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toi, j'ai le malheur encore avec tout cela de me damner ? Vous dépendez, dans la maison de Dieu, d'une supérieure qui vous tient lieu de mère, et qui en a tout le zèle et lous les soins : mais de combien de maîtres durs, impérieux, bizarres, dépendent ceux qui prétendent à quelque chose dans le monde?
Comme religieuses, vous n'avez plus de volonté ; et est-il permis d'en avoir à ceux qui se dévouent au monde? Sans sortir du saint lieu oïl nous sommes, que ne puis-je, pour vous détromper des fausses idées que vous avec peut-être encore du monde, vous révéler ici le secret des cœurs ! et de tous les chrétiens du siècle qui m'écoutent (car à peine y en at-il que je doive excepter, et qui ne puissent me servir de témoins des misères du monde dans les conditions même du monde les plus distinguées^, de ces hommes, dis-je, du siècle, devant qui je parle, que ne puis-je vous faire connaître les déboires et les déplaisirs mortels ! quels troubles les agitent, quels chagrins les accablent, quelles passions les déchirent, quelles jalousies les rongent, quelles disgrâces les désolent, quelles injustices qu'ils se croient faites les désespèrent, quels dégoûts ils ont à essuyer, et quels rebuts à supporter I Vous vous les figurez dans les divertissements et les plaisirs : que ne puis-je vo us faire comprendre ce que leur coûtent ces prétendus plaisirs, et de quel liel sont mêlés pour eux ces vains divertissements ! Us vous paraissent comblés de biens : sans parler de ce qui leur manque, et de ce que la cupidité toujours insatiable leur fait dé. sirer au delà de ce qu'ils ont, que serait-ce, si vous saviez h quoi les biens mêmes qu'ils possèdent les exposent ; les peines qu'ils ont h les conserver, les alarmes que leur cause, la crainte de les perdre, la doideur qu'ils ressentent en les voyant dépérir, les envies, les traverses, les persécutions que leur lorlune leur attire ? Ali ! aies chères Sœurs, vous et moi qui avons renoncé au monde, nous serions, eu vue de tout cela, remplis, anjnés, pénétrés d'une vive et intime recounaissance envers notre Dieu. Les actions de grâces que nous lui rendons pour le bienfait inestimable de notre vocaiion, ne procéderaient plus seulement de la loi qui nous élève à l'espérance des biens futurs, mais d'un sentiment presque naturel que rexi:érience même des biens présents produirait en nous. Sans attendre d'autre centuple que cehii-lù, nous éprouverions dès maintenant, mais avec un excès de douceur qui serait comme l'avant-goût do noie béatitude, combien il est avantageux d'avoir
tout méprisé pour Jésus-Christ ; et la seule chose que nous aurions à craindre, en nous comparant avec les partisans du monde, c'est que la tranquillité et la paix de notre état ne nous tînt déjà lieu de récompense, et ne diminuât en quelque manière le mérite de notre sacritice. Et en effet, à combien d'épouses du Sauveur l'obéissance qu'elles ont vouée dans la religion, de gênante qu'elle peut quelquefoif, leur paraître, ne deviendrait-elle pas pour jamais douce et aimable, si elles concevaient bien ce que c'est que l'assujeitissemciît delà plupart des épouses du siècle ? et combien d'âmes religieuses, que Dieu éprouve do kinps en temps par certains ennuis, ne guéruais-je pas tout à coup de celte tentation, si je pouvais leur donner les coimaissances qne j'ai, non plus des désordres et des abominations, mais des tribulations et des malheurs dont le monde est plein ; je dis ce monde dont l'éclat semble plus nous éblouir, et dont la figure trompeuse a plus l'air de prospérité ?
