TROISIÈME PARTIE
C'est l'effet propre d'une véritable et parfaite alliance, d'établir entre les personnes qu'elle unit ensemble, une société mutuelle et une pleine communication de biens : et puisque de toutes les alliances, la plus parfaite, ma très-chère Sœur, est celle que vous contractez avec Dieu par la profession religieuse, il faut conclure qu'en vertu du sacrifice que vous allez lui faire de tous les biens qui pourraient vous appartenir dans le monde, et surtout en vertu du saciifice que vous allez lui faire de vous-même, vous aurez désorinais, par le plus juste retour, d'incontestables et de légitimes prétentions sur tous les trésors du ciel, et, si je puis m'exprimer de la sorte, sur tons les biens de Dieu. Mais quels sont ces biens de Dieu dont une âme religieuse, en conséquence de sa profession, est si heureusement et si abondamment pourvue ? Ah i répond saint Augustin, ne les cherchons point hors de Dieu
ou plutôt ne les distinguons point de Dien : c'est Dieu même. Et ce saint docteur avait bien raison de le dire ainsi ; car Dieu n'a point de plus grand bien que lui-même; il est son souverain bien, et, par une suite nécessaire, il est le souveiaiu bien de toutes les créatures : tellement qu'entrer en société de biens avec Dieu, ce n'est rien autre chose qu'entrer en possession même de Dieu. Or, tel est en général le bonheur d'une âme qui se consacre à Dieu dans le christianisme, et tel est plus avantageusement encore et en particulier le bonheui' d'iuie Ame qui, faisant un divorce entier avec le monde, se dévoue à Dieu dans la religion. Quand David parlait à Dieu, el qu'il s'entretenait avec lui dans l'intérieur de son âme, il ne lui (lisait pas : Je sais que vous êtes le Dieu du ciel et de la terre, le Dieu de toute la nature; mais : je sais que vous êtes mon Dieu : Dixi Domino : Ûc'tis meus es tu '.Mais, demande saint Augustin, pourquoi s'exprimait-il de la sorte, et pourquoi s'atiribuait-i! spécialement à lui-même ce qui est commun à toutes les créatures? Car n'est-ce pas Dieu qui les a toutes créées, et par conséquent n'est-il pas le Dieu de toutl'univers » Nunujuid omnium Devs non est 2? il est vrai, ré[)orul ce saint docteur, c'est le Dieu de tout le monde ; mais il faut aussi reconnaître qu'il se donne particuiièi-ement, et qu'il appartient plus proprement à certaines âmes, qui n'ont point d'autre sentiment sur la terre que de l'aimer, qui n'ont point d'autre soin que de le servir, qui n'ont point ni ne veulent point avoir d'autre héritage que lui-même et le bonlieur de le posséder : Sed eorum prœcipue Deus quieum (Jeliiiunt, colunt, possident . Oi-, qui sont ces âmes dégagées de tout autre objet que Dieu, et dont tous les désirs tendeut vers Dieu ? qui sont ces âmes tout occupées du ser\ice de Dieu, et dont l'unique emploi dans la vie est d'honorer Dieu ? qui sont ces âmes volontairement pauvres, qui se sont dépouillées de tous les biens sensibles pour Dieu, et dont le seul trésor et le seul bien est Dieu ? N'est-il pas évident que ce sont les âmes religieuses, et n'est-il pas juste que Dieu soit à elles d'une façon tonte singulière, puisqu'elles ont voulu d'une façon toute singulière être elles-mêmes à Dieu? C'est en ce même sens qu'il faut entendre cette autre parole de l'Ecriture, que j'ai déjà rapportée ; je veux dire cette formule de profession que prononçaient les Hébreux aux pieds du grand prêtre, en entrant dan s la terre promise : Profiteur hodie coram Dmoino Deo tuo ; Je pro-
' Psal., XV, 2. — ? Aug. — 3 Ibid.
