TROISIÈME PARTIE
Toutes choses, chrétiens, nous prêchent la charité que nous nous devons les uns aux autres; mais rien ne nous la prêche plus hautement que la trini té des personnes divines. Vous me demandez pourquoi? Pour deux raisons qui nous sont marquées dans l'Ecriture, et qui toutes deux portent un certain caractère de l'Esprit de Dieu. La première, parce que la foi de la Trinité est le motif et connue le lien substantiel de la charité qui doit être entre nous ; et la seconde, parce que le mystère de la Trmité en est encore le grand modèle que Jésus-Christ nous a donné dans son Evangile. Deux raisons, mes chers auditeurs, dignes de toutes vos réflexions, et infi niment capables de vous exciter à la pratique de cette vertu.
Je dis que la créance de la Trinité doit être le lien de notre charité mutuelle ; c'est saint Paul qui nous l'enseigne. Car, dit-il, c'est la foi de ce mystère qui nous unit tous dans un même corps de religion. Ecoutez-le, chrétiens, parler luimême, ce docteur des nations. Ah ! mes frères, disait-il aux Ephésiens, je vous conjure, moi qui suis captif pour Jésus-Christ : Obsecro vos, ego vinctus in Domino 2 ; et de quoi ? de vous aimer les uns les autres, de vous supporter les uns les autres: Supportautesinpicemin cliaritate^. Ayez du zèle pour conserver parmi vous cette unité d'esprit qui est le principe de la véritable paix : Solliciti servare unitatem spiritus in vinculo pacis ^. Et quel motif leur en donnait-il ? sur quoi fondait-il cette obligation? le voici. Car enfin, mes frères, ajoute l'Apôtre, vous n'avez tous qu'un même Dieu, vous n'avez tous qu'une môme foi, vous n'avez tous qu'un même baptême, vous ne faites tous qu'un même corps, qui
' Ex Ord., comm. snim. — ' Ephes., I7, 1. — ' bid-, 2. — • Ibid., 3.
sur, LA TRÈS-SAINTE TRINITE.
est l'Eglise : n'est-il donc pas juste que vous ayez tous le nicme c^iiill Viutm corpus et iinns spvritus... uiitts Dominus, unu fides, umim baptisma i. C'est-à-dire, quelle indignité, que nous unissant tous, comme nous faisons, pour honorer le même Dieu, nous ne sovons pas unis sur lont le reste! Dans ce luêire Dieu, dans ce même Seigneur, nous reconnaissons un Père dont nous sommes tous les enfants, un Fils dont nous sommes tous les frères, un Saint-Esprit dont nous sommes tous animés : Units Dominus. Or quel monstre, qu'étant tous enfants d'un même père, nous ■vivions ensemble comme des étrangers ; qu'étant tons frères du même Fils de Dieu, on ne voie parmi nous nulle marque de fraternité ; que voulant tous avoir le même Saint-Esprit, nous fassions paraître des sentiments si opposés? Mais ■ce que j'admire, poursuivait saint Paul, selon la paraphrase de saint Chrysostome expliquant ce passage, c'est que, ayant bien pu nous accorder tous sur un point aussi difficile que la foi de ces trois adorables personnes, Père, Fils et Saint- Esprit, nous contestions tous les jours sur dos èagalelles qui font le sujet de nos inimitiés. S'il y avait quelque chose où nous dussions avoir de la peine à convenir, et où l'on put craindre que les esprits ne fussent divisés, c'était la créance d'un Dieu en trois personnes. Cependant nous 1; croyons nous en faisons tous la même profession, nous renonçons à tous les '^kKitcs et à tontes les difficultés que notre esprit pourrait tonner ; et cela, disons-nous, pour ue pas troubler l'unité de la foi : Una fuies. Eh ! oin-cliens, n'est-il donc pas étrange que nous rompions celle de la charité sur des sujets de nulle conséquence, et que nous entretenions des animosités et des hainesqui détruisent absolument une des vertus fondamentales du christianisme?
Tel était le raisonnement de l'apôtre saint Paul pour convaincre ltsEçhésKns:Unus Dominus, una Jules ; raisonnement qu'il fait encore tant valoir dans une autre de ses épîtres, où, s'adressant aux chré'ticus -de Coiinthe, il leur dit : Qu'est-ce que j'enleuds, mes frères ? on me rapporte quil y a des cabales parmi vous, qu'il y a des schismes et des factions ! l'un lient le parti de Paul, l'autre d'Apollo, coiui-ci de Pieire: mais quoi ! est-ce au nom de Pierre, est-ce au nom d'Apollo, est-ce au nom do Paul que vous ayez été baptisés? Numquid... in nomine Pauli hiiplizali estts 2 ? Je remercie Dieu de ce que je n'ai baptisé personne chez vous, de peur qu'on ne dise que vous êtes Iv.plisés en mou
'liplies., IV, 4, 5. — •" 1 Cor., i, 13.
nom : Gratias ago Deo, quod neminem vestrum bnptiznvi ..nequis dical quod in nomine meo baptizati estis K C'est au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit nue vous avez reçu le baptême, tous dans la même forme, tous avec le même caractère, tous par l'efficace et la vertu de la même Trinité. Or, cela étant, vous avez tous un engagement indispensable à vivre dans le même esprit, el vous oubliez ce que vous êtes quand vous laissez naître parmi vous des discordes. ■Remarquez-vous, chrétiens, comment saint Paul fondait le devoir de la charité sur la foi de la Trinité? Lhia fides, unum baplismn. En effet, s'il y a un motif qui doive nous engager à nous aimer fraternelleir.ent, c'est cette unité de créance et de foi. Comme la différence de religion a toujours été pour ainsi dire, le glaive de division parmi les hommes, jusqu'à rompre entièrement les liens les plus inviolables de la nature, aussi de tout temps a-t-on considéré l'unité de religion comme le plus sacré nœud de l'amitié. Il n'est pas jusqucs à nos hérétiques qui ne le pensent de la sorte. Dès là qu'ils font secte, et qu'ils composent une Egli.so prétendue, ils comiTPnccrd à s'entr'aiJor. Vous en êtes témoms, mes chers auditeurs, et vous savez comment ils sont unis ensemble, comment ils prennent les intérêts les uns dos autres, comment ils se prêtent secours dans leurs besoins, comment leurs pauvres sont assistés, comment ils visitent leurs malades. Qui fait cela? ce n'est pas l'unité de la foi, puisque hors de l'Eglise ils ne peuvent avoir la foi ; quoi donc? l'unité d'erreur, l'unité de mensonge, l'unité de schisme. Ce petit troupeau où ils sont tous ramassés, voilà ce qui les lie, voilà ce qui arrête toutes leurs querelles, voilà ce qui termine tous leurs dilTérends, voilà pourquoi ils s'appellent frères et se comportent en frères. Quelle honte, que l'unité de la foi où nous vivons fasse moins sur nous, que ne fait sur eux l'unité d'une fausse réforme? Il en va néanmoins ainsi: ils s'unissent, et nous nous divisons; ils se rendent des offices de frères, et nous nous traitons sou vent en ennemis ; ils le voient, ils s'en étonnent, ils en sont scandalisés, ils nous le reprochent même. Or, à qui est-ce de faire cesser ce reproche, qu'à nous-mêmes ? et il cessera dès que la charité entrera dans nos cœurs; cai' toutes ces haines, toutes ces envies, tous ces désirs de vengeance, tous ces mépris que nous faisons du prochain, toutes ces paroles aigies et piquantes qui nous échappent, tout cela s'évanouirait bientôt, si nous avions la vraie charité. La loi
U Cor.,i,U, Jô.
