‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 52 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Non, chrétiens, rien n'est pins digne de nos admirations que ce que la foi nous révèle dans la solennité de ce jour, quand elle nous apprend que ies Saints sont devant le trône de Dieu nos protecteurs et nos intercesseurs; et l'ange de l'école, saint Thomas, en donne trois excellentes raisons : la première regaide Dieu même, la seconde est prise des Saints bienheureux, et la troisième se rapporteànons. Celle qui regarde Dieu même, est qu'en ceci il nous découvre visiblement les trésors de sa sagesse et de sa providence ; l'autre, qui se tire des Saints bienheureux, est que la gloire dont ils jouissent en est infin iinent relevée ; et la dernière qui se rapjjoite à nous, es! que nous y trouvons de très-grands avantage»

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pour l'intérêt de notre salut. Appliquez-vous, s'il vous plaît, à ces trois vérités.

Dieu fait éclater sa providence en nous donnant les Saints pour protecteurs et pour intercesseurs. Comment cela ? parce qu'il établit par là le plus bel ordre de la subordination la plus parfaite qu'il puisse y avoir entre les hommes. Je m'explique : sur la terre, les hommes dépendent les uns des autres; et cette dépendance mutuelle les tient dans la subordination. Les sociétés, les familles, les républiques, les Etats, l'Eglise même, et les divers corps de la hiérartliie qui la composent, sont autant d'ordres que Dieu a établis dans le monde ; mais après tout, quoique Dieu en soit l'auteur, ces ordres sont sujets à être troublés par la malice des hommes; ceux qui y tiennent les premiers rangs ne sont pas toujours les plus dignes de les occuper ; ceux qui y commandent devraient souvent y obéir ; on y voit des grands et des petits, des pauvres et des riches, des heureux et des misérables, et cela est delà providence de Dieu; mais les petits y sont opprimés par les grands, et les grands enviés par les petits; et c'est comme une suite infaillible de la corruption de l'homme. 11 n'y a qu'un seul ordre exempt de ces imperfections, c'est celui que Dieu a formé, par sa providence, entre nous et les Saints : car outre que la grâce est le fondement de cet ordre, outre que le mérite en est la mesure, et que toute prééminence n'y est accordée qu'à la sainteté ; j'y trouve encore une chose bien singulière ; et quoi ? c'est que, dans cette subordination, la dépendance même est aimable. Nous n'envions point la condition des Saints qui sont au-dessus de nous, parce que nous savons qu'ils travaillent auprès de Dieu pour nous procurer le même bonheur ; l'élévation de leur état n'a rien qui nous choque, paice que nous n'ignorons pas qu'ils ne souhaitent rien plus ardemment que de nous rendre aussi grands et aussi puissants qu'eux ; enfin, la gloire qui fait naître communément l'orgueil dans ceux qui la possèdent, et la jalousie dans ceux qui y prétendent, a ici deux effets tout contraires ; car elle donne aux Saints des incUnalions bienfaisantes pour nous, et elle nous inspire une reconnaissance affectueuse pour eux; en sorte que nous avons bien droit de nous écrier : Mirabilis Deus in Sandis suis '. Ce n'est pas tout ; mais voici une pensée qui vous paraîtra encore plus solide et plus touchante : c'est le vénérable Pierre, abbé de Cluny, qui me la fournit dans un épîL-e contre certains hérétiques de son siècle ; elle est digne de votre attention. Dieu, dit ce savant prélat, avait un important

