‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 11 sur 139 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il faut que la passion de Jésus-Christ, quelque douloureuse et quelque ignominieuse qu'elle nous paraisse, ait été néanmoins pour Jésus- Christ même un objet de complaisance, puisque cet Homme-Dieu, par un secret merveilleux de sa sagesse et de son amour, a voulu que le mystère en fût continué, et solennellement renouvelé dans son Eglise, jusqu'à la dernière consommation des siècles. Car qu'est-ce que l'Eucharistie, qu'un renouvellement perpétuel de la passion du Sauveur? et qu'a prétendu le Sauveur eu l'inslituant, sinon que tout ce qui se passa au Calvaire, non-seulement se représentât, mais s'accomplit sur nos autels ? C'est-à-dire que lui-même, faisant encore aujourd'hui la ', fonction de victime, y est de nouveau et à tout moment sacrifié, comme s'il ne lui suffisait pas d'avoir une fois souffert, à moins que sa charité, aussi puissante qu'elle est ingénieuse, n'eût don-

né à ces adorables souffrances ce caractère de perpétuité qu'elles ont dans le sacrement, et qui nous le rend si salutaire. Voilà ce qu'a inventé l'amour d'un Dieu ; mois voici, chrétiens, ce qui est arrivé par la malice des hommes : c'est qu'en même temps que Jésus-Christ, dans le sacrement de son corps, renouvelle d'une manière toute miraculeuse sa sainte passion, les hommes, faux imitateurs ou plutôt indignes corrupteurs des œuvres de Dieu, ont trouvé moyen de renouveler cette même passion, non-seulement d'une manière profane, mais criminelle, mais sacrilège, mais pleine d'horreur. Ne vous imaginez pas que je parle en figure. Plût au Ciel, chrétiens, que ce que je vais vous dire ne fût qu'une figure, et que vous eussiez droit de vous inscrire aujourd'hui contre les expressions terribles dont je suis obligé de me servir! Je parle dans le sens littéral, et vous devez être d'autant plus touchés de ce discours, que si les choses que j'avance vous semblent outrées, c'est par vos excès qu'elles le sont, et nullement par mes paroles. Oui, mes chers auditeurs, les pécheurs du siècle, par les désordres de leur vie, renouvellent dans le monde la sanglante et tragique passion du Fils de Dieu ; je veux dire, que les pécheurs du siècle causent au Fils de Dieu, dans l'état même de sa gloire, autant de nouvelles passions qu'ils lui font d'outrages par leurs actions ; et pour vous en former l'idée, appliquez- vous, et dans ce tableau, qui vous surprendra, reconnaissez ce que vous êtes pour pleurer amèrement sur vous : Nolite flere super me, sed super vos. Que voyons-nous dans la passion de Jésus-Christ? Un Dieu trahi et abandonné par de lâches disciples, un Dieu persécuté par des pontifes et des pi'êtres hypocrites, un Dieu raillé et moqué dans le palais d'Hérode par des courtisans impies, un Dieii mis en parallèle avec Barabbas, et à qui Barab>~ bas est préféré par un peuple aveugle et incons tant; un Dieu exposé aux insultes du libertinage, et traité de roi imaginaire par une troupe de soldats également barbares et insolents ; enfin, un Dieu crucifié par d'impitoyables bourreaax : car voilà en abrégé ce qu'il y eut de plus humiliant et de plus cruel dans la mort du Sauveur du monde. Or, dites-moi si ce n'est pas là en effet et à la lettre ce qui s'offre encore présentement à notre vue, et de quoi nous sommes tous les jours témoins? Reprenons , et suivez-moi.

