‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 135 sur 139 · TROiSIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROiSIÈME PARTIE

C'est à la mort, dit saint Chrysostome, que le secret de la prédestination des hommes commence à se développer ; et c'est, si j'ose parler ainsi, dans ce dénouement de la \ie, où nous voyons tous les jours le discernement qne Dieu fait déjà du bon grain et de la paille, c'esl-àdire des lâches chrétiens et de ceux en qui la foi est victorieuse du monde, par la différence des caractères et des dispositions de ceux qui meurent. Car les chrétiens lâches, dit ce saint docteur, par un etïet de réprobation vi?ible, qui est la suite déplorable de leur lâcheté, quoique chargés de crimes devant Dieu, obstinés à jouir de la vie, remettant l'importante affaire de leur conversion au temps de la mort, font paraître des faiblesses honteuses, et, supposé le principe de la religion, affreuses et scandaleuses dans la nécessité la plus pressante de se disposer à la mort, ont pour Dieu des cœurs froids et des cœurs durs, dans la vue même prochaine de la mort. Telle est la destinée fatale des mondains que Dieu rejette. Au contraire, ceux qu'il choisit pour être, comme dit saint Paul, des vases de miséricorde, s'ils sont dans le désordre du péché, préviennent la mort par une véritable pénitence ; purifiés par la pénitence, regardent la mort avec tranquillité, et en soutiennent le combat avec fermeté ; mourant, achèvent de se sanctifier par la mort, ou plutôt sanctifient la mort même, et se la rendent précieuse devant Dieu par la ferveur de leur piété. Ainsi meurent les élus de Dieu : et c'est ainsi, mes chers auditeurs, qu'est moit le grand prince à qui nous rendons aujourd'hui les devoirs funèbres.

H est mort en sage chrétien, parce qu'il a voulu que sa mort fût précédée de sa conversion et de son retour h Dieu ; il est mort en héros chrétien, parce qu'il a fait paraître en mourant toute la grandeur de son âme ; il est mort en parfait chrétien, parce qu'il a consacré les derniers moments de sa vie par tout ce que la religion peut inspirer de plus saint et de plus tendre à un cœur fervent. N'ai-je donc pas eu raison de lui appliquer cet éloge de l'Ecriture : Nequaquam, ut mon soient ignavi, mortuus est Ml est mort, mais non pas comme les lâches mondains, ni comme les lâches impies ont coutume de mourir. Or, voilà, hommes du siècle, ce que vous devez imiter. Ni la valeur de ce prince, ni ses qualités héroïques, ne sont presque pas des exemples pour vous, tant elles ont été élevées au-dessus de

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vous. Mais sa conversion et sa mort sont des modèles que Dieu vous avait réservés, et dont je défie les cœurs les plus impénitents, et les plus endurcis pécheurs, de n'avoir pas été touchés.

Il voulut, en sage chrétien, par un retour à Dieu aussi sincère qu'exemplaire, prévenir la mort. Ce fut votre ouvrage, Seigneur, et la gloire en est due encore aujourd'hui à votre grâce toute-puissante. Il aurait pu, suivant le malheureux usage des esclaves du monde, attendre jusqu'à la dernière heure, et par d'opiniâlres délais, dans l'impuissance de se résoudre, pousser jusqu'au bout le désordre d'une espérance présomptueuse ; mais il avait trop de lumières pour prendre un si mauvais parti. Persuadé qu'une conversion à la mort, n'était d'ordinaire qu'une conversion forcée, et qu'une conversion forcée ne pouvait jamais être une conversion chrétienne, il en médita une qui, au moins de cecôté-là, nepût pas à lui-même lui être suspecte ; et il voulu, par des épreuves solides de soi-même, se donner le loisir de se convaincre que c'était lui qui quittait son péché, et non pas son péché qui le quittait. Touché du souvenir des dangers qu'il avait courus, et dans lesquels, prodigue de son âme aussi bien que de sa vie, il avait mille fois risqué son salut éternel, il conçut l'importance et l'obligation de l'assurer une fois. Son âme, sauvée de tant de périls, lui parut précieuse ; il ne voulut pas qu'en vain la Providence eût fait tant de miracles pour le conserver ; il crut lui devoir cet hommage, non-seulement de ne la plus tenter, mais de racheter, par ce qui lui restait de jours et d'années, l'oubli de Dieu et de soi-même, dans lequel il avait vécu. Le moment de salut arriva pour lui ; il le connut, et dans un temps où le monde ne s'y attendait plus, mais où le Dieu lies miséricordes avait préparé son cœur, ce prince, qui n'avait si longtemps balancé que pour s'affermir davantage, après avoir pris toutes les mesures pour s'attirer le don du ciel, se déclara enfin par un changement qui réjouit les anges et qui édifia les hommes, qui consola les gens de bien et qui confondit les impics. Quel coup de foudre pour ceux-ci, lorsqu'ils virent éclater les véritables sentiments de ce héros, duquel ils s'étaient jusque-là, quoique injustement, prévalus pour autoriser leur conduite ! Ce coup, mes chers auditeurs, les atterra et les consterna. De tout autre exemple, le libertinage en aurait appelé, ou plutôt, contre tout antre exemple, il se serait ou élevé ou inscrit en faux. Car voilà l'iniquité de l'esprit

