DEUXIÈME PARTIE
C'est un oracle de l'Apôtre, et par conséquent un oracle de la vérité éternelle, que la sagesse de ce monde est ennemie de Dieu. Mais comme elle est ennemie de Dieu, celte sagesse mondaine, aussi Dieu eu est-il ennemi ; et c'est lui-même qui s'en déclare par un de ses prophètes : Perdam sapientiam sapientium i ; Je confondrai la prudence des prudents du siècle. Voilà, dit saint Chrysostome, les deux caractères de cette fausse sagesse qui règne parmi les irapies, et qui est le principe de leur conduite. Elle s'élève contre Dieu et Dieu la confond ; clic fait la guerre à Dieu et Dieu la réprouve ; elle voudrait anéantir Dieu et Dieu la détruit et l'anéantit. Caractères dont l'opposition mèmefait la liaison, puisque l'un, comme vous le verrez, est inséparable de l'autre. Elle est ennemie de Dieu, voilà son désordre ; et Dieu, par un juste retour, est son plus mortel ennemi, voilà son malheur. Or, je soutiens que jamais ces deux caractères de la sagesse du monde n'ont paru, plus visiblement que dans la personne d'Hérode. Car, quelle a élé la deslinée de ce prince, et à quoi sa délestable polit!(jue fut-elle occupée ? vous le savez, chréîiens : à former des desseins contre Jésus-Christ, à lui susciter une cruelle persécution, à vouloir l'étouffer dès son berceau, et, par la plus abominable hypocrisie, à le chercher en apparence pour l'adorer, mais eu effet pour le faire périr. C'est ce que j'appelle le crime de la sagesse du siècle. Et que fit de sa part Jésus-Christ naissant, ou plutôt que ne fitil pas, pour montrer que cette préiendue sagesse était une sagesse maudite et réprouvée ? Vous l'avez vu dans l'Evangile : il la houbla, il la l'cndit odieuse, il apprit à tout l'univers combien elle est vaine et impuissante contre le Seigueur ; enfin, il la fit servir malgré elle au dessein de Dieu qu'elle voulait renverser. Quatre effets sensibles de la justice divine, qui, par une singulière disposition delà Providence, eurent dans Hérode leur entier accomplissement, et c'est en quoi consiste le chàliment de la politique du monde. Appliquez-vous, mes chers auditeurs, à l'excellente morale que je prétends tirer de là, et que j'aurai soin d'abréger, pour ne passer pas les bornes du temps qui m'est prescrit.
Hérode, quoique étranger et usiu'pateur, voulait régner dans la Judée, et sa passion dominante fut une damnable ambition à laquelle il
' I Cor., I, 19,
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sacrifia tout. C'est ce qui le perverlit, ce qui l'aveugla, ce qui l'endurcit , ce qui le précipita tlans le plus profond abîme de l'iniquité. Il sut que les juifs attendaient un nouveau roi, et par une grossière erreur il crut que ce nouveau roi venait le déposséder. 11 n'en fallut pas davaulage pour piquer sa jalousie : sa jalousie iiiquièle et tyranuique le porta aux derniers excès de la violence et de la fureur, et lui inspira contre le Saint des saints une haine irréconciliable. Ou lui dit que ce roi qu'il craint doit être de la maison de ,David : pour s'assurer donc ou pour se délivrer de lui, il forme l'affrcuso résolution d'exterminer toute la race de David. En vain lui remontre-l-on que celui qu'il veut perdre est le Messie promis par les prophètes, que c'est lui qui doit sauver et racheter Israël ; il renonce à la rédemption d'Israël plutôt que do renoncer à son intérêt, et il aime mieux qu'il n'y ail point de Sauveur pour lui, que d'avoir un concurrent. Bien loin cle se préparer à recevoir ce Messie, et à profiter de sa venue, il jure sa ruine . l'arrivée des mages à Jérusalem lui fait comprendre qu'il est né ; il emploie la fourberie et l'imposture pour le découvrir ; il feint de vouloir l'adorer, pour l'immoler plus sûrement à sa fortune ; et, pour en èlre le meurtrier, il contrefait l'homme de Lien. Lorsqu'il se voit tromjjé par les mages et frustre de son espérance, il lève le masque, il se livre .'i la colère et à la rage, et dans son emportement il oublie toute l'humanité. Les prêtres qu'il a assemblés lui ont répondu que ce roi desjuils devait naître dans la contrée deBelliléem : pour ne le pas manquer, il ordonne que, dans Bethléem et aux environs, on égorge tous les enfants âgés de deux ans et au-dessous ; et pourvu qu'il s'affermisse la couronne sur la fêle, il ne compte pour rien de remplir de sang et de carnage tout un pays. Telle lut la source de son désordre : son ambition le rendit jaloux, son ambition le rendit cruel, sou ambition le rendit impie, son ambition le rendit fourbe et hypocrite, son ambition en fit un tyran, sou ambition en lit non-seulement le plus méchant de tous les honnnes, mais le persécuteur d'un Dieu : il est vrai, et c'est ce qui doit nous fMJre trembler, quand nous voyons dans cet exemple ce que peut et jusqu'où va une passion, dès qu'elle a pris une fois l'empire sur un cœur.
iilais il est encore vrai que l'ambition d'Hérodc n'eut des suites si affreuses que parce qu'elle fat conduite parles règles d'une politique humaine. Car si Hérode, dans sa malice, eût
été un insensé, un emporté, un homme volage et inconsidéré, il eût été, dans sa malice même, moins opposé à Jésus-Christ, et moins ennemi de Dieu. Sa politique fut comme la consommation de son impiété, [et c'est ce qui mit le comble à tous ses vices. C'était un sage mondain, et par là (souffrez que je m'exprime ainsi), ce fut un parfait scélérat. Or, ce que vous concevez ea lui de plus monstrueux , et ce qui vous fait plus d'horreur, est néanmoins par proportion ce qui se passe tous les joui's parmi vous, et ce que vous avez même cent fois détesté dans des sujets plus communs, mais aussi réels. Car ne croyez pas, mes chers auditeurs, qu'Hérode soit un exemple singulier, ni que son péché ait cessé dans sa personne. On voit encore dans le monde des Ilérodes et des persécuteurs de Jésus-Christ: peut-être y sont-ils plus obscurs et plus cachés aux yeux des hommes, mais peut-être n'y sontils pas moins corrompus, ni moins criminels devant Dieu ; et ma douleur est d'être obligé de reconnaître que la même impiété se renouvelle sans cesse jusqu'au milieu du christianisme ; que dans le sein de l'Eglise il se trouve encore des hommes animés du même esprit, et pleins des mêmes sentiments que ce roi infidèle, dont an resle je puis dire que jamais il n'eût persécuté le Fils de Dieu, s'il l'eût connu conune nous le connaissons. Ce qui m'afflige, c'est de penser que je n'exagère point, quand je parle de la sorte ; et qu'Hérode, dans l'opinion des Pères, ayant été le premier Antéchrist, il s'en est depuis formé d'autres, dont le nombre croit chaque jour : Et nunc Antichristi multi facti suiit 1. Car combien, dans le monde, de faux chréliens, si je l'ose dire, aussi antechrisis qu'Hérode, et d'esprit et de cœur? Expliqui/us-nous : combien, dans le monde, de faux chrétiens aussi contraires à Jésus-Christ, aussi opposés à ses maximes, aussi ennemis de son humilité, aussi remplis d'orgueil et de fierté, aussi ambitieux et aussi idolâtres de leur fortune, aussi jaloux de leur rang, aussi prêts à tout sacrifier pour leur grandeur imaginaire ? Combien de mondains du caractère d'Hérode, qui n'ont point d'autre Dieu que leur intérêt ; qui ne connaissent ni foi ni loi, et ne distinguent ni sacré, ni profane, quand il s'agit de maintenir cet mtérêt ; à qui cet intérêt lait oublier les plus inviolables devoirs, non-seulement de la conscience, mais de la probité et^de l'honneur; en qui ce démon de l'intérêt étouffe non-seulement la charité, mais la piété et la compassion naturelle ; que l'attachement à cet intérêt rend durs, violents,
1 I Joan., Il, la
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intraitables; qiii, aveuglés par cet intérêt, renoneent sans peine à leur salut, non pas pour un loyanme, comme Hérode, mais pour de vaines prétentions? Combien d'hypocrites qui se cou- Irent, aussi bien qu'Hérode, du voile de la relî'gion pour arriver à leurs fins criminelles ; qui, sous les apparences d'une trompeuse (liélé, cachent toute la corruption d'une vie iiiipnre et d'un libertinage ratfinc ? Mais ce que je déplore encore bien plus, combien d'esprits préoccupés et entêtés des erreurs du siècle, qui, à la boute du christianisme qu'ils professent, se fout de tout cela une politique, je veux dire qui, par un tenversement de principes, se font de leur ambition même une vertu, une grandeur d'àme, ne supériorité de génie; de leur injustice, un talent, un arl, un secret de réussir dans les affaires ; de leur duplicité, une prudence, une science !du monde, une habileté ; qui, en suivant le niou\emcnt de leurs plus ardentes passions, se croient souverainement sages, affectent de passer pour tels, se glorifient et s'applaudissent de l'être; qui se moquent Je tout ce que l'Ecriture appelle simplicité du juste ; qui ne regardent qu'avec mépris la soumission et la patience des gens de bien ; qui traitent de faiblesse la conduite d'une âme fidèle, modérée dans ses désirs, occupée à régler son cœur, tranquille dans sa condition et sincère dans sa religion? Car voilà, mon Dieu, les désordres de cette prudence charnelle qui règne dans le monde. Elle n'a pas épargné le Messie que vous avez envoyé. Dès qu'il a paru, elle s'est élevée contre lui, elle lui a déclaré une guerre ouverte ; et depuis tant de siècles elle n'a point cessé de lui susciter des persécuteurs plus dangereux qu'Hérode même. Peut-être en voyezvous dans cet auditoire. Ah ! Seigneur, que ne puis-je les toucher aujourd'hui, et leur imprimer une sainte horreur de l'état où les a réduits la fausse sagesse à laquelle ils se sont abandonnés, et qui les a perdus !