Mais je me suis réservé quelque chose de plus essentiel et de plus fort pour la conclusion de ce discours : et quoi ? le voici. Ouh-e les croix et les misères que les chrétiens du siècle ont à supporler, ils ont comme chrétiens, dans le siècle même, des devons à remplir ; et ces devoirs bien entendus doivent les 'faire trembler, pour peu qu'ils aient de chrislianisuie. Or ce qui les doit faire trembler, c'est ce qui doit achever, mes chères Sœurs, de nous consolcT. Je m'explique. Je dis que ces devoirs doivent fiiire trembler les chrétiens du siècle ; pourquoi ? parce que ce sont des devoirs auxquels le salut est attaché pour eux aussi bien que pour nous; parce que ce sont des devoirs dont l'observation est par conséquent aussi inilispensable pour eux que pour nous, et parce que ce sont enfin des devoirs dont la pratique est beaucoup plus difficile pour eux que pour nous. En effet, ces chrétiens que la divine Providence a laissés dans le monde, et qui peuvent, selon leur vocation, y demeurer sans être appelés à la même perfection que nous, sont appelés au même salut. Ce salut ne leur est pas moins important qu'à nous ; ce salut ne leur est pas promis à de meilleures conditions qu'à nous ; ils doivent comme nous l'acheter, connue nous le mériter, comme nous y travailler ; et voilà pourquoi Dieu leur adonné sa loi et prescrit certains devoirs. Il leur a dit, comme à nous : IIvc fac, et vives. Gardez mes couiii;andements, et vous aurez la vie éternelle ; mais sans cela n'attendez de moi qu'une affreuse
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damnation. A bien examiner ces commandements de Dieu, nous trouverons que tout ce qu'ils ont d'essentiel et de plus onéreux, est aussi étroit pour toutes les personnes du monde que pour les personnes religieuses ; que les uns et les autres, sur mille points, doivent à LHeu la même obéissance et la même fidélité ; que les uns et les aulres ont sur mille sujels, à i'éi,Mrd du prochain, les mêmes obligations de jusiice et de charité ; qu'en mille rencontres il est également enjoint aux uns et aux autres de veilier sur eux-mêmes, de garder leur cœur, de faire le Lien, et de se maintenir dans un état de grâce et de sainteté. Mais voici le triste sort des mondains, et ce qu'il y a dans leur condition de bien déplorable et de bien terrible : c'est que, liés aussi étroitement que nous, il leur est du reste bien moins facile qu'à nous de satisfaire à ces préceptes, dont ils ne peuvent toutefois se dispenser sans encourir la haine de Dieu, et sans s'exposer à toute la sévérité de ses jugeir.c'i.is. J'en dis trop peu : c'est qu'il leur eai d'une extrême dilTiculté de les garder, ces préceptes, et qu'ils ne le peuvent sans livrer les plus violents combats, et sans rcniportcr de continuelles victoires. D'où il arrive de deux choses l'une, ou qu'ils cèdent làchementaux obstacles qu'ils ont à surmonter, et que, transgressant la loi, ils se damnent; ou que, voulant résister au torrent et être fiJèles à la loi, ils ont à chique pas de nouveaux efforts à faire, et ne peuvent se maintenir dans l'ordre que par un travail sans relâche et urc constance infatigable. De là cet abandon où vivent les uns, lâchant la bride à toutes leurs passions, parce qu'ils dé sespèrentde les pouvoir réprimer ; suivant en aveugles toutes leurs cupidités, parce qu'ils ne se sentent pas un courage assez affermi pour en soutenir les attaques et pour les arrêter ; cédant à la tentation qui les sollicite, parce qu'ils ne se croient pas assez forts pour la surmonter : état si commun dans le monde, mais état qui doit faire horreur à quiconque n'a pas perdu tout principe de religion et toute crainte de Dieu. De là celte guerre perpétuelle où les autres passent leurs jours : guerre domestique et contre eux-mêmes, contre les désirs qui les sollicitent, contre les ressentiments qui les aigrissent, contre les jalousies qui les piquent, contre toute la fragilité et toute la corruption naturelle du cœur de l'homme, dont le poids les accable, ou les accablerait si, par une force supérieure, ils ne s'élevaient au-dessus de la nature et de ses faiblesses : guerre étrangère et cojilre tout ce que le monde leur présente, con-
tre les exemples du monde, contre les discours du monde, contre les maximes du monde, contre les coutumes du monde, contre les respects du monde, contre les intérêts du monde, en sorte qu'ils éprouvent bien ce qu'éprouvait l'Apôtre, lorsqu'il disait : Foris pugnœ, intus timorés^ ; Assauts au dehors, alarmes et dangers au dedans. Guerre néanmoins nécessaire, c'est-àdire guerre où ils sont obligés de prendre les armes et de combattre ; ce n'est pas assez : où ils sont obligés de vaincre, et de vaincre toujours, et de vaincre en toutes rencontres et sur toutes sortes de sujets. Car ce nesera point pour eux une excuse au triluinal de Dieu, que la difficulté de la loi : difficile ou non, de l'avoir une fois violée, et sur un seul point, ce serait assez pour faire leur condamnation. Voilà, je le répète, pour peu qu'ils s'intéressent à leur propre salut (et à quoi peuvent-ils être sensibles, si l'affaire de leur salut ne les touche [as), voiiii ce qui doit les désoler et les consterner.
