‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 126 sur 139 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il n'y a propremeut que Dieu avec qui il soil

SUR L'ALLIANCE DE L'AME RELIGIEUSE AVEC DIEU

honorable et avantageux de s'engager ; et c'est une (les choses en quoi l'excellence de l'être de Dieu se fait coiuiaîtrc et se dislingue. Il n'en est pas de même des hommes. La grande règle de prudence, en traitant avec les hommes, est de s'engager le moins qu'il est possible, et on dispute pour cela comme pour le plus important de tous les intérêts : pourquoi ? parce qu'en S'engageant avec les hommes, on perd sa liberté, on commence d'être moins à soi-même, on entre dans un état de dépenilance, et de dépendance de la créature, qui ne peut être qu'humiliant et onéreux : au lieu qu'à l'égard de Dieu, le grand avantage est de s'engager le plus qu'on peut, parce qu'à proportion que l'on s'engagea Dieu, on se trouve plus attaché à son souverain bien. Cet engagement, loin de préjudicicr à la liberté, perfectionne la liberté puisque la véritable liberté de la créature est d'être dans la dépendance et sous la domination de Dieu ; et que jamais elle n'est plus à elle-même, que quand elle est parfaitement et inviolablement à Dieu. Or c'est dans cet engagement que vous entrez, vous. Chrétiens, par la profession du baptême, et vous, ma chère Sœur, par la profession religieuse. Engagement pour lequel on peut très-bien vous appliquer ce que disait l'Esprit de Dieu par la bouche du Roi-prophète, formant et instruisant une âme juste : Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam i 'Ecoutez, ma fille, mais écoulez attenlivement ce que je vais vous l'aire comprendre ; appliquez-y toutes les puissances de votre âme ; gravez le dans le fond (le votre cœur : ayez soin de le méditer tous les jours de votre vie, et ne l'oubliez jamais. Par l'action que vous allez faire, vous vous engagez avec Dieu ; mais d'une espèce d'engagement assez peu connu, du moins dans toute son étendue, et dont je puis dire après Jésus- Christ : Non omnes cupiunt rerhum istud 2. Or c'est pour cela même que je dois vous en instruire plus exactement, et qu'ajoutant à vos lumières celle d'une solide théologie, je vous dis en un mot, ma chère Sœur, que l'engagement de la profession rehgieuse est le plus grand dont une créature soit capable. En voici les raisons : parce que c'est un engagement sacré, parce que c'est un engagement solennel, parce que c'est un engagement irrévocable et qui ne doit jamais finir. Autant de paroles, autant de vérités essentielles pour vous et pour moi : coin prenez -les. C'est un engagement sacré que celui de la profession rligieuse ; voilà sa première qualité ; et la preuve en est bien évidente : parce que

' Psal., xuv, 11. — 2 Matth., xix. 11.

cest un engagement de vœu. Or le vœu dans sa Substance est quelque chose de surnaturel, et même de droit divin. Il a été tel dans tous le temps, dans l'ancienne loi comme dans la loi nouvelle, parce qu'il est saint par lui-même. Que s'ensuit-il de là ? ah ! mes chères Sœurs, que ne s'ensuit-il pas pour toutes les âmes siilcèrenient touchées de leurs devoirs, et pour nous en particulier ? Car je conclus que notre engagement dans la religion est donc d'un ordre supérieur à tous les engagements du monde, et par conséquent qu'il ne peut être violé que par un crime d'une espèce différente et au-dessus de tous les autres crimes. Je conclus qu'en ce qui touche l'observance des choses que nous avons vouées, nous ne pouvons plus commettre d'infidélité envers Jésus-Christ, qui ne tienne delà natiu'e du sacrilège : pourquoi? parce qu'en conséquence du vœu, nous sommes spécialement consacrés à Jésus-Christ. Cette conséquence est terrible, et me donnerait lieu, ce semble, de dire à toutes celles qui ont l'honnem' de porter ce caractère de consécration, ce que leur disait saint Augustin : Niinc vero quia tenetur apitd Deum sponsio tua, non te ad maijnam. justitiam ini'ito , sed a magna iniquitate deterreo ; Ame fidèle souvenez-vous que vous n'êtes plus à vous-même, et que quand je vous parle d'accomplir les promesses que vous avez faites à voire Dieu, ce n'est pas tant pour vous inviter à un haute sainteté, que pour vous préserver d'une affreuse iniquité. Mais d'ailleurs, ajoute le même Père cette pensée est infiniment capable de vous animer et de vous fortifier. Car le comble de votre joie doit être de n'avoir plus une pernicieuse liberté de faire le mal ; et l'avantage de votre profession est de ne pouvoir être plus unie à Dieu que vous l'êtes ; or c'est oe que l'engagement des vœux vous procure. D'où vient que saint Augustin concluait : Nec idco te novisse, pœniteat : imo gaude jam tibi non licere , quod cum detrimento tuo licuisset.