SUR LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ
d'un Dieu en trois personnes en doit être le motif, et j'ajoute qu'elle nous en présente encore le plus parlait modèle.
Quand je vous ai dit, mes Irères, en d'autres discours, que le Fils de Dieu nous avait obligés ù nous aimer les uns les autres conune il nous a aimés : Manti '•an novum do vobis, ut (UUgatis iiivicem, sicut dilexi vos '; vous ne croyiez pas que la charité pût être portée plus haut. Cet amoiu' d'un Dieu sacrifié pour le salut des hommrs, vous paraissait le dernier terme où l'amour Lia ij.ochain pût s'élever. Mais voici quelque chose encore de plus grand : car il faut nous aiiner comme les trois personnes de la Trinité s'aiment, comme le Père aime le Fils, comme le Fils aime le Père, comme le Père et le Fils s'aiment dans le Saint-Esprit. Tel est l'exemplaire qui nous est aujourd'hui proposé : Inspice, et fac secioidum exemplar 2. Et par qui nous est-il proposé ? Par Jésus-Christ même, l'oracle et la sagesse de Dieu. Pater saiicte, disait-il, parlant h son Père, serva eos iii iiomine tuo, quos dedisli mihi ; ut sint unum sicut et iws^; Mon Père, je vous offre tous mes élus, tous mes fidèles, tous ceux que vous m'avez donnés à instruire : conservez-les par votre gi'àce, afin qu'ils soient un conmie vous et moi. Que veut-il dire, et comment arriverons-nous à cette pertection ? Le Père elle Fils ne t'ont qu'un même Dieu dans la Trinité ; le Fils est consubstantiel au Père, le l'ère est la même substance que le Fils : quelle charité nous peut unir de la sorte ? Ah ! répond ritint Augustin, ce que le Sauveur du monde a '. oulu nous taire entendre, c'est que nous de- \ons être parlaitement unis de cœur et de volonté ; que nous devons être, par grâce et par imitation, ce que les trois divines personnes .sont par la nécessité de leur être ; que, comme il n'y a rien qui ne soit commun entre elles, aussi la chanté du christianisme doit nous faire renoncera tous nos intérêts propres; que de même que le Fils de Dieu disait à son l'ère : Pater... meu vmnia tua sunt, et tua mea simt * ; Tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi ; de même il faut que nous soyons prêts à dire à nos frères : Ces biens que Dieu m'a donnés, sont pour vous aussi bien que pour moi ; et ces misères que vous soulïrez sont les miennes aussi bien que les vôtres. Que seraitce que le christianisme, si cette charité y légnail ? que serait-ce que tant de familles, si les pères elles enfants, si les maîtres et les domesliiincs, si le mari et la femme, si les frères cl
' Joan.. XII, 34. — = Exod., XXV, 40. — » Joan., xvii, 11. — ■ Ibid., 5, iO.
les sœurs gardaient entre eux ce parfait accord ? Au lieu de ces troubles qui y mettent la confusion, au liera de ces procès qui les désolent, an lieu de ces éclats scandaleux qui les décrient, elles se soutiendiaicnt, et dans un repos inaltérable elles goûteraient toutes les douceurs d'une paix chrétienne. Alors, plein de consolation, j'aurais de quoi vous féliciter, et je m'écrierais avec le Prophète: Quani bomim et quam jucunduin habitare fratres in unum i .' Quel bonheur pour ces chrétiens, quel bonheur pour ces maisons, de vivre dans une concorde qui y entretient le calme, et qui y fait fleurir la piété !
filais (|ue voyons-nous ? Tout le contraire, et c'est ce que nous ne pouvons assez déplorer. Point d'union dans le christianisme, et morne enire ceux que les lois de la nature les plus inviolables et les plus sacrées devraient tenir ciroi tement fiés les uns aux autres ; je veux dire, point d'union: entre qui? souvent entre des proches, souvent entre des frères el des sœurs, souvent entre des pères et des enfants. Je dis plus : Point d'union, souvent 'entre des ministres de Jésus-Christ, qui, par état néanmoins et par profession, doivent être des ministres de paix ; souvent entre des personnes consacrées au Dieu de la paix par les vœux les plus solennels, portant le même habit et vivant sous la même règle. Voilà ce que nous voyons : et pourquoi ? parce que nous ne savons pas, ou plutôt parce que nous ne voulons pas nous former sur le grand modèle que la foi nous met devant les yeux. Prenez garde : dans l'adorable Irinité, point de sentiments ojjposés ; ce que veut une personne divine, les autres le veulent ; mais parmi nous, ce sont des contradictions éternelles ; soit bizarrerie d'humeur, soit malignité de naturel, soit hauteur d'esprit et fausse gloire qu'on se fait de ne céder jam.iis, quel que puisse être le principe du mai, on a ses idées particulières, et l'on veut qu'elles prévalent à tout, on a ses caprices, el l'on veut qu'ils soient suivis en tout. Et parce que nous ne trouvons pas toujours des gens assez dociles pour s'asservir à nos caprices et à nos idées ; parce que chacun, au contraire, prétend dominer, se faire écouter, l'emporter ; de là les contestations et les<lisputes, de là les guerres qui commcnent par l'esprit et qui finissent jiar le cœur, de là les aii^reurs et une ma.Liue détermination à se butter toujours les mis contre les autres. C'est assez qu'un tel ait jjarlé de telle manière, pour engager un tel à tenir un langage tout différent ; c'est assez que celui-ci estime telle cliosc, pour porter celui-là à la con-
' Psal., cxxxii, 1.