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libertin du siècle. Qu'un mondain, même de bonne toi, réforme sa vie, on raisonne sur sa conversion, on en cherciie les motifs, on veut que l'iiitéiêt soit le ressort qui ait donné le mouvement à la grâce ; et quand tous les dehors sont hors de prise, on va fouiller jusque dans les intcntioiis les plus secrètes, pour y trouver le levain cjché de l'hypocrisie et de la dissimulation.

La conversion de notre prince fut à couvert de tout cela. Sa bonne foi et la sincérité de son procédé étaient si établies dans le monde, que l'impiété la plus maligne se tut, et respecta dans sa persoime i'œu\re de Dieu. En effet jamais retour à Dieu ne fut plus humble, plus uniforme, plus constant ni mieux soutenu, plus accompagné de toutes les conditions que le monde même respecte, et qui font dans les actions des hommes ce caractère d'irrépréhensibilité dont parle saint Paul. Quelles mesures de prudence, je dis de prudence chrétienne, son humilité n'y observa-t-eile pas ? Egalement ennemi de l'affectation et de l'ostentation, il évita soigneusement tout ce qui pouvait ressentir l'une ou l'autre dans l'acLomplissement d'une résolution si sainte ; et l'une de ses application fut de n'y mêler aucune singularité par où il sembla avoir voulu s'en faire honneur ; s'étant proposé pour modèle le sage et l'humble saint Augustin, qui en usa de la sorte, de peur, disait-il lui-même dans le livre de ses Confessions, qu'on ne l'accusât ou qu'on ne le soupçonnât d'avoir voulu paraître grand jusque dans sa pénitence : Ne conversa in fac. tum meum intuentium ora ilicerent quod quasi appetiissern magnus videri. Avec quelle égalité d'âme et quelle constance notre prince ne poursuivit-il pas ce que la grâce du Seigneur lui avait si divinement inspiré ? Incapable d'un vain projet, il se prescrivit dès lors à soi-même une forme de vie chrétienne, qu'il pratiqua sans relâche, et de laquelle il ne se démentit jamais : assistant chaque jour, mais avec un respect digne de Dieu, au mystère adorable et redoutable ; priant, comme le centenier Corneille, avec assiduité ; nourrissant son âuie de la lecture des Ecritures saintes, dont Dieu lui avait donné le goût ; la puriîîant par la p;ilience, qui, selon l'Apôtre, devint l'épreuve de sa foi, aussi bien que la matière de sa pénitence ; bénissant Dieu dans ses douleurs, et lui en fiiisanl par sa soumission un sacrilice continuel : tout cela à la vue de sa maison, qu'il édiiiait ut qu'il réglait par son

exemple ; n'ayant pas eu moins de zèle i-i.ur donner, selon l'Evangile, les nsarques néicssaires de sa conversion, et pour en faire voir les fruits, que de modestie pour en éviter l'éclat ; et jusqu'au temps que le Seigneur acheva d'y mettre le sceau de la grâce finale, ayant soutenu avec une inviolable pertéNérance ce qu'il avait si saintement et si mûrement entrepris.