Cependant si la sagesse du monde est ennemie de Dieu, j'ajoute que Dieu n'en est pas moins ennemi : et c'est ici, chrétiens, que je vous demande une attention toute nouvelle. Car, que fait Jésus-Christ naissant, pour confondre la malheureuse politique d'Hérode ? En premier lien, il la trouble : Audiens autem Ilerodes vex, tuihatus est i. Ce Dieu de paix, qui venait pour pacifier le monde, commence par y répandre l'épouvante et la terreur; et comment? voici la merveille : par son seul nom, par le seul bruit de sa venue, par le seul doute
■ Mattb-, u. 3.
s'il est né. Chose étrange ! dit saint Chrysostome. Jésus-Christ ne parait point encore, il n'a point encore fait de miracles, il n'est pas encore sorti de l'étable de Bethléem; c'est un enfant couché dans une crèche, qui pleure et qui souffre ; et cependant Ilérode est déjà déconcerté; le voilà déjà combattu de mille soupçons et do mille frayeurs : Audiens autem llerodes rex, turbatus est. Quoi qu'il en soit de ce prince, et quel que puisse être le sujet de ses craintes, rien, mes frères, ajoute le même saint docteur, rien n'est plus capable de troubler la paix d'un mondain, que l'idée d'un Dieu pauvre et humble; surtout quand, avec un esprit et un cœur possédés du monde, il ne laisse pas d'avoir encore un reste de foi, et d'être toujours, quoique très-imparfaitement, chrétien. Car c'est alors que l'idée d'un tel Sauveur a quelque chose de bien désolant pour lui et de bien effrayant . Ce reste de foi avec les sentiments et les maximes d'un cœur mondain, ce reste de foi avec une ambition païenne, ce reste de foi avec le ilésordre d'une passion déréglée, voilà ce qui fait le trouble intérieur d'une àme partagée entre le monde et sa religion. Si l'on ne croyait poin| du tout ce mystère de l'humilité d'un Dieu, peut-être serait-on moins à plaindre ; si on le croyait bien, et que l'on conformât sa vie à sa créance, on jouirait d'un parfait repos. Mais le croire, quoique faiblement, et d'ailleurs penser, parler, agir comme si on ne le croyait pas, c'est ce que le mondain prétendu sage n'a jamais accordé, ni n'accordera jamais avec le calme.
Et en effet, quoi qu'on fasse alors pour s'aveugler ou pour se dissiper, pour s'étourdir ou pour s'endurcir, on sent malgré soi un fond de trouble qui subsiste, et dont on ne peut se défaire. Car au moins est-il vrai que le mondain, avec ce reste de foi, ne peut rentrer dans luimême sans être alarmé de ces réflexions affligeantes : Si le Dieu qui vient pour me sauver est tel qu'on m'assure, je suis un impie ; si les maximes de ce Dieu sont aussi solides qu'on me le dit, je suis non-seulement un insensé, mais un réprouvé ; si je dois être jugé selon son Evangile, il n'y a point de salut pour moi. Or ces réflexions, dont je défie le plus fier mondain de se pouvoir défendre, doivent l'agiter, pour peu qu'il ait de sens, des plus mortelles inquiétudes. Avec cela, quoiqu'il s'eflorce d'étouffer les remords de cette foi qui l'importune, il reconnaît bien par lui-même qu'il n'en peut venir à bout ; ou s'il en vient à bout, sa condition pour cela n'en est pas meilleure. Du trouble que lui causait sa foi, il tombe dans un autre trouble
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encore plus déplorable, qui est celui de son incrédulité. Le seul doute, si Jésus-Chri. t était Dé, fit trembler Héiode : le seul doute d'un mondain, si ces maximes qu'on lui proche ne sont pas les vrais principes qu'il doit suivre ; le seul doute, s'il ne se trompe pas ; le seul doute sur les risques qu'il court, et dont son libertinage ne le peut garantir, tout cela le doit jeter dans une affreuse confusion de pensées, et former en lui comme un enfer. Ah ! disait le saint homme Job, ce sont deux choses incompatibles que d'être tranquille et rebelle h Dieu : Quis resUtit ei, et pacem liabuit ' ? Hérode n'y put parvenir : qui le pourra?
,1e n'en ai pas encore dit assez. Outre que le Fils de Dieu, dès sa naissance, ti-ouble la politique et la fausse sagesse du monde, il la rend odieuse. Hcrodc, comme persécuteur de Jésus- Christ, est devenu l'horreur du genre humain. Il a tout sacrilié à son ambition ; mais sa mémoire est en abomination. 11 n'a rien épargné pour satisfaire la passion qu'il avait de régner; mais c'est pour cela que son règne, au rapi)oit même des historiens profanes, a été un règne monstrueux, il a cru pour sa sûreté devoir répandre du sang; mais ce sang répandu criera éternellement contre lui, et Dieu, jusqu'à la lin des siècles, vengera ce sang innocent par le caractère d'ignominie qui se trouve attaché au seul nom d'Hérode, et qui ne s'effacera jamais. Inévitable destinée du sage mondain, qui, malgré lui, se rend odieux en se cherchant lui-même. Qu'y a-t-il en effet de plus odieux dans le monde qu'un homme intéressé, qu'un honnne ambitieux et jaloux, c'est-à-dire un homme ennemi par profession de tous les autres honnnes, je dis de tous ceux qui peuvent lui donner quelque ombrageet s'opposer à ses prétentions; un homme qui n'aimesincèrementpcrson!iP,et que personne ne peut sincèrement aimer ; un iioumie qui n'a de vues que pour lui-même et qui rapporte tout à lui-même ; un homme qui ne peut voir dans autrui la prospérité sans l'envier, ni le mérite sans le combattre ; toujours prêt dans la concurrence à trahir l'un, à supplanter l'autre, à décrier celui-ci, à perdre celui-là. pour peu qu'il espère en proliter ? Qu'y a-t-il encore une lois, non-seulement de plus haïssable dans l'idée ilu monde, mais même de jîIus haï ? Or, par là, dit saint Chrysostome, le monde tout corrom[)u qu'il est, se fait lui-même justice : car voilà, par an secret jugement de Dieu, ce que le mondain veut être, et en même temps ce qu'il ne peut souffrir; ce qu'il entretient dans lui-même, et
>Job., IX, 4.
ce qu'il déleste dans les autres : comme si Dien, ajoute ce Père, se plaisait à réprouver la sagesse du monde par elle-même, au lieu que le monde, quoique d'ailleurs plein d'injustice, ne peut s'empêcher néannmoins d'aimer dans les autres l'humilité, d'honorer dans les autres le désintéressement, de respecter dans les autres la droiture, la bonne foi, toutes les vertus, et de rendre hommage par là même à la sagesse chréheune.
