‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 110 sur 139 · BOO · texte numérisé non relu

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SUn LE TRÉSOR CACHÉ DANS LA RELIGION.

du monde. Première vérité, dont la pratique est un des plus sûrs moyens du salut. Car, comme raisonnaitsaint Chrysostome, il n'est pointnécessaire d'être né vicieux, ni d'avoir un mauvais fonds d'esprit ou de naturel, pour être exposé dans le monde à l'air contagieux que l'on y respire. Pour peu qu'on manque de vigilance et d'attention sur soi-même, avec de bonnes inclinations, avec de bons principes et une bonne éducation, avec de bonnes intentions même, on se perd dans le monde, et on s'y corrompt ; il suffit d'y être dissipé, pour être en danger de s'y perdre. Et en effet, cessez d'y marcher avec cette circonspection que demande l'Apôtre, et qui doit aller jusqu'au tremblement, dès là l'esprit du monde s'empare de vous, dès là vous en prenez les impressions, dès là, par un progrès presque insensible, de chrétien que vous étiez, vous devenez mondain et vous vous pervei-tissez, sinon par les mœurs et par les actions, au moins par les sentiments. Qui me donnera, s'écriait David, en vue d'une si dangereuse corruption, qui me donnera les ailes de la colombe, afin que je prenne mon vol, et que je cherche en m'élevant un air plus épuré ? Quis dabit mihi pennassicut columbœ, et volabo et requiescam ' ? Ah! Seigneur, ajoutait ce saint roi, vous m'en avez appris le secret : c'est de me séparer du monde, et de me renfermer dans une sainte retraite, ou, dégagé des objets créés, et occupé de vous, j'éloigne de moi tout ce qui pourrait altérer l'innocence de mon âme, et donner quelque atteinte à mon cœur : Ecce elongavifiigiens, et mansi in solitudine'^. Or voilà, mes chers auditeurs, ce que fait l'âme religieuse : convaincue qu'elle est de la malignité du monde, et persuadée de sa propre fragilité ; simple comme la colombe, mais, dans sa simplicité même, prudente comme le serpent, elle se sauve en fuyant et en s'éloignant : Ecce elomjavi fugiens. Elle fuit le monde, tandis que vous avez la présomption, je ne dis pas d'y demeurer, mais de vous y plaire ; de vous y aimer, de vous y intriguer, de vous y pousser, et malgré tout cela de vous y croire en sûreté ; elle s'en éloigne, tandis que vous y entretenez des liaisons et des habitudes où succomberait la vertu des saints et même la vertu des anges. Dépositaire, comme chrétienne, du don de la foi, qui est le trésor que Dieu lui a confié, pour ne pas risquei' ce trésor, elle le renferme, et elle se renferme avec lui dans la solitude qu'elle a choisie pour sa demeure : Et mansi in solitudine. Voilà le parti que ta prudence du siliit lui fait embrasser i eS si vous |Psâi.,iiT, r. -Ubia. 8.

agissez comme elle par l'Esprit de Dieu, malgré les prétendus engagements de vos conditions, voilà en quoi, par proportion, chacun de vous doit l'imiter. Donnons plus de jour à cette pensée.

Le monde, dans son désordre même, ou plutôt par la raison même de son désordre, a ses maximes et ses lois essentiellement opposées à celles de Dieu. Cependant, parcj qu'on est du monde, on croit ne pouvoir pas se dispenser d'obéir à ces lois, et ce qui est encore bien plus déplorable, d'y accommoder jusqu'à sa religion. Ces lois du monde se trouvent confirmées par des usages qui sont autant d'abus, autorisées par des exemples qui sont autant de scandales, fortifiées par des occasions qui sont autant de tentations, et de tentations les plus violentes. Mais parce qu'on est du monde, on se fait malheureusement un point de sagesse rie vivre selon ces usages, une nécessité de se conformer à ces exemples, un capital intérêt de rechercher ces occasions ; faut-il s'étonner si la corruption qui s'ensuit de là est un mal universel ? Je sais que qui en use de la sorte n'est plus chrétien que de nom ; et je sais que la première loi du christianisme estde contredire les lois du monde, d'aller contre le torrent des coutumes du monde, d'être pour cela, s'il le faut, singulier dans le monde, afin de pouvoir dire comme David : Singulariter sum ego donec tra)]^eam '.Mais qui le fait, et où est l'âme assez heureuse pour être dans ces dispositions? C'est vous, digne épouse de Jésus-Christ, qui, renonçant au monde, allez pour jamais vous engager dans un état de vie où ces dispositions, quoique héroïques, vous deviendront comme naturelles : dans un état où l'Evangile est la seule règle que vous aurez à observer ; où vous n'aurez qu'à suivre la coutume pour marcher dans la voie de Dieu, et pour vous sanctifier ; où il ne se présentera à vos yeux que des objets qui vous détermineront à faire le bien ; où, par l'éloignement des occasions, vous vous trouverez dans une espèce d'impuissance de faire le mal, où nul scandale ne vous troublera, où nulle fausse maxime ne vous séduira, où les exemples vous soutiendront, où les conversations vous édifieront. N'ai-je donc pas raison de conclure que par là vous vous assurez ce précieux trésor de la grâce qui vous fait clnélienne ?