Ainsi préparé du côté de Dieu, faut-il s'étonner s'il a fait païaître en mourant toute la grandeur de son âme, et s'il est mort en heio.-; chrétien ? Car on peut bien dire de lui ce liu'a dit l'Ecriture d'un saint roi dont elle a canonise la piété : Spiritii magno vidit ultima i ; qu'il a envisagé sa fin avec cet esprit de héros qui fut encore ici son caractère, et qui jamais ne nit plus grand que quand il se trouva dans sa personne sanctifié par la religion : Spiritu magnu. Les impies et les enfants du siècle, malgré la prétendue force d'esprit qu'ils affectent pendant la vie, laissent voir aux approches de la mort toute leur faiblesse. Ils sont désolés à la mort parce qu'ils n'ont pas assez de force -pour se résoudre à quitter la vie. Ils veulent à la mort être trompés, parce qu'ils n'ont pas le courage de s'entendre dire qu'il faut mourir. Leur en porter la parole est pour eux une mort anticipée, que la fausse prudence du siècle croit toujours leur devoir épargner. Un malhuueux respect humain, fondé sur leur conduite passée, et encore plus sur leur disposition présente, ferme sur cela la bouche aux plus zélés de leurs amis. On écarte les ministres de l'Eglise, dont au moins la vue les avertirait d'y penser, et la crainte d'eflVayer un pécheur mourant, mais particulièrement un grand du monde, fait qu'on le livre tel qu'il est, et qu'on l'abandonne à -la rigueur des jugements de Dieu : terrible, mais juste châtiment de sa lâcheté.

C'est ce que nous voyons tous les jours: mais c'est ce qu'on n'a pas vu dans le héros dont je vous propose l'exemple. Que fait-il? Frappé de la maladie qui doit décider de son sori, pour en bien soutenir l'attaque, il en veut savoir le péril : il commande, mais en prince et en maître, qu'on ne lui déguise rien de l'état où il est; il oblige ceux qu'il a honorés de sa confiance à lui rendre cet important, quoique douloureux office ; il leur enlève lui-même toutes les dilficultés ; il reçoit la nouvelle de sa mort comme il a cent fois reçu les ordres de son souverain, c'est-à-dire comme un ordre du

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ciel, auquel il est prêt d'obéir ; et le premier sentiment dont il est touché, c'est d'adorer en esprit eten vérité l'auteur de son être, en lui disant avec une soumission également chrétienne et héroïque : Dominus est ; quod bonum est in oculis suis facial ' ; Il est le maître de ma vie ; qu'il fasse de moi ce qui est agréable à ses yeux. Posséda-t-il jamais son âme avec plus de fermeté; et dans un jour de bataille, eut-il jamais plus de présence et plus d'application d'esprit que ce jour-là? Quoique mourant, aucun de ses devoirs ne lui échappe. Il écrit au roi une lettie aussi tendre que respectueuse. Il profite de ce moment pour obtenir une grâce qu'il a si ardemment souhaitée, et qui va finir la disgrâce d'un prince qu'il ne peut oublier ; d'un prince qu'il a reconnu si digne de ses soins; d'un prince qu'un mérite éprouvé, et dont il répond, lui a rendu encore plus dur que la proximité du sang. Il pourvoit aux affaires de sa maison avec autant de liberté que de sagesse. Il pense à ses amis ; et malgré eus, par les bienfaits dont il les comble, il leur donne les dernières marques de sa précieuse amitié. Vous diriez qu'en effet la mort n'est pour lui qu'un départ et un voyage auquel il se dispose ; au lieu que l'impie la regarde comme une entière ruine, et comme une totale destruction : Et quod a nobis est iter exterminium 2. Mais laissons là ces devoirs du monde, et attachons-nous à ce qu'il fait comme chrétien. Le désordre, ou plutôt le scandale des mondains qui meurent, est qu'on n'ose même leur parler de ce que l'Eglise a pour eux de plus salutaire et de plus saint. Cette idée de sacrements de l'Eglise, qui, dans les vues de la foi, devrait les remplir de consolation et de force, du moment qu'on la leur propose, lesjette dans des abattements d'esprit qu'on ne sait si l'on doit imputer à une simple lâcheté, ou à une énorme dureté ; et Dieu veuille qu'il n'y entre point d'infidélité ! Quels détours ne faut-il pas prendi"e, et, à la honte de la religion, quels ménagements ne faut-il pas apporter pour les déter uiincr à se munir de ces divins secours, et à se pourvoir de ces remèdes souverains qui sont les sources du salut ? Ni ménagements ni détours ne sont nécessaires pour y déterminer notre prince. Il les désire lui-même avec ardeur, il les demande avec empressement ; il n'attend pas que son esprit affaibli ne soit plus en état d'en profiter ; il veut, pour en ressentir toute la vertu, être dans un parfait usage de sa raison, et posséder son âme entière pour s'en aiphquer tout le fruit. Instruit de cette

