DEUXIÈME PARTIE
Deux grands motifs engagèrent la Mère de Dieu à inlercédcr pour François d'Assise, et à lui oblenir l'indulgence qu'il demandait : motif de piété maternelle, et si je l'ose dire, molif [à'intérêt propre : motif de piélé maternelle par rapport à saint François, c'est le premier ; motif d'intérêt propre par rapport à elle même, c'est le second. Renouvelez, s'il vous plaît, vctre aitention, chrétiens, et apprenez combien cotte Reine du ciel est favorable à ses enfants, et quel soin elle prend de ceux qui la servent et qui se font un devoir de l'honorer.
Je dis, motif d'une piété maternelle : et pourquoi? Ne le savez-vous pas, mes chers auditeurs, et ignorez-vous la profession solennelle et authentique que fit d'abord François d'appartenir spécialement à Marie, en se dévouant à elle, et la choisissant pour chef de son ordre ? ne vous a-t-on pas dit cent fois quelle alliance il contracta avec elle, comment il entra dans son adoption, comment il la prit pour sa mère, comment il ne voulut point d'autre demeure qu'une pauvre cabane, et combien il la chéi'it, seulement parce qu'elle était dédiée à l'aueuste Vierge dont le nom lui fut toujours si vénérable et les inlérèts si précieux ; comment il se tint trop honoré et trop heureux d'avoir conçu là, pour ainsi parler, et enfanté le saint ordre dont il fut l'instituteur, d'en avoir jeté les fondements sur un sol que possédait .Marie, si je puis encore user de cette expression, en qualité de pro|)riétuire ? Voilà les vues que se proposa ce glorieux patriarche, lorsque avec tous ses enfants il se relira à Portiuncule. C'était une inaiion déserte et ruinée ; et c'est pour cela même qu'elle lui plut, parce qu'elle élait plus conforme à la pauvreté qu'il embrassait: c'était une maison étroite et abandonnée, et c'est pour cela même qu'elle lui parut digne de son choix, parce qu'elle manpiait mieux le caraclère de l'humilité évaiigéliqucdont il faisait profession; mais suitoul il l'agréa, parce que c'élait une
POUR T,A FÊTE DE NOTRE-DAME DES ANGES
maison consacrée à sa puissante prolcclrice. Dès que François l'aperçut, il en futcliarmé; et s'ailrcssar.t à ses compagnons : Ah! mes frères, leur dit-il, voilà la terre de bénédiction que Dieu nous a promise, voilà le lieu de mon r^ pos : Ilœc reqnies mea in sœculum sœc'^[\ t \\ est vrai, c'est une maison dénu-J^^ ,je tout ; mais souvenons-nous que n<^\,s serons les domestiques de la Reine '^0 monde. Pour moi, ajouta cet iiomnie 'L^raphique, j'aime mieux celle petite porlicv, (lu domaine de Marie, que les royaumes C-'f les empires des princes dn siècle; et puisque nous allons entrer en possession de son héritage, il n'y a point de grâces que nous ne puissions attendre du Ciel. Ainsi parla François, et c'est avec de tels sentiments qu'il établit ses frères dans ce lieu de sainteté, qui fut comme le berceau d'un des plus tlorissants ordres de l'Eglise : car c'est de là que sont sortis tant d'apôtres, de martyrs, de saints confesseurs ; tant d'évêques, de cardinaux, et même de souverains pontifes! tant de prédicateurs de l'Evangile, de docteurs, de théologiens consommés dans la science de Dieu; tant d'hommes illustres, dont la mémoire, comme celle du juste, sera éternelle. C'est là que Jlarie les a formés; là qu'elle leur a donné le lait de celte éminente et sainte doctrine dont ils ont été remplis ; là que, par une fécondité virginale, elle les a muliipliés pour les répandre ensuite jusqu'aux extrémités de la terre. Or revenons, chrétiens , et ilites-moi : Marie, la mère de cette famille spirituelle, et le chef do cette maison, n'était-elle pas engagée à contribuer de tout son pouvoir aux insignes faveurs dont il plaisait à Dieu de la combler ? Puisque Portiuncule était le berceau où elle nourrissait et elle élevait une si nombreuse multitude d'enfants en Jésus-Christ, sa piété ne la portait-elle pas à y faire descendre toutes les grâces et toutes les bénédictions divines : et quand François, ce fidèle et zélé serviteur, adressait au Ciel sa prière, et une telle prière, la Mère de Dieu ne devait-elle pas sentu- ses entrailles émues, et prier elle-même avec lui et pour lui ?
N'en doutons point, mes chers auditeurs, tandis que François et cette troupe de disciples qui l'accompagnent, prosternés devant l'autel du Seigneur, prient sur la leire, Marie ri.uis le ciel, prosternée devant le troue de son Fils, lui présente elle-même leurs vœux. Elle les recounait pour ses enfants, et que dit-elle à ce Dieu Sauveur? ce que lui-même il dit à son Père, eu lui montrant et lui recommandant ses apôtres : Serva eos in noinine tuo quos dedisti mi.'ti 2;
) PsaJ., CKXxi, 14. — ' Joun., ivn, 11.