Ce n'est pas tout : dans le monde, les choses même indifférentes de leur nat'jre, par une maligne qualité que leur communique le mon;!^, corrompent le cœur de riiommc. Car, comme

' Psal., ciu,, 10.

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a Irès-bicn observé saint Chrysostoiiie, on se perd dans le monde par les richesses, et on s'y perd par la pauvreté ; l'élévation y fait naître l'orgueil, et l'humiliation y jette dans le désespoir ; on y abuse delà santé, en la faisant servir à ses plaisirs, et l'infirmité y est un prétexte pour vivre dans l'impénitence ; mais rien de semblable dans la religion ; pourquoi ? parce que la religion, par une grâce qui lui est propre, fait de ces choses indifférentes autant de moyens efficaces pour arriver à sa tin. C'est dans la religion que tout contribue au salut et au bien des élus du Seigneur ; c'est là que l'on se sanctifie par les richesses en les sacrifiant à Dieu, et par la pauvreté en l'embrassant et la professant pour Dieu ; là que les exercices humiliants servent de fond aux plus sublimes vertus, et que les honneurs dont on se dépouille, rendent l'humilité plus méritoire ; là que l'on immole sa santé à l'austérité d'une règle, et que l'on se perfectionne par la maladie, en s'accoutumant et en apprenant chaque jour à mourir ; car voilà les véritables et incontestables privilèges de la vie religieuse : et de là quelle assurance pour y conserver purement et inviolablement l'esprit chrétien! Il,' y a plus encore : dans les devoirs même les plus légitimes, les chrétiens du siècle trouvent des pièges et des embûches que leur dresse l'ennemi de leur salut. Combien de pères et de mères réprouvés dans le christianisme, par l'amour désordonné qu'ils ont eu pour leurs enfants ? combien de femmes chargées de crimes devant Dieu, par la complaisance sans bornes et l'allacliement aveugle qu'ellesout eu l'Onr leurs maris ? Il n'y a que vous, ô mon Dieu, qui sachiez jusqu'où s'étend cette corruption du monde. Mais c'est encore par là, mes clières sœurs, que nous devons, vous et moi, estimer la grâce de notre vocation, puisqu'en nous reiirant du monde, elle nous délivre pour jamais de ces devoirs, qui, quoique justes, n'auraient pas laissé de nous partager entre Dieu et la créature. Une épouse du siècle, dit saint Paul, est occupée et le doit être du soin de plaire à son époux : devoir saint, mais, tout saint qu'il est, joint souvent au danger de déplaire à Dieu. Celle qui s'atlaLhe au Seigneur, n'a que le Seigneur à qui pl.ùre. Ainsi elle n'est point divisée ; et toutes ses ojjligations se trouvant réunies dans une seule, dont Dieu est l'objet, elle marche avecunesainte confiance, parce qu'elle n'a plus même besoin de tant de discernement, ni pour modérer ses affections, ni pour régler ses actions. Ses affections, du moment qu'elles ont Dieu pour terme, ne sont plus capables d'excès, et ses actions sont plus

que suffisamment réglées par l'état auquel elle se fixe : la voilà donc, et le christianisme avec elle, à couvert du monde corrompu. Allons plus avant.