Jésus-Christ fait plus : il apprend à tout l'univers combien la sagesse du monde est vaine et inutile, llérode a beau chercher le roi des juifs, il ne le trouvera pas ; il a beau user d'artifice en dissimulant avec les mages, pour les engager à lui on venir dire des nouvelles, les snagesprendront une autie route et ne retourneront plus à Jérusalem. Il a beau faire un massacie de tous les enfants qui sont aux environg de Bethléem, celui qu'iS cherche n'y sera pas enveloppé, il en égorgera mille pour un seul; et ce seul dont il veut s'assuier, est celai qui lui échappera : pourquoi? parce qu'il est écrit qu'il n'y a point de conseil ni de prudence contre le Seigneur : No7i est prudentia, non esteonsiliiim contra Dominum '. Ainsi, chrétiens, sans [larlor d'Héiode, jamais le mondain, avec sa prétendue sagesse, ne parvientni ne parviendra àla fin qu'il se propose; car il se propose d'être heureux, et jamais il ne le sera. Usera riche si vous le voulez, comblé d'honn.eur si vous le voulez; mais, suivant les principes et les règles de la fausse prudence, il n'arrivera jamais au bonheur où il aspire. Or dès là sa sagesse n'est plus sagesse, puisqu'elle ne le pont conduire à son but. Vérité aussi ancienne que Dieu même, mais encore plus incontestable depuis que le Fils de Dieu a établi la béatitude des hom nés dans des choses où évidemment la sagesse du monde n'est d'aucun usage. Car supposé, comme l'Evangile nous l'enseigne, que la béatitude d'un chrétien consiste à être pauvre de conir, à souffrir persécution pour la justice, à pardonner les injuios; on quoi la prudence du siècle nous peut-elle être désormais utile? Quelle prudence du siècle, dit saint Chrysostome, faut-il pour tout cela? Usant de cette prudence, quel avantage en tirez-vous, et à quoi vous mènerat-elle? Si vous vous servez de cette prudence de la chair pour satisfaire vos désirs, vous renoncez à la béatitude du christianisme. Si vous prétendez à la béatitude du christianisme, cette prudence de la chair n'y peut en rien contribuer. Par conséquent elle n'est plus -prudence;
SUR L'EPIPHANIE
on plutôt de prudence qu'elle semblait être, elle devient folie, puisque, bien loin de vous découvrir la véritable félicité et de vous aider à la trouver, elle y devient un obstacle; ce qui faisait dire à l'Apôtre : Nonne stullam fecit Deus ^apientiam fnijus miindi ' ?
Enfin, le Sauveur, venant au monde, fait servir malgré elle aux desseins de Dieu la politique même du monde. Car, prenez grade, il fallait que la naissance de Jésus-Cbrist fût puiliée et connue; et c'est la violence et la tyrannie d'Hérode qui la rend publique. Il voulait éteindre le nom de ce nouveau roi d'Israël; et c'est lui" qui le fait connaître. Il voulait qu'il n'en fût point parlé ; et la voie qu'il prend pour cela est justement le moyen d'en faire parler par toute la terre et dans tous les siècles. Quel bruit en elfet, et quel tumulte ! que de mouvements différents, et que d'effroi, lorsque tant de victimes innocentes sont impiloyableuient arracbées du sein de leurs mères, et immolées devant leurs yeux ! Quels cris confus et quels gémissements s.^ firent entendre de toutes parts 1 Voxin nama aiidita est,ploratuset iihdatus multus 2. Etait-il possible qu'une action si éclatante demeurât cacbée? Était-il possible que de la Judée elle ne passât pas bientôt dans les pays voisins, et de là chez les nations les plus éloignées? Etait-il possible qu'on n'en voulût pas savoir le sujet, et qu'on ne prît pas soin de s'en faire instruire ? Et, par une conséquence nécessaire, n'élait-ce pas là de quoi rendre Jésus- ■^hrist célèbre, et de quoi faire adnjirer sa puissance, lorsqu'on apprendrait que des maj^es et des rois étaient venus l'adorer; qu'Hérode en avait ( onçu de la jalousie ; que, dans l'excès de sa fureur, il avait fait les derniers efforts pour perdre cet enfant ; et que, malgré tous ses efforts, cet enfant sans armes et sans défense avait sunéanmoius sedérober à ses coups? Sagesse adorable de mon Dieu, c'est ainsi que vous vous jouez de la sagesse des hommes quand elle se tourne contre vous, et que vous emplojez à exécuter vos iuimuables décrets cela même qui devrait, selon nos vues faibles, les arrêter. C'est ainsi que 8'accomplit cette menace que vous nous avez fait entendre par la bouche de votre Apôtre : Perdam tapientiam sapientiiim, et prudentiam prudenVnim reprobabo 3 : Je détruirai la sagesse des sages du iiècle, et je la réprouverai. Combien de preuves ;n a-t-on eues dans les âges précédents, et combien en avons-nous encore dans le nôtre? Combien de fois l'impie, selon le langage de l'Ecriture, a-t-il vu retomber sur lui son im-
; I Cor., 1, ÎO. ■■ Matth., i», 18. - 'I Ck)r., i, 19,
piété même, et combien de fois s'est-il trouvé, par une secrète disposition de la Providence, engagé et pris dans le piège où il voulait attirer les autres? Aman voulait perdre Mardochée, et tous les juifs avec lui ; mais, courtisan ambitieux, ce sera vous-même qui servirez à l'établissement de cette nation que vous vouliez exterminer; vous-même qui servirez à relever la gloire de cet homme juste que vous vouliez opprimer ; vous-même qui périrez, ei qui périrez par le mèuie supplice que vous Im' aviez préparé. L'orgueilleux veut s'agrandir, et c'est par là souvent qu'il est dépouillé; !< voluptueux veut satisfaire sa passion, et sa paS' sion devient son bourreau, et lui fait soufiril les plus cruelles peines. Effets sensibles de la suprême sagesse de notre Dieu! Mais que nV;i-je le temps de vous développer tant d'antres ni^stères qui nous sont cachés! mystères profonds, et surtout invstères d'autant plus terribles qu'ils regardent, non plus la ruine temporelle, mais l'éternelle diunuation da sage mondaiij.
Renonçons, mes chers auditeurs, mais renonçons pour jamais et de bonne loi, à celte sagesse ré[)rouvée qui se cherche elle-même, otqui ne cherche qu'elle-même, : en nous cherchant nous-mêmes, nous nous perdrons. Je me trompe, en nous^chercliaut nous-mêmes, nous nous trouverons ; mais le plus grand de tous les malheurs pour nous, est de nous trouver nous-mêmes, puisque en nous trouvant nous-mêmes, nous ne pouvons trouver que ce que nous sommes, c'està-dire que confusion, que désordre, que misère, que péché. Cherchons Dieu, et, sans penser à nous, nous nous trouverons saintement, siîrement, heureusement^eu Dieu. Cherchons Dieu, et dès cette vie nous trouverons notre souverain bien, qui ne peut être hors de Dieu. Et parce que Dieu ne peut plus être désormais trouvé qu'en Jésus-Christ, à l'exemple des mages, pour prouver Dieu, cherchons Jésus-Christ. Et parce que Jésus-Christ ne peut être trouvé lui-même que dans les étals où il a voulu se réduire pour nous servir de modèle, ne le cherchons point ailleurs ; c'est-à-dire, parce que Jésus-Christ ne peut être trouvé que par la voie d'une humilité sincère, d'une obéissance fidèle, d'un véritable renoncement au monde, ne le cherchons point par d'autres voies que celle-là. Aimon.sles, ces saintes voies qui nous conduisent à luii et puisqu'il n'y a plus d'autre sagesse que la sienne, attachons-nous à cette divine sagesse ; éludions-la dans les maximes de ce Sauveur, dans la pureté de sa doctrine et de sa loi, dans la sainteté de ses mylères, dans la peifeclion de
40 SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
ses exemples. Préférons celte sagesse chrétienne et hune eruciftxiimK C'est cette sagesse qui nous
toute la sagesse du monde, ou i)lutôt faisons éclairera, cette sagesse qui nous sanctifiera, cette
profession de ne connaître point d'autre sagesse, sagesse qui fera de nous des hommes parfaits
pour pouvoir dire avec saint Paul : Non judicavi sur la terre, et des l^icnhcureux dans le ciel où
tne scire aliqiiid inter vos, nisi Jesum Christum, nous conduise, etc.
' I Cor., II, 3.
PREMIER SERMON SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
ANALYSE
ScJET. Or, il était suiii d'une grande multitude de peuple, et de femmes qui se frappaient ta poitrine et qui pieu- Yaient. Et Jésus, se tournant vers elles, leui dit: Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi; mais pleurez survoustnêmes et sur vos enfants.
Au lieu de pleurer Jésus-Christ, pleurons ce qui a fait pleurer Jésus-Clirisl: c'est ainsi que nous sanctifierons aujourd'hui nos larmes, et que nous nous les rendrons siilutaires.
DiMSiox. Passion de Jésus-Christ Ciiusée par le péché, première partie; renouvelée par le péché, deuxième partie; rendue inutile par le péché, troisième partie. Voilii ce qui mérile toutes nos larmes.
PREMinRE PARTIE. Passion de Jésus-Christ causée par le péché: car cette passion est la pénitence publique nu péché, et nous devons ici considérer Jésus-Christ comme un Dieu pénitent. Or, la ponilence renferme deux choses, la conlriiion et la satisfaction. Ainsi nous allons voir, 1" Jésus-Christ dans le jardin, contrit et ressentant toute l'amertume du péché,; 2° Jésus-Christ au Calvaire, expirant et portant sur son corps toute la peine du péché.
1° Jésus-Christ dans le jardin, conlritet ressentant toute l'anierlumedu péché. C'est là qu'il s'attriste, qu'il est saisi de frayeur qu'il est accablé d'ennui, qu'il pleure : pourquoi ? pour les péchés de tous les hommes, dont son Père l'a chargé, selon la parole du Prophète. Est-ce ainsi que nous pleurons nous-mêmes nos péchés? nous les envisageons avec des sentiments tout contraires; ou, si nous en concevons quelque douleur, ce n'est qu'une contrition languissante, une contrition superficielle, une contrition imaginaire, qui nous rend encore plus coupab!cs devant Dieu.