Voilà mes enfants, et me Toilà, Seigheur, avec eux en votre présence. Ils sont à vous, et ils sont à moi. Ils sont à vo'js, parce que vous les a^ez iVt'iTés par v'ître grâce, que vous les dirigez par vos exemples, que vous les avez remplis de votre esprit; et ils sont à moi, parce que vous me les avez donnés, et que c'est de vousmême que leur est venu le dessein de s'appuyer auprès de vous de mon nom, et de se ranger sous ma conduite. Or, comme mère, puis-jc les oublier ? et comme mon Fils, que pouvez-vous me refuser ? Serva eos in nomine tuo quos dedisti mihi. Non, chrétiens, rien ne lui sera refusé à cette mère toute puissante, surtout quand i;*«i pour François qu'elle intercède; et elle ne peut rien refuser elle-même, surtout lorsque c'est François qui l'invoque et qui l'appelle à son secours. Rien, dis-je, ne lui sera refusé à cette médiatrice, et elle sera écoutée, d'autant plus que c'est en faveur de François qu'elle prie. Si c'était un pécheur couvert de crimes, si c'était un mondain plongé dans le plaisir et lié par de criminelles habitudes, Marie, en s'intércf^ant pour lui, trouverait môme alors un accès favorable, et aurait encore de quoi se faire eatendi'e. Les grâces de conversion, et les grâces les plus efficaces et les plus précieuses lui pourraient être accordées. Qu'est-ce donc quand c'est la prière d'un juste qu'elle va offrir, la prière d'un des plus parfaits sectateurs de Jésus-Christ, la prière d'un saint ? Et comment pounait-elle refuser elle-même ce que François lui demande, et être insensible à la confiance qu'il lui témoigne, puisqu'elle exauce jusquesaiLX plus grands pécheurs, et qu'elle leur fait tous les jours sentir lessalutaires effets de sa miséricorde ? je dis plus, puisquoutre sa piété maternelle, son intérêt même et son propre honneur l'engageaient à seconder François, et étaient un nouveau motif pour entrer dans ses vues, et pour travaillera les faire heureusement et proin|ttenienl réussir? Car de quoi s'agissait-il dans la concession de celte indulgence que demandait saint François? De sanctifier une église depuis longtemps érigée sous le nom de Marie, et sotis le glorieux titre de Notre-Dame des Anges; de réiablir le culte que tant de fois la Reine du ciel y avait reçu, et qui commençait à s'abolir ; de le renouveler, de le ranimer, de le rendre plus solennel et plus universel : voilà ce que François avait entrepris. Il voyait l'autel de sa sahiteMère dans un abandon qui la déshonorait et qui le touchait ; et combien de fois à ce spectacle s'écriat-il : Zelus domus tuœ comedit ihe ' .' Ah ! \icige
i Joan., u, 17,
POUR LA FÊTE DE NOTRE-DAME DES ANGES
si vénérable et si aimable, c'est le zèle de voire maison qui me dévore. Puisqu'elle est à vous, il faut qu'elle soit digne Je vous : Domum tuam decelsanclHudo s ; il laut que V9iis y receliez les hommages qui vous sout dus, et que tous i"e» peuples y viennent en foule. Mais, pour y attirer les peuples, de quel moyen se servira-t-il? sera-ce par une vaine curiosité qu'il les engagera? sera-ce par la magnificence et l'éclat d'un superbe et nouvel édifice? sera-ce parla pompe et la variété des ornements ? Non, chrétiens, on n'y verra briller ni l'argent ni l'or ; mais si les vœux de François sont accomplis, celle maison sbîP.donnée sera désormais, par un privilège particulier, et obtenu du Père des miséricordes, un lieu d'indulgence et de rémission. Ce sera tout ensemble, et le refuge des pécheurs, et la demeure de; saints : le refuge des pécheurs, qui, contrits et pénitents, y recevront l'entière abolition de leurs deltcs, et qui, touchés de cette esiiérance, s'y rendront de toutes parts ; la demeure des Saints, de ces fervents compagnons de François, dont les exemples se répandront au dehors, gagneront les cœurs, et par un ciiarmê secret aîîireront aux pieds de Marie et de son autel les villes eî les provinces. Marie donc y était intéressée ; et en priant pour saint François, elle priait en quelque sorte pour ellemême, puisqu'il était question du rétablissement d'un temple bâti sous l'invocation de son nom.