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teste aujourd'hui, disaient-ils au ponlife, et je fais un aveu solennel devant le Seigneur voire Dieu. Eli quoi ! reprend là-dessus saint Jérôme, ne devaient-ils pas plutôt dire, devant le Seigneur notre Dieu ? n'étaient-ils pas le peuple de Dieu, et Dieu ne les avait-il pas cent ibis assurés qu'il était leur Dieu, prélérablement à toutes les natioHS ? Cependant, en la présence des prèlres, ils n'osaient l'appeler leur Dieu, et se contentaient de dire, le Seigneur votre Dieu comme s'ils eussent reconnu que leur Dieu était bien plus à leurs prêtres qu'il n'était à eux ; et que ceux qui se trouvaital employés aux fonctions du sacerdoce pou\,n iit tout auîiemenlse glorifier qu'ils appartenaient à Dieu, et que Dieu, pour ainsi parler, leur appartenait. Pourquoi cela? la raison en est bien claire, pomsuit saint Jérôme, et nous n'avons qu'à consulter l'Écriture pour nous en instruire. C'est que le grand prêtre, aussi bien que toute la tribu de Lévi, n'ayant eu aucun partage ni aucune possession dans la terre promise, Dieu lui-même, comme il est expressément marqué, leur devait servir de possession : excellente idée de l'àme religieuse. Elle ne se réserve que Dieu : il est donc juste qu'elle possède Dieu plus que les autres, et qu'en cela elle ait même, dans un sens, l'avantage sur les prêtres du Seigneur, tout distingués qu'ils sont d'ailleurs par leur caractère ; car les prêtres, après tout, soit de l'ancienne, soit de la nouvelle loi, n'ont jamais fait un renoncement aussi entier que le sien, puisque le sacerdoce n'empêche point qu'on ne puisse acquérir et conserver les biens temporels. Mais l'âme religieuse dit absolument à Dieu : Qiiid mihi est in cœlo et a te quid rolui super terrain i ? De tout ce qu'il y a dans le ciel et de tout ce qu'il y a sur la terre, qu'ai-je désiré, qu'ai-je recherché, qu'ai-je voulu retenir, hors vous, Seigneur, et vous seul? Je ne dis pas cela, mon Dieu, ajoute-t-ellc, je ne le dis pas pour faire valoir auprès de vous la pauvreté elle dénûment où je me suis réduite; mais pour jne féliciter humblement moi-même et pour me réjouir devant vous de mon abondance ; car vous me valez infiniment mieux vous seul que tout le reste sans vous ; et ce qu'il y a de plus merveilleux encore, vous me valez mieux vous seul que tout le reste avec vous : non pas qu'avec tout le reste vous perdiez rien de voire prix infini; mais parce que ce reste m'empêcherait de vous bien posséder, et qu'en vous possédant seul je vous possède plus parfaitement. Voilà
'. p*4i., ixxH, as.
5ob
donc, ma chère Sœur, je ne puis trop vous le redire, voilà le bonkeur du saint état que vous embrassez : vous y posséderez Dieu. Dans le monde on ne le possède pas ou l'on ne le pos. sède qu'à demi ; et comment, en effet, pourraiton le bien posséder lorsqu'on se trouve possédé soi-même (lar tant de maîtres, par l'arabition, par le plaisir, par toutes les liassions et tous les vices ? C'est dans l'état religieux que celle possession est entière, paisible, assurée ; c'est là que l'on goûte Dieu, qu'on se repose eiî Dieu, qu'on recueille tous les fruits que peut produire un héritage aussi grand que Dieu.
Mais je vais plus avant encore, ma chère Sœur, et je Unis par une pensée que vous ne devez jamais oublier. "Vous allez faire une sainte alliance avec votre Dieu ; et, suivant les idées conununes et ordinaires, je pourrais vous dire que c'est tellement un Dieu de gloire, qu'il a été tout ensemble un homme de douleur, un Dieu pauvre, un Dieu humilié, un Dieu persécuté, un Dieu crucifié; que vous ne pouvez donc vous allier avec lui sans participer à sa pauvreté aussi bien qu'à ses richesses, à ses humiliations aussi bien qu'à sa gloire, à ses souffrances et à sa croix aussi bien qu'à sa souveraine béatitude. Voilà ce que je vous représenterais ; et, dans la disposition où vous êtes, il n'y a rien de si contraire aux sens et à la nature, que vous ne voulussiez accepter. De tous les maux à quoi s'est assujetti le divin époux que vous choisissez, il n'y a rien qui vous étonnât et que vous ne voulussiez partager. 31ais il n'est point même nécessaire que vous fassiez cet eflort de fidélité ; et ce serait mal ra'expliquer, de dire que vous devez entrer en société de peines et de maux avec Jésus-Christ, tout s'est converti en bien ; et la pauvreté, les souffrances, les croix, que nous estimons des maux, sont sur la terre les plus grands biens qu'il ait procurés à ses élus. N'en a-t-il pas fait autant de béatitudes ? n'a-t-il pas dit hautement et formellement dans son Evangile : Bienheureux les pauvres : Beati pauperes ' ; bienheureux ceux qui pic uent : Beati qui hitjent 2 ?et ne sont-ce pas là, en faveur des croix et des souffraiices de cette vie, des preuves que les mondains ne détruiront jamais ? Or, où a-ton une plus abondante connnunication de ces biens spirituels et de ces dons célestes, que dans la religion ? Dans le monde il y a des croix, mais elles sont bien dilforentes de celles que vous trouverez dans la vie religieuse ; car, comme dit saint Bernard, toute crwx n'est pas la croix