dessein ; il voulait qu'entre les membres de son EgUse, qui sont les fidèles , quelque éloignés qu'ils pussent être les uns des autres, il y eût jusqu'à la fin du monde un lien de communication; et qu'étant tous, comme ils sont, les membres vivants du même corps, unis au même chef, qui est Jésus- Christ, et animés du même esprit, qui est l'Esprit-Saint, ils eussent entre eux une correspondance qui ne pût jamais êtr interrompue. La difficulté était de choisir un moyen pour cela : car l'Eglise se trouvant par tagée en trois différents états, c'est-à-dire glorieuse et triomphante dans le ciel, militante sur la terre, et souffrante dans le purgatoire, comment pouvait-elle entretenir une si parfaite société ? Ce ne pouvait être par la toi, parce que la foi, avec ses obscurités et ses nuages, n'est plus d'usage dans le ciel; ni par l'espérance, parce que les Saints, possédant tout dans Dieu, n'espèrent plus rien. Qu'a fait Dieu? afin que ces trois Eglises eussent entre elles le commerce qu'elles devaient avoir, il les a unies par la charité, qui est une vertu commune. Et comment s'en est-il servi ? Ah ! chrétiens, c'est ici la merveille : il a ordonné que les Saints qui sont dans le ciel prieraient pour les fidèles qui sont sur la terre, intercéderaient pour ceux qui souffrent dans le purgatoire. Ces âmes captives, quoique justes, ne sont plus capables de satisfaire à Dieu par elles-mêmes : Dieu veut que nous le fassions pour elles ; et parce qu'en nous employant pom- elles, nous sommes souvent indignes d'être exaucés. Dieu veut que les Saints, qui ont tout créditauprès de lui, sollicitent pour nous. Nous offrons à Dieu, pour le soulagement de nos frères, des sacrifices et des satislaclions ; et les bienheureux font pour nous des vœux et des prières. Ainsi l'Eglise triomphante s'intéressant pour la militante, et la militante compatissant aux peines de l'Eglise souffrante, de là résulte cette harmonie divine du corps mystique de l'Éghse, je veux dire la communion des Saints, qui est un des principaux articles de notre religion : Communionem Sanctorum. Or, dans cette communion, la providence de notre Dieu n'est-elle pas souverainement adorable » Mirabilis Deus in Sundissuis.

Mais tout cela est trop relevé pour la fin que je me suis proposée, qui est la réformation de nos mœurs : venons à la gloire des bienheureux mêmes. Car je prétends, en second lieu, que c'est pour en rehausser l'éclat que Dieu les a étabUs nos patrons et nos protecteurs. Le prophète royal estimait qu'il était nécessaii-e de publier par toute la terre l'honneur que Dieu

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fait à ses Saints; et -il était peraïadé qu'il n'y avait point de motif plus efficace pour exciter dans nos cœurs le zèle de sa sainteté : Fili liomimim, usquequo gravi corde ? ut quid diligitis vanitatem, et quœrilis mendacium ? Et scitote quo. niam mirificavtl Dominits sanctnm suum > ; Enfants des hommes (c'est à nous qu'il parlait, mes chers auditeurs) , enfants des hommes, qui n'aimez que la vanité, et qui ne cherchez que le mensonge, jusqu'à quand demeurerez-vous dans cet aveuglement et dans cet assoupissement? Sachez qu'il y a d'autres biens à rechercher que les biens du monde ; sachez que le monde n'a rien que de vil et de méprisable, en comparaison de ces biens célestes où vous devez aspirer ; et pour vous en convaincre, envisagez la gloire dont Dieu se plait à combler ses prédestinés. Cette vue seule vous détachera et vous détrompera de tout le reste. En effet, chrétiens, si nous savions jusqu'à quel point Dieu honore ses élus dans ce royaume qu'il leur a préparé, nous n'aurions plus que du dégoût pour tout ce qui s'appelle honneur du siècle, et nous dirions sans peine avec l'Apôtre : Veriimtamen...omnia delrimentum feci, et arbilror ut stercora 2. Mais le moyen de le savoir ? car saint Paul déclare que jamais l'œil n'a vu, ni l'oreille n'a entendu, ni le cœur de l'homme n'a compris ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. II est vrai ; mais le Saint-Esprit dont les révélations et les oracles sont, comme parle Vincent de Lérins, le supplément de notre intelligence, nous en a dit assez. Et quelle conjecture nous donne-t-il de la gloire des bienheureux ? Celle-ci, que je vous prie de bien méditer : c'est que Dieu a voulu queles saints fussent après Jésus-Christ (ne vous offensez pas de ce terme) comme nos médiateurs; c'est qu'Û a choisi les Saints pour être comme les canaux par où ses grâces découlent sur nous ; c'est qu'il leur a donné un plein pouvoir pour nous protéger ; c'est qu'il accorde tout à leur intercession ; c'est qu'il ne peut, ce semble, leur résister quand ils lui parlent en notre faveur; c'est qu'il se laisse fléchir par eux, jusqu'à suspendre, et même, selon le langage du texte sacré, jusqu'à révoquer les arrêts de sa justice. Combien ae fois en a-t-il usé de la sorte, et combien defois, en considération de David, a-t- il calmé sa colère et retenu son bras, lorsqu'il était prêt à se venger des rois d'Israël et de Juda ? n'apportant point d'autre raison pourquoi il arrêtait ses coups, que celle-ci : Profiter David servum meum^. Si les Saints de l'ancienne loi étaient si puissants, ceux de la loi de grâce le sont-ils moins ?

iFsalo., IT, 3, 4. — > Fhilip.. ui, 8. — ' Isa., ZXST», 16.