' 1 Hc^., m, 19. — 2 Sap., m, 3-

glande vérité, que les choses saintes ne sont que pour les saints, il s'y prépare, non-seulement par une confession fervente, mais par une exacte et rigoureuse discussion de toutes les obligations que sa religion lui prescrit, et auxquelles il achève de satisfaire. OEuvres de piété, de charité, de justice, il n'omet rien de tout ce que la délicatesse d'une conscience aussi éclairée que la sienne peut lui suggérer : et ce que l'on a admiré, ou môme vanté dans les consciences les plus timorées, est ce qu'il accomplit avec toute l'humilité du serviteur inutile, mais pourtant fidèle. Si quelque chose malgré ses soins, se trouve avoir manqué à ce qu'il ordonne, et à quoi il soit obligé, il y supplée par la plus sûie et la plus efficace de toutes les voies. Il sait l'amitié qu'a son fils pour lui, il connaît son cœm-, et il ne croit pas pouvoir donner à Dieu une caution plus infaillible de ce qui lui resterait à acquitter, que l'amitié de ce fils sur laquelle il se repose. Se trompaitil, et, fondé sur cette amitié, n'avait-il pas droit de s'assurer de tout ? Mais achevons.

Après avoir reçu son Dieu, plein de zèle et animé de cette ferveur qui est comme l'effet sensible du sacrement dans ceux qui le reçoivent bien disposés, il répand son âme en présence des siens. Princes et princesses qui m'écoutez, oserai-je vous remettre devant les yeux ce triste spectacle que vob-e douleur eut tant de peine à soutenir ? Mais suspendez pour un moment votre douleur et dites-moi : avez- vous jamais ouï parler avec plus de dignité, avec plus de grâce, avec plus d'énergie et plus de foi-ce, de vos plus essentiels devoirs, que vous en parla ce héros mourant ? Non, je ne craindrai pas de vous rappeler ses dernières paroles. Je sais que vous ne pouvez les oublier, et que vous en fûtes trop vivement pénétrés pom- en perdre jamais le souvenir. Quand vous n'auriez pas eu jusqu'alors les sentiments de religion que Dieu vous a donnés, ce prince, l'organe de Dieu, vous les aurait inspirés dans le mor.ent qu'il se sépara de vous ; et le dernier effort qu'il fit, lorsque, bénissant sa famille dans vos personnes, il vous dit que la véritable grandeur consistait à servir le Maître des maîtres, et à inettre en lui sa confiance ; et que vous ne série» jamais ni grands hommes ni grands princes, qu'autant que vous seriez chrétiens et attachés solide' ment à Dieu ; ces paroles, dis-je, que vous recueillîtes avec autant de respect que de i)iété, auraient bien fait sur vous plus d'impression que les prédications les plus touchantes n'en feront jamais pour vous le persuader. C'est

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avec ces paroles qu'il vous quitta, ou pour mieux dire, qu'il s'arracha de vous.