• Matt., T, 3. — ' Ibid., 6,
SUR L'ALLIANCE DE L'ASIE RELIGIEUSE AYEC DIEU
de Jésus-Christ, toute pauvreté n'est pas la croix de Jésus-Clirist, toute mortification n'est pas la mortificanon de Jésus-Christ. On souffre dans le monde. ; on est humilié, mortifié dans le monde : mais souvent il n'y a rien de tout cela qui porte le caractère de la croix du Sauveur ; pourquoi ? parce qu'il n'y a rien en tout cela pour la justice et pour Dieu. C'est dans l'état religieux que les croix sont salutaires, qu'elles sont vivifiantes, qu'elles produisent la sainteté, parce qu'elles sont marquées du sceau de Jésus-Chrit. Les croix du monde sont des croix d'esclaves, qui accablent ceux qui les portent : mais les vôtres vous porteront autant que vous les porterez. Vous l'avez déjà bien éprouvé, ma chère Sœur, et vous en rendez un témoignage bien authentique, par la profession de vos vœux. Le passé vous répond de l'avenir, et vous verrez si la société des croix de votre adorable époux n'attire pas nécessairement après soi celle de ses consolations. Nous en faut-il un autre garant que saint Paul? Scientes, quodsicut socii passiomtm estis, sic eritis et consolationis ' : Sachez, mes Frères, disait ce grand apôtre, et soyez fortement persuadés que vous aurez part aux consolations de Jésus-Christ selon que vous aurez eu part à ses soulfrances. A qui parlait-il ? à des chrétiens de la primitive Eglise, c'est-à-dire à des hommes parfaits, qui faisaient alors dans le christianisme, par une loi commune, ce que font maintenant les religieux par une obligation parficulière. De sorte, ma chère Sœur, qu'au moment où vous allez ratifier votre alliance avec Dieu, vous vous trouverez pourvue de tous ses trésors, de ses grâces, de ses bénédictions, de sa paix et de ses douceurs intérieures, et qu'il vous dira par avance ce qu'il doit vous dire en vous recevant un jour dans son l'oyaume : Entrez dans la joie de votre Seigneur : Intra in gaudiitm Domini lui i.
Chrétiens qui m'écoutez, et qui êtes témoins de celle cérémonie, voilà un modèle que Dieu vous met aujourd'hui devant les yeux. Si vous avez l'esprit et le zèle de votre religion, voilà l'objet d'une émulation sainte que Dieu vous propose, et dont il vous demandera compte un jour. L'exemple de cette jeune vierge qui quitte le monde, sa fidélité à suivre la vocation de Dieu, la ferveur avec laquelle elle va faire le sacrifice de sa personne, la constance inébranlable de son âme dans l'action la plus héroïque et la plus importante de la vie, sa joie dans le mépris qu'elle fait de tous les avantages du
I 2 Cor., I, 7. — ' Matth,, ï.\-v, 21,
siècle ; voilà ce qui confondra vos lâchetés, voilà ce qui confondra vos attachements criminels aux biens de la terre, voilà ce qui réfutera tous les prétextes que vous pourriez alléguer pour justifier vos délicatesses et votre impénitence, voilà ce que Dieu vous représentera, ou plutôt ce qu'il vous opposera dans le jugement dernier, pour vous obliger à prononcer vousmêmes l'arrêt de votre condamnation. Vous trouvez tout difficile dans l'accomplissement des préceptes et de la loi de Dieu ; et cette jeune vierge, ayant trouvé le joug des préceptes et delà loi de Dieu trop léger pour elle, y ajoute tout ce qu'il y a de plus rigoureux et de plus sévère dans les conseils évangéiiques. Vous ne pouvez vous résoudre à rompre les commerces dangereux où le monde vous engage, et elle a la force et le courage de se séparer du monde pour jamais. Vous disputez des années entières pour renoncer à des choses que voire seule raison vous dit être criminelles ; et elle renonce sans délibérer aux choses même les plus innocentes, les plus légitimes et les plus permises, dont elle veut bien se priver pour Jésus-Christ. Vous ne vous surmontez en rien, et elle triomphe d'elle-même en tout. Vous ne donnez rien à Dieu, et ellese sacrifie elle-même. En faudra-til davantage pour conclure contre vous ?