Srn LE Tr.ÈS-SAINT SACREMENT.
damner : coniine si l'on n'avait point d'autre règle ou pour penser, ou pour agir, qu'une aveugle obstination à ne s'accommoder au gré de pcrsomie, et à ne convenir avec personne. Dans l'adorable Tiinité, point d'intérêts séparés ; mais parmi nous mille intérêts qui nous divisent. On ne pense qu'à soi-même, on n'a égard qu'à soimême, on rapporte tout à soi-même. Et comme cet intérêt propre, à quoi l'on est résolu de ne rien refuser, ne peut souvent s'accorder avec l'intérêt du prochain, il n'y a point d'injustice et de \ iolence à quoi l'on ne se porte, pour écarter ou pour détruire tout ce qui pourrait faire obslacle et arrêter les desseins qu'on a formés. De là les mauvais tours, les trahisons, les faux rapports, les médisances, les calomnies, les chicanes, les procès, toutes les vexations qu'inspire la cupiilité et qui ruinent la charité. C'est sur quoi l'Apôtre s'expliquait encore avec tant d'élocjucnce et tant de zèle, en parlant aux Corinthiens. 11 avait appris qu'ils s'appelaient les uns les autres devant les .tribunaux de la justice, poiu' terminer leurs dillércnds ; et là-dessus que leur di>ait-il? Ah ! mes frères, que ne souf- Irez-vous plutôt l'injure qu'on vous fait? Quare noit maijis hijuriam accipitis ' .'Queue souffrezïous plutôt le dommage que vous recevez ?Q !(«;•<? non tnagis fraudcm patimiiii '■ ? Mais bien loin, poursuivait le saint xVpôtre, d'être ainsi disposés à paidonncr et à souffrir, vous vous outragez miiluellenienl, et vous travaillez à vous entredétruire : Sed vos iiijuriam [acitis et fraudalis 3. Ce qui le louchait davantage, et ce qu'il leur reprochait plus vivement, c'est que des li'èrcs, que des chrétiens, se traitassent de la surte : Et hoc Cratribus *. Counne s'il leur eût dit : Que des païens ailensemhle des démêlés, je n'en suis point surpris ; ils ont des dieux qui
' 1 Cor. VI, 7. — 2 Ibid. — = Ibid., 8. < Ibid.
leur en donnent l'exemple ; mais nous qui, dans le Dieu que nous adorons, avons le modèle de la plus parfaite unité, d'une unité constante, d'une unité indivisible, d'une unité éternelle, qu'on nous voie former entre nous des partis, des intrigues, des cabales ; que, pour les moindres intérêts et pour de viles prétcnlions dont nous ne voulons rien relâcher, on voie des fidèles s'élever contre des fidèles, parler contre des fidèles, agir conire des fidèles : El hoc fratribus ; c'est ce qui m'étonne, et ce qui ne s'accorde pas avec le caractère de leur religion.
Appliquons-nous à nous-mêmes ces reproches, chrétiens auditeurs ; car ils ne nous conviennent que trop : et en quels termes se fût exprimé saint Paul, s'il eût été témoin de noire conduite, je veux dire de nos animosités, de nos envies, de nos resscnlimeuls, de nos vengeances, de tant d'éclats scandaleux, qui font le sujet dos entretiens du monde, et que le monde lui-même est le premier à condamner? C'est à vous, ô Dieu de la charité el de la paix, c'est à vous à maintenir parmi nous l'une et l'autre, ou plutôt à tes y rétablir, car elles ne sont que trop altérées! Père tout-puissant, vous avez formé nos cœm-s, et vous êtes toujours maître de les tourner comme il vous plaît ! Fils égal à votre Père, et éternel comme lui, mais fait chair pour nous, vous nous avez rassemblés sous une même loi, et c'est une loi d'amour! Esprit-Saint, vous êtes l'amour substantiel du Père et du Fils, et c'est |)ar vous que la charité est répandue dans les âmes ! Trinité souverainement adorable et aimable, c'est de votre sein que nous sommes tous sortis, el c'est dans votre sein que vous voulez tous nous rappeler! Unissez-nous sur la terre, comme nous devons l'être dans l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.
SERMON SUR LE TRÈS-SAINT SACREMENT
Si'jET. Ma chair est vraiment ujie viande.
Une viande sacramentelle, une viamle ([ui, toute matérielle qu'elle est, a la vertu de nous conserver la gr.ice, c'est ce qui en fait liMillence. Telle est la chair du Fils de Dieu.
DnisioN. La gloire du corps de Jésus-Christ, c'est d'avoir été donné b l'Eglise dans le saint sacrement de l'aulel, première partie : la gloire de l'Eglise, c'est d'avoir reçu et de posséder le cor|is de Jésus-Christ dans ce sacrement, deuxième partie.
l'KKSiiKRE PARTIE. La gloire du corps de Jésus-Christ, c'est d'avoir été donné à l'Eglise dans le saint sacreineiit de l'autel. Il élail jusle (|ue Jésus-Christ travaillât à honorer sa chair, et deux raisons l'y obligeaient : 1° l'honneur qu'il avait f lit à cette chair de contracter avec elle une alliance si étroite dans son incarnation ; î° les humiliations extrêmes à quoi il l'avait réduite dans sa pa>sion. Or, c'est dans la divine Eucharistie qu'il l'élève jusqu'à être l'aliment de nos âmes, et que, toute matérielle qu'elle est, il lui donne la vertu de vivifier nos esprits.
Apres cela, faut-il s étonner que Jésus-Christ nous ait proposé son corps à adorer dans aos temples V car nous l' y adorons, disent
SUR LE TRÈS-SAINT-SACREMENT
(aint Ambroise et saint Augustin :deux t(''moigna!;es bien puissants contre les hérétiques. C'est pour cela même aussi que l'Eglise a inslituti celle fête, que nous célébrons àl'hoaneur ilu corps de Jésus-Olirist.