Et si Dieu eut tant d'égard pour la personne de David et des prophètes, que refusera-t-il aux martyrs qui ont été les confesseurs de son nom, aux apôtres qui ont été les colonnes de son Eglise, aux vierges qui sont ses épouses, et surtout à la Reine des Saints, qu'il a choisie pour saMère?Orje dis, mes chers auditems, que c'est là une des plus illustres prérogatives de la gloire des Saints. Ces rayons lumineux qui les environnent, cet éclat, cette beauté, cette agilité de leurs corps, cette magnificence du palais où ils habitent, ces ti-ônes où ils sont assis, ce ne sont que de faibles accidents et de légères marques de leur gi'andeur ; mais cette vertu qu'ils ont de nous attirer les secours d'en haut, cette fonction d'offrir à Dieu nos prières, de lui faire agréer nos vœux, de plaider devant lui notre cause, fonction qui les rend comme les agents et comme les coopérateurs de notre salut éter-j nel : ah ! clirétiens, voilà ce qui me fait comprendre l'excellence de leur état. Car je tire la conséquence, et je dis : Si ces bienheureux on! tant de pouvoir pour les autres, quels trésors de gloire ne possèdent-ils pas pour eux-mêmes, et quel est le fonds de leur liéalilude, puisqu'ils le répandent si abondamment sur tous ceux qui les prient et qui les invoquent ? Cela seul, encore une fois, me donne une haute idée de leur félicité ; et c'est pourquoi David, parfaitement instruit de ce mystère, le réduisait toujours à ce point : Nimis honorificati sunt amici lui. Deus : nimis confortatus est principatus eorum 1 ; Seigneur, disait-il à Dieu, vos amis et vos Saints sont honorés jusqu'à l'excès : comment ? parce que leur principauté, c'est-à-dire, selon la version hébraïque, la commission qu'ils ont de nous secourir est d'une étendue infinie.

Au reste, chrétiens, c'est en cela même que Dieu nous doit toujours paraître admirable. Car prenez garde, s'il vous plaît, à la belle réflexion de Guillaume de Paris : Il était, dit ce Père, da la justice, que les Saints fussent honorés sur la terre ; il ne suffisait pas que leur béatitude noui fût connue, si nous ne rendions à leur sainteté un culte de religion ; c'était le tribut qu'ils avaient droit d'exiger de nous : mais parce que nous sommes intéressés, et que, nous recherchant en tout, nous aurions peu pensé aux Saints, si nous n'avions su que les Saints pensaient à nous, Dieu s'est servi de notre intérêt pour leur gloire ; et il nous a mis dans la nécessité d'avoir recours à eux, et de leur rendre des devoirs de piété, pour mériter la grâce de leur assistance. C'est pour cela qu'il a donné à chaque Saint un pouvoir

i PhIis. ,CUSTIU,17,

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spécial que les autres n'ont pas, afin de nous "engager à les invoquer tous ; c'est pour cela 'qu'il nous inspire quelquefois plus de dévotion jour un Saint moins glorieux dauf leciel, et qu'il nous accorde par lui ce que nous n'obtiendrions pas par un autre ; c'est pour cela qu'aujourd'kui rEgiise leur rend à tous un honneur commun. Et voyez, chrétiens, jusqu'à quel pointée dessein do Dieu a réussi : de là vient le zèle que tous !cs peuples dans le christianisme ont pouti' leculte des Saints ; de là vient que les Saints sont les patrons des villes, les jjrotecteurs des royaumes, les anges tuléiaires des Etats ; qu'on consacre des temples à leur mémoire, qu'on olre d£s sacrifices en leur nom, qu'on se prosterne devant leurs tombeaux, que leurs ossements et leurs cendi'cs sont eu vénération par toute la terre. Qui fait cela ? ce besoin que nous avons des Saints et de Icursecoui'S auprès de Dieu, ou