Ce n'est pas tout ; mais je prétends qu'elle ne s'y trouvait pas moins fortement portée par un autre intérêt encore plus cher ; car elle avait à prier en faveur d'un ordre religieuxqui, de tous les ordres de l'Eglise, devait être dan- la suite des siècles un des plus déclarés et des plus ardents défenseurs des privilèges de celte Vierge et de ses illustres prérogatives ; elle avait à lui procurer, par une reconnaissance anticipée, un des plus grands avantages et l'une dos grâces les plus singulières qu'il pût attendre du Ciel, qui est l'indulgence de ce jour. Vous me demandez en quoi cet ordre si célèbre a fait voir son zcle pour l'honneur de la Mère de Dieu ; et moi je vous demande en quoi il ne l'a pas fait paraître. Oublions tout le reste, et arrêtons-nous à un seul point qui renferme tous les autres. C'est ce saint ordre, vous le savez, mes cher . auditeurs, qui le premier a fait une profession publique de reconnaître et de soutenir l'imma culée conception de la 'Vierge; c'est lui qui l'a prêchée dans les chaires avec l'applaudissement des peuples, lui qui l'a défendue
.' Ps»J., xcii, 5.
dans les écoles et les universités, lui qui l'a fait honorer dans le christianisme, et célébrer par des offices approuvés du Saint-Siège. Oui, c'est à l'ordre de saint François que Marie est redevable de cette gloire. Avant cet ordre sacre, .'' était permis dédire et d'enseigner que la Mère de î)i°'i n'avait pas été exempte ellemême de la tache on'^.'^elie, qu'elle avait eu dans sa conception le sort co.??»"'" des hommes, qu'elle avait été comme les autre".* ^ ^e moment sous l'empire du péché ; mais depuis (j'J.'*^ Fran- "^ çois a paru au monde, depuis que ses eniu.'}ts "^ y sont venus, et que tant de maîtres se sont ^ fait entendre, ce qu'il était libre de publier est » proscrit de nos instructions et de nos prédications. L'Eglise ne peut plus souffrir ce langage; elle consent qu'on relève la très-pure conception de la Vierge, qu'on en instruise les fidèles, qu'on les affermisse dans celte créance, si conforme à leur piété et si avantageuse à la Mère de leur Sauveur: mais quiconque oserait autrement s'expliquer en public, elle le désavoue comme un téméraire ; que dis-je ? elle le frappe de ses anathèmes les plus rigoureux, et le rejette comme un rebelle. Or, dites-moi si nous devons être surpris que Marie, en vue de tout cela, ait favorisé cet ordre séraphique d'une protection toute spéciale, et que le père ait reçu d'elle une assistance particulière, lorsqu'il lui préparait autant de hérauts et de zélateurs de sa gloire, qu'il devait avoir dans la suite des âges d'héritiers et de successeurs ?
Heureux, chrétiens, si nous avons le même zèle pour celte sainte Mère, et la même confiance en sa miséricorde ! car ce n'est point en vain qu'on l'honore, lorsqu'on l'honore de cœur et en effet; ce n'est point en vain qu'on se confie en elle, lorsque c'est une confiance solide et chrétienne. Or qu'est-ce que l'honorer de cœur et d'effet ? c'est, comme François, ne s'en tenir pas à de stériles paroles, ni à quelques prières que la bouche récite, mais faire honneur à son service par la pureté de nos mœurs et la ferveur de notre piété : et qu'estce que se confier en elle solidement et chrétiennement? c'est, à l'exemple de François, ne pas tellement compter sur elle et sur son secours, qu'on abandonne le soin de soi-même ; mais concourir avec elle, agir avec elle, seconder sa vigilance maternelle, comme nous demandons (lu'elle soutienne notre faiblesse et qu'elle seconde nos efforts. Si c'est ainsi que nous avons recours à Marie et que nous nous dévouons à elle, il n'y a rien que nous n'en puissions espérer. Mais que faisons-nous? Parce que nous
FOUR L\ FÊTE DE NOTRE-DAME DES ANGES
savons qu'elle peut tout auprès de Dieu, nous
nous reposons de tout sur sa médiation ; parce que nous avons entendu parler de tant de miracles qu'elle a opérés, nous nous pi onioltons les mêmes faveurs, sans y apporter les mêmes dispositions; c'est assez que nous soyons fidèles à quelques pratiques d'une dévotion présomptueuse et mal réglée, pour nous tenir quittes de toute autre chose. Aluis.mescliers auditeurs, et erreur : ce serait donner à la médiation de la Mè'e plus de vertu qu'à la médiation du Fils, car Jésus- Christ même, notre souverain Médiateur, avec tous ses mérites, ne nous a pas dispensés de travailler et de coopérer nousmêmes ;\ notre salut ; et de là jugeons si c'est une espérance bien fondée, lorsque sans rien faire, ou pour détourner les foudres du Ciel, ou pour obtenir ses grâces, nous nous flattons d'avoir une ressource assurée dans l'intercession de la Mère de Dieu. Nous avons vu comment saint François pria pour les pécheurs, comment Marie intercéda pour saint François; voyons maintenant ce que Jésus-Christ accorda à la prière de l'un et de l'autre. Je soutiens que c'est un des dons du Ciel les plus excellents, et je conclus par cette troisième partie.