Mais pourquoi cette ccrcmonie, de poiter en pompe le corps du Fils de Dieu? C'est 1° en mêmuire de ce qu'il te porta luimême, quand il distribua à ses apôtres sa chair et sonsanj;; 2° en action de grâces de ce qu'il allait lui-même autreTois parcourant les villes et les bourgades ; 3° pour lui faire une répaialion authentique des oppi obi es qu'il soulTrit dans les rues de Jérusalem, lorsqu'il fut traîné de tribunal en tribunal ; 4° pour lui faire honneur, dit le cardinal Du Perron, de toutes les vicloirej qu'il a nmpoilées sur l'hérésie dans le sacrement de son coi ps ; 5° pour lui faire comme une amende honorable de tant d'outrages qu'il a refus et qu'il reçoit sans cesse, dts miuvais chiéliens, dans l'Euchaiislic. Ijuel doit donc être, pendant celle oclave, l'occupation d'une âme fu'èle ? d'enlier dans les sentiments de l'Eglise, et d'honorer avec elle la chair Uu Rédempteur.
Deuxième pahtie. La gloire de l'Eglise, c'est d'avoir reçu et de posséder !ecorpsdH.?é-iii-Clirist dans le sacrement de l'autel. Car c'est par là, 1° qu elle est honorée de la présence réelle d'un Dieu ; 1° qu'elle est honorée de ses entretiens et de sa fimiliarité la plus iniime ; 3° qu'elle est même lionoiée de l'union la plus parfaite avec lui, puisque ce Dieu-Homme, par le moven de son s<n-remcnl, s'unit aux fidèles, qui sont les membres de l'Eglise, et vient l'eneurer en eux : tellement que, dans la pensée des Pères, l'Pucharislie est pour nous comme une extension du mystère de Imcarnation; 4°qu'elleest enfin nourrie de son corps et de son sang adorable.
l'e tout ceci nous devons remporter deux sentiments : 1° de respect et de vénération pour l'Eglise, 2° de zèle pour l'innocence et la purelé de nos corps. Respect et vénération pour l'Eglise ; car pouvons-nous l'honorer assez après que Jésus-Christ l'a tant honorée '! Cependant, c'est notis-même^ tous les jours q li la déhonorons. Zèle p'iur l'innocence et la pureté de nos corps, puisque, eu vcilu de laommuniun, iis deviennent les sanctii ires vivants et las membres de Jésus-Christ même. Quelle indignité doae el quelle horreur de les profaner par des excès honteux 1
Caro mea vere est ciàus.
Ma chair est vraiment une viande. (Saint Jean, chap., vi, 56.)
C'est ainsi que le Sauveur du montie faisait en deux mots l'éloge de son corps adorable ; et c'est, chi'éiiens, de cette chair toute sainte et toute divine que j'ai moi-mèine à vous eiitictenir. Ce n'est point de la personne de Jésus- Clu'ist; ce n'est ni de sa divinité, ni île son àiuc, mais de sa chair : Caro mea. Et pour en venir d'abord au point que j'ai entrepris de traiter, remarquez, s'il vous plaît, avec moi, que, dans les paroles de mon texte, le Fils de Dieu, voulant recommander son corps aux juifs, ne leur dit pas que c'est le temple du Saint-Esprit, que c'est le sanctuaire de Dieu, que c'est le chefd'œuvre des mains et de la toule-puissance du Seigneur, mais que c'est une nourriture et une viande : Caro mea vere estcibus. Cependant, cet état de viande et d'aliment n'est-il p;is le plus imparfait? 11 est vrai, mes cliers auditeurs, si nous l'enlendons de cette viande cotmmine qui sert à réparer les forces et à soutenir la vie natui'elle de nos corps; mais une viande sacramenlclle, une viande qui, toute matérielle qu'elle est, a la vertu de nous conférer la grâce, de nous domier une vie surnaturelle et toute spirituelle, de nous purifier, de nous sanctifier, c'est ce qui nous la doit rendre inlinimeiit précieuse, et ce qui en fait l'excellence. Vierge sainte, c'est dans vos chasles entrailles que ce sacré corps lutconçu; voire chair innocente et pure a été la chair de Jésus-Christ, et la chair de Jésus-Christ a été la vôtre; c'est par l'opération de l'Esprit céleste que cet ineffable mystère s'est accompli, et c'est auprès de ce divin Epoux que j'implore \otie assistance, en vous disant: Ave, Maria.
Le dessein que Je me propose dans ce discours vous surprendra peut-être, chiéliens; mais j'ose dire que, si vous voulez vous appliquer à le bien comprendre, il vous paraîtra trèsconvenablç au mystère de ce jour, et qu'il remplira parfaitement l'idée que vous avez de cette tète. Je veux vous montrer que c'est aujourd'hui par excellence la fête du corps de Jésus-Christ : Festumcorporix Christi. Cave' cs[ le titre qu'elle porte, et sous lequel elle a été instituée; et mon dessein est de vous justifier ce titre, en vous faisant voir que le corps de Jésus-Christ ne pouvait être plus honoré qu'il l'est par le mystère de la divine Eiicharislie: c'est là ma proposition générale. Il faut seulement la réduite à quelques points particuliers, et la partager. Or pour cela, je considère le corps de Jésus-Christ en deux manières; ou plutôt, je trouve que Jt^sus- Christa, tout ;\ la fois, et un corps naturel, et un corps mystique. Son corps naturel, c'est sa propre chair, cette chair dont il s'est revêtu poiu-nous; et son corps mysliiiue, c'est l'Eglise, qu'il s'est unie el incorporée selon la doctrine de saint Paul. Je dis donc que c'est aujourdhui la grande tète de l'un et de l'autre : pourquoi ? parce que c'est aujoind'hui tout ensemble le triomphe de la chair deJésus-Christ, el le triomphe de l'Eglise de Jésus-Christ. Le Sauveur du monde ne pouvait faire plus d'honneur à sa chair que de l'établir, "comme il a fait, en sacrement, el en sacrement le plus auguste de notre religion, qui est l'Eucharistie. Et j'ajoute que ce même Sauveur du monde ne pouvait faire plus d'honneur à son Eglise, qu'en lui laissant sa chair établie de la sorle, el comme érigée en sacrement. Ainsi l'Eglise cl la chair de Jésus-Christ sont elles honorées' réciproquement l'une par iaiilre. Car, la gloire du corps de
SUR LE TRÈS-SAINT SVf:«.F.MENT.
