PREMIÈRE PARTIE
Quelque impénétrable que soit le mystère de la prédestination des Saints, Dieu nous a révélé, chrétiens, et il nous est aisé de connaître les voies qu'il leur a marquées et qu'ils ont suivies, pour arriver h l'heureux terme de leur prédestination. Or, une des premières règles qu'ils crurent pour cela devoir observer, ce fut de ne point chercher la sainteté hors de leur condition ; et cette règle a été si sûre pour eux qu'il n'y a point eu de condition dans le monde, où, avec le secours des grâces communes, ils n'aient en effet pratiqué toute la sainteté du christianisme. Ils y ont si bien réussi, qu'éclah-és et conduits par l'Esprit de Dieu, ils sont parvenus à cette sainteté du christianisme dans les conditions du monde qui y semblaient les plus oppo^iées. Jp dis plus : ils ont eu même le bonheur d'acquérir, par la pénitence, celte sainteté du christianisme dans les conditions où l'esprit corrompu du monde les avait mallieureiisement engagés, mais dont l'engagement, quoique malheureux, était un lien que la loi de Dieu ne leur permettait plus désormais de rompre. Parlons encore plus clairement : en observant cette règle, ils ont été Saints chacun dans leur condition ; ils ont été Saints dans toutes sortes de conditions ; ils ont été non-seu lement Saints, mais héroïquement Saints dans ^s plus dangereuses condilions; et ce qui fait voir toute la force de la grâce, par le moyen de la pénitence, ils ont été Saints jusque dans (les conrlilions où, sans avoir consulté Dieu, ils étaient cnh-és par le seul mouvement de leurs passions. Quel fonds d'instruction pour vous et pour moi, et quel fonds même de consolation pour ceux de mes auditeurs qui, touchés aujourd'hui d'un saint remords, auraient devant Dieu à se reprocher de n'avoir point eu d'autres vues que celles du monde, dans le choix qu'ils ont lait de leur état 1 Voilà en quoi je prétends qu'a consisté une partie de la science des prédestinés et des élus de Dieu. En voilà le principe général que je vais développer, et où nous découvrirons la première source de leur sanctifie tion, qui doit être le modèle de la nôtre. Ecoutez-moi.
Ces Saints, dont nous honorons la mémoire, n'ont point cherché la sainteté ailleurs que dans la condition où l'ordre de la Providence
les attachait : c'est sur quoi a roulé toute leur conduite ; et c'est l'excellente morale que le grand apôtre leur avait enseignée, quand il disait aux Corinthiens : Uiutsqtiisque in qitu vocatione vocatiis est, in ea permanent apud Deum '; Que chacun travaille à se sanctifier dans l'état et selon l'état où il se trouvait lorsqu'il a reçu la lumière de l'Evangile et (fu'il a embrassé la foi. Prenez garde, s'il vous plaît : saint Paul parlait à de nouveaux chrétiens ; et ces nouveaux chrétiens, avant que de l'être, avaient eu dans le inonde leurs qualités , leurs rangs , leurs emplois. Or, il n'exigeait point d'eus qu'en conséquence de ce qu'ils étaient chrétiens ils se dépouillassent de tout cela; mais il leur déclarait l'obligation qu'ils s'étaient eux-mêmes imposée, d'allier tout cela avec la prolession du christianisme. Pour montrer, dit