Un Dieu trahi et abandonné par de lâches disciples : telle a été, ô divin Sauveur, votre destinée. Ce n'était pas assez que les apôtres, ces premiers hommes que vous aviez choisis pour être à vous, au préjudice du plus saint engage-

SUPi LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST.

ment, vous eussent délaissé clans la dernière scène de votre vie ; que l'un d'eux vous eût vendu, l'autre renon( é, lous générali-nient iiéslîoiioré par une tuile qui fut peul-ètre h plus sensible de toulcs les plaies que vous ressentîtes en uiourant. Il atalluque cette plaie se rouviît par un million d'infidélités plus scandaleuses ; il a fallu que, dans tous les siècles du christianisme, on vit des hommes portant le caractère de vos disciples, et n'ayant pas la résolution de le soutenir ; des chrétiens prévaricateurs et déserteurs de leur foi ; des chrétiens honteux de se déclarer pour vous, n'osant paraître ce qu'ils sont, renonçant au moins extérietu'enient à ce qu'ils ont professé, fuyant lorsipi'il faudrait combattre ; en un mot, des chrétiens de cérémonie, prêts à vous suivre jusqu'à la cène et dans la prospérité, tandis qu'il ne leur en coûte rien, mais déterminés à vous quitter iui moment de la leulatioa. C'est pour vous et pour moi, mes chers auditeurs, que je dis ceci ; et voilà ce qui doit être le sujet de notre douleur.

Un Dieu mortellement persécuté par des pontifes et des prêtres hypocrites. N'enirons pas, chréiiens, dans la discussion de cet article, dont voire piété serait peut-èlre scandalisée, et qui pourrait affaiblir ou intéresser le respect que vous devez aux ministres du Seigneur. C'est à nous, mes frères, à méditer aujourd'hui cette vérité dans l'esprit d'une sainte compouclion ; à nous consacrés au ministère des autels ; à nous prêtres de Jésus-Christ, et que Dieu a choisis dans son Eglise pour être les dispensateurs de ses sacreuienls. Il ne m e convient pas de vous faire ici des remontrances, et je dirais avec bien plus de raisoii que saint Jérôme : Absit hoc a me, ut de hisjwlicem, qui apostolico gradui succedentes, Chrisli corpus sacro ore con- Hciunl : non est hoc huniilitatis nieœ ; A Dieu ne plaise que j'entreprenne de juger ceux dont la bouche a la vertu de produire le corps de Jésus-Christ ! cela n'est pas du devoir de l'humililé à laquelle ma condition m'engage ; surtout parlant, comme je fais, devant plusifius ministres dont la vie irrépréhensible conlribue tant à l'édilicalion des peuples: je n'ai garde, encore une fois, de me faire le juge, beaucoup moins le censeur de leur condude. Mais quand ce ne serait que pour reconnaître les grâces dont Dieu vous prévient, par l'opposition de l'affreux aveuglement où il permet que d'autres tombent, souvenez-vous que les prêtres et les princes des prêtres sont ceux que l'évangéliste nous marque comme les auteurs de la conjuralion formée contre le Sauveur du monde, et de B. — ToM. m.

l'attentat commis contre lui ; souvenez-vous^ que ce scandale est, de notoriété publi(iUv\ ce qui se renouvelle encore tous les jours dans le christianisme ; souvenez- vous, mais avec crainte et avec horreur, que les plus grands persécuteurs qu'ait Jésus-Christ, ne sont pas les laïques libertins, mais les mauvais prêtres; et qu'entre les mauvais prêtres, ceux dont la corruption et l'iniquité est couverte du voile d'hypocrisie sont encore ses plus dangereux et ses plus cruels ennemis. L'envie, déguisée sous le nom de zèle, et colorée du spécieux prétexte de l'observance de la loi, fut le premier mobile de la persécution que suscitèrent au Fils de Dieu les pharisiens et les pontités : craignons que ce ne soit encore la même passion qui nous aveugle. Malheureuse passion, s'écrie saint Bernard, qui répand le venin de sa malignité jusque sur le plus aimable des enfants des hommes, et qui n'a pu voir un Dieu sur la teiTC sans le haïr ! Envie non-seulement de la prospérité et du bonheur, mais ce qui est encore plus étrange, du mérite et de la perfection d'autrui ; passion lâche et honteuse, qui, non contente d'avoir causé la iiîort de Jésus-Christ, continue à le persécuter en déchirant son corps mystique qui est l'Eglise ; eu divisant ses membres qui sont les fidèles ; eu étoidfaut dans les cœurs la charité qui en est l'esprit. Car voilà, mes frères, la tentation subtile dont nous avons à nous défendre, et à laquelle il ne nous est que trop ordinaire de succomber.