Î)Iutôi la snge disposition de Dieu, qui a voulu eur faire trouver dans notre dépendance leur élévation : Mirabilis Deus in Sanctis suis. " Mais api'ès tout, mes frères, dit saintBernard, en voici le point qui nous touche, ce pouvoir si ample que Dieu a donné aux Saints n'est pouit aussi honorable pour eux qu'il est avantageux pour nous ; et quand nous célébrons leur fête, c'est plus pour nous-mêmes que pour la gloire (jui leur en revient : Prorsus ita est, fratres, quocl eorum memoriam veneremur, nostra iiiterést,non ipsonim. Appliquez-vous à cette dernière considération. Les Saints prient pour nous : c'est un des dogmes de notre loi, que l'hérésiaique Vigilantius osa contester, pi-étendaut que ces bienheureux ne preuaieul aucun soin de tout ce qui se passe eu ce monde, et qu'ils n'en avaient même nulle connaissance. Car voilà la source où nos religionuaires ont puisé ; mais dès ces pi'emîei's temps l'erreur fui confondue, et la vérité triompha. L'épitre 67 de saint Jérôme en est un monument authentique. Or cela présupposé, qui doute que les prières des Saints pour nous ne contribuent à notre salut plus que nos propres prières ? Car, hélas ! chi-étiens, quelles prières faisons-nous, et ne sont-elles pas presque toujours le sujet de notre condamnation devant Dieu? pourquoi ? parce que nous prions selon les désiis de notre cœur, qui sont injustes et déréglés ; nous ne savons ce que nous demandons, ou plutôt nous demandons ce que nous savons nous être pernicieux, et nous ne demandons pas ce qui doit nous procurer le souverain bien. Mais les saints, qui voient dans Dieu nos véritables besoins, ne demandent pom' nous que ce qui nous est salutaire, et ce qui sert à nous

sanctifier et à nous sauver; leurs prières sont efficaces, parce qu'il n'y en a pas une qui ne soit dans l'ordi'e des décrets de Dieu, et conforme à ses desseins. En quoi je vous prie deremarqner, avec l'abbé Rupert, un trait mervedleux de la miséricorde du Seigneur, qui s'étant engagé dans l'Evangile à nous accorder tout ce que nous lui demanderons : Quodcumque vohimtis petelis, et fut vobis i ; prévoyant d'ailleurs qoe nous abuserions souvent de cotte promesse, en lui demandant de faux avantages qui nous perdruient, a fait intervenir les saints, qui prient pour nousconti'e nous-mêmes, quand l'objetde nos prières n'est pas tel qu'il doit être ; de sorte que, sans mauquer à sa parole, il a droit de ne nous pas exaucer, parce qu'il exauce ceux que nous employons auprès de lui pour lui recommander nos intérêts.

Ajoulcz que la prière d'un saint est par ellemême bien plus puissante que toutes les nôtres, puisque la dignité de la personne qui prie relève le raéiile delà prière. Ajoutez que les Saints, dans un parfait désintéressement, prient pour nous avec une charité bien plus épurée ; ;ijoutez que la présence et la vue de Dieu rend leurs prières ])eaucoup plus attentives, comme l'exercice de sou amour les rend beaucoup plus ferventes. Et voilà ce qui me ravit et ce qui me donne tout ensemble de la confusion, de voir que ces élus de Dieu prient pour nous avec [)li)s de zèle et plus d'empressement que nous-mêmes ; que leur état les exemptant de toute inquiétude pour leurs propres personnes, ils ne laissent pas, en quelque manière, de s'inquiéter pour nous ; qu'autant qu'ils sont tranquilles sur ce qui regarde leur béafitude éternelle, autant sont-ils en peine de notre salut : Jam de sua immortalitale securi, et de nostra sainte solliciti 2.