Je dis plus : l'engagement de la religion est un engagement solennel, et c'en est la seconde prérogative. Car il n'est appelé profession, que parce qu'il est célébré à la face des autels et devant les ministres de l'Eglise, suivant le modèle que Dieu en proposait autrefois aux parfaits chrétiens dans la personne des Israélites, dont lEcriture nous dit qu'à mesure qu'ils entraient dans la terre promise, ils allaient tous se prosterner aux pieds du grand prêtre, et faisaient entre ses mains cette profession publique : Prolileor hodie coram Domino Dca tuo, quoi ingressus sum in terram pro qua juravit

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patrihus nostris, ut daret eam nobis » ; Oui, je proteste que c'est aujourd'hui que je suis entré dans celte terre de bénédiclion, où le Seigneur m'a appelé. Voilà ce que fait l'âme religieuse dans la solennité de ses \œux, puisque c'est alors qu'elle entre dans une terre abondante en vertus et eu sainteté, et qu'elle n'y entre qu'après en avoir fait la protestation à celui qui lui représente Jésus-Christ, le souverain prêtre. Et ne croyez pas, mes cliers auditeurs, que cette solennité soit une pure cérémonie. Quand David disait : Vota mca Domino reddam inconspectii omnis populi ejits, in airiis domus Domini, in medio tui, Jenistth'in 2 j J'offrirai mes vœux au Seigneur ; mais je les offrirai en présence de tout son peuple, dans l'enceinte de son temple, au milieu de Jérusalem ; il prétendait faire quelque chose de plus grand que s'il les eût seulement formés dans le secret de son cœur. Et en effet, un vœu solennel est bien différent d'un vœu particulier et secret ; car l'Eglise accepte l'un, et elle n'accepte pas l'autre ; elle ratifie l'un, et elle ne ratifie pas l'autre ; elle s'oblige elle-même dans l'un, et elle ne s'oblige pas dans l'autre : circonstansces bien remarquables en malière de vœu. Quoi qu'il en soit, il parait bien par celte solennité que la profession religieuse est une véritable alliance de l'âme chrétienne avec Jésus-Clirisf. D'oii vient que saint Ambioise, instruisant une vierge qui avait pris le voile sacré, lui disait ces belles paroles : Sacra velamine teda es, uhi omnis populus dotem ttiam subscribens , non airamento, sed spiritu, clamavit : Amen ; Vous vous êtes engagée à Jésus- Christ, et tout le peuple qui était présent à signé votre contrat, non pas avec une encre matérielle, mais de l'esprit et du cœur, en y répondant : Ainsi soit-il. Or c'est, mes chères Sœurs, ce qui s'est fait à votre égard, et dont nous devons éternellement conserver le souvenir. Car si nous étions assez infidèles pour oublier, cet engagement, tout ce qu'il y a eu de témoins de notre profession s'élèvei'aient contre nous et rendraient témoignage au Sauveur du monde de la loi que nous lui avons jurée.

