‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 55 sur 139 · DE TOUS LES SAINTS · texte numérisé non relu

DE TOUS LES SAINTS

qu'elles sont plus humâmes, ils auraient été

hommes comme les autres, emportés, intéressés, vicieux, scaniialeux comme les autres. Qui les a fait triom|ilierdM monde? Je vous l'ai dit, les armes de !a toi, dont ils se sont servis ; car, dans les engaj;ementsoù ilsé'.aioiit, il n'y avait, dit le bienaimé disciple, que la foi et la religion qui leur pût faire remporter de telles victoires sur le monde : Et liœc est vicloria quœ vindt mimdum, fides iioulra '. Leurs conditions étaient rectifiées, purifiées, sanctifiées par leur religion : et voilà, dit saint Chrysostome, ce que les païens mêmes ont admiré et révéré dans eux ; voilà par où le christianisme s'est acquis tant d'honneur et tant de crédit ; et voilà par où sa sainteté s'est répandue, non-seulement dans les cloîtres et les monastères, mais dans les professions les plus profanes par elles-mêmes et les plus mondaines; partout les chrétiens étaient distingués, et dans tous les états de la vie on les discernait par l'innocence de leurs mœurs et par l'intégrité de leur conduite ; on ne voyait point parmi eux de scélérats, de fourbes, de traîtres : c'est ce qu'avançait hardiment Terlullien dans son Apologétique. S ils étaient cités devant les tribunaux desjuges, on ne les accusait que'd'ètre chrétiens ; leur seule religion faisait leur crime, et ce prétendu crime, dont ils se glorifiaient, les affranchissait de tous les autres. Qui m'empêche de les imiter? ne fais-je pas profession de la même religion qu'eux ? pourquoi n'en lérais-je pas le même usage ? Pourvu du même remède, savoir, des lumières et des grâces de ma religion, quelle excuse puis-je avoir quand je me laisse aller aux désordres de ma condition ? Ayant en main les mêmes armes, et de plus leur exemple devant les yeux, à qui m'en tlois-je prendre qu'à moi-même, si je suis vaincu ?

Mais ces bienheureux ont encore passé plus avunl. Dans le dessein de se sanctifier par leur religion, ils s'en sont servis non-seulement pour se pi'éscrver des dérèglements de leur condition, mais pour en remplir tontes les obligations; autre effet de leur sagesse, et de cette science des saints que Dieu leur- avait donnée : Dédit un scieitliam Sanctorum ; car il y a dans chaque condition certains devoirs fâcheux, onéreux, mortifiants, contraires à la nature, dont il est presque impossible de s'acquitter sans le secours de la religion; et les Saints tenaient pour constant que la religion seule pouvait être en eux une disposition générale et efficace à l'accomplissement de ces devoirs. En effet, sans la religion, les Saints, pour n'être

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pas esclaves des devoirs tle Iaw condition, au raient su, aussi bien que les autres, n'en prendre que l'honorable et le commode, et en laisser le difficile et le pénible: le monde accoutumé à ce partage, quoique scandaleux el injuste, à peine s'en serait-il scandalisé. Sans la religion, les Saints n'auraient pas manqué de prétextes pour secouer le joug de tout ce qui eût gêné leur liberté, de tout ce qui eût blessé leur amour-propre, de tout ce qu'il y eût eu dans leur condition de dégoûtant, de rebutant, d'humiliant, d'assujettissant : le monde sur tout cela leur eût fait grâce : et quand ils auraient eu le cœur assez droit pour compter tout cela parmi leurs obligations, jamais leur attention et leur exactitude n'eût répondu à cette multiplicité de devoirs attachés à leur état. Mais parce qu'ils agissaient par le mouvement et par l'esprit de leur religion, ils les ont embrassés etaccomplis tous. C'est-à-dire, écoutez le dénombrement qu'en faisait saint Ambroise dans ses Olfices, et reconnaissez ce que c'est que la sainteté; c'est-à-dire, parce que les Saints agissaient par l'esprit de leur religion, ils ont rendu à chacun ce qui lui appartenait, ils ont honoré les grands, supporté les faibles, servi leurs amis, pardonné à leurs ennemis, assisté ceux qui se trouvaient dans le besoin, veillé sur ceux que Dieu avait confiés à leurs soins, entretenu la paix et la société |)armi ceux avec qui ils étaient obligés de vivre, exercé la charité envers tous, parce qu'ils la tlevaientà tous ; soutenus de leur religion, ils ont sacrifié leur repos, leur santé, leur vie, aux ministères dont ils étaient cliaraés, aux cni;;lois rontraignants et fatigants où ils se trouvaient engagés, aux travaux qu'ils ont eu à porter, aux dangers qu'ils ont dû courir ; mus ] ar ce principe de religion, ils n'ont eu égard ni à leur agrandissement selon le monde, ni à leur établissement, ni au désir de plaire, dès que la conscience, la probité, la vérité y. pouvaient être en quelque sorte intéressées : avec cela, ils ontenaux dépens d'eux-mêmes une fermeté inflexible, une constance inébranlable, une bonne loi hors de tout soupçon, une éiiuilé (jue rien n'a jamais pu corrompre. Paice «lu'ils faisaient entrer leur religion dans tout ce qui était de leur condition, souples et dociles sous la main de Dieu, conlenls d'être ce que Dieu voulait qu'ils fussent, et rien davantage, ils sont demeurés dans l'état que la Providence leur avait marqué, sans former de nouveaux projets pour se pousser, pour s'avancer, pour s'enrichir ; sans entreprendre de sup|)lanter per-