1" Jésus-Christ au Calvaire, expirant et portant sur son corps toute la peine du péché. Cf nous étonne; mais notre erreur est de considérer Jésus-Christ, parce qu'il est en soi infiniment saint et le Saint des saints : et nous ne prenons pas garde qu'il ne parut au Calvaire que comme la victime du péché, et qu'un cet état il n'y avait point de supplice qui ne lui fût du. Aussi est-ce dans cette vue que le Père éternel prononce contre lui un arrêt de mort. Car, dit saint Pierre, c'est par un ordre exprès de Dieu qu'il a été livré, et les juifs n'ont été que les exécuteurs de la sentence portée dans le ciel. Dieu ne se contente pas de le frapper ; il semble vouloir le réprouver en le délaissant. Ce délaissement est en quelque sorte la peine du dam, qu'il fallait que Jésus-Christ éprouvât pour nous tous, comme dit saint Paul. Voilii ce que le péché a coûté à un Dieu ; mais n'est-ce pas le plus déplorable renversement, que nous, pécheurs, nous nous épargnions, tandis que le Juste fait une si sévère pénitence ?
Deuxième partie. Passion de Jésus-Christ renouvelée par le péché. Que voyons-nous dans cette passion? 1° un Dieu trahie» abandonné par de lâches disciples; 2° un Dieu mortellement persécuté par des pontifes et des préties hypocriles ; 3° un Dieu raillé et moqué dans le palais d'Hérode par des courtisans impies; 4° un Dieu mis en parallèle avec Barabbas, et ii qui Barabbas est préféié par un peuple aveugle et inconstant; 5° un Dieu exposé aux insultes, et traité de roi chim.-rique par une troupe de faux adonleurs ; 6° un Dieu crucifié par d'impitoyables bourreaux. Or, voilà ce qui se renouvelle tous les jours dans le christianisme.
1" Un Dieu trahi et abandonné par de lâches disciples. Combien de chrétiens l'abandonnent de la sorte?
2' Un Dieu mortellement persécuté par des pontifes et des prêtres hypocrites. Ne voit-on pas encore de mauvais prêtres qai le persécutent par une vie scandaleuse ? ennemis de Jésus-Christ encore plus dangereux, lorsqu'ils se couvrent du voile de l'hypocrisie.
3° Un Dieu raillé et moqué dans le palais d'Hérode par des courtisans impies. Comment est-il traité dans les cours des princes et même des princes chrétiens ? comment sa doctrine, ses maximes et la vertu y sont-elles regardées?
4° Un Dieu mis en parallèle avec Barabbas, et àqui Barabbas est préféré par un peuple aveugle et inconstant. Combien defois lui avons-nous préféré nous-mêmes une passion honteuse et un plaisir criminel î
5° Un Dieu exposé aux insultes et traité de roi chimérique par une troupe de faux adorateurs. N'allons-nous pas l'insulter jusqu'à ses autels, en présence de son sacrement et dans la célébration des divins mystères ?
6° Un Dieu crucifié par d'impitoyables boun-jaux. Ne le crucifions-nous pas par nos péchés ?
Troisième partie. Passion de Jésus-Christ rendue inutile par le péché. C'est, selon la pensée d'Arnould de Chartres, da uoi il se plaignit sur la croix, en disant à son Père : Mon Dieu, pourquoi m'ave:-rotis délaissé ? 11 fut touché de la plus vira douleur à la vue de tant de réprouvés pour qui ses soufi'rances ne seraient de nul efi'et.
Encore si le péché nous rendait sa passion seulement inutile! mais au moment qu'elle nous devient inutile, elle nous est préjudiciable ; car c'est un titre de condamnation contre nous. Que faisons-nous donc quand nous consentons à un péché contre lequel notre conscience réclame ? Sans y penser et sans le vouloir expressément, nous prononçons contre nous le même arrêt dejmort que les juifs prononcèrent contre eux-mêmes devant Pilate, lorsqu'ils lui dirent: Que son sang retombe sur nous ! Entrons dans le sentiment de saint Bernard : In me, non super me ; Ah ! Seigneur, que votre sang tombe dans moi pour me sanclifler, M non sur moi pour me réprouver I
SUR LA PASSION DE JESUS-CHRIST
Sequehalur aufem illum nuïfa turha poputî, et mulierum qtue plangebant et Inmeiitaàanlvr cvm. Conversus autevi od iUas Jésus t dixit : Ftliis Jérusalem, noîite fiere super me; sed super vos ipsas fUte et .'siper fiVps vesl'o:.
Or il était suivi d'une gr nde muHitutie de peuple, et de femmes qtii se frappaient la poitrine et qui le pleuraient. Et Jésus, se tournant Ters elles, . leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez point Stir moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. {Saint Luc, ctuip., xxiii, 27, 23.)
SlHE,
Est-ildonc vrai que la passion de Jésus-Christ, dont nous célébrons aujourd'hui l'auguste, mais le triste mystère, quelque idée que la loi nous en donne, n'est pas l'objet le plus touchant qui doive occuper nos esprits et exciter notre douleur ? Est-il vrai que nos laruies peuvent èlre plus saiuleiiicnt et plus utilement employées qu'à pleurer la mort de l'Homme-Dieu ; et qu'un autre devoir, plus pressant et plus nécessaire, suspenile, [)0\w ainsi dire, l'obligation qu'une si juste reconnaissance d'ailleurs nous impose, de compatir par des sentiments de tendresse aux souffrances de notre divin Rédempteur ? Nous ne l'aurions jamais pensé, chrétiens ; et c'est néanmoins Jésus-Christ qui nous parle, et qui, pour dernière preuve de sa charité, la plus généreuse et la plus désintéressée qui fut jamais, allant au Calvaire où il doit mourir pour nous, nous avertit de ne pas pleurer sa mort, et de pleurer tout autre chose que sa mort : Nolile (1ère super me, sed super vos jlele '. Saint Ambroise, faisant l'éloge funèbre de l'empereur Valentinien le jeune, en présence de tout le peuple de Milan, crut s'être bien acquitté de son ministère, et avoir pleinement satisfuilà ce que ses auditeurs attendaient de lui, quand il les exhorta à reconnaître, par le tribut de leurs larmes, ce qu'ils devaient à la mémoire de cet incomparable prince, lequel avait exposé sa vie et s'était comme immolé pour eux : Solvamus bono principi stipendiarias lacrymas, qui pro nobis etiam vilœ stipendium Suivit. Mais moi, engagé à vous entretenir, dans ce discours, de la sanglante mort d'un Dieu Sauveur des hommes, je me vois réduit à vous tenir un langage bien différent, puisque au lieu d'emprunter les paroles de saint Ambroise, qui semblaient naturellement convenir à mon sujet, je dois vous dire, au contraire : Non, mes frères, ne donnez point à ce Dieu mourant des larmes qu'il n'exige pas de vous : ces larmes que vous \erseriez sont des larmes précieuses, ayez soin de les ménager ; on vous les demande pour un sujet plus important que tout ce que vous concevez. Non-seulement Jésus-Christ vous permet de ne pas pleurer sa mort, mais il vous le dé-
IliBC. xxiii.as.
fend même expressément, si de la pleurer est pour vous un obstacle à pleurer un autre mal qui vous touche de bien plus près, et qui est en effet plus déplorable que la mort du Fils même de Dieu. Je sais que toutes les créatures y devinrent ou y parurent sensibles, que le soleil s'éclipsa, que la terre trembla, que le voile du temple se déchira, que les pierres se fendirent, que les tombeaux furent ouverts, que les cendres des morts se ranimèrent, que toute la ; nature en fut énnie : l'homme seul, encore une fois, est dispensé de ce devoir, pourvu qu'il s'acquitted'un autre moinstendre en apparence, mais plus solide dans le fond. Laissons donc aux astres et aux éléments, ou, si vous voulez leur associer des créatures intelligentes, laissons aux anges bienheureux le soin d'honorer les funérailles de Jésus-Christ par les marques de leur deuil : ces anges de paix, dit Isaie, l'ont amèrement pleuré. Pour nous, sur qui Dieu a d'autres desseins, au lieu de pleurer Jésus-Christ, pleurons avec Jésus-Christ, pleurons comme Jésus-Christ, pleurons ce qui a fait pleurer Jésus-Christ ; c'est ainsi que nous sanctifierons nos larmes, et que nous nous les rendrons salutaires. Croix adorable I nous les répandrons devant vous, et vous leur communiquerez cette vertu céleste et ce caractère de sainteté que vous reçûtes en recevant dans vos bras le Saint des saints. Pleins de confiance, nous avons recours à vous, et nous vous disons avec toute l'Eglise : 0 aux ! ave.