Jésus -Christ, c'est d'avoir été donné à l'Eglise diins le saint sacrement de l'aulcl : vous le verrez dans la picmièie partie. Et la gloire de l'Eglise, c'esl d'avoir reçu et de posséder letorps de Jésiis-Cbiist dans ce sacrement : ce scMa la seconde paitie. Quoique ce soit là un éloge plulOt qu'une instruction, nous pounons néanmoins en tirer de solides conséquences pour l'édilication de nos âmes. Commençons.
PRESnÈRE PARTIE.
11 était juste que la chair de Jésus-Christ fût honorée, et que Jésus-Christ travaillât lui-même à lui l'aire rendre les hommages qui lui sont dus. Deux grandes raisons l'y obligeaient. Premièrement, l'honneur qu'il avait fait à cette chair de conliacter une si étroite alliance avec elle, et de l'unir à sa personne divine dans l'incarnalion; et secondement, les humiliations extrêmes à quoi il l'avait réduite danssa passion. Avez-vous jamais pris garde, chrétiens, à une beile parole de saint Jean, pour exprimer le grand mystère de l'incarnation du Verbe ? 11 ne dit pas que le Verbe s'est fait homme, il ne dit pas qu'il s'est allié à une nature intelligenlt et spirituelle comme les anges, il ne dit (j^is qu'il a pris une âme telle que la nôtre; mais il dit simplement que le Verlie s'est fait chair : Et Verbum mro faclum est '. Eh quoi! reprend saint Augustin, la chair de l'homme est ce qu'il y a dans l'homme de plus imparfait; c'est en quoi l'homme est sendjlablc aux bêtes : pourquoi donc rapporter à la cliair seule cet étonna iU mystère de l'union qui s'est faite entre riiomme el Cieu ? Ah! répond ce saint docleui', c'esi pour vous apprendre ce que Dieu a fait pour nous, ce qu'il a voulu être jwur nous, jusqu'à quel point il s'est anéanti pour nous ; puisque, étant Dieu, il a bien daigné se faire chair. Il est vrai, chrétiens ; mais c'est par là même aussi qtie le Saint-Esprit nous a fait comprendrf ce qu'il était importaid que nous sussions, quelle est la dignité de la chair de Jésus-Christ, puisque, en conséquence de ces divines paroles : Et Verbum caro fadmn est, on peut dire, selon tous les principes de la théologie et de la foi, que la chair de Jésus-Christ a été la chair d'un Dîeu, qu'elle a subsisté de la substant e d'un Dieu, qu'elle a fait pariie d'un tout, qui était Dieu ; et que, comme le Veibe, en s'incarnant, est devenu chair : Et Verbum caro faclum est, ainsi la chair de Ihoaime, par l'incarnation, estdevenue la chair d'unOieu. De là concluons qu'il n'y a donc point de gloire, point de culte, qu'on ne doive à la chair de Jésus-
Christ; et que Jésus-Christ même, après une si noble alliance, n'en pouvait trop faire pour honorer sa chair.
D'autant plus qu'il la réduisit dans sa passion aux dernières humiliations. Car c'est cette chair vénérable qui fut comblée pour nous d'ignominies et d'opprobres; c'est elle qui fut déchirée de fouets ; c'est elle qui fut profanée par les mains des bourreaux ; et, pour tout dire en un mot, c'pst elle, si j'ose user ici de cette manière de parler, qui fit tous les frais de notre rédemplion. Ce ne fut point l'âme de Jésus- Chris! qui servit de victime pour notre salut; ce fut son corps, ce fut sa chair virginale. Ce tut elle qu'il immola sur l'autel de la croix ; elle étaitsainte, et il en fit un anathème et un sujet de malédiction ; elle était digne de tous les respects des hommes, et il permit qu'elle fût exposée à toutes leurs insultes. Il fillait donc qu'il la récompensât et qu'il l'honorât aidant qu'elle avait été humiliée, ou plutôt, autant qu'il l'avait lui-même humiliée. Or, c'est jusiemeidce que Jésus-Christ a fait dans la divine Eucharistie ; voilà la fin qu'il s'est proposé dans l'inslitution de ce mystère, et voilà aussi pourquoi nous célébrons aujourd'hui la fêle de son corps.
En effet, chréliens, l'Eucharistie seule fait plus d'honneur à la chair de Jésus-Christ que tous les autres niys'è; es glorieux de cet Homme- Dieu ; et quand ii sertit du tombeau, la gloire qu'il communiqua à son corps ne fut point comparable à celle qu'il lui avait donnée, el qu'il lui donne encore tous les jours dans son saint sacrement. Celte proposition vous parait nouvelle; mais éccutez-moi, en voici la démonstration. J'avoue, mes frères, que Jésus-Christ, sortant du tombeau, donna à sa chair d'admirables qualités : impassibilité, subtilité, agilité, lumière el splendeur ; mais après tout, ces qualités n'ont rien q'ii surpasse l'ordre de la créa, liue; au lieu qu'ici, c'est-à-dire dans l'adoral)le Eucharistie, la chair du Sauveur est élevée à un ordre tout divin, elle y prend un être, elle y acquiert des propriétés, elle y fait ce que Dieu seul peut faire. Et quoi ? il faudrait un discours entier pour vous l'expliquer. Je ni'arrêle à ce qu'il y a de plus essentiel , et à ce qui doit le plus vous toucher. Je ne vous dis point que cette chair bienheureuse possède une espèce d'immensité dans l'auguste sacrement de l'autel, puisqu'il est certain qu'elle n'y est bornée par aucun espace, et qu'en vertu de ce mystère elle peut être tout à la fois dans tous les lieux du monde; qualilé propre de Dieu. Je ne vous dis point qu'elle y devient toute spirituelle, mais
SUR LE TRÈS-SAINT SACREMEIST
bien autrement qm dans sa résurrection, puisque la chair de Jésus-christ est dans l'hostie à la manière dos esprits, toute en toute, et tout «n chaque partie ; autre qualité miraculeuse. Je laisse ce qu'a rouiarqué l'abbé Rupert, qu'elle est comme éternelle et incorruptible dans ce facrcmeut, parce qu'elle j sera jusqu'il la consommation des siècles; ou plutôt, chrétiens, qu'elle y meurt tous les jours, mais d'ime mort mille lois plus merveilleuse que l'immortalité même dont elle jouit dans le ciel, puisque c'est pour y renaître continuellement par les paroles de la consécration. Tout cela, autant d'elïcts de la toute-puissance divine pour honorer le corps du Sauveur.
