles.

Ru tous les philtres, tous les baumes invisibles.

Ha de changeants décors transportés, contemplons

Les coins voluptueux, les séduisants vallons

Du royaume des soirs pâlis 1 L'un près de l'autre,

Ainsi qu'en un berceau redevenu le nôtre.

Là goûtant des loisirs rel gieux, nos fronts

Parsemés de lueurs furtives, nous pourrons

Sentir nous arriver sur de tièdes haleines

Les vivantes odeurs qui tournent sur les plaines.

Les croyances des temps qui ne sont plus, alors,

En ce qu'elles avaient d'aimable, et sans efforts.

Refleuriront en nous dans un site propice,

Non loin d'un seuil sacré que le lichen tapisse ;

Un vent soulèvera tes cheveux et les miens;

Un cri réveillera l'àme des bois païens;

Lt soudain, sur les bords des sources bleuissantes,

D.ms quelque haut fouillis d'herbes phosphorescentes

Nous verrons devant nous passer des corps divins, Nous surprendrons au son du pipeau des sylvains Les nymphes s'aitardant aux rondes d'Arcadie ! Sous la ramure proche et sombrement verdie, Nous pourrons partager, en égarant nos pas, Les espoirs éthérés que l'arbre ne dit pas, Nous-mêmes parfumant de nos deux consciences Un brouillard de parfums et de réminiscences! Ou bien, sur quelque tertre indolemment assis. Maîtres du temps qui coule, exemptés de soucis, lîmplis d'échos au bruit des feuilles sur nos têtes, A demi disparus sous les ténèbres prêtes. Nous pourrons regarder au loin et voir longtemps Se diaprer l'azur et ses crêpes flottants. S'effacer par degrés les contours des collines. Toutes choses se fondre en nuances plus fines, Et s'étendre au-dessus des hameaux enfouis Le voile diaphane et nuptial des nuits !

Car l'Amour est vraiment le dieu de ces contrées. Merveilles pour lui seul et par lui seul créées, Séjours miraculeux, exils d'élection Que conserve aux amants la fée Illusion. Dans ces asiles sûrs qu'aucune main n'offense, Tous, ils recouvreront la foi de leur enfance,

Le symbole perdu du silence ou des mots, l't dans leurs battements les battements jumeaux De tout ce qui, cherchant l'appel qui lui réponde, Se dilate et frémit sous la brise féconde ! S'aimer dans ces nombreux paradis de beauté, C'est s'abîmer tous deux dans la félicité D'un immatériel et surhumain mvstére; C'est se ressouvenir, ou marcher sur la terre Comme deux voyageurs que n'atteint plus la mort. Ignorant le mensonge et la haine du sort, Les crimes, les combats des hommes et leurs feintes. Ne connaissant plus rien par delà leurs atteintes. Bien loin de leurs autels et de leurs vils encens, Rien que la fusion de l'esprit et des sens Dans l'immortel Amour, le Souverain immense Qui met toute sa gloire en toute sa clémence 1

FORKT 15 HIVER

FO%ÊT 'D'HlVE'll

A Albert C\Cèral.

Jer ONT-ILS toujours l;i quand nous disparaîtrons? Les voilà, roidissant leurs vénérables troncs Où les vents boréens ont usé leurs colères, Eux, les arbres, longs murs de héros séculaires Durcis aux noirs assauts des hivers meurtriers, Inexpugnable bloc d'immobiles guerriers Qui, sous le choc prochain des rafales nocturnes. Pour un instant se font tout à coup taciturnes. Solennels et géants, horribles et nombreux, lit défiant la mort comme les anciens preux! Chênes, trembles, bouleaux, sapins, hêtres et charmes Semblent marcher par rangs de squelettes en armes Dont l'âme rude a fait d'invincibles remparts; Ht du sol qui reluit de leurs débris épars Ils se dressent humant le parfum des batailles, Tout cuirassés d'écorce ou pourfendus d'entailles Où demain viendront boire et chanter les ramiers, lit leur cime s'emmêle en d'immenses cimiers.

Des frères sont tombés dans un adieu sonore,

C^adavres hérissés sur la lisière encore ;

Mais dans l'armée au cœur indomptable, beaucoup

Sont morts depuis longtemps qui sont restés debout.

Ils sont tels, ces captifs rigides, que l'outrage

lltcrnel les retrouve augustes dans notre âge,

l:t tel est leur silence aux approches des nuits.

Que la vie en a peur et fait taire ses bruits;

l'.t que le fils errant des époques dernières,

L'homme, ainsi que la bête au fond de ses tanières,

Se retire à la hâte, écrasé sous le poids

Des lourds mépris qu'il sent tomber dans l'air des bois

Sur tous les vains espoirs où son désir s'enivre.

Ht le rouge soleil saigne à travers le givre

Dans l'enchevêtrement des ténébreux lutteurs;

Puis tout s'éteint; la nuit aux démons insulteurs

Monte multipliant l'épaisse multitude.

Va de leur propre horreur sacrant leur solitude,

liux, les arbres, debout, garderont sous les vents

L'obscur secret du rêve où sont nés les vivants.

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