Un Dieu raillé et moqué dans le palais d'Hérode par des courtisans impies. Ce fut sans doute un des plus sensibles affronts rpie reçut Jésus-Christ ; mais ne croyez pas, chrétiens, que l'impiété en soit demeurée là : elle a [)assé de la cour d'ilérode, de ce prince sans religion, dans celles mêmes des princes chrétiens ; et le Sauveur n'y est-il pas encore aujourd'hui un sujet de raillerie pour tant d'esprits libertins qui les composent ? On l'y adore extérieurement ; mais, au fond, comment y regarde-t-on ses maximes ? Quelle idée y a-t-on de son humilité, de sa pauvreté, de ses souffrances? La vertu n'y est-elle pas presque loujonrs inconnue ou méprisée ? et quel autre parti y a-t-il à prendre pour elle, que de s'y cacher ou d'en sortir? Ce n'est point un zèle emporté qui me fait parler de la sorte : c'est ce (jue vous ne voyez que trop souvent, chrétiens ; c'est ce que vous sente/, peul-ètie dans vous-mêmes; et pour peu de i; flexion ijue vous fassiez sur la manière dont ou se gouverne à la cour, vous ne trouverez rien dans ce que Je dis qui ne se confirme par mille

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CÎÎP.IST

exemples, et dont vous ne soyez quelquefois malheiii ciiseiiieut complices. Hérode avait souhaité avec ardeur devoir Jésus-Glu'ist ; la réputation que lui avaient acquise tant de miracles, piquait la curiosiîé de ce prince ; et il ne doutait point qu'un homme qui commandait à toute la nature, ne fît quelque coup extraordinaire pour se dérober à la persécution de ses ennemis. Mais le Fils de Dieu, qui n'avait pas épargné les prodiges pour le salut des autres, les épargna pour lui-même, et ne voulut pas dire une seule parole pour son propre salut : il considéra Hérode et ses courtisans comme des profanes, avec qui il ne crut pas qu'il dût avoir un commerce ; et il aima mieux passer pour un insensé, que de contenter la fausse sagesse du siècle. Comme son royaume n'était pas de ce monde, ainsi qu'il le fit entendre à Pilate : Regniim meum non est de hoc mundo ' ; ce n'était pas à la cour qu'il prétendait s'établir : il savait trop bien que sa doctrine ne pouvait être goûtée dans un lieu où l'on ne suit que les règles d'une politique mondaine, et que tous les miracles qu'il y eût pu faire n'eussent pas été capables de gagner des hommes remplis de l'amour d'eux-mêmes, entêtés de leur grandeur. L'on ne respire dans cette région coirouipue qu'un certain air de vanité, l'on n'y estime que ce qui a de l'éclat, l'on n'y parle que d'élévation, et, de quelque côté qu'on jette les yeux, l'on n'y voit rien, ou qui ne flatte ou qui n'allume les désirs ambitieux du cœur de l'homuie. Quelle apparence donc que Jésus-Christ , le plus humble de tous les hommes, pût être écoulé là où règne le faste et l'orgueil ? S'il eût apporté avec lui des honneurs et des richesses, il eût trouvé des partisans auprès d'Hérode, et il en h'ouverait encore partout ailleurs ; mais ne prêchant à ses disciples que le renonceuient au monde et à soi-même, ne nous étonnons pas qu'on lui ait marqué tant de mépris. Et telle est la prédiction quavait faite de lui le saint homme Job, et qui devait s'accomplir après lui dans la personne de tous les justes : Deridetur justi simplicitas 2. En ellêt, mes chers auditeurs, vous le savez, quelque vertu et quelque mérite que l'on ait, ce n'est point assez pour être considéré à la cour. Entrez-y, et n'y paraissez avec Jérus-Christ que revêtus de la robe d'innocence, n'y marcliez avec Jésus-Christ que par la voie de la simplicité, n'y [)arlL'z avec Jésus-Christ que pour rendre témoignage à la vérité, et vous verrez si vous y serez autrement traités que Jésus-Christ. Pour y être bien reçu, il faut de la pompe et de