On voit dans le monde, quoique corrompu, des âmes bien intentionnées, des âmes touchées de leurs devoirs, et qui voudraient de bonne foi chercher le royaume de Dieu ; mais elles sont faibles, et un des effets de leur fiiblesse est de ne pouvoir soutenir la censure d'an certain monde libertin et ennemi de la piété ; elles n'osent se déclarer chrétiennes, parce qu'elles craignent de passer pour dévotes et d'avoir à essuyer la raillerie ; d'être traitées ou d'hypocrites ou de petits esprits : lâches esclaves du respect humain, qui semblent n'avoir de religion qu'autant qu'il plaît au monde qu'elles en aient. N'est-ce pas là, mes chers auditeurs, un des scandales du christianisme dont vous avez le plus à vous garantir ? car ce n'est pas assez pour le salut d'être chrétiens, il faut le paraître, il ne faut point rougir de l'être, il faut faire voir qu'on l'est, il faut pour cela mépriser le monde et ses jugements, et être persuadé que, sans cela, l'on ne doit attendre de Dieu qu'une affreuse malédiction : Qui me eritbuerit... hune Filius Ilominis erubescet > . Mais qu'y a-t-il de plus rare, dans le siècle où nous vivons, que ces âmes libres et affranchies de la servitude du monde? Dans la profession religieuse, nul pareil danger : on n'y craint ni le monde ni la censure du monde ; on y sert Dieu sans être contredit des hommes, on y est chrétien en liberté, on n'y rougit point de souffrir une injure sans se venger, on y est humble et patient sans être accusé de bassesse de cœur. La censure même du monde y est ur.e espèce de secours pour la pratique du christianisme ; pourquoi ? parce que nous voyo .s que le monde, au moins équitable en ceci, ne censure les religieux que quand ilsvieuue.it à oublier ce qu'ils sont, et ne les honore qie quand ils sont parfaitement ce qu'ils doivc.it être : autant qu'il a de malignilé pour critiquer et railler ceux qui, demeurant dans le ino;alc, y veulent être exactement et régulièrement ciu étiens, autant a-t-il de mépris pour ceux (j;:i, ayant quitté le monde, voudraient encore èiie mondains. Du moment que nous somuies :eligieux, le monde, mes chères soeurs, tout monde qu'il est, exige de nous une vie exemplaire et irréprochable ; le monde, tout perverti qu'il est, ne nous estime qu'à proportion qu'il nous croit saints, et il n'a de respect pour noui

.> Luc, IX, 26.

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qu'autant que nous lin paraissons avoir d'éloigncment pour lui. Peut-on se trouver selon Dieu dans une situation plus avantageuse ' Enfin, pour les âmes même parfaites, le christianisme est encore exposé dans le monde, et à quoi? aux louanges, aux applaudissements, à la vanité, ennemis souvent plus dangereux que toutes les persécutions du monde ; mais où se sauve-t-on de leurs attaques ? Dans la religion, où, par une protection particulière de Dieu, ils n'ont presque point d'entrée : car, comme disait saint Bernard, prouvant cette vérité par une opposition sensible et convaincante, qu'un chrétien engagé dans le monde fasse la moindre partie de ce que font communément les religieux, on l'admire et on le canonise ; au lieu que les religieux n'en reçoivent nul éloge, parce qu'on suppose qu'ils ne font que ce qu'ils doivent. Or voilà, mes frères, reprenait saint Bernard, ce que nous avons gagné en quittant le monde, de n'être pas estimés saints avant que nous le soyons, ni même quand nous le sommes. Un religieux tiède, en pratiquant ce qu'il pratique, serait, malgré sa tiédeur, regardé dans le monde comme un chrétien parlait ; et un chrétien dans le monde censé parfait, avec sa prétendue perfection, à peine serait-il supporté dans la religion. D'où vient cela ? c'est que dans la religion, bien de la régularité, bien de l'humilité, bien de la piété n'est presque compté pour rien ; au heu que dans le monde, peu, et souvent rien, est compté pour beaucoup. Combien d'àmes pures et élevées se gâtent tous les jours dans le monde, par la complaisance secrète qu'elles ont pour elles-mêmes, et par le faux encens que le monde donne à leur vertu ? Sans parler de celles qui ne sont dévotes que par ostentation, et qui par là ne le sont pas, combien en voit-on que la dévotion sans qu'elles s'en aperçoivent, rend au moins intérieurement vaines et présomptueuses? Combien de pécheresses converties se sont laissé éblouir de l'éclat même de leur conversion, et en ont ainsi perdu le fruit ? Car il ne suffit pas, dit un grand pape, d'être en garde contre les tentations grossières du démon, si l'on n'a encore soin de se préserver du poison subtil de la louange et de l'estime des hommes : Quia stiulium cœlestis desiderii a malignis spiritibus custodire non siifftcit, qui hoc ab humanis laudibus non abscondit '. Dans la religion, grâces au Seigneur, il n'y a point de tels risques à courir : on y est régulier sans distinction, humble sans singularité, mortifié et austère sans éclat ; la

1 Gregorius magnus,

vie parfaite y est une vie commune et par conséquent à l'abri de la fausse et de la vraie louange. Quelque progrès que vous y fassiez dans les vertus chrétiennes et religieuses, on n'y pense point à vous, on n'y parle point de vous : Dieu seul et votre conscience y sont les approbateurs de \otre conduite. Tout ce que vous y amassez de mérites est caché, et comme absorbé dans la masse des mérites infinis de la communauté dont vous êtes membres : circonstance, mes chères sœurs, qui seule suffirait pour me faire estimer ma condition, et pour m'en faire goûter le bonheur. Le christianisme y est en assurance ; et, par un troisième avantage, il y est prisé ce qu'il vaut, et l'âme religieuse donne tout pour le posséder. Encore un moment de réflexion pour cette dernière partie.

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