Un mal plus grand, dans l'idée de Dieu, que la mort môme d'un Dieu ; un mal plus digue d'être pleuré, que tout ce qu'a enduré le Fils unique de Dieu ; un mal auquel nos larmes sont plus légitimement dues qu'à la passion de l'Homme-Dieu, vous êtes trop éclairés, chrétiens, pour ne le pas comprendre d'abord, c'est le péché.Iln'y avait dans tous les êtres possibles que le péché qui pût l'emporter sur les souffrances de Jésus-Christ, et justifier la parole de ce Dieu Sauveur, lorsqu'il nous dit, avec autant de vérité que de charité : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous : Nulite flere super me, sed super vos. Pour obéir, chrétiens, à ce coinmandement que nous fait notre divin Maître, et pourprofiter d'un si important avis, ne considérons aujourd'hui le mystère de sa sainte passion que pour pleurer le désordre de nos péchés, et ne pleurons le désordre de nos péchés que dans la vue du mystère de sa sainte passion. En effet, si Jésus-Christ avait souffert indépendaunnent de notre péché, sa passion, quelque rigoureuse
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRTST
qu'elle fût pour lui, n'aurait plus rien de si affreux pour nous ; et si notre péciié n'avait nulle liaison avec les souffrances de Jésus-Christ, tout péché qu'il est, il nous serait moins odieux. C'est donc par le péché que nous devons mesurer le bienfait inestimable de la passion du Fils de Dieu ; et c'est par le bienfait inestimable de la passion du Fils de Dieu que nous devons mesurer la grièveté du péché ; du péché, dis-je (prenez garde à ces trois propositions que j'avance, et qui vont partager ce discours), du péché, qui fut la cause essentielle de la passion de Jésus-Christ; du péché, qui est un renouvellement continuel de la passion de Jésus-Christ ; enfin, du péché, qui est l'anéanlissement de tous les fruits de la passion de Jésus-Christ. En trois mois, passion de Jésus-Christ causée par le péché, passion de Jésus-Clirist renouvelée par le péché, passion de Jésus-Christ rendue inutile et même préjudiciable par le péché : voilà ce qui mérite toutes nos larmes, et ce qui demande toute votre attention.
PREMIÈUE PARTIE.
C'est quelque chose, chrétiens, de bien prodigieux dans l'ordre de la nature, que ce qui nous y est aujourd'hui représenté par la foi, savoir, un Dieu souffrant ; mais j'ose dire que ce prodige, tout surprenant qu'il est, n'approche pas encore de celui que la même foi nous découvre dans l'ordre de la grâce, quand elle nous met devant les yeux un Dieu pénitent. Telle est néanmoins, (ô profondeur et abîme des conseils de Dieu !) telle est la quahlé que le Sauveur du monde a voulu prendre, et qu'da aussi saintement que constamment soutenue dans tout le cours de son adorable passion. Tel est le mystère que nous célébrons ; et parce que, selon l'Ecriture, la vraie pénitence consiste sur tout en deux choses, la contrition, qui nous lait détester le péché, et la satisfaction qui doit expier le péché ; quand je dis un Dieu pénitent, j'entends un Dieu touché de la contrition la plus vive en vue du péché de l'homme ; j'entends un Dieu salisfaisant aux dépens de lui-même, et dans toute la rigueur de la justice, pour le péché de l'homme, deux obligations dont l'Homme- Dieu, Jésus-Christ, s'était chargé dès le premier instant de sa vie, et dont vous allez voir s'il s'acquitta exactement au jour de sa passion. Car voilà les deux états, et comme les deux scènes où je vais produire ce Médiateur par excellence entre Dieu et les hommes. Le jardin où il s'affligea, et le Calvaire où il expira : le jardin où il s'alfligea, c'est là que je ferai paraîh'e un Dieu
contrit et ressentant toute l'amertume du péché; le Calvaire où il expira, c'est là que je vous ferai contempler dans sa personne un Dieu immolé pour la réparation du péché. D'où nous conclurons, avec saint Léon , pape, que la passion du Fils de Dieu a été la pénitence universelle, la pénitence publique et aulhentique, la pénitence parfaite et consommée de tous les péchés des hommes, et que ce sont aussi les péchés des hommes qui l'ont causée. En faut-il davantage pour nous obliger vous et moi à verser des larmes, non pas d'une vaine et stérile compassion, mais d'une efficace et sainte componction? iVolite flere super me, sed super vos. Appliquez-vous, mes chers auditeurs, et commençons par les douleurs intérieures de Jésus-Christ, pour apprendre ce qui doit être pour jamais le sujet de notre douleur.
A peine est-il entré dans le jarilin où il allait prier, qu'il tomhe dans une tristesse profonde : Cœpitcontristari K Le sentiment est si vif, qu'il ne le peut caclier; il s'en déclare à ses disciples : Tristis est anima mea usque ad mortein 2. La frayeur le saisit : Cœpit parère -^ ; l'ennui l'accable : Cœpit tœdere * ; à force de combattre contre lui-même, il souffre" déjà par avance une espèce d'agonie : Factus in acjonia 5; et par la violence de ce combat il sue jusqu'à du sang : Factus estsudor ejus sicut guttœ sauguiiiis''. Que signifie tout cela, demande saint Chrysostome, dans un Dieu qui était la force même, et dont les faiblesses apparentes ne pouvaient être qu'autant de miiacles de sa toute-puissante charité ? Que craint-il ? de quoi se trouble-t-il ? pourquoi cet accablement dans une âme qui, jouissant d'ailleurs de la claire vision de Dieu, ne laissait pas d'être comblée des plus pures joies de la béatitude? pourquoi cette guerre intestine et ce soulèvement de passions dans un esprit incapable d'êlre mù par d'autres ressorts que ceux de la souveraine raison ? Ah 1 chrétiens, voilà ce que nous avons à bien méditer, et ce que nous ne pouvons trop bien compren dre pour notre édificaliou. Car de dire que le Sauveur du monde s'aftligea seulement parce qu'il allait mourir ; que l'ignominie seule de la croix, ou la rigueur du supplice qu'on lui préparait, lui caubèreiit ces agitations, ces dégoûts, ces craintes mortelles, ce ne serait point avoir une assez haute idée des passions d'un Dieu." Non, non, mes frères, reprend éloiiucinment saint Chrysostome, ce n'est pas là de quoi cette grande ûiue fut plus troublée. La croix que
' MattU., Xïvi, 3T. — ' Ibid., 3S. — ^ Marc, X1T,33. — ' îbid. — » Luc, xxu, 43. — 6 Ibid., 4t.
SUR LA PASSION DE JÊSUS-CHRIST
Jésus Christ avait choisie comme l'instrument de notre rédemption, ne. lui piirut point un objet si terrible. Cette croix qui devait être le fondement de sa gloire, ne lui devint point un sujet de lionte. Le calice que son Père lui avait donné, et qui, par celte raison même, lui était si précieux, ne fut point ce calice amer dont il témoittna tant d'horreur ; et ce qui lit sortir de tous les membres de son corps une sueur de sang, ce ne furent point précisément les approches du mystérieux baptême de sa mort. Car, quelque sanglant que dût être ce baptême, il l'avait lui-même ardemment désiré, il l'avait recherché avec de saints empressements, il avait dit à SCS apôtres : BapHsmo hubco baptizari, et quomodo coardor, usquedum perficiatur i ! Je dois être baptisé d'un baptême ; el qu'il me tarde que ce baptême s'accomplisse ! Il y eut donc autre chose que la présence de la mort qui le désola, qui le consterna. Et quoi ? je TOUS l'ai déjà marqué, mes chers auditeurs ; mais il me faudrait. Seigneur, pour le bien imprimer et dans les esprits et dans les cœurs de ceux qui m'écoutent, tout le zèle dont vous filles consumé; quoi, dis-je? le péché, le seul de tous les êtres opposé à Dieu, le seul mal capable d'attrister l'Homme-Dieu et de faire de ce Dieu de gloire un Dieu souffrant et pénitent. Elevez-vous, chrétiens, au-dessus de toutes les pensées humaines, et concevez, encore une fois, cette grande vérité. En voici l'exposition fidèle tirée i^es Pères de l'Eglise, mais surtout de saint Augustin.