Mais le grand miracle, et celui qui comprend touo les autics, et celui que lésus-Christ nous a mai .'jué plus expressément dans l'Evansile, et celui à ((uoi les homiues font moins de réflexion, et ci4Hi qui devrait être plus médité, et celui (uie je trouve incontestablement le plus glorieux à la chair du Fils de Dieu, je l'ai dit, et il faut le dé\clopper davaivlage ; c'est que la cliair de Jésus-Cbrist, dans l'Euchavislic, est l'aliment de nos âmes. Quoiqu'elle ne soit qu'une substance lisreslic et nu.léiiclle, elle a la vertu de ■vivi.'ier nos esprits. Au lieu que nalurcllement c'est 'res|)ril qui doit vivifier la chair, ici c'est la chair qui, par un prodige bien sui-prenant, vivifie l'esprit, et qui le soutient, et qui l'anime, et qui lai sert de nourriture pour le conserver. Car prenez garde, je vous prie (c'est la réflexion de saint Ambroise) : quand le Fils de Dieu parlait aux juifs de ce sacrement, il ne leur disait pas : Etjo &UIU cibus ; Je suis la viande ; mais il leur disait : Caro meu vere esl cibus ; Ma chair est la viande dont il faut que vous soyez spirituellement nourris. Ce n'est point l'àme, ce n'est point la divinité de Jésus- Christ qui fait notre aliment spirituel dans l'Eucharistie, c'est sa cliair : Caro mea. Si la divinité et l'âme s'y trouvent, c'est, comme parle l'école, par concomitance : ce qui nous nourri), et ce qui noiisesl directement donné en qualité de nourriture, c'est la chair de cet Homme-Dieu, dont notre àme est sustentée, fortitiée, et, pour me servir du mot de Terluliien, engraissée. Or, quel honneur pour une chair, que ce soit elle qui nous rende tout spirituels, elle qui nous couumiuique la gnke, et qui nous fasse vivre de la vie de Dieu même 1 Oui, chrétiens, je le répèle, ce miracle seul élève la chair du Sauveur du monde à un ordre surnaturel et (lis in : car il n'y a que la chair d'un Dieu qui puis.-,e Oiiérer de telles merveilles ; et Dieu prcuiuit une chair, ne pouvait plus l'ho-
norer qu'en lui donnant la force et la verta de les produire. Or, tout cela convient à la chair de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et c'est ce que l'Eglise exprime en un mot, lorsqu'elle nous la présente par les mains des prêtres : Cot^ms Domini nostri Jesu Christi aislodiat animam tuam invitam œteniam ; Reçois, chrétien, nous dit-elle, reçois le corps de ton Seigneur et de ton Dieu: et pourquoi ? afin qu'il conserve ton âme pour la vie étemelle. Voyezvous, mes chers auditeurs, l'inestimnljle prérogative du corps de Jésus-Cliri.;t ? Diins l'ordre de la nature, c'est h l'âme de conserver le corps ; mais dans l'ordre de la gr.'ice, c'est le corps de Jésus-Clirist qui conserve notre âme; et cdt ordre, qui est un ordre de grâce pour nous, est pour le corps de Jésus-Christ un ordre de gloire, mais de la gloire la plus éminente et lu plus sublime.
Après cela, faut-il s'étonner que Dieu, par une conduite pleine de sagesse et par une clisposition de sa Providence, nous ait proposé ce corps à adorer dans nos temples? A qui rendrons-nous ptusjuslement le culte de l'adoration, qu'à une chair qui est le principe de notre vie et de notre immortalité; et où l'adoreronsnous avec plus de raison que dans son sacrement, puisque c'est là que Dieu l'a rendue tonte puissante pour nous animer de la vie de la grâce, et nous vivifier selon l'Esprit ? Oui, mes frères, dil saint Ambroise, nous adorons encore aujourd'hui la chair de notre Rédempteur, et nous l'adorons dans les mystères qu'il a institués lui-même, et qui se célèbrent tons les jouis sur nos autels. Voilà, chrétiens, des paroles bien pressantes conirc nos hérétiques, et qui de tout temps les ont jetés dans un étrange embarras. Cette chair <Je Jésus-Christ, conlinue saint .Auibioisc, a été formée de la terre aussi bien que la nôtre, et la terre est appelée dans l'Ecriture l'escabeau des pieds de Dieu ; mais cet escabeau, considéré dans la personne du Sauveur et dans le sacrement de sa chair, est pluis vénérable que tous les trônes des rois, et c'est pour cela que nous l'adorons. Je ne savais pas, ajoute saint Augustin, ce que Dieu voulait dire par son Prophète, quand il nous ordonne d'adorer l'eseabeau de ses p.ieds, qui est la terre . Adorule scubellum pedum ejtis ' ; et je ne roiuprenais pas comineut cela se pouvait faire sans impiéié ; mais j'en ai trouvé le secret et le mystère dans le sacrement de Jésus-Christ. Car, c'est ce que nous taisons tous les jours, lorsque nous mangeons sa chair, et qu'avant que de la
I rsalm,, xcvui, 5.
SUR LE TKÈS-SAKnT SACREMENT.
manger nous l'adorons, non-seulement sans superstition, mais avec tout le mérite de la foi, parce que cette chair, étant un aliment de salut, quoiqu'elle soit de terre et l'escabeau même des pieds de Dieu, il faut l'adorer ; et bien loin que nous péchions en l'adorant, ce serait un crime de ne l'adorer pas : Et quia illam carnem manducaiidam nobis ad salutem dédit, nemo aiitem illam manducat nisi prias adoraverit ;sic tnventutn est, quemadmodum adoretur taie scabellum pedum Domini, ut non solum non pecremus adorando, std peccemus 7ion adorando.