Ah 1 Chrétiens, permettez-moi de faire ici une réflexion : elle est importante pour l'édificalion de vos âmes, et vous conviendrez avec moi de la vérité qu'elle contient Vous faites quelquefois des comparaisons de votre étatavec l'état religieux, et, par de vains raisonnements que l'esprit du siècle vous suggère selon les ^ues différentes, pour ne pas dire selon les caprices avec lesquels vous en jugez, tantôt vous désespérez de votre état, tantôt vous en présumez avec excès, tantôt vous égalez la profession simple du christianisme à la profession religieuse ; tantôt vous concevez la vie religieuse comme impraticable et au-dessus des forces de la nature ; tantôt vous dites qu'il est impossible de se sauver dans le monde, et tantôt vous prétendez qu'il y a autant et peut-être plus de solide vertu dans le monde que dans la religion. Ainsi, prenant toujours les choses dans l'une ou dans l'autre des deux extrémités, vous ne tcnei jamais ce juste milieu en quoi consiste votre perleclion, et vous ne remplissez jamais la mesure de celte grâce (jiû doit faire la sainteté de voire état. Si cette émulation d'état procédait d'un esprit sincère, d'un esprit humble, d'un esprit fervent et qui cherche Dieu, elle produirait des fruits de christiaiiime qui pal■ai^
SUR L'ALLIANCE DE L'AME RELIGIEUSE AVEC DIEU
aient dans la conduite de votre vie ; et c'est ce ue voulait le grand Apôlre, quand il recommandait aux premiers fidèles d'aspirer toujours à ce qu'il y a de plus excellent dans les dons de Dieu : JEmulamini autem charismata mel'wra^- Mais parce que cette émulation ne procède bien souvent que d'un esprit vain, que d'un esprit de contention, que d'un esprit d'amour-propre pour tout ce qui nous louche, et de chagrin ou d'aliénation pour tout ce qui n'a pas de rapport à nous, de là vient qu'elle se réduit à des paroles et à des contestations inutiles, qui, bien loin de vous édifier, corrompent dans vous le vrai zèle de voire saiiclliication.
Quoi qu'il en soit. Chrétiens, il ne s'agit pas ici de mesurer ni de comparer les avantages de nos états. De quelque manière que Dieu ait disposé les choses, et votre état et l'état religieux sont les ouvrages de sa providence, et il a eu dans l'un et dans l'autre ses desseins. Il a suscité l'état religieux pour conserver dans son Eglise l'esprit et l'idée de ce premier chrislianisme que le paganisme même a admiré ; et il veut que jle vôtre subsisle comme un moyen de salut ■proportionné à voire faiblesse. Quelque dillérence qu'il y ait entre l'un et l'autre, deux vérités
' 1 Cor., xn, 31.
sont certaines : la première, pour vous consoler, et la seconde, pour vous faire trembler. Car ce qui doit vous consoler, c'est que vous pouvez êti'e dans votre état aussi parfait que les religieux : oui, vous pouvez être pauvres d'affection au milieu môme de l'abondance des richesses ; vous pouvez être chastes et continents paimi la corruption du siècle où vous vivez ; vous pouvez être fidèles et soumis à la loi de Dieu, malgré le libertinage qui vous environne. Non-seulement vous le pouvez , mais, ce qui doit vous faire trembler, c'est que vous y êtes indispensablement obligés. Ah 1 Chrétiens, travaillez-y comme à l'alfaiie essentielle de votre vie. C'est de quoi je vous conjure ; car Dieu m'a donné du zèle pour votre salut, et je puis vous dire, aussi bien qu'à celte âme religieuse,ce que saint Paul disait aux Corinthiens ï JEmulor enim vos Dei œmulatione. Despondi enim vos uni viro virtfiiiem castani exhibere Christo • ; Je sens dans moi un zèle de Dieu pour vous ; et, animédecezèle, je voudrais vous présenter tous à Jésus-Christ comme une vierge pure et sans tache, digne de ses grâces en celle vie, et de sa gloire dans l'éternité bienheureuse , où nous conduise, etc.