Ce sont là, chrétiens, les obligations essentielles que nous avons à ces glorieux prolecteurs. Comptons les grâces que nous avons reçues, les malheurs dont nous avons été préservés, les périls d'où nous sommes heureusement sortis, c'est de quoi nous devons aux Saints une éternelle reconnaissance. Combien de fois se sont-ils présentés pour nous devant le trône de Dieu, et combien de fois ont- ils détourné les foudres du ciel prêts à tomber sur nos tètes ? Voilà ce qui les occupe : au milieu de leurs triomphes, ils pensent à nos misères ; ils ne sont pa« comane ces bienbetiicux du siècle que la fortune a élevés, et qui ne connaissent plus ceox qu'ils uni laissés derrière eux : leur gloire les unit à Dieu, mais elle ne les déiaciie pasde nous;

' Joon., ÏY, 7. — ^ Cypri&û

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au conli-aire, elle ne les rend encore que plus cliaritables envers nous, que pius visiiants et que plus ardents : MiralvUs Deus in Sandis suis, ui qiiibusprœsidium noiis constiluit.

Cependant, mes chers auditeurs, comment répondons-nons à leur soin ?que dis-je, et quel abus ne faisons-nous pas du culte et de l'invocation des Saints ?De leur culte (ne perdez rien de cette morale ; peut-être en vous découvrant un desordre que le libertinage du monde vous a caché jusqu'à présent, vous obligera-t-elle à prendre des mesures pour le corriger), de leur culte : car les devoirs sont réciproques ; et il estjuste qu'une dévotion sincère et respectueuse de notre part soit au moins le fruit d'une protection si avantageuse et si puissante. El en effet, quand uivgrand nous appuie de son crédit, que ne faisons-nous pas pour lui marquer notre attachement ! le monde nous apprend cette leçon : or il est question de savoir si nous la pratiquons A l'cgaid des Saints. Ah ! clir.'tiens^ permettez-moi de vous en faire le reproche, après me l'être fait à moi-même, c'est là que parait non-seulement notre ingratitude, mais notre impiété. Les Saints sont nos intercesseurs auprès de Dieu , et nous lenr faisons tons les jours mille outrages ; ils prient pour nous dans le ciel, et nous les déshonorons sur la terre. L'Eglise, sons leur nom, érige des temples, et nous les \io!ons ; elle leur consacre des !èles, et nous les profanons; elle célèbre leurs olfices, et nous y assistons, je ne dis pas sans religion, mais avec un esprit d'irréligion. Tout ce qui a rapport aux Saints nous devient une matière de iiéché. (-es temples, dis-je, qui sont les monuments publics de leur sainteté, et qui, pour cela môme, étaient autrefois appelés les mémoires des martyrs : Memoriœ martyrum, comment les fréqueu tonsnous, comment nous y comporions-nous, quels scandales y commettons-nous ? Ce sont des maisons de prières, et l'on en fait des lieux de commerce et de rendez-vous; ils sont destinés au sacrifice du vrai Dieu, et l'on s'y entretient des intrigues et des affaires du siècle ; au lieu que le Seigneur y devrait être glorifié dans ses Saints , c'est là que les Saints et le Soigneur sont plus exposés aux insultes et aux mépris deshommes.Ce que je dis n'est-il pas encore au-dessous de la vérité ? Mais ce n'est pas assez : leurs fS-» tes, que l'Eglise nous ordonne de sanctifier,et à quoi les premiers fidèles se préparaient si religieusement par des veilles et par des jefines' comment les solemnisons-nous.'puis-je le dire et pouvez-vousl'eirtendre sansrougir?C'étaient powrcesferventschTétiensdelaprimitiTeEglise

des jours de piété, et ce ne sont pour nous qu (!es jours de licence, que des jours de divertissement cl de jeux, que des jours de parties et de débauclies, que des jours au moins de paresse et d'oisiveté : en sorte que, pour l'honneur même des Saints, on a juge nécessaii e d'en retrancher et d'en abolir. Car, reconnaissons-le à noh-e lioute, un des motifs de cette suppression c'a été le relâchement et l'indévotion des peuples. La fête d'un martyr, disait saint Bernard, est devenue, par la corruption de nos mœurs, une fête toute mondaine. On honore le précurseur de Jésus-Christ, c'est-à-dire le plus austère et le plus abstinent des hommes, par des intempérances et des excès.