saint Chrysostome, que le christianisme n'élait point une secte donl les maximes allassent à troubler, ni à confondre l'ordre des états et des conditions, il voulait que ceux qui se convertissaient au christianisme, sans changer de conditions et d'étals, fussent toujours ce qu'ils étaient, et fissent dans le inonde la môme figuie qu'ils y faisaient avant leur conversion. Mais, du resie, il voulait qu'ils fussent pour Dieu et selon Dieu, ce qu'ils n'avaient été jusqu'alors que pour le monde et selou le monde. Car c'est ainsi (jue ce passage doit être entendu : Umisquisriue in qiia vocatione vocalus est, in ea permaneat apud Deum : Que chacun de vous serve Dieu dans la place où il était quand Dieu, par sa miséricorde, l'a appelé. Par où l'Apôtre corrigeait les fausses idées que les juifs et les gentils se formaient de notre religion, par où il leur faisait comprendre que la loi chrétienne étail nonseulement une loi sainte et divine, mais dans sa police extérieure parfaitement conforme au bon sens et à la raison ; par où, selon 1 1 remarque de saint Ghrysostome, il faisait goiiter aux tidèles les avantages et la douceur do leur vocation, qui consistait, non pas à détruire, mais à pert'cclionner le monde ; Uniisquisque in qua vocatione vocatus est : Que chacun, dans l'état où Dieu l'a pris, s'étudie à être chrétien. Et voilà justement, mes ciiers auditeurs, ce qu'ont fait les Saints : disons mieux, voilà ce qui a fait les Saints, et en parliculier ces premiei"s Saints de l'Eglise de Jésus-Christ. C'étaient des hommes comme nous ; mais, selon le plan que nous en a tracé l'Apôtre, des hommes qui, sans se dégrader, sans se déjjlacer, sans se déranger, ont trouvé le mojen de se sanclilier; des hommes qui, pom' ainsi parler, oui enlé le
POUii LA VÈTK DE TOUS LES SAINTS.
christianisme sur le monde ; des hommes qui, selon la diversité des conditions où il plut à Dieu de les choisir, ont accordé la sainteté chrétienne, les uns avec la grandeur, les autres avec l'humiliation; les uns avec l'opulence, et les autres avec la misère ; ceux-là avec la sagesse, et ceux-ci avec l'ignorance : car il y en a eu d'autant de caractères différents que je vous en marque, et que vous en pouvez concevoir : pourquoi? parce que Dieu, qui les disposait pour la construction et l'édification du corps mystique de Jésus-Christ, dont ils devaient être les membres, leur inspirait à tous une sainteté proportionnée à leur état; et parce qu'en effet le premier mouvement de la grâce qui agissait en eux était de les porter à être Saints, cliacun de la manière qui leur convenait dans leur état. Voilà, dis-je, ce qui a formé les Saints, et ce que je dois m'appliquer à moimême, si je veux être Saint comme eux. Or, comment pourrais-je ne le pas vouloir? Quand je n'aurais point d'autre vue que celle de mon intérêt propre, la foi ne m'apprend-elle pas qu'il est pour moi d'une nécessité indispensable que je sois saint, si je prétends être sauvé; et ne me dit-elle pas qu'il n'y a de prédestinés dans le ciel que ceux qui ont été saints sur la terre ? Ordre divin que je dois adorer, et dont rien ne me peut dispenser.