C'est pour cela, chrétiens, que lEglise a institué cette fête que nous solennisonssousle litre et à l'honneur du corps de Jésus-Christ. Elle a voulu se conformer aux sentiments et à l'exemple de Jésus-Christ même. Jésus Christ a prétendu ho norer sa chair dans l'Eucharistie; et l'Eglise honore l'Eucharistie pour honorer cette même chair. Vous me demandez sur quji est fondée cette cérémonie de porter en pompe le corps du Fils de Dieu ? Sur les raisons les plus solides et les plus touchantes. Ecoutez-les. On le porte, remarque un savant théologien, premièrement, en mémoire de ce qu'il se porta lui-même, quand il distribua à ses apôtres sa chair et son sang. Car alors, dit saint Augustin, il est évident qu'il portail sou propre corps et que ce que l'Ecriture disait de David dans un sens figuré, savoir, qu'il se portait lui-même dans ses mains, s'accomplit à la lettre dans la personne du Sauveur : ce sont les termes exprès de saint Augustin. Mais que fit cet Homme-Dieu, quand il se porta ainsi lui-même ? 11 se fit comme un triomphe à soi-même ; car il ne pouvait être plus honorablement porté que par soi-même et dans ses propres mains. Or, c'est le mystère que l'Eglise nous représente aujourd'hui, taisant porter ce corps vénérable dans les mains des prêtres, qui sont comme les propres mains du Fils de Dieu. Mais pourquoi le porter hors des temples ? pourquoi dans les rues et dans les places pubHques? C'est, répond l'auteur que j'ai cité, en action de grâces de ce qu'il allait luimême autrefois parcourant les villes et les boui'gades, faisant le tour de la Judée et de la Galilée, et guérissant les malades partout où il passait : Circuibat ownes ciiitates et castella '. Voilà pomquoi l'Eglise le l'ait encore porlei- par toute la chi'étienté, espérant du reste qu'il opérera parmi nous les mômes mei veilles (pi'il opérait parmi les juifs. Car ne doutez pas, mes chers auditeurs, que ce Sauveur, passant aujouid'hui devant vos maisons, ne les ait sanc-
1 UatUi., IX, 3i>,
tifiées par sa présence; ne doutez pas c "il n'ait répandu dans toutes les places publi , les des bénédictions particulières, et qu'on n'ait pu dire de lui : Pertransiit benefaciendo ' ; il a passé, et il a laissé sur tout son passage des effets de sa libéralité. C'est ce que Dieu semble avoir voulu nous marquer dans une des plus belles figures de l'Ancien Testament. L'Ecriture dit que, parce que Joseph avait pourvu de pain toute l'Egj pte dans le temps de la stérilité et de la famine, le roi Pharaon le fit monter sur un char et le fil conduire par toutes les provinces de son royaume, avec ordre à chacun de l'adorer et de se prosterner devant lui. Ainsi parce que le Fils de Dieu nous a donné ce pain céleste qui est son corps, l'Eglise le fait paraître comme sur un trône et sous le dais ; et, dans cet état, elle le conduit dans tous les lieux du monde chrétien, ordonnant à tous les fidèles de fléchir les genoux devant lui, et de lui présenter leurs respects et leurs adorations. Il y a plus : elle le porte, ajoute le bienheureux évêque de Genève, pour lui faire une réparation authentique de tous les opprobres qu'il souffrit dans les rues de Jérusalem, lorsqu'il fut traîné de consistoire en consistoire, et de tribunal en tribunal. L'Eglise veut lui faire satisfaction de cette injure ; et dans cette vue, elle le porte publiquement, et le fait suivre de tout le peuple, avec des acclamations et des chants d'allégresse. Enfin, pourquoi le porte-t-elle ? Voici, chrétiens, la raison capitale. Elle le porte, dit le cardinal Du Perron, pour lui faire honneur, mais un honneur solennel, de toutes les victoires qu'il a remportées sur l'hérésie et sur l'infidélité, dans le sacrement de son corps. Ne perdez pas, s'il vous plait, cette remarque : nos hérétiques nous reproclieul (jue ces piocessions sont des nouveautés, (lui n'ont jamais été en usage ilans les premiers siècles de l'Eglise ; et nous leur répondons iiu'il faut bien que ce soient des nouveautés, puisqu'elles ne se font qu'en signe de leurs nouvelles erreurs, détruites et cou fondues parla véritéilerEucharislie. On ne portail point de la sorte autrefois le corps du Fils de Dieu, parce qu'il n'y avait point encore eu d'erreurs dont il eût triomphé ; mais depuis qu'il s'est élevé des liérésiari]ues pour le combattre, depuis (ju'il y a eu des hommes conjurés contte sa présence réelle dans le sacrement , et (jue, par la foi ce de sa parole, il les a foudroyés et terrassés, l'Eglise s'est cru obligée de lui en ordonner un triomphe. Telle est l'oiigine de ces ^processions. Ainsi parlait le savant prélat
•Act., X, ».
SUR LE Tnf:S-SAINT SACREMENT.
lions venons de rappi-vrîer la pensée.
Mais ajoutons un point qui doit encore plus servir h notre instruction : disons que, par ces processions, l'Eglise prétend ré|iarer tant d'outrages qu'ont faits au Sauveur du monde, et que lui fout sans cesse les mauvais cli'éticns dans l'Eucharistie. Oui, mes cliers auditeurs, c'est pour nous-mêmes que l'Eglise a établi cette fête en forme d'amende l]onoral)le ; c'est pour toutes nos profanations, c'est pour tous nos sacrilèges, c'est pour toutes nos irrévérences devant les autels de Jésus-Christ, et dans son sanctuaire ; c'est pour tous les scandales que nous y donnons, pour tontes les communions indigne> de tant de pécheurs hypocrites, pour toutes les messes célébrées par des prêtres vicieux, pour toutes nos froideurs eu approchant de la sainte table, pour toutes les négligences même qu'y apportent les âmes justes ; c'est pour les vôtres, chrétiens, et pour les miennes, depuis tant d'années que nous fréquentons ce mystère d'amour ; c'est pour vous et pour moi nue ces processions sont ordonnées, afin que l'honneur qui y est rendu à la chair de notre Dieu, la dédommage en quelque sorte de toutes les insultes qu'elle a reçues jusqu'à présent de nous, et qu'elle en reçoit tous les Jours. Permellez-moi de vous dire une chose qui doit vous confondre, et que vous ne pouvez pleurer trop amèrement. Que faisons -nous , quand nous manquons de respect envers la sainte Eucharistie ? voici une pensée capable, ce me semble, de toucher les cœurs les plus insensibles: nous faisons que l'Encharislie, instituée