Après cela, aurions-nous bonne grâce de reprocher aiux hérétiques de notre siècle le mépris qu'ils ont fait du culte des Saints, et ne pourraient-ils pas bien nous répondre ce que Tertullien répondait aux païens de Rome, qui se plaignaient que les chrétiens méprisaient leurs dieux ? il leur faisait voir que leurs dieux devaient plus se tenir offensés d'eux-mêmes et de leur conduite, que des chrétiens : Nescio plusne dii vestri de nobis, quam de vubis querantur. Car, en effet) si les chrétiens méprisaient les dieux de Rome, c'était par raison et par principe, comme ne les connaissant pas ; au lieu que ces païens les méprisaient par libertinage, et par le dérèglement de leurs passions. Nos hérétiques, dis-je, n'auraient-ils pas sujet de nous faire la même réponse? iVt'scîo piusneSanctivestrt de nobis quam rfd î'ci/)/s(/i(era/i(!<r. Voilà cequej'aopellel'abus du culte des Saints, et voici l'abus de leur invocation. Car pourquoi prions-nous les Saints, et pourquoi avons-nous recours à eux ? ne parlons point de ces prières abominables, et, selon le terme de l'Ecriture, exécrables, qui feraient des Samts, s'il les écoulaient, les fauteurs de nos vices ; de ces prières où l'on ose invoquer un Saint pour le succès d'une entreprise injuste, pour le maintien d'une fortune bâtie sur l'iniquilé , pour l'heureuse issue d'une affaire dont l'arliiice, la ruse, la mauvaise fol sont les ressorts, pour la satisfaction ou d'une aveugle cupidité, ou d'une vengeance secrète et raffinée. Que de:, infidèles, dit saint Augustin, qui n'adoraient que des divinités chimériques, et qui même se figuraient ces taux dieiLx encore plus corromuus qu'eux, leur aient autrefois adressé de semblables prières, je ne m'en étonne pas ; mais l'opprobre de notre religion est qu'invoquant les Saints glori»fiés par les vertus chrétiennes, nous ne rougissions pas de leur demander ce qui va à la destruction età l'anéaiilissement de toutes lesvertus.

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Je serais infini, si je voulais m'étendre sur ce point ; ne parlons pas même de ces prières mondaines et intéressées qu'on fait aux Saints pour ' des biens tout profanes, tels que sont les richesses et les honneurs du siècle, sans leur demander jamais d'autres biens qui regardent notre avancement dans les vertus chrétiennes, et la sanctification de nos âmes. Comme si ces élus de Dieu, si je puis ainsi m'exprimer, ne nous étaient bons que quand il s'agit des prospérités temporelles, que quand il s'agit d'obtenir un temps favorable pour rendre nos campagnes fertiles et nos moissons abondantes, que quand il s'agitde détourner le fléau d'une maladie contagieuse ou d'une calamité publique, que quand il s'agit d'éloigner de nos terres des puissances ennemies et de repousser leurs efforts, que quand il s'agit de relever une famille ruinée, de rétablir une santé affaiblie, de se tirer d'un mauvais pas où l'on se trouve engagé, et où l'on craint de se perdre selon le monde ; de parvenir à un rang, à une dignité, et d'avoir de quoi en soutenir l'éclat. Car c'est sur de pareils sujets et en de semblables occasions qu'on reconnaît volontiers le pouvoir des Saints, et qu'on tâche à l'employer auprès de Dieu. Mais s'agit-il du salut et de tout ce qui y peut contribuer ; s'agit-il de détruire une habitude vicieuse et de renoncer à un engagementcriminel ; s'agit-il de se préserver des pièges du monde et de sacorruplion ; s'agit-il de vaincre une passion qui nous domine, de dompter la chair qui se révolte, de surmonter une tentation à laquelle nous n'avons que trop de fois succombé ? c'est alors que le crédit des Saints nous est absolument inconnu, ou que nous agissons au moinscommes'ilnousétaitabsolument inconnu, parce que nous craignons qu'il ne fût trop efficace. Tout cela, chrétiens, est sensible, et se fait voir par soi-même. Mais voici quelque chose de plus intérieur, que le devoir de mon ministère m'obligea vous développer : malheur à moi si j'omettais une si salutaire instruction, et malheur à vous-mêmes si vous n'en profitez pas !