Mais quelle foi ? c'est ici la troisième qualité de l'engagement religieux : une foi dont le lien est indissoluble, et plus indissoluble même que l'engagement des époux du siècle. Car rengagement des époux du siècle cède quelquefois à la profession religieuse. Ainsi les conciles le déclarent-ils, et ainsi l'avons-nous

IDeut., xxT, 3. — • Psal., cxv, 14.

reçu par tradition apostolique ; d'oii il s'ensuit que le vœu de la religion est donc un engagement plus irrévocable encore et plus indispensable que celui du grand sacrement établi par Jésus-Christ dans son Eglise : Sacramentum magnum in Ecclcsia '. L'engagement des époux du siècle est nalurellement sujet à se dissoudre par la mort ; au lieu que la profession religieuse est un engagement éternel, qui ne doit jamais finir. Tandis que Dieu sera \ Dieu, tandis que Jésus-Christ régnera, vous serez à lui. Si c'était tout autre que Dieu et tout autre que Jésus-Christ, cette parole devrait vous faire trembler. Car avec tout autre que Dieu, vous pourriez craindre de fâcheuses humeurs à essuyer, des imperfections à supporter, des ennuis à dévorer. Mais plus on est à Dieu et avec Dieu, plus on le goûte, et plus oH trouve en lui de fonsolations. Il est vrai que c'est un grand pas à faire que celui d'un engagement éternel ; mais, encore une fois, avec Dieu, plus l'engagement est grand, plus il est aimable. Si cet engagement pouvait finir, il ne ferait plus notre parfait bonheur ; sa félicité consiste surtout dans son éternité : de sorte que, par un merveilleux effet de la grâce, ce qui fait le joug et la servitude des alliances du siècle fait le précieux avantage de la nôtre, parce que nous sommes Ués à Dieu, avec qui l'on est toujours bien, et de qui l'on est toujours content, dès qu'on s'y donne et qu'on le cherche de bonne foi. Ce n'est donc point du côté de Dieu que nous devons ti-embler. Ce qu'il y a à craindre pour nous est dans nousmêmes et vient de nous-mêmes. Ce sont nos légèretés et nos variations, c'est notre inconstance. En effet, quelque fervnur et quelque disposition présente qui arai se en nous nous sommes fragiles el sujeis au changement. Nous nous engage:: ns pour toujours ; mais notre volonté a ses vicissitudes et ses retours ; et la difficulté est, avec une volonté si changeante, de soutenir un engagement qui ne doit point changer. De la part de Dieu, il n'en est pas ainsi : son engagement et sa volonté sont également immuables. Au moment qu'il a parlé et qu'il a promis, il est incai able de révoquer sa parole, parce que c'est un Dieu souverainement vrai et souveraincinent fidèle : Jwavit Dominas, et non pœnitebit enm ? Mais pour nous, qui n'agissons que par les mouvements d'une liberté volage, et à qui le repentir est aussi naturel que le choix, nous en sommes réduits à une condition bien différente, vivant

Epbes-, T, 32. — Tsal ; CLX,

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toujons dans l'obligation de garder notre foi, et dans le danger de la violer. Voilà ce qui doit exciter, ànies religieuses, toute notre vigilance; voilà ce qui nous doit maintenir dans une sainte défiance de nous-mêmes, et par conséquent dans nne attention continuelle sur nous-mêmes- Car quel désordre serait-ce, et quelle indignité, de se démentir après des paroles si authentiques et si solennelles ; de se lasser d'être à IMeu, lorsqu'il ne se lasse point d'être à nous; de n'y vouloir être qu'à demi, lorsffii'il veut être pleinement à nous ; de nous dégoûter de lui malgré ses infinies perfecttons, quand, tout imparfaits que nous sommes, il ne se dégoûte point de nous, et qu'il fait même ses délices de demeurei" avec nous? C'est par une persévérance inébranlable que nous nous préserverons, mes chères Sœiu'S, d'une infidélité que Dieu nous reprocherait éternellement. Persévérance qui fut toujours le caractère des élus : persévérance non pomt seulement dans l'habit, mais dans l'esprit de la religion ; non point seulement dans la clôture et !a retraite, mais dans l'exacte observation de nos devoirs ; non point seulement dans l'exercice extérieur des pratiques de notre état, mais dans une régularité solide et intérieure. Voilà comment, après avoir choisi Dieu, après nous être engagés à Dieu, nous entrerons avec Dieu dans une sainte communication, et dans une espèce de société d'intérêts et de biens Vous i'allez voir dans la troisième partie

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