' J^an., xvjii, '66, — 3 job., xii, 4,

l'éclat. Pour s'y maintenir, i! faut de l'artifice et de l'intrigue. Pour y être favorablement écouté, il faut de la complaisance et de la flatterie. Or, tout cela est opposé à Jésus-Christ ; et la cour étant ce qu'elle est, c'est-à-dire, le royaume du prince du monde, il n'est pas surprenant que le royaume de Jésus-Christ ne puisse s'y établir. Mais malheur à vous, princes de la terre, reprend Isaie, malheur à vous, hommes du siècle, qui méprisez cette sagesse incarnée; car elle vous méprisera à son tour; et le mépris qu'elle fera de vous est quelque chose pour vous de bien plus terrible que le mépris que vous faites d'elle ne lui peut être préjudiciable; Vœ...qui spernis, nonne et ipse sperneris 1 ?

Un Dieu mis en parallèle avec Barabbas, et à qui Barabbas est préféré par un peuple aveugle et inconstant. Combien de fois avons-nous l'ait à Jés'is-Christ le même outrage que lui fit le peuple juif? Combien de fois, après l'avoir reçu comme en triomphe dans le sacrement de la communion, séduits par la cupidité, n'avonsnous pas préféré à ce Dieu de gloire ou un plaisir, ou un intérêt, que nous recherchions au préjudice de sa loi ? Combien de lois, partagés entre la conscience qui nous gouvernait et la passion qui nous corrompait, n'avons-nous [)as renouvelé ce jugement abominable, cette indigne préférence donnée à la créature au-dessus même de notre Dieu ? Prenez garde, chrétiens, à celte application : elle est de saint Chrysostome, et si vous la concevez bien, il est difficile que vous n'en soyez pas touchés. La conscience, qui, malgré nous, préside en nous comme juge, nous disait intérieurement : Que vas- lu fn ire ? voilà ton plaisir d'une part, et ton Dieu de l'autre : pour qui des deux te déclares-tu ? car tu ne peux sauver l'un et l'autre tout ensemble ;il faut perdre ton plaisir ou Ion Dieu, et c'est à toi à décider : Quem vis tibi de duobits ilimitli 2 ? Et la passion, qui s'était en nous rendue la maitresse de notre cœur, par une monstrueuse inli. délité, nous faisait conclin-e : Je veux mon plaisir. Mais que deviendra donc ton Dieu ? répliquait secrètement la conscience ; et qu'en ferai-je, moi qui ne puis pas m'empècher de soutenir ses intérêts contre toi ? Quid igitur faciam de Jesti '^ ? Qu'il en soit de mon Dieu ce qui pourra, répondait insolemment la passion ; je veux ine satisfaire et la résolulion en est pi'ise. Mais sais-tu bien, insistait la conscience par ses remords, qu'en l'accordant ce plaisir, il faut qu'il en coûte à ton Dieu de mourir eo-

I lsa.,xx.tui, 1. — ' ilatlk., xxvii, 31. — » Ibid.,»

SUR LA PASSION DE JËSUS-CHPiIST.

core mie fois, ctd'èlrecriicifii5 dans toi-même ? II n'iiiiporle, qu'il soit crncifié, pourvu que je me contente : Crucifigatur i .'Mais encore, quel mal a-t-il fait, et quelle raison as-tu de l'abandonner de la sorte ? Qiiid enim mali fecit ? Mon plaisir, c'est ma raison ; et puisque mon Dieu est l'ennemi de mon plaisir, et que mon plaisir le crucifie, je le redis : Qu'il soit crucifié : Crucifigatur ! Car \oi\h, mes ciiers auditeurs, ce qui se passe tous les jours dans les consciences des hommes, et ce qui s'est passé dans vous et dans moi, autant de fois que nous sommes tombés dans le péclié qui cause la mort à Jésus- Christ, aussi bien qu'à notre âme ; voil'i ce qui fait la grièveté et la malice de ce péché. Je sais qu'on ne parle pas toujours, qu'on ne s'explique pas tou|oiirs en des ternies si exprès el d'une manière si sensible ; mais après tout, sans s'expliquer si dislinctement et si sensiblement, il y a un langage du cœur qui dit tout cela. Car, du moment que je sais que ce plaisir est criminel et défendu de Dieu, je sais qu'il m'est impossible de le désirer, impossible de le rcclieicher sans perdre Dieu; et par conséquent je préfère ce plaisir à Dieu, dans le désir que j'en forme et dans la recherche que j'en fais. Or cela suitit four justifier la pensée de saint Chrysostome, et la doctrine des théologiens sur la nature du péché mortel.