Mais donnons plus d'étendue et plus de jour à celte vérité. 11 y a eu des Saints dans toutes les conditions du monde ; et, malgré l'iniquité du siècle, qui ne prévaudra jamais contre les desseins de Dieu, c'est dans les conditions du monde qui semblaient les plus opposées à la sainteté, que Dieu, par une providence singulière, a suscité les plus grands Saints; entre ceux que nous invoquons, et dont l'EglLse célèbre aujourd'hui la fête, combien nous en propose-t-clle qui se sont sanclifiés à la cour, c'est-à-diie au milieu des plus dangereux écueils, et, si je l'ose dire, comme dans le centre de la corruption du monde? Combien qui, dans la ■ profession des armes, ont été des modèles de piété, et qui, dans la licence de la guerre, ont conservé et même acquis toute la perfection de l'esprit chrétien ? Coudjien qui ont allié la sainteté et la royauté, et qui, sur le trône, où tant d'autres se sont perdus, ont fait éclater les vertus les plus consommées, sans en excepter l'humiUlé la plus profonde, et la plus rigoureuse austérité ? Etre saint dans la vie licencieuse et tumultueuse d'une milice profane, cire saint parmi les dangi-rs et les tentations de la cour, être .saint et être roi, ce sont des miracles
que la grâce de Jésus-Christ a rendus possibles, et même qu'elle a rendus communs ; je n'ai donc pas raison, qui que je sois, et quelque risque que je puisse courir dans le monde, si j'y suis par l'ordre de Dieu, de prétendre qu'il ne m'est pas possible d'accorder ma condition avec la sainteté de ma religion ; erreur : parler ainsi, c'est imputer à Dieu les désordres de ma vie, puisque Dieu est l'auteur de ma condition ; c'est vouloir remlre si providence responsable, non-seulement des périls à quoi je me- trouve exposé, mais des crimes que je coimnels, et dont je dois répondre à sa justice ; c'est lui attribuer malignement et présou)ptiicusemeiit ce que je dois me reprocher continuellement et humblement : erreur vaine, que l'exemple des Saints confond, puisque, entre ces bienheureux qui jouissent maintenant de la gloire, il y en a, et même un grand nombre, qui ont été dans le monde de même condition que moi, qui ont vécu dans les mêmes engagements ijue moi, qui ont eu les mêmes ccucils à éviter, les mômes tentations à combattre, les mêmes difficultés ù eurinoiitci ijue moi i mais qui, raisonnant mieux que moi, ont, au milieu de tout cela, trouvé heureusement la sainteté. Or, pourquoi ne pourrais-je pas ce qu'ils ont pu, et pourquoi ne ferais-je pas ce qu'ils ont fait ? Ce fut l'argument invincible qui conveitit saint Augustin : argument plein de consolation pour les âmes droites qui cheichenl sincèrement Dieu ; mais affligeant et désolant pour les âmes lâches, beaucoup plus pour les âmes libertines, qui cherchent des excuses dans leurs péchés, et qui voudraient les rejeter sur leur condition et sur Dieu même.
De là que s'ensuit-il ? Qu'il faut donc imiter les Saints, et m'en tenir comme les Saints à la maxime contraire ; qu'il faut, convaincu par leur exemple, me dire à moi-même : Non, ma condition et ma religion n'ont rien d'incompalible;je puis être dans le monde tout ce que j'y suis, et être chrétien : c'est le fondement que je dois poser, et sur lequel je dois régler toute ma conduite; car tandis qu'il me reste surcela le moindre doute, semblable au roseau agité du vent, je ne me détermine à rien ; taiulis que je me figure dans ma condition des impossibilités, ou morales, ou absolues, de pratiquer ma religion, je ne prends nulle mesure, et je ne fais nul effort pour vaincre ma lâcheté: au contraire, la pensée que je le puis, et que ma condition n'y est point un obstacle, c'est ce qui m'encourage et qui m'anime, ce qui me doime de la confiance, et qui me fait prendre des résolutions gé-
POUR F.A FÉTR I>E TOUS LES SAINTS
néreuses, ce qui me rend capable de les soutenir et de les exécuter, ce qui m'affermit dans les disposilicns ctu-étiennes où je dois vivre pour opérer mon salut avec zèle et avec ferveur ; je le puis, et, si j'y manque, ma condition ne sera jamais une légitime excuse, ni même un prétexte apparent pour me justifier devant Dieu : voilà ce qui me faitagir. La vue que Dieu réprouvera ce prétexte, et qu'il tournera contre moi celle excuse frivole, quand il m'opposera dans son jugement cette nuée de témoins dont parle saint Paul, cette multitude de Saints qui se sont trouvés en ma place, et qui ont fait dans le monde ce que sans sujet et en vain je m'imagine n'y pouvoir faire : voilà ce qui réveille ma foi; sans cela je demeure comme assoupi, me plaignant inutilement de ma condition, et toujours infidèle à ma religion, que je me représente comme impraticable , afin de pouvoir plus impunément la négliger ; par conséquent il faut , avant toutes ohtwoi, que je croie l'alliance dos deux aussi évidemment possible qu'elle cit essentiellement nécessaire pour mon salut élcrnel ; or c'est ce
que l'exemple dc3 Sainta rHô fait sensiblement
connaître, mais n'en demeurons pas là.