essentiellement pour honorer la chair du Suu\enr, devient pour cette même chair un mysière d'humiliation, un mystère de confusion etde honte, un mystère d'ignominie. Pesez bien ce que je dis. Oui, la chair du Sauveur souffre mille fois plus de notre part dans l'Eucharistie, qu'elle n'a jamais souffert des juifs dans sa passion : car dans sa passion elle ne souffrit que pour un temps, mais ici elle est exposée à souffrii- jusquesà la fin des siècles ; dans sa passion elle ne souffrait qu'autant que Jésus-Christ le voulait, et que parce qu'il le voulait; mais ici elle souffre, pour ainsi dire, par force et par violence ; si elle souffrit dans sa passion, c'était dans l'état d'une nature passible et mortelle ; mais ici elle souffre dans l'état même de l'impassibilité : ce qu'elle souffrit dans sa passion était glorieux à Dieu et salutaue aux hommes, mais ici ce qu'elle souffre est pei-uicieux aux hommes et injurieux à Dieu. Ah! chréti-us, les puissants motifs pour réveiller et pour ex-
citer toute votre religion à l'égard de ce grand mystère 1
Quelle doit donc être l'occupation d'une âme chrétienne [lendant les saints jours de celte octave? Ecoutez, i'Iesdamcs, écoutez tous, mes frères: voici de quoi entretenir votre piété. L'occupation d'une âme chrétienne, en ce saint temps, doit être d'entrer dans les sentiments de l'Eglise, et d'honorer avec elle la chair du Rédempteur. Voilà à quoi elle doits'eniployer. Qu'est-ce à dire, honorer la chair du Rédempteur ? C'està-dire lui rendre tout le culte qu'elle peut recevoir de nous dans le sacrement de l'autel ; imiter Madeleine, qui eut un zèle tout pailiculier pour cette sainte chair, l'arrosant de ses larmes, l'essuyant de ses cheveux, et ré[)audant sur elle des parfums. Exercice, dit saint Thomas, don t le Fils de Dieu la loua, tout éloigné qu'il était des délices delà vie: pourquoi? Parce qu'il aimait à voir que sa chair fût honorée. De même, nous piosterner souvent en la présence de ce sacré corps, et là lui offrir mille sacrifices de louanges, mille adorations intérieures, mille houmiages et mille actions de grâces ; lui dire quelquefois, mais avec une foi vive, mais avec une dévotion ardente : Corps divin, corps bienheureux, vous avez été le prix de mon salut ; que ne dois, je donc pas (aire pou ■ vous glorifier ! mais puisque vous voiis êtes mis dans ce sacrement pour y recevoir le tribut de gloire qui vous appartient, comment ya-t-il des chrétiens assez impies pour venir vous y profaner ! Du moins j'irai, moi. VOIS présenter mon encens ; et je vomirais y conduire avec moi tout ce qu'il \ a d'uommes sur la terre. Tels sont, dis-je, les senliuients que nous devons prendre ; et parce que le corps de Jésus-Christ doit être aujourd'hui |iorié en cérémonie et avec appareil, notre devoir est de contribuer à cet appareil et à cette cérémonie dans toute l'étendue de notre pouvoir. Vous surtout, Mesdames, si curieuses de mille supertluités qui ne servent qu'à votre luxe et à votre vanité, c'est là que vous les pouvez sanctifier, les consacrant au rt)rps de votre Dieu, les employant à enrichir les vases qui le contiennent, à embellir les tibjrnaclesoù il est renleriné, à parer les oratou-es où il doit reposer. Vous êtes si soigneuses d'oi'uer vos corps, vous usez pour cela de tant d'arli lices, vous faites pour cela tant de dépenses, vous prenez pour cela tant de mesures et tauld;soLns; mais vos corps, ces corps infectés de 1.1 cuT.iptiond i péché, ces corps sujets àla pOLurit;ire, et t|iii bientôt ne seront (pie poussière etccn he, vo is doivent-ils être pins cliers que le corps de Jésus-Christ ? Enfin, iiarcc que
SUR LE TRÈS-SAINT SACREMENT
le corps (lu Fils de Dieu est enlevé hors de ses teinples et porté en triomphe, que fait l'ànie clirélieiine? elle le suit dans ce triomphe, c'està-dire elle l'accompagne dans ces processions, et lui l'ait escorte de sa propre personne. Et c'est, mes chers auditeurs, ce que l'Esprit de Dieu nous a di\iaeuient exprimé dans l'Epouse des Cantiques : ce passage convient admirahlenicnlà mon sujet, et l'application que j'en lais vous païaîtra bien naturelle. L'Epouse dit Lieu qu'elle a cherché son bien-aimé dans le lieu ordinaire où il a accoutumé de prendre son reiios, mais qu'elle ne l'a pas trouvé : Quœsivi quem diliijil anima mea ; quœsivi illum, et non iineiii ' ; que là-dessus elle a pris la résolution de sortir, de faire le tour de la ville, d'aller dans les rues et dans les places chercher celui qu'elle aime : Suigain, et circuibo civitatem ; per vicos iHlildtcas iiuieram quem diligit ainma mea 2. Elle ajoide que les gardes et les olliciers de la ville l'onl rencontrée : Inveuerunt vie vigiles qui cus- IvdiuiU àvitalem ^ ; qu'elle leur a demandé s'ils n'a\aieut point vu son époux, et qu'iminédialomcnlaprèselle l'a aperçu au milieu d'eux: l'iiululum cum i)ertnmsissem eus, inveni quem diligit anima mea * ; qu'elle a couru à lui, qu'elle ne l'a point quitté jusqu'à ce qu'elle l'eût tonduil dans la maison de sa mère : Tenui eiim, nec diiitittam, donec introdacam illum in domum mulris meœ ^. Que veut dire tout cela, chrétiens ! Vous prévenez déjà ma pensée. Cette épouse est l'âme fidèle ; elle cherche aujourd'hui le Sauveur du monde dans le sanctuaire de l'Eucharistie, qui est comme sou lit mystérieux, elle ne l'y trouve pas ; elle s'en va donc par les rues et dans les places publiques, pour voirs'ily sera. C'est làen effet qu'elle le rencontre, environné de gardes, entouré de ses ministres qui le portent avec honneur, et de tout le peuple qui lui lait une cour nombreuse ; elle se jette à ses pieds, elle l'adore, eile le suit des yeux, elle ne l'abandonne point ([u'il ne soit rentré dans le temple d'où il était parti, et qui est proprement la maison de noUe mèie, puisque c'est la maison de l'Eglise : ya-t-il rien de plus juste que cette figure 1 iMais reprenons. La gloire du corps de Jésus-Chri<t e?t d'avoir été donné à l'Eglise dans le sacrement de l'autel ; et lagloire aussi de l'Eglise est d'avoir reçu et de posséder le corps de Jésus-Christ dans ce sacrement. IVenouxelez, s'il vous plait, votre attention pour cette seconde partie.
■i...:,i,, ■■ , i. — - i.id., 2. — i Ibi.i., 3. — ' Ibid., i. — »Ibid.