Un Dieu exposé aux insultes, et traité de roi chimérique par une troupe de faux adorateurs : quel spectacle, chréliens ! Jésus-Christ, le Verbe éleiiiel, couvert d'une pauvre robe de pourpre, mi roseau à la main, une conroni^e d'épines sur la télé, livré à une insolente soldatesque, qui fait de Celui que les anges adorent en tremblant, selon l'expression de Clément Alexandrin, un roi de théâtre : Scenam Deum facitis. Us fléchissent le genou devant lui, et parla plus sanglante dérision, ils lui arrachent le roseau qu'il tient, pour lui en frapper la tète : image trop naturelle de tant d'impiétés qui se coinmottent tous les jours durant la célébralion du plus auguste de nosm\stèrcs. Le Sauveur du monde y est caché sous les espèces du sacrement ; mais sous ces mêmes espèces qui le couvrent, il est toujours Dieu, et par conséquent toujours digne de nos adorations. Or, quels hommages lui rendonsuouâ'Ml ne faut point ici des raisonneiiients étudiés pour nous l'apprendre : ouvrons les yeux, voyons ce qui se passe autour de nous, et reconnaissons avec douleur un des plus grands désordres du christianisne. Je ne suis point surpris que ces bourreaux l'aient comblé

■ Uatlh., XXTII, 23.

d'ignominies et d'opprobres ; ils le regarùaiont comme un criminel chargé de la haine publique et ennemi de la nation, -liais vous, cîiréliens, vous ne pouvez ignorer qu'il est votre Dieu, et présent sous les symboles mystérieux qui le di'robcnl à votre vue. S'il y paraissait avec toute sa majesté, et tel qu'il se lera voir dans son second avènement, vous en seriez saisis de frayeur ; cependant, dit saint Bernard, plus il se fait petit, plus est-il digne de nos respects, puisque c'est son amour et non la nécessité qui le réduit dans cet état d'anéantissement. Mais il semble que vous preniez plaisir à détruire son ouvrage, en oppo ant votre malice à sa bonté; vous Tinsultez jusque sur le trône de sa grâce, et, pour me servir des paroles de l'Apôtre, vous ne craignez pas de fouler aux pieds le sang duNouveau Testament. Car, en vérité, que faites-vous auire chose, partant d'irrévérences et tant de scandales qui déshonorent également et le sanctuaire où vous entrez et le Dieu qui y est renfermé ? Ah ! mes frères, je pourrais bien maintenant demander à la plupart des chrétiens ce que saint liernard leur demandait de son temps : Videjam quidde Deotitosenlias ? Que pensez-vous de votre Dieu, et quelle idée en avez-vous conçue ? S'il tenait dans votre esprit le rang qu'il y doit avoir, vous porleriez-vous devant lui à de telles extrémités ? iriez-vous à ses pieds l'insulter ? car j'appelle insulter Jésus-Christ, venir à la face des autels se distraire, se dissiper, parler, converser, troubler les sacrés mystères par des ris immodestes et par des éclats. J'appelle insulter la majesté de Jésus-Christ, demeurer eu sa présence dans des postures immodestes, et avec aussi peu de retenue que dans une place publique. J'appelle insulter Ihumilité de Jésus-Christ, étaler avec ostenlalion et à ses yeux tout le luxe et toutes les vanités du monde. J'appelle insul-ter la sainteté de Jésus-Clirist, apporter au()rès de son tabernacle et dans sa sainle maison, une passion honteuse que l'on y eniretient, et que l'on y allume tout de nouveau par des regards libres, par des désirs sensuels, par les discoiu'S les plus dissolus, et quelquefois par les plus sacriiéges abouiiuations. Dieu se plaignait autrefois de l'infidélité de son peu[»le, en lui disant par la bouche de son Prophète : Vous avez profané mon saint nom : Pultuistis nomen sanctum meum i. Mais ce n'est |)lus seulement soi: nom que nous profanons, c'est son corps, c'esl son sang, ce sont ses mérites infinis, c'est si divinité même, c'est tout ce qu'il y a dans lui

< Ezcdi., XXXII, il.