On se prévient d'une autre erreur, et c'est l'il. Ir.sion où donnent la plupart des hommes, et qui n'est propre qu'à entrclenir leur relâchement et qu'à fomenter leur impénitence, savoir, qu'on serait bierî plus à Dieu, qu'on y pourrait plus être, si l'on était dans une condition moins exposée et plus dégagée des embarras du monde; illusion dont la sage conduite des élus de Dieu doit encore nous détromper. Car, comme raison- ■^e saint Bernard, cette condition dont je me fais a pian chimérique et qui me paraît plus avantageuse pour le salut que la mienne, n'étant pointcelle où Dieu m'a destiné, elle ne peut avoir pour moi, lesavantagcsque je m'y propose : quelque sainte qu'elle soit eu elle-même. Dieu a eu d'autres vues sur moi, et la condition où je suis; quoique moins retirée et plus dissipée, es! celle qu'il a plu à la Providence de me marquer. C'est donc dans celle-ci et pour celle-ci que Dieu m'a préparé des grâces, et par couséqueut c'est unique. ment dans celle-ci que je puis espérer d'èlre plus à Dieu, plus occupé de mon salut, plus détaché du monde et de moi-mè;ne, plus chrétien et plus parf.ùt, puisqu'il m'est évident que je ne puis rien être de tout cela qu'en vertu des grâces qui m'ont été préparées, et dans l'état pour lequel elles m'ont été préparées. Ainsi l'estimaient les Saints, et par là, ils sont parvenus à ces divers degrés de sainteté qui les distinguent dans la hiérarchie céleste. Leur grande
science, dit saint Chrysostome, a été de ne point séparer leur condition de leur religion ; voilà ce qui le s a fixés, ce qui a produit dans l'Eglise di^s Saints de tous genres et de tous élals ; de saints rois aussi bien que de saint-; religieux, de saints magistials aussi bien queue saints évèques, des Saints dans le mariage aussi bien que dans le célibat. Je ne dis point ceci pour condamner ces changomenls de condition que Dieu, par sa miséricorde, insidre quelquefois à ses élus, quand il veut les aliirer à lui elles séparer du monde : malheur à moi si je combattais en eux l'œuvre de Dieu ! ils renoncent alors à des conditions auxquelles il leur est libre de renoncer, et il n'y renoncent que pour renoncer plus parfaiicnicnt à eux-mâmes. Mais ce que je condamne, ce sont les inquiéludes, les inconsiances de certains chréliens, qui, séduils par leur propre sens, semblent ne désirer une condition meilleure pour le salut, que pour fe dégoûter de celle où est attaché leur salut ; qui, sous apparence d'un prétendu bien, voudraient toujours être ce qu'ils ne sont pas, et ne s'appliquent jamais à être chrétieuuement ce qu'ils sont ; dont toutes les bonnes intentions se réduisent à de vains projets qu'ils fout d'une vie plus i-égulière, s'ils étaient dans des étits où ils ne peuvent être et où jamais ils ne seront, pendant qu'ils oublient ce que Dieu leur demande actuellement dans celui où il les a placés : conduite bien opposée à la conduite et à la science des Saints.