< 2 Cor., XI, 2,
flN DES VÉTURES ET DES PROFESSIONS REUGIECSESb
ORAISON FUNÈBRE DE HENRI DE BOURBON
ORAISONS FUNEBREt
ORAISON FUNÈBRE DE HENRI DE BOURBON
PRlîiCE DE CONDÉ, ET PREMIER PRINCE DU SAMG.
M mimoHa otemM erU jmtia,
La mémoire du juste sera éternelle ( (Teti VoraeU du Saînl-Espnl dans le Psavme cxi, 7.)
WON'SEIGNECR » ,
Ce n'est pas sans raison qae je parais aujourd'hui dans celle chaire, interrompant les sacrés mystères pour renouveler, dans l'esprit de ceux qui m'écoutent, le souvenir d'un prince dont il y a déjà tant d'années que nous avons pleuré la mort. Si la mémoire du juste, doit être éternelle seulement parce qu'il est juste, beaucoup plus la mémoire de celui-ci, qui dans sa condition de prince n'a pu être juste aue de cette parfaite justice que la religion et la foi catholique formèrent en lui, et qui fut , comme vous venez , son véritable caractère, sans avoir mérité, par un double titre, que l'on conservât éternellement le souvenir de sa personne.
L'une des malédictions de Dieu dans l'Ecriture est d'anéantir jusqu'à la mémoire des princes réprouvés ; Dispereat de terra memoria eorum'^ ; Que leur mémoire, dit Dieu , soit exterminée de dessus la terre. Il ne se contente pas de détruire leur grandeur, leurs ouvrages, leurs entreprises, leurs vastes desseins : il se venge sur leur mémoire même, qui, s'effaçant peu à peu, tombe enfin dans une éternelle obscurité, et s'ensevelit pour jamaisdans un profond oubli des hommes. Au contraire, l'une des promesses que Dieu fait dans l'Ecriture aux princes zélés pour sa loi, est que leur mémoire ne périra point, qu'elle passera de siècle en siècle et de génération en génération, et qu'affranchie des lois de la mort, elle trouvera dès maintenant dans les esprits et dans les cœurs une espèce d'immortalité : Non recedet memoria ejus , et
I Monsieur le Princ*.
* r»al., cviii, 16.
nomen ejus requiretur a generatione în generatiovem '. Ainsi, Chrétiens, l'éprouvons-nous dans l'exemple du prince dont je dois parler, et qui est le sujet de la cérémonie funèbre pour laquelle vous êtes ici assemblés 2. Tandis que ce temple consacré à Dieu subsistera , et tandis qu'on offrh'a sur cet autel le sacrifice de l'Agneau sans tache, le nom de Henri de Bourbon ne mourra jamais ; ses louanges seront publiées, et on rendra à sa mémoire des tributs d'honneur.
Un de ses serviteurs fidèles 3 s'est senti touché de lui donner en mourant cette marque singulière de sa reconnaissance. Il a voulu que la postérité sût les immenses obligations qu'il avait à un si bon maître ; et, ne pouvant plus s'en expliquer lui-même, il a laissé un monument de sa piété et de sa libéralité, afin d'exciter les ministres mêmes de l'Evangile à le faire pour lui. Je suis le premier qui satisfais à ce devoir ; je m'y trouve engagé par des ordres qui me sont aussi chers que vénérables : le prince devant qui je parle l'a désiré, et il ne m'en fallait pas davantage pour lui obéir. Ce sera à vous. Chrétiens, dans ce genre de discours qui m'est nouveau, de me supporter, et à moi d'y trouver de quoi vous instruire, et de quoi édifier vos âmes. Mais, quoi qu'il en soit, Dieu n'a ainsi disposé les choses que pour vérifier la parole de mon texte, en rendant éternelle et immortelle la mémoire de très-haut, très-puissant et trèsexcellent prince Henri de Bourbon, prince de Coudé, et premier prince du sang, Tout a été grand dans lui: mais voici, mes
' Eccli., XXXIX, 13.
* Ce discours fut prononcé à Paris, le dixièino jour de décembre 1683, en 1 église de maison professe dc5 jésuites.
' M- Perrault , secrétaire des commandements de c« Prince , et arésldent de la cour des comptes de Paris.