SUR LA PASSION HE JÉSUS-C1ÎI\1ST

de plus respectable et de plus grand. Toutefois ne vous y Irouijxz pns ; car le Seigneur aura son tour, et, justement piqué de tar.t d'injures, il ne les laisseia pas impunies, mais il saura s'en \ongcr en vous couvrant d'une éternelle confusion.

Enlin, chrétiens, un Dieu, crucifié par d'impitoyaijlcs hourreaux, dernier effet de la cruauté des hommes sur la personne innocente du Fils de Dieu. C'éLtit au pied de cette croix où nous le voyons attaché, que la justice de son Père l'attendait depuis quatre mille ans. Ainsi il la regarda, quelque affreuse qu'elle fût, comuio un ohjct de complaisance, parce qu'il y trouvait la réiiaralion de la gloire divine et la punition de nos offonscs. Mais autant que cette première croix eut de charmes pour lui, autant a-t-il d'iiorreur de celles que nos péchés lui dressent tous les jours. Aussi, disait saint Augustin, ce n'est point de la rigueur de celle-là qu'il se plaint, mais la dureté et la pesanteur de celle-ci lui parait insoutenable : Cur me graviorum ciiminiim liiontm critce, quam illa in qua pejh'uderam, alj}ixisli?\\ savait que sa croix, tout ignominieuse qu'elle était, passerait du Calvaire, connue parle le même saint Augustin, sur la tète des empereurs. 11 prévoyait que sa mort serait le salut du monde, et que son Père rendrait un jour ses opprobres si gloiieux, qu'ils deviendraient l'espérance et le bonheurde toutes les nations. Mais dans cette autre croix, où nous l'attachons nous-mêmes p'r le péché, qu'y a-t-il, et que peut-il y avoir pour lui de consolant ? il y voit son amour méprisé, se ; grâces rejetées, d'indignes créaliu'es préférées au Créateur. Si donc le soleil se cacha pour n'éclairer pas l'action barbare de ses < .nemis (jui le crucifièrent, de quelles ténèbres, pécheur, ne devrait-il pas se couvrir à la vue de vos dérèglements et de vos excès ? Car c'est par là (comprenez-le une fois, si vous ne l'avez pas encore assez bien compris), c'est par là, mon clier auditeur, que vous renouvelez sans cesse toute la passiou de Jésus-Clnist. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est saint Paul dans l'cpilie aux Hébreux: Rursuin crucifigenles sibivielipsis Filiiim Del, et ostentui habentes i . Comme si ce grand apôtre s'expliquait de la sorte : Ne croyez pas, mes frères, qu'il n'y ait eu que les juifs qui aient trempé leurs mains dans le .sang du Sauveur ; vous êles complices do ce déicide : et par où ? par vos impiétés, par vos saciiléges, par vos impudicili's, par vos jalousies, vos ressentiments, vos inimitié»,

' Hebr., vi, 6.

vos vengeances ; par tout ce qui corrompt votre cœur, et qui le siuK've cjuiie Die;i : Hunnnn crurifujfntes sibinii'lips's Filuim Dei, et o.st^'ntni habentes. N'est-il Jonc pas juste qu'en pleurant sur Jésus-Clnist, vous pleuriez encore plus sur vous-mêmes, puisque vous n'êtes pas seulement les auteurs de sa mort, mais que vos péchés en détruisent encore, par rapport à vous, tout le mérite, et vous la rendent inutile et même ])rèjudiciable, comme il me reste à vous faire voir dans la troisième partie ?

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