Car j'ai ajouté (ce qui d'abord a pu vous surprendre, mais qui doit être pour vous une importante leçon et une solide consolation ), j'ai ajouté et j'ajoute que les Saints, par le secours de la pénitence, avaient su même accorder leur religion avec des conditions où Dieu ne les avait point appelés, et où l'esprit du monde les avait malheureusement engagés. Et en effet, après avoir eu le malheur d'y être entrés téméraireuient et contre l'ordre de Dieu, ils ne se sont pas pour cela abandonnés à de funestes désespoirs. Qu'ont-ils fait ? Supposé l'engagement qui leur rendait ces conditions désormais nc^cessaù'es, se confiant ea Dieu, ils ont cherché dans leur religion une ressource à leur malheur ; ils ont réparé par la pénitence le crime de leur imprudence : c'est-à-dire, engagés sans la vocation de Dieu dans des mariages d'intérêt, de passion , d'ambition, ils en ont fait de saints mariages, par la grâce de leur conversion ; engagés dans le sacerdoce par des vues purement humaines, à force de gémir et de pleurer, ils n'ont pas laissé d'honorer leur prolession par la
POUR LA fétf; de tous les saints.
douleur qu'ils ont eue de l'avoir une fois déshonorée, et par l'obligation encore plus étroite qu'ils se sont imposée d'y vivre pour cela même pins saintement, plus exemplairement, plusaustcremenl. Combien d'illuslres exemples ces bienhenieux ne pourraient-ils pas m'en fournir, et conihien de ceux qui in'écoutent pourraient proliler de ces exemples ? Les Saints ont fait péîiiieiicc de leurs condiiions, maisdans leurs conditions mômes : voii;\ ce que leur a appris la science des Saints ; et à quoi tient-il, me3 chers auuiteurs, que nous ne le sachions comme eux ? Il est vrai, ce merveilleux accord de leur condition avec leur religion leur a conté ; il a fallu pour cela s'assujettir et se contraindre ; mais en peut- il trop conter pour acquérir une science si salutaire, et ne sommes-nous pas assez heureux si, marchant sur leurs voies, nous trouvons le secret de conserver dans le monde l'Espri! de Dieu ? Cependant voyons le fruil que les Saints ont tiré de celte alliance : car après vous avoir montré qu'ils ont su accorder leur condition avec leur religion, j'ai à vous faire voir comment ils se sont servis de leur religion pour sanctifier leur condition : c'est le sujet de la seconde partie'.
Beuxiême partie.
Une des choses que Salomon demandait autrefois à Dieu, et qu'il envisageait comme le comble de ses désirs, était que la sagesse, dont il se formait de si magnifiques idées, l'accompagnât, l'cclairàt, l'assislàt et le dirigeât dans les irnportaulos fonctions du ministère dont la Fîoviilencc l'avait chargé, en l'élevant sur le trône: Domine... da mihiseiVmm tuaritm assistricem sapientiam '; Donnez-la-moi, Seigneur, disait-il à Dieu, cette sagesse qui est assise avec vous, et qui ne vous quitte jamais. Comme vous l'avez employée dans tous vos ouvrages, qu'elle me conduise dans toutes mes entreprises; comme vous l'appelez à tous vos conseils, (pi'elle .soit la r^glc dos miens; comme parelle vonsgonvernez le monde, que je gouverne par elle votre peuple : Mille illtim de cœlis Santiis iuis 2; Envoyez-la de votre sanctuaire, qui est le ciel : et pourquoi? Ut Diecuin sit et mecum laborel '.■ Afin qu'elle soit avec moi, et qu'elle travaille avec moi ; atin que je me serve d'elle pour m'acquillcr fidèle- -Tient, exactement, irréprochablen:ent de mes uevoirs; car elle a, poursuivait-il, l'intelligence et i;\ science de toutes choses , et si je puis l'obtenu- de vous, elle réglera tout le cours de ma
' Sap., IX, I, 4. — » Ibid., 10. — » Ibid,