Pour mourir en parfait chrétien, il voulut mourir par avance à ce qu'il avait le plus tendrement aimé. C'est à vous seul, mon Dieu, qu'il voulut consacrer les derniers moments de sa vie. Pour se détacher de la chair et du sang, il vous en fit. Seigneur, un sacrifice digne de vous qui l'acceptâtes, et de lui qui vous le présenta ; et pour exécuter lui-même l'arrêt de cette douloureuse séparation, à laquelle vous le prépariez, il vous immola toute la tendresse de son cœur, en faisant retu-er le prince son fils et la princesse sa belle-liile, dont la présence était encore pour lui quelque chose de si doux, et dont, pour tout autre que pour vous, il n'aurait pas voulu, ô mon Dieu, perdre un seul moment. Et c'est alors qu'uniquement occupé de vous, et déjà mort à tout le reste, il entra en esprit dans votie sanctuaire, pour n'avoir plus d'autres pensées que celles de votre justice et de votre miséricorde : Introibo iv potentias Domini, memorabor justitiœ soliiis '. C'est alors, mes chers auditeurs, que renonçant à tout le faste de la gloire mondaine, et se souvenant seulement qu'il était pécheur, il donna ces marques publiques d'un cœur contrit et humilié, que Dieu ne méprisa jamais dans plus vil coupable , mais que je ne sais s'il n'admire point, aussi bien que la foi du centenier, dans un héros pénitent. C'est alors qu'empruntant la voix et employant le ministère de celui qui l'assistait, il déclara le désespoir où il était d'avoir, par ses discours et par ses exemples, mal édifié son prochain , et en particulier ses domestiques et ses amis. C'est alors qu'ajoutant au mérite de la patience le désir de la souffrance et le zèle de la pénitence, réduit à une langueur extrême, il s'affligea de ne pas souffrir assez, et souhaita, pour l'expiation de ses fautes, d'endurer les douleurs les plus aiguës. C'est alors que, rempli de foi, il répondit à toutes les prières de l'Eglise, se les faisant répéter, parce qu'il y trouvait, disait- il, les motifs les plus solides de son espérance, et achevant d'une voix mourante, mais qui était encore le souille de cette vie divine de la grâce dont Dieu l'animait, les psaumes qu'on lui commençait. C'est alors qu'embrassant la croix de son Dieu , et s'unissant à elle par de saints baisers, il pria celui qui allait être son juge de n'oublier pas qu'il était son Sauveur, lui disant ces paroles affectueuses qui justifièrent le publicain : Deus, propitius eslo mihi peccatori ^.

' P». LiX, 16. — ' Luc, XVIII, 18.

C'est alors que, se livrant aux ferveurs de la charité la plus consommée, il ne fut plus touché que du seul regret d'avoir trop tard aimé son Dieu, et de la seule crainte de ne pouvoir pas l'aimer jusqu'à la fin. Je crains, dit-il, que mon esprit ne s'affaiblisse, et que par là je ne sois privé de la consolation que j'aurais eue de mourir occupé de lui et m'unissant à lui.

Mais il ne m'appartenait pas, chrétiens, de vous faire goûter ni sentir l'onction d'une mort si précieuse. Ce don était réservé à une bouche plus sacrée et plus éloquente que la mienne. L'illustre et savant prélat qui vous a parlé avant moi a déjà épuisé cette matière ; et après ce que vous avez ouï, c'est à moi de me taire ici, en me réduisant à cette seule parole de mon texte : Nequaquam, ut mari soient ignuvi, morluus est. Il est mort, mais non pas comme les mondains, à la mort desquels il ne parait qu'impénitence, que dureté, qu'insensibihté pour Dieu, et que lâcheté. Voilà, Monseigneur, ce qui devait mettre le comble à l'éloge de notre incomparable prince, et ce qui devait couronner sa glorieuse vie. Sans cela, tout ce qu'il a fait, et tout ce que j'ai dit de lui, serait devant Dieu, non-seulement vanité des vanités, mais sujet de réprobation. C'est par là que devait finir son éloge, et c'est par là qu'il a mérité d'être ce héros de la terre, choisi de Dieu, et prédestiné pour le ciel. Dieu, Monseigneur, vous a donné dans sa personne l'idée de la véritable gloire. Mais en vain et pour lui et pour vous serait-il aujourd'hui l'idée de la véritable gloire selon le monde, si vous ne trouviez en lui l'idée de la véritable piété. Vous avez hérité de ses grandeurs, de ses lumières, des rares talents de son esprit, et, malgré le silence que votre modestie m'impose, de ses qualités héroïques : mais tout cela, séparé de sa piété, à quoi vous conduirait-il ? comme, au contraire, tout cela, sanctifié par sa piété, à quoi ne vous élèvera-t-il pas î II y a peu d'années que luimême entendait ici l'éloge du prince son père, et vous entendez aujourd'hui le sien. Ainsi se termine la gloire des hommes : mais celle que vous aurez d'imiter sa foi et sa religion ne se terminera jamais. Les miséricordes et les grâces singulières dont Dieu l'a prévenu, voilà ce qui fait le sujet de votre confiance, voilà ce qui fait la consolation de la princesse voti e digne épouse, dont ce grand homme a tant honoré la vertu, et dont je puis dire que la vertu est l'un des plus puissants motifs qui ont servi à la sanctification de ce grand homme. Car jusqu'à quel point n'en a-l-il pas été touché, et qu'y avait-il