Car, tandis que les princes des prêtres et les pharisiens tenaient chez Caïphe conseil contre Jésus-Christ, et qu'ils se préparaient h l'opprimer par de fausses accusations et par des crimes supposés, Jésus-Christ lui-même, dans le jardin, iunnilic et prosleiné devant son Père, se considéra, toutefois sans préjudice de son innocence, comme chargé de crimes véritables; et suivant l'oracle d'Isaïe, qui se \éiitia à la lettre, Dieu mit sur lui toutes les iniquités du inonde : Posuitin eo iniquitatem omnium nostrum 2. Or, en conséquence du transport que Dieu fit de nos iniquités sur son Fils adorable, ce Juste, qui n'avait jamais connu le péché, se trouva couvert des péchés de toutes les nations, des péchés de tous les siècles, des péchés de tous les états et de toutes les conditions. Oui, tous les sacrilèges qui jamais devaient être commis, et que son infinie prescience lui fit distinctement prévoir, tous les blasphèmes que l'on devait proférer contre le Ciel, toutes les abomi-
tuc, m, 60. — ' Isa., un, 6.
nations qui devaient faire rougir la terre, tous les scandales qui devaient éclater dans l'univers, tous ces monstres que l'enfer devait produire, et dont les hommes devaient être encore plus les auteurs, vinrent l'affliger en foule et lui servir déjà de bourreaux. Qui nous l'apprend ? Lui-même, seul témoin et seul juge de ce qu'il souffrit dans cette cruelle alarme : Circumdedemnt me dolores mortis, et torrente$ iniquilatis coulurbaverunt me '. Car, selon l'interprétation de saint Augustin, c'est personnellement de Jésus-Christ que devaient être entendues ces paroles du psaume : Les douleni-s de la mort m'ont environné et des torrents d'iniquité ont rempli mon Ame de trouble. Ce fut donc en vue de ce bienheureux et tout ensemble de ce douloureux moment, que Jérémie, comme prophète, eut droit de dire à Jésus- Christ : ./j/ar/jw fsf vehtt mare contritio tua^; Ah ! Seigneur, votre douleur est comme une vaste mer dont on ne peut sonder le fond, ni mesurer l'immensité. Ce fut pour grossir et pour enfler cette mer que tous les pécliés des hommes, ainsi que parle l'Ecriture, entrèrent comme autant de fleuves dans l'âme du Fils de Dieu : car c'est encore de sa passion et de l'excès de sa tristesse qu'il faut expliquer ce passage : Salntm me fac, Deus, quoniam intraveruiit aqitœ usque ad animam meam"^. Avec celte différence, qu'au lieu que les fleuves enh-ant dans la mer s'y confondent et s'y perdent, en sorte qu'il n'est plus possible de les distinguer les uns des autres : ici, fout au contraire, c'est-à-dire dans cet abime de péchés et dans celte mer de douleurs dont l'âme du Sauveur fut inondée, il discerna sans confusion et sans mélange toutes les espèces de péchés pour lequelles il allait souffrir : les péchés des rois et ceux des peuples, les péchés des riches et ceux des pauvres, les péchés des pères et ceux des enfants, les péchés des prêtres et ceux des laï(|ues. Dans ces torrents d'iniquité, il démêla les médisances et les calomnies, les impudicitéset les adultères, les simonies et les usures, les trahisons et les vengeances. H se représenta, mais avec toute la vivacité de sa pénétration divine, les emportements des superbes et des ambitieux, les dissolutions des sensuels et des\ohi|)tHeux, les impiétés des athées et des libertins, les impostures et les malignités des hypocrites. Faut-il s'étonner si tout cela, suivant la métaphore du Saint- Esprit, ayant formé un déluge d'eaux dans cette âme bienheureuse, elle en demeura connue absorbée; et si d'ailleurs, dans le serrement de
' Psalm., XVII, 6. — ' Tliren., il, 13. — ' Psalm., Lxvlii,
SUR LA PASSTON DE JÉSUS-CHRIST
cœiu- et clans la tristesse que lui causa son zèle pour Dieu et sa charité pour nous, ce déluge d'eaux fut suivi d'une sueur de sang? Facfus est sudor ejus sicut guttœscniguinis '.
Voilà, clirétiens, ce que j'appelle la contrition d'un Dieu, et ce qui fut le premier acte de sa pénitence. Est-ce ainsi que nous envisageons le péché, et la douleur que nous en ressentons opère-t-elle en nous par proportion de semblables effets? Entrons aujourd'hui dans le secret de nos consciences; et, profitant du modèle que Dieu nous propose, voyons si nos dispositions dans l'exercice de la pénitence cluvlienne ont au moins la juste mesure qui en doit faire la validité. Est-ce ainsi, dis-jc, que nous considérons le péché? en concevons-nous la même horreur? en perdons-nous le repos de l'âme? en sommes-nous agités et désolés? Ce péché, par l'idée que nous nous en formons, nous esl-il un supplice comme àJésus-Christ?le craignonsnous, comme Jésus-Christ, plus que tous les maux du monde? nous réduit-il par ses remords dans une espèce d'agonie? Ah! mes frères, s'écrie saint CÎuysostome, touché de celte comparaison, voilà le grand désordre que nous avons à nous repi'ochcr, et pour lequel nous devons élernellement pleurer sur nous. Un Dieu se trouble à la vue de notre péché, et nous sommes tranqudies ; un Dieu s'en alllige, et nous nous en consolons ; un Dieu en est humilié, et nous marciious la tète levée; un Dieu en sue jusqu'à l'eflusion de son sang, et nous n'en versons pas une larme : c'est ce qui doit nous épouvanter. Nous péchons, et, bien loin d'en être tristes jusqu'à la mort, peut-être après le péché insultons-nous encore à la justice et à la providence de notre Dieu, et disons-nous intérieurement comme l'impie : Peccavi, et quid milii accidit triste - ? J'ai péché, et que m'en estil arrivé de fâcheux? En suis-je moins ù mon aise, m'en considère-t-on moins dans le monde, en ai-je moins de crédit et d'autorité? De là cette fausse paix, si directement opposée à l'agonie du Fils de Dieu, cette paix dont on jouit dans l'état le plus affreux, qui est l'état du péché. Quoique ennemis de Dieu, nous ne laissons pas de paraître contents. Non-seulement nous affectons de le paraître, mais nous sommes capables de l'être, jusqu'à pouvoir nous dissiper et nous répandre dans les joies frivoles du siècle : paix réprouvée qui ne peut venir que de la dureté de nos cœurs ; paix mille fois plus funeste que toutes les autres peines du péché, et, dans un sens, pire que le péché même. De là
' Luc, xxh, 44. — : Eccli. i T, 4.
cette vaine confiance, si contraire aux samtes frayeurs de Jésus-Christ : confiance présomptueuse qui nous rassure, là où cet Homme-Dieu a tremblé; qui nous fait tout espérer, là où il a cru pour nous devoir tout craindre ; qui nous flatte d'une miséricorde, et qui nous promet de la part de Dieu une patience sur laquelle il ne compta iioinl. Miséricorde mal entendue, patience molle et chimérique, qui ne servirait, et qui, en effet, par l'abus que nous en faisons, ne sert qu'à fomenter dans nous le péché. De là cette liardiesse du pécheur, et, si j'ose user de ce terme, cette effronterie qui ne rougit de rien, et qui paraît si monstrueuse quand elle est mise en parallède avec la confusion de Jésus-Christ. En péchant contre Dieu, on n'en est pas moins fier devant les hommes; on soutient le péché avec hauteur ; et bien loin de s'en confondre, on s'en glorifie, on s'en applaudit, on s'en élève, on en trioinphe. C'est ce qui oblige le Verbe divin à s'anéanlir : l'insolence scandaleuse de certains pécheurs ne pouvait se réparer par d'autres luuiiilialions que celles de Jésus-Christ ; l'aveugle témérité de tant de libertins ne pouvait être expiée par d'autres craintes que celles de Jésus-Christ; l'indifférence de tant d'àmes insensibles n'avait pas besoin d'un moindre remède que la sensibilité de Jésus-Christ. Afin que Dieu fût satisfait comme il le devait être, que le péché lût une fois détesté autant qu'il était détestable, il fallait qu'une t'ois on en courut une douleur proportionnée à sa malice. Or, il n'y avait que l'Homme- Dieu capable de mctire celte proportion, parce qu'il n'y avait que lui capable de connaître parfaitement et dans toute son étendue la malice du péché, et par conséquent il n'y avait que lui qui put nous apprendre à ha'ir le péché. C'est pour cela qu'il est venu, et que, dans les jours de sa vie mortelle, comme dit saint Paul, ayant offert même avec larmes ses prières et ses supplications à Celui qui pouvait le sauver delà mort, il nous a donné la plus excellente idée de la pénitence chrétienne. Si donc nous apporions encore à ce sacrement des cœurs tièdes, des cœurs froids, des cœurs secs et durs, ne doutons point, mes frères, conclut saint Bernard, que ce ne soit à nous-mêmes que le Sauveur adresse aujourd'luù ces paroles: Âolite llere super me, sed super vos flete '.
En effet, savez-vous ce qui nous condamnera davantage au jugement de Dieu ? Ce ne seront point tant nos péchés, que nos prétendues contritions : ces contritions languissantes, et si peu
I Luc, xxiu, as.