vie, elle rendra mes œuvres parfaites, et je serai digne du trône de mon père. Ainsi ce grand roi parlait-il de la sagesse ; or, ce qu'il disait de la sagesse, les Saints l'ont pensé de la religion, qui leur a tenu lieu de sagesse, et qui est ea effet la vériiable et l'éminoute sagesse des élus de Dieu. Chacun d'eux, dans son état, a regardé sa religion connnc la source pure des vraies lumières d'où dépendait, selon le monde même, sa perfeclion , chacun d'eux a été persuadé que, par rapport au monde même, il ne réussirait jamais dans sa conduite et narriverait jamais à cette perfection qu'autant quil s'attacherait aux inviolables maximes de sa religion ; chacun d'eax, comme Salomon, a dit mille fois à Dieu, dans le secret de son cœur: Donnez-la-moi, Seigneur, celle religion, afin qu'elle travaille avec moi, qu'elle converse avec moi, qu'elle ordonne avec moi, qu'elle juge avec moi, qu'elle fasse tout avec moi, et que je ne fasse rien ï •. is elle ; parce que je sais qu'agissant par elle, ^o serai, selon vous et selon le monde, un homme accompli : Ut mecum sit et mecum laboret. Ainsi
ton», par uno Uâurousa oxpérionco, oiit-ils
reconnu que la profession qu'ils faisaient de praliquer la loi de Dieu leur était encore un puissant moyeu pour marcher sûrement dans les voies du monde, pour ne pas craindre la censure du monde, pour mériter l'approbation et l'estime du monde, pour arriver à celie exacte et irrépréhensible probité qu'exige le monde ; ainsi se sont-ils servis de leur religion pour sanctifier leur condition, c'est-à-dire pour éviter les désordres à quoi leur condition était sujette, et pour accomplir les devoirs dont lear coudition-était chargée : deux choses qui, selon le Prophète, comprennent toute la justice ; deux cho.ses qui vous justifieront, non-seulement l'utilité, mais la nécessité de b. religion : seconde idée que je vais vous donner de la sainteté et de la science des élus de Dieu.
Us se sont servis de leur religion iwur éviter les désordres de leur condition : règle divine qu'ils se sont d'abord proposée, et qu'ils ont toujours eue devant les yeux. Car la science du monde leur avait appris (excellente remarque de saint Bernard), la science du monde leur avait" appris qu'il y a dans chaque condition certains désordres essentiels que la religion seule peut corriger, certains péchés dominants dont la religion seule peut préserver, certaines tentations délicates que la religion seule est capable de surmonter, certains abus autorisés, certains scandales au-dessus desquels la religion seule a la force de s'élever : voilà ce que savaient les
POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS
Saints ; mais aussi étaient-ils bien assurés qu'avec le secours de la religion il n'y avait diins leur conaition, ni désordre, ni péché, ni tenlation, ni scandale, ni abus, dont il ne leur fût aisé de se garantir ; et c'est, dit saint Bernard, l'avantage inestimable que ces glorieux prédestinés ont tiré de la religion chrétienne. De li\ vient que les honneurs du siècle ne les ont point enflés ni éblouis, que l'abondance des biens de la terre ne les a point corrompus, qu'ils n'ont point abusé de l'autorité, qu'il? ne se sont point méconnus dans la prospérité, qu'ils ont été grands sans orgueil, puissants sans violence, riches sans injustice, sans dureté, sans luxe, sans prodigalité: pourquoi? parce qu'eu toutes choses ils conformaient leur condition à leur religion, et faisaient de leur religion la mesure et la règle de leur condition : or, cette unique règle leur sulfisait pour en exclure tous les vices, et tout ce qui pouvait s'y glisser 'le corruption et de licence. S'ils s'étaient livrés indépendamment de cette règle à leur condition, dans quels abîmes ne seraient-ils pas tombés?