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de plus propre à lui faire goûler Dieu et à lui faire aimer la religion, que la conduite édiflfiante, que la vie irrépréhensible, que la dévotion exemplaire de celte princesse selon son cœur, doHtladouceur le charmait, en même temps que son attachement à tous ses devoirs le persuadait ? Une vie héroïque, chrétiennementet saintement terminée, voilà ce que le jeune prince votre fils aura sans cesse devant les yeux, ce qu'il se souviendra d'avoir vu, et ce qui lui inspire déjà ces nobles et généreux sentiments que nous admirons en lui. Formé et cultivé par ce héros, en pouvait-il avoir d'autres ? voilà le modèle que tous les princes de votre maison auront éternellement à se proposer, pour être eux-mêmes des princes parfaits et des princes prédestinés. Mais après leur avoir représenté un modèle si propre à les toucher et si capable de les convaincre, c'est à nous, Monseigneur, de rendre aujourd'hui à ce héros les devoirs de la plus iuste et de la plus solennelle reconnaissance, Wont nous ne nous acquitterons jamais. Je parle ici au nom de toute une compagnie qu'il a honorée de sa protection, de sa bienveillance (oserai-je le dire), de sa confiance , de son estime et de son amitié. Vous le savez, mes Pères, et je suis sûr qu'au moment que je dis ceci , vos cœurs, aussi vivement émus que le mien, répondent par un témoignage unanime à tout ce que je pense et à tout ce que je sens : vous savez ce que nous devons à ce grand prince, et ce que nous avons perdu en le perdant ; il était notre appui, notre conseil, notre consolation. Nous avions recours à lui comme à notre père ; nos intérêts le touchaient, nos disgrâces l'affligeaient ; il prenait part aux succès de nos ministères ; sa bonté pour nous nous servait dans le monde de défense, et nous valait mieux

que toutes les apologies. Quelle marque ne nous a-t-il pas donnée de cette bonté? après nous avoir confié, pendant sa vie, ce qu'il avait au monde de plus cher, il a voulu mourir entre nos mains ; et mourant, il nous a laissé une partie de lui-même, qui est son cœur. Ce cœur plus grand que l'univers ; ce cœur que toute la France aurait aujourd'hui droit de nous envier ; ce cœur si solide, si droit, si digne de Dieu, il a voulu que nous le possédassions, et que nous en fussions les dépositaires. Nous le serons, grand Prince, et jamais dernière volonté n'aura été ni plus respectueusement, ni plus fidèlement exécutée : autant de cœurs que nous avons, ce sont comme autant de mausolées vivants où nous placerons le vôtre. Ce bronze et ce marbre ne sont destinés que pour en conserver les cendres ; mais il vivra éternellement en nous : tant que cette compagnie subsistera, il y sera en vénération. Jusques aux extrémités de la terre, on prendra part à l'engagement où nous sommes d'honorer ce cœur. Dans l'ancien monde et dans le nouveau, il y aura des cœurs pénétrés des obligations immortelles que nous avons au prince de Condé. Aidez-nous, ministre de Jésus-Christ ', à remplir, dans toute son étendue, un si saint devoir. Pontife du Dieu vivant, prélat que ce héros a distingué entre ses plus chers et ses plus confidents amis, aideznous à lui rendre, devant Dieu, le tribut solide de notre véritable gratitude, et, par le sacrifice de l'Agneau sans tache que vous allez immoler, achevez de purifier ce cœur que toute la gloire du monde n'a pu remplir, parce qu'il était né pour cette gloire éternelle et incorruptible que Dieu prépare à ses élus.

♦ Monseigneur l'évêque d'Anton,

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