Mais c'est cela même, mes chères Sœurs, qui doit nous faire sentir l'avantage de noire état, cela même qui nous le doit faire estimer et aimer. Nous y avons deux sortes de devoirs, devoirs communs à tous les états du christianisme, et devoirs propres à la profession religieuse. Or, sans m'arrcter aux devoirs communs, dont l'observation nous est incontestablement beaucoup plus facile, je prétends, et vous l'éprouvez, que dans les devoirs même particuliers auxquels nous nous sommes volontairement soumis, il n'y a rien de si sublime, rien de si héroïque et de si parfait, qui dans la pratique ne nous devienne plus aisé que ne le sont aux mondains les devoirs les plus ordinaires : pourquoi cela ? Ne le savez-vous pas ? c'est que l'état religieux, en nous éloignant du monde, nous éloigne de tout ce qui pourrait séduire noire esprit et corrompre notre cœur ; c'est que dans l'état religieux nous n'avons devant nous que des exemples qui nous soutiennent, qui nous animent, qui nous sanctifient ; c'est que nous ne voyons rien, que nous n'entendons rien, que nous ne faisons rien qui ne nous porte à la perfection où nous sommes appelés ; d'où il arrive que nous nous sauvons, et même que nous nous perfectionnons, sans avoir les mêmes périls à courir, les mêmes ennemis à repousser, ni jiar conséquent les mêmes violences à nous làire. Nous ne sommes point obligés de nous sé|iarer de la multitude : au conhaire, nous n'avons qu'à no'iS y joindre, et qu'à la suivre. Nous ne som-
< il Cor., Vil, 5.
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mes point dans la nécessité de prendre des voies écartées : au contraire , nous n'avons qu'à tenir les chemins les plus fréquentés et les plus battus. 11 ne faut point, pour obéir à Dieu et pour accomplir les volontés de Dieu, que nous allions contre le torrent : au contraire, nous n'avons qu'à nous laisser conduire; tellement qu'il y aurait mille fois pour nous plus le peine à n'être pas dans l'ordre et à sortir de ja règle, qu'à nous y assujettir et à y persévérer. Or, mes ciicres Sœurs, quelle pensée doit être plus consolante pour une âme religieuse que celle-ci : Ce que je fais aisément dans la religion, me coulerait infiniment dans le monde. J'y trouve du goût, j'y trouve la tranquillité et le repos, et je n'y trouverais ailleurs que des contradictions et des traverses. Encore, avec tout ce que j'aurais à essuyer au milieu du monde, et avec toute ma fermeié, tomberais-je souvent ^ ou du moins ne ferais-je que très-peu de progrès ; au lieu que, sans opposition et sans risque, non-seulement je mets mon salut en assurance, mais je m'élève et j'acquiers chaque jour devant Dieu de nouveaux mérites. Pensée d'autant plus touchante pour des personnes religieuses, qu'elles connaissent mieux le prix du salut, et qu'elles ont piusd'ardeur pour leur avancement dans les voies de celte éternité bienheureuse.
Mais du reste, ma chère Sœur, tout ceci n'empêchera point que vous ne puissiez dire à Jésus-Christ, comme saint Pierre, et même daus un sens avec plus de confiance que saint Pierre : Ecce nos reliqtiimus omnia, et secuti sumus te : Seigneur, nous avons tout quitté pour vous. Car au lieu que cet apôlre n'avait quitté que des îileU et une barque, vous allez
renoncer, par une profession solennelle, \ tous les avantages et a tous les droits d'une naissance illustre. Vous allez quitter tout ce que le monde pouvait vous promettre de plus grand. C'est un sacrifice qui fera, dèf cette vie même, votre bonheur ; mais après tout, ce bonheur de votre état n'ôtera rieu à votre sacrifice de son mérite : ce sera foujours un sacrifice, et le phisgéiiéreux detousles sacrifices que vous puissiez faire à votre Dieu. Il y aura é^ard, et surtout il aura égard au zèle et au désinléresscment pariait avec lequel vous le faites : car je connais trop, ma chère Sœur, les dispositions intérieures de voire âme, pour ne savoir pas quel esprit vous anime dans le dessein que vous avez pris de vous dévouer à Dieu. Je sais que c'est lui seul qui vous atliie, et non point les douceurs qu'il lui a plu d'attacher à sou service ; qu'en vous donnant à lui, vous ne cherchez que lui, et que vous eies [irète à tout entreprendre et à tout soulïrir pour lui. Sainte résolution qui achèvera de vous faciliter tout ce que la vie refigieusepeut avoir en soi de plus pénible, puisqu'il est vrai que moins on pense à l'adoucir, plus elle devient douce, et que plus on veut sentir la pesanteur de la croix, plus la croix devient légère. Allez donc, précieuse victime, allez au pied de l'autel vous iuunoler ! allez mourir au monde et à vousmême, pour ne plus vivre qu'au Seigneur. C'est lui qui vous a appelée, c'est lui qui va vous recevoir; c'est lui qui vous soutiendra daus l'exécution de toutes les i)romesses que vous avez à lui faire, comme c'est lui-même enfin qui vous couronnera dans la gloire, où nous conduise, etc.
CINQUIÈME .SERMOiN SUR L'ÉTAT RELIGIEUX.