à quels e.xcc.s l'ambition n'aurait cl.'e pas porté
les uns, et jusquà ijucl jioint la cupidité n'auraitelle pas aveuglé les autres? Pour soutenir ces conditions où ils se voyaient élevés, que ne se seraient-ils pas cru permis ? et dans le pouvoir do tout faire, quels maux nnpunément et sans scrupule n'auraient-ils pas faits? par combien d'usurpations et d'attentats les forts n'auraientils pas oppnmé les faibles? c'est ce que la politique du monde leur conseillail, mais de quoi la religion de Jésus-Clirist leur a donné inie sainte horreur. Inslruits et conduits par celle religion, plus ils ont été forts selon le monde, plus ds ont tremblé dans la vue des jugements Je Dieu. N'ignorant pas que le plus fort, dans le cours des choses humaines, est ordinairement le plus injuste, ou du moir.s le plus exposé au danger de l'être ; plus ds ont été forts, plus ils ont conçuqu'ils devaient être modérés, humains, charitables ; plus ils se sont tenus obligés à èti'e en gai de contre eux-mêmes. Or, dans cet esprit, poursuit saint Bernard, ils ont maintenu leur rang avec mode^tie, leurs droits avecdésiiUéresseuu'ut, leur réputation et leur gloire avec humilité. C'est ainfi que la religion a été pour eux un préservatif souverain contre tous les désordres de leur conilition. Sans cela les grands, à l'exemple des nations, .selon la parole du Sauveur du monde, auraient prétendu dominer avec (ici té et avec hauteur; mais parce que leur religion réprimait cet esprit de domination, bien loin d'être tiers ^t hautains, ils ne se sont regardés, en (jualilé de
maîtres, que comme des hommes établis pour servir lesaidres, que comme des sujets attachés à des ministères qui les engageaient nonseulement à travailler, mais à s'immoler pour les autres : sans cela les riches n'auraient cherché à jouir de leurs biens que pour .satisfaire leurs passions, que pour contenter leurs désirs, que pour mener une vie molle et voluplueuse. qui bientôt les eût portés à une vie libertine et dissolue ; mais leur religion les a réduits à n'user point autrement de ces biens que selon les maximes de l'Esprit de Dieu ; je veux dire, à en user comme u'en usant pas, à les posséder comme ne les possédant pas, à se souvenir toujours qu'ils n'en étaient que les simples économes, dispensateurs du superflu, et comptables à Dieu du nécessaire. Maximes que les Saints ont inviolablement suivies ; et c'est ce qui a rempli le ciel de ces riches pauvres de cœur, que le Fils de Dieu canonise aujourd'hui si hautement : Beali pauperes spiritit '; de ces riches qui dans l'opulence ont eu tout le mérite de l'indigence; de CCS riches miséricordieux qui sont dans le sein d'Abraham aussi comblés de g!o;re que Lazare ; ils ont fait de la religion qu'ils professaient le correctif de leur condition.
De là vient que les plus dangereuses tentations ne les ont point ébranlés, et'qu'ils ont été à l'épreuve de tout ce que l'enfer et le monde ont eu pour eux de plus à craindre ; de là vient, disait l'Apôtre en parlant des Saints de l'ancienne loi, qu'ils n'ont cédé ni à la rigueur des prisons, ni à la violence du feu, ni au tranchant des épées: et moi je dis, en parlant des Saints de la loi de grâce, qui sont vos modèles, el qui ont tenu dans le monde les places que vous y occupez : de là vient que ni l'envie de s'enrichir, ni le désir de se pousser, ni la vue de se con^ server, ni la crainte de se perdre, ni la faveur des hommes, ni leur disgrâce, ni leurs menaces, ni leurs promesses, ni leur mépris, ni leur eslime, qui sont proprement ces tentations délicates auxquelles vos conditions sont exposées; que rien, dis-je, de tout cela n'a jamais eu la force de les pervertir : pourquoi? parce qu'ils ont opposé à tout cela ces saintes armes: Annaturam Dei 2, ces armes de justice que leur fournissait leur religion, et qui les rendaient invincibles. En effet, sans la religion ils auraient succombé en mille autres rencontres aux plu$ déréglées et aux plus honteuses passions : leur raison, en je ne sais combien de pas glissants, aurait été trop faiide pour les retenir ; combattus par ces tentations, d'autant plus dangereuses
' Mattli., ï, 3. — : Ephes., v:, 13.