SUR LA PASSION DE JfiSUS-CHRIST.
conformes à la ferveur de Jésus-Christ pénitent ; ces contritions superficielles, où nous savons si bien conserver toute la liberté de notre esprit, tout l'épanouissement de notre cœur, tout le goût des plaisirs, toutes les douceurs et tous les agréments de la société ; ces contritions imaginaires qui ne nous affligent point, et qui, par une suite infaillible, ne nous convertissent point. Si nous agissions par l'esprit de la foi, il ne faudrait qu'un péché pour déconcerter toutes les puissancesdenoh-eàme, pour nous jeter dans le même effroi que Gain, pour nous faire pousser les mêmes cris qu'Esaû, quand il se vit exclu de l'héritage et pri\é de la bénédiction de son père ; pour nous faire frémir couîuie ce roi de Babylone, lorsiju'il aperçut la main qui écrivit son arrêt : disons mieux, et en un mot, pour nous faire sentir au fond du cœur, selon la parole de l'Apôtre, ce que Jésus-Christ sentit en lui-même : Hoc enim sentite invohisquod etinChristo Jesu^. Mais parce que l'habilude du péché a fait peu à peu de nos cœurs des cœurs de pierre, ce qui effraya Jésus-Christ ne nous étonne plus, ce qui excita toutes ses passions ne nous touche plus. Ah ! Seigneur, disait David, et devons-nous dire avec lui, guérissez mon âme : Sana aitimam meam''-. Mais pour guérir pleinement mon àme, guérissez-la de ses contritions faibles et imparfaites, qui rendent ses blessures encore plus incurables, au lieu deles fermer ; Sana contritiones ejus 3 ; guérissez-la, parce qu'au moins elle est ébranlée : Sana, quia commota est. Mais ce n'est point assez qu'elle soit ébranlée, il faut qu'elle soit convertie par la force invincible de l'exemple et de la pénitence de son Dieu. Conformons-nous à 'ce modèle ; quelque pécheurs que nous soyons, nous trouverons grâce auprès de Dieu. Ayons toujours ce modèle devant les yeux ; la pénitence, dont nous avons si souvent abusé, nous deviendra salutaire. Cène sera plus pour nous, comme elle l'a été tant de fois, une pure cérémonie ; ce sera un vrai retour, un vrai changement, une vraie conversion. On vous a dit, et il est vrai, que la douleur du péché, pour être recevable dans ce sacrement, devait avoir des qualités aussi rares que nécessaires ; qu'elle devait être surnaturelle, absolue, sincère, efficace, universelle ; que Dieu en devait être le principe, l'objet et la fiu ; qu'elle devait surpasser toute autre douleur, et que, le péché étant le souverain mal, elle devait nous le faire abhorrer au-dessus de tout autre mal ; qu'il n'y avait point de péché, même possible, qu'elle ne dût exclure, point de tentation qu'elle ne dût
ÎPliilip., 11,5 - = Psal.,
â. — ^ Psa;. ux., 4.
avoir la vertu de surmonter, point d'occasion qu'elle ne dût nous faire éviter ; et que, manquant d'une seule de ces qualités, ce n'était plus qu'une contrition vaine et apparente. Mais je vous dis aujourd'hui que toutes ces qualités eu semble sont comprises dans la contrition de Jé« sus-Christ ; je vous dis que, pour vous assurer d'uneconfrition solide, d'une contrition parfaite» vous n'avez qu'à vous former sur Jésus-Christ, en vous appliquant ce que Dieu disait à Moïse : Iiispice, et fac secundum exemplar '. Si ce n'est pas là notre règle, pleurons pour cela même, mes chers auditeurs, et pleurons d'autant plus amèrement, que nous ne pouvons nous en preu-" dre qu'à nous. Insensibles à nos péchés, pleurons au moins noire insensibilité ; pleurons de ce que nous ne pleurons pas, et affligeons-nous de ce que nous ne nous affligeons pas. Par là nous pourrons arriver à la véritable contrition, et par là nous commencerons à devenir les imitateurs de la pénitence du Sauveur.
Cependant, outre cette passion intérieure, si je puis parler de la sorte, que lui causa d'abord le péché, en voici une autre dont les sens sont plus frappés, et dont le péché ne fut pas moins le sujet malheureux et le principe. Car du jardin où Jésus-Christ pria, sans m'arrèter présentement à tout le reste, je vais au Calvaire, où il expira ; et là, contemplant en esprit ce Dieu crucifié, l'auteur et le consommateur de notre foi, qui, selon l'expression du grand Apôtre, au lieu d'une vie tranquille et heureuse dont il pouvait jouir, meurt de la mort la plus cruelle et la plus ignominieuse ; surpris d'im événement si nouveau, j'ose en demander à Dieu la raison, j'en appelle à sa sagesse, à sa justice, à sa bonté • et, tout chrétien que je suis, il s'en faut peu qu'à l'exemple du juif infidèle, je rte mêlasse (le ce mystère de ma rédemption un scandale. Et qu'est-ce, en effet, de voir le plus innocent des hommes traité comme le plus criminel, et livré à d'impitoyables bourreaux ? Mais Dieu, jaloux de la gloire de ses attributs, et intéressé à détruire un scandale aussi spécieux en apparence, mais dans le fond aussi pernicieux que celui-là, sait bien réprimer ce premier mouvement de mon zèle : et comment ? En me faisant connaître que cette mort est la peine'de mes péchés ; en m'obligeaut à confesser que tout ce qui se passe au Calvaire, quelque horreur que j'en puisse concevoir, est justement ordonné, sagement ménagé, saintement et divinement exécuté ; pourquoi ? parce qu'il ne fallait rien de moins pour punir le péché, et qu'il est vrai,
' Exoi., XXV. 40.
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
comme l'a remarqué saint Jérôme, que si, daus les trésors delà colère de Dieu, il n'y avait point eu pour le péché d'autres cliàtiiiieuls que ceux qu'approuve notie raison, noire raison étaut bornée, et le péché, de sa nature, étant quelque chose d'intini, Dieu u'auraitjamais été pleinement satisfait.
Noire erreui- (chrétiens, appliquez-vous, s'il vous plaît, à ces deux pensées bien dignes de vos réflexions), notre erreur est de considérer aujourd'hui le Sauveur du monde parce qu'il est en soi, et non par ce qu'il voulait èlre pour nous : ce qui nous trompe, c'est de regarder sa passion par rapport aux juifs, qui n'en ont été que les instruments, et jamais par rapport à Dieu, qui en a été l'agent principal et le souverain arbitre. Je m'exphque. Jésus-Christ en soi est le Saint des saints, le bien-aimé du Père, l'objet des complaisances de Dieu, le chef des élus, la source de toutes les bénédictions, la sainteté substantielle et incarnée. Voilà pourquoi notre raison se révolte en le voyant souffrir ; mais nous ne prenons pas garde qu'au Calvaire il cessa, pour ainsi dire, d'être tout cela; fit qu'au lieu de ces qualités, qui furent pour un temps obscurcieset comme éclipsées, il se trouva réduit à être, selon le texte de l'Ecriture, malédiction pour les hommes : Factus pro nobis nialedictum i ; à être la victime du péché : Propitialio pro peccatis 2 ; et puisque saint Paul l'a dit, je le dirai après lui, et dans le même sens que lui, à être le suppôt du péché, et le péché même : Eum qui non noverat peccalum, pro nobis peccatum fecii'^. Or, en cet état, remarque saint Ghrysostome, il n'y avait point de supplice qui ne fût dû à Jésus-Christ : liumiliations, ouU'ages, fouets, clous, épines, croix ; tout cela, dans le style de l'Apôtre, était la solde et le paiement du péché ; et puisque le Fils de Dieu représentait alors le péché, et qu'il s'était engagé à être traité de son Père comme l'aurait été le péché même, il était de l'ordre qu'il essuyât tout ce qu'il a eu à endurer. Le prenant de la sorte, a-t-il trop souffert ? Non : sa charité, dit saint Bernard, a été pleine et abondante, mais elle n'a point été prodigue; il s'appelle l'Homme de douleurs ; mais, répond Tertullien, c'est le nom qui lui convient, puisqu'il est l'homme de péché ; nous le voyons déchiré et meurtri de coups, mais entre le nombre des coups qu'il reçoit et la multitude des crimes qu'il expie, il n'ya que trop de proportion : on l'abandonne à des scélérats barbares et cruels, qui ajoutent à l'arrêt de sa mort tout ce que la rage leur sug-
î Galat., ui, 13. — 2 1 Joan., u, 2. — 3 il Cor., y, 21.
gère ; mais quoi qu'ils ajoiiteiît à l'arrèL de Pilate, ils n'ajoutent rien à celui de Dieu : on le maltraite et on l'insulte, mais aussi le péché, s'il se produisait en substance, mérilerait-il d'être insulté et maltraité ; il expire sur la croix, aussi est-ce le lieu où le péché doit être placé. Rectifiez donc, chrétiens, vos sentiments ; et tandis que ce divin aineau est immolé, au lieu de vous préoccuper du mérite de sa sainteté et de ses vertus, souvenez-vous que c'est pour vos désordres secrets et publics qu'on le sacrifie, que c'est pour vos excès, pour vos intempérances, pour vos attachements honteux et vos plaisirs infâmes. Si vous vous le figurez tel qu'il est, chargé de toutes nos dettes, cette flagellation à laquelle on le condamne n'aura plus rien qui vous choque ; ces épines qui le déchirent ne blesseiont plus ia délicatesse de votre piété ; ces clous, dont on loi perce les pieds et les mains, n'exciteront plus votre indignation. Mon péché, direz-vous, en vous accusant vous-même, méritait toutes ces peines ; et puisque Jésus-Christ est revêtu de mon péché, il les devait toutes porter. Aussi est-ce dans cette vue que le Père éternel, par une conduite aussi adorable qu'elle est rigoureuse, oubliant qu'il est son Fils, et l'envisageant comme son ennemi (pardonnez-moi toutes ces expressions), se déclara son persécuteuî', ou plutôt le chef de ses persécuteurs. Les juils se foixt de leur haine un zèle de religion pour exercer sur son sacré corps tout ce que peut la cruauté ; mais la cruauté des juifs ne sufiisait pas pour punir un honnne tel que celui-ci, un homme couvert des crimes de tout le genre humain; il fallait, dit saint Arabroise, que Dieu s'en mêlât, et c'est ce que la foi nous découvre sensiblement.