Le grand abus de l'invocation des Saints, dans les prières même en apparence les plus religieuses, c'est que nous voulons qu'ils demandent à Dieu pour nous ce que Dieu, en conséquence de ses décrets éternels, qu'il ne changera jamais, ne peut nous accorder ; ce que Dieu, suivant les règles de sa sagesse, ne veuf pas nous accorder, et ce qu'en effet il n'est pas à propos qu'il nous accorde. Nous invoquons les Saints ; et abusant de l'avantage que nous avons d'être, pour ainsi dire, sous leur sauvegarde, nous prétendons vivre sans soin, sans vigilance.

sans attention sur nous-mêmes. Nous invoquons les Saints ; et par une fausse confiance en leur secours, nous prétendons que, pour l'accomplissement de nos vœux et pour le succès de notre prière, il suffise de les avoir invoqués. Nous invoquons les Saints, et en leur demandant l'esprit de pénitence, nous prétendons qu'il ne nous porte à rien qui nous gêne, à rien qui nous coûte, à rien qui nous mortifie. Nous invoquons les Saints; et en leur demandant la grâce de notre conversion, nous prétendons que cette conversion chimérique ne nous engage à nulle avance de notre part, ni à nulle violence ; que nos liens se rompent d'eux-mêmes ; que notre cœur se trouve tout à coup dégagé, libre, tranquille, et qu'il jouisse des douceurs du triomphe, sans avoir éprouvé les peines du combat. Nous invoquons les Saints ; et en leur demandant certaines vertus, nous prétendons n'avoir nulles mesures à prendre pour les acquérir : souvent même ne craignonsnous pas de les obtenir, comme saint Augustin, avant qu'il se fût détaché de ses profanes engagements, demandait la continence, et souhaitait secrètement et au fond de l'âme de n'être pas exaucé? Nous invoquons les Saints; et selon notre gré, selon nos vues qui nous trompent, nous leur marquons les grâces que nous attendons du Ciel par leur médiation, et que nous voulons avoir, quoique ce soient des grâces qui ne nous conviennent pas, et qui quelquefois serviraient plutôt à notre perte qu'à notre salut. Ah ! chrétiens, souvenons-nous que, si les Saints sont puissants auprès de Dieu, ils ne le sont pas au préjudice de Dieu même, et de ce que nous lui devons ; qu'ils sont puissants , mais d'une puissance réglée et ordonnée, d'une puissance toujours renfermée dans l'étendue de la loi éternelle ; c'est-à-dire qu'ils sont puissants pour nous aider, et non pas pour nous déchar- ger de tout le travail ; puissanst pour nous faire agir, et non pas pour nous entretenir dans une ■ indolence paresseuse et lâche; puissants selon ( les desseins de Dieu, et non pas selon nos désirs aveugles et nos caprices. Invoquons-les : c'est pour cela que Dieu lésa faits nos protecteurs ; mais puisque ce sont des Saints, invoquons-les chrétiennement et saintement; car si nous les invoquons en mondains, de protecteurs qu'ils doivent être poiu- nous défendre et pour nous secourir, nous en ferons nos témoins et nos juges, pour nous accuser et pour nous condamner. Invoquons- les, mais dans des sentiments et des vues qui les honorent. Autrement, mes chers auditeurs, savez-vous comment ils

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paraîtront devant le trône de Dieu ? apprenezle de celte terrible vision qu'en eul suint Jean , et dont il parle dans son Apocalypse. Car il les vit en la présence du Seigneur ; et il les entendit non point priant pour les hommes, mais demandant justice contre les hommes : Umiequo... non viudicas sanguinem nostrum de ik qui habitant in terra ' .' Justice non-seulement contre les hommes qui les ont méprisés pendant leur vie, qui les ont persécutés, accusés, condamnés; non-seulement contre ces hommes libertins et impies qui profanent leurs fêtes, et qui raillent du cu'te que nous leurs rendons, mais contre nous-mêmes, qui faisons ou qui voulons faire de leur protection un usage si contraire aux desseins de Dieu et si indigne d'eux: Usqu quo non vindicas sanquinem nostrum de iis qui habitant in terra ? Quoi qu'il en soit, Dieu n'eu est pas mains admirable dans ses Saints, admirable de nous les avoir donnés pour protecteurs, et admirable de nous les proposer comaie modèles : vous l'allez voir dans la seconde partie.

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