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sonne, ni de s'élever sur la ruine de personne ; picvenanls, olficieux, libéraux, toujours prèls à re::dre le bien pour le mal. Car voilà ce qu'il leur fallait pour être dans leurs conditions des hommes ptirfaits : or, dilcs-moi, pouvaient-ils l'être de la sorte sans leur religion ? Ce n'est pas encore assez : le grand usage qu'ils ont fait de cette religion a été de s'en servir pour sanctilicr tous ces devoirs, pour les rapporter à Uicii, pour les remplir d'une manière digue de Die;;, pour s'en acquitter en chrétiens, et par là sd distinguer des mondains qui es accoujplissent peut-être une partie, mais souvent par vaniltî, et toujours inutilement pour le salut.

Ah! mou Dieu, que vous êtes aduiirahle dans vos Saints, et que la science de vos Saints est profonde et sublime ! Que David avait bien raison de s'écrier :Mirabïlisfar.taest scientia tua ex me; coiifuriata est, etiionpotero ad ecim ' ; Celte science. Seigneur, que vous avez enscigaée à vos élus, et qui les a faits ce qu'ils sont, me parait i>lus mervcitlcuse que tous les ouvrages de voiie puissance ; elle est infiniment au-dessus de moi, et sans votre grâce je n'y pourrais jamais atteindre. Quelle perfection ne verrait-ou pas dans le monde, si le monde était gouverné selon celte science des Saints ! A quoi pensclil les enfants das hommes quand ils la néuligeul, et à quoi s'occnpent-ile, quand, au mi;[: ta à<ê cette science, ils cherchent le mensonge et ia vanité? que peuvent- ils espérer de Dieu, et à quoi toutes les autres sciences sans celle-là les coniluiraieut-elles? .^lais achevons, et voici le derniei' caractère de la science des Saints, c'est que, ()ar le retour le plus heureux, eu se servant de leur religion pour sanctifier leur condition. Ils ont prolilé de leur condition pour se perfectionner dans leur religion : encore un moment d'dtlenlion pour cette troisième partie.

TROISIÈME PATtriS.

Quelque diversité d'événements qu'il y ait dans le cours de la vie des hommes, c'est une \érilé indubitable, que loul coulribue au bien de ceux qui aiment Dieu; et nous savons, disait l'Apôlie, que cela même est une marque du choix que Dieu a fait de leurs personnes, en les prédestinant pour être saints : Scimus quoniam diligehlibus Deum omnia cooperantur in bonum, iis qui secundumpropositum vocati sunt sancti 2. Or voilà, mes cliers auditeurs, ce qu'ont éprouvé ces bienlieureux dont nous honorons la mémoire ; tout a contribué à leur avaucemenl et à

'Psal., cxs:ivi>i, 6. — ' Kom., Tiii,23.

leur salut éternel. Car le monde, par un merveilleux effet de la grâce de Jésus-Christ, a visiblement contribué à leur sanclilication ; et ce qu'ils étaient selon le monde, j'entends leur condition, sans être en soi diflérente de celle des païens, par l'usage qu'ils en ont fait, n'a pas laissé de servir à les rendre de pailails chrétiens; pourquoi? appliquez-vous à cette excellente morale de saint Paul : parce qu'il est cou. tant que les Saints ont trouvé dans leur condition de puissjats mollis pour s'exciter et s'animer à la pratique de leur religion ; parce qu'il est vrai que leur condition leur a fourni des moyens de glorifier Dieu, dont ils ont su admirablement profiter à l'avantage de leur religion; parce qu'un de leurs premiers soins a été de bien ménager les croix et les peines inséparables de leur condition, pour en faire la matière de leur patience et des sacrifices qu'ils ont eu le bonheur d'offrir à Dieu, dans l'esriril de leur religion : pensées touchauies que je ne fais que vous proposer, et à quoi je réduis la dernière idée que j'ai prétendu vous donner de la science des Saints.