Oui, chrétiens, c'est Dieu même et non point le conseil des juifs qui livre Jésus-Christ : ce Juste, mes frères, leur disait Pierre, ne vous a été remis entre les mains comme coupable, que par un ordre exprès de Dieu et par un décret de sa sagesse: Definiio consilio et pncscientia Dei tradition ' ; déclaration qu'il faisait dans leur synagogue, sans craindre qu'ils s'en prévalussent, ni qu'ils en tirassent avantage pour étouffer le remords du déicide qu'ils avaient commis. Il est vrai que les pharisiens et les docteurs de la loi ont poursuivi Jésus-Christ pour le faire mourir ; mais ils ne l'ont poursuivi. Seigneur, reprenait David par un esprit de prophétie, que parce que vous l'avez frappf le premier : Domine... quem tu percussisti. persecuti sunt"^. Jusque-là ils l'ont respecté ; jus»
1 Act., II, 23. — ' Ps., Lxvui, 17, 21
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
que-là, quelque animés qu'ils fussent, ils n'onl osé altenter sur sa personne; mais du moment que vo;is vous êtes tourné contre lui, et que, déchargeant sur lui votre courroux, vous leur avez donné main-levce, ils se sont jetés sur cette proie innocente et réservée à leur fureur. Mais par qui réservée, sinon par vous, ô mon Dieu, qui, dans leur vengeance sacrilège, trouviez l'accomplissement de la vôtre toute sainte ? Car c'était vous-même, Seigneur, qui Justement changé en un Dieu cruel, faisiez sentir, non plus à votre serviteur Job, mais à votre Fils unique, la pesanteur de voire bras. Depuis longtemps vous attendiez cette victime; il fallait réparer votre gloire et satisfaire votre justice : vous y pensiez; mais ne voyant dans le monde que de vils sujets, que des tètes criminelles, que des hommes faibles dont les actions et les souffrances ne pouvaient être d'aucun mérite devant vous, vous vous trouviez réduit à une espèce d'impuissance de vous venger. Aujourd'liui vous avez de quoi le faire pleinement ; car voici une victime digne de vous, une victime capable d'expier les péchés de mille mondes, une victime telle que vous la voulez et que vous la méritez. Ce Sauveur attaché à la croix est le sujet que votre justice rigoureuse s'est elle-même préparé. Frappez maintenant, Seigneur, frappez : il est disposé à recevoir vos coups ; etsans considérer que c'est Votre Christ, ne jetez plus les yeux sur lui que pour vous souvenir qu'il est le nôtre, c'est-à-dire qu'il est notre hostie et qu'en l'immolant vous satisièrez celte divine haine dont vous haïssez le péché.
Dieu ne se contente pas de le frapper, il semble vouloir le réprouver en le délaissant et l'abandonnant au milieu de son supplice : Deus meus, Deus meus, ut quid dereliqmsti me ' ? Ce délaissement et cet abandon de Dieu est en quelque sorte la peine du dam, qu'il fallait que Jésus- Christ éprouvât pour nous tous, comme dit saint Paul. La réprobation des hommes aurait été encore trop peu de chose pour punir le péché dans toute l'étendue de sa malice : il fallait, s'il m'est permis d'user de ce terme, mais vous en pénétrez le sens, et je ne crains pas que vous me supçonniez de l'entendre selon la pensée de Calvin ; il fallait que la réprobation sensible de l'Homme-Dieu remplît la mesure de la malédiction et de la punition qui est due au péché. Vous avez dit, prophète, que vous n'aviez jamais vu un juste délaissé : Non vi'li justum derelktum 2; mais en voici un exemple mémorable que vous ne pouvez désavouer, Jésus-Christ abandonne de son
' Matih., xxvii, 46. — ' Ps., xxxvi, 25.
Père céleste, et pour cela n'osant presque plus le réclamer sous le nom de Père, et ne l'appelant que son Dieu : Deus meus, ut quid dereliquistt me ? Toutefois ne vous en scandalisez pas, puisque, après tout, il n'y a rien dans ce procédé de Dieu qui ne soit selon les règles de l'équité. Non, conclut saint Augustin, il n'y eut jamais de mort, ni plus juste, ni plus injuste tout ensemble que celle du Rédempteur : plus injuste par rapport aux hommes, qui en furent les exécuteurs; plus juste par rapport i Dieu, qui en a porté la sentence. Imaginez- vous, mes chers auditeurs (c'est la réflexion de l'abbé |Rupert, dont vous serez p eut-être surpris, mais qui, dans la doctrine des théologiens, est d'une vérité certaine) ; imaginez-vous que c'est aujourd'hui singulièrement et souverainement le jour prédit parles oracles de toutes les Ecritures, je veux dire le jour de l:i vengeance de Soigneur: Dies ultionis Domini '. Car ce n'est po int dans le jugement dernier que notre Dieu, offensé et irrité, se satisfera en Dieu ; ce n'est point dans l'enfer qu'il se déclare plus authentiqucmcnt le Dieu des vengeances ; c'est au Calvaire : Deus vltionum Dominus'^. C'est là que sa justice vindicative agit librement et sans contrainte, n'étant point resserrée, comme elle l'est ailleurs, par la petitesse du sujet à qui elle se fait sentir: Deusultionum libère egil 3. Tout ce que les damnés souffriront n'est qu'une demi-vengeance pour lui ; ces grincements de dents, ces gémissements et ces pleurs, ces feux qui ne doivent jamais s'éteindre, tout cela n'est rien, ou prsque rien, en comparaison du sacrifice de Jésus-Christ mourant.
Voilà, mes chers auditeurs, ce que le péché coûte à un Dieu ; mais que nous a-t-il coûté jusqu'à présent à nous-mêmes? et dans la monstrueuse opposition qui se trouve là-dessus entre lui et nous, entre lui tout saint qu'il est et nous tout coupables que nous sonunes, n'a-t-il pas bien droit de nous dire : Ne pleurez pas sur moi» mais sur vous : Nolite flere super me, sed super vos flete. Car n'est-ce pas le plus déplorable renversement, de voir des coupables épargnés, tandis que le juste fait pénitence, et une si sévère pénitence ; des pécheurs ménagés et flattés, tandis que l'innocent est sacrifié ; le péché même dans l'honneur et dans les délices, tandis, si je puis ainsi parler, que la ressemblance du péché est dans l'opprobre et dans les tourments? Toutefois, hommes du siècle, hommes délicats et sensuels, c'est le triste parallèle qui se présente ici à vos yeux, et qui doit vous couvrir de confusion. Il meurt, cet agneau sans tache, ce Dieu
) Isa., xxxiv, 8. - 2 Psal., xaa, l. — ' lUd.
SUR LA PASSION DE lÉSUS-CHRIST.
qui pour nous s'est fait la \ictime du péclié ; et il nieurl, comment? déchiré et ensanglanté, couronné d'épines et attaché à une croix. Et vous, dignes de tous les fléaux et de tous les châtiments du Ciel, comment vivez-vous? tranquilles, et recherchant toutesles commodités, jouissant de toutes les aises, goûtant toutesles douceurs de votre condition. Ah! Seigneur, puisque le péché, ce monstre que l'enfer aformécontre vous, vousa causé la mort, et la mort de la croix, ce serait assez à des cœurs reconnaissants pour concevoir contre lui toute la haine dont ils sont capables ! mais vous nous ordonnez de ne pas verser nos pleurs sur vous, et de ne les répandre que sur nous-mêmes; et puisque le péché nous cause la mort à nous-mêmes, non point comme à vous une mort naturelle et temporelle, mais une mort spirituelle, une mort éternelle, que ne devons-nous point employer pour le détruire? Cependant, au lieu de travailler à le détruire dans nous, nous l'y entretenons, nous l'y nourrissons, nous l'y laissons dominer avec empire. y a-t-il mamtcnant quelque pénitence dans le christianisme, ou s'il y en a, quelle est la pénileiice des chrétiens, et à quoi se réduit-elle? Est-ce une pénitence qui châtie le corps, une pénitence qui niorlifie les sens, une pénitence qiù crucilie la chair? Vous le savez, mes chers auditeurs ; et ce qui doit encore plus sensiblement vous toucher, c'est de voir la passion de Jésus-Christ, non plus seulement causée par le péché, mais renouvelée par le péché, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.