Ces prédestinés et ces élus de Dieu ont trouvé dans le monde même et dans leur condition, quoique moadaiae, de puissants nioti& pour s'ex«ilei- à la pratique de leur religion : c'est-àdire, ce que leur condition les obligeait à faire pour le monde, leur a appris, mais vivement et sensiblement, ce qu'ils devaient à Dieu, leur a fait porter avec joie et avec douceur le joug de Dieu, leur a fait aimer teiidicment la loi de Dieu, leur a fait embrasser généreusement ce qui leur a paru de plus sévère dans l'accomplissemen!. des ordres de Dieu, leur a lait sentir et goùier délicieusement le botdienr qu'il y a d'être à Dieu. En fallait -il davantage à ces Saints de la terre ? car c'est ainsi que les appelle l'Ecriture : Sanctis qui sunt in terra ejus '. En effet, dit saint Augustin, ils ont été les Saints de la terre avant qie d'être les citoyens du ciel. Arrùtous-uous encore à ceux qui, après avoir passé dans le monde par les mômi-s états qne vous, doivent être les modèles de votre conduite. Leur en lallait-il, dis-je, davantage pour leur inspirer tout le zèle qu'ils ont eu dans le service de Dieu, que la réflexion qu'ils faisaient sur la manière dont on sert les grands de la leive, et dont ils les servaient eux-mêmes? On s'étonne qu'il y ait eu des Saints à la cour, et moi je prétends que c'est la cour même, où, par l'ordre de Dioa, ils se lroa\aient allachés, qui les faisail sauils. Oui, la cour les formait à ia

' rsal , XV, S.

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îcliiiion; la coui", qui pour tant d'autres a été el est si souvent une école d'impiété, par un don singulier de Dieu, apprenait à ceux-ci le clnistianisnie et les élevait à la sainteté. Coinnnut cela? rien de plus naturel ni de plus simple. Aliachés à la cour par leur couililion, ils avaient honte de n'avoir pas pour Dieu une obéissiince aussi proni[)te et une fidélité aussi inviolable que celle dont ils se piquaient à l'égard de leur prince, et cette comparaison les portait à tout entreprendre ; ils se reprochaient avec douleur d'élre moins vils et moins empressés pour le Dieu de leur salul que pour le uiailre de qiù iléi)onJait leur fortune temporelle; et, à ioice de se le reprocher, ils parvenaient enfin à pouvoir se rendre le témoignage favorable que leur conscience sur ce point exigeait d'eux, et où consistait pour eux le capital et l'essentiel de la religion. Je veux dire, ils parvenaient enfin à avoir pour Dieu cet amour (le préférence si nécessaii'e au salut, el néanmoins si rare à la cour ; mais Dieu qui les avait choisis, voulait que la courinème le leur enseignât, et leur en foiu'nit un motif auquel ni leur raison ni leur loi ne pussent résister ; et (|uel était ce motif? je le répète : rap|)lication sans relâche avec laijuelle ils faisaient leur cour à un homme moitel, la disposition sans réserve à n'épargner rien pour lui plaire, le parfait dévouement à ses inlérèts, la soumission aveugle à sesvolontés, l'infatigable assiduité auprès de sa personne, l'altenlion à mériter ses boiuies grdces, l'ambition d être à lui, la crainte d'étie cudjliés de lui, beaucoup plus d'en être ilisgràciés et réprouvés, tout cela c'était pour les Saints autant de leçons du culte suprême et de l'amour souverain qu'ils devaient h Dieu; et ces leçons, bien étudiées, bien méditées, bien ap[diquées, faisaiout sur eux des impressions qui les sanclifi:dcnt. De même on est s upris qu'il V ait eu des hommes qui, dans la proiession des armes, soient arrivés à la sainteté; et moi je dis que rien ne pouvait mieux les disposer à la sainlelé que la profession des armes. Comment les Maurice, les Sébastien, les Eustache, l'y ont-ils trouvée? Ils devenaient sans peine les martyrs de Jésus-Christ et de leur religion, en se souvenant combien de fois ils avaient été les mai lyrs de leur condition, lorstjue tant de lois dans les coiu'nais ils s'étaient exposés à la mort, pour ne rien faire d'indigne de leur naissance, et qui intéressât leur honneur. Ainsi leur condition leur enseignait-elle, les engageait-elle, les forçait-elle malgré eux, non-seulement à avoir de la religion, mais à pratiquer

tout l'héroïque de la religion. Car pour avi.ir une parfaite religion, il faut savoir parfaitement obéir ; il faut savoir se sacrifier, il faut savoir se renoncer. Or, c'est ce qu'on ignore partout ailleurs, mais ce qu'un mondain, brave dans ia guerre, ne pourra jaiiais dire à Dieu qu il ait ignoré. Il est donc certain que sa condition lui apprend malgré lui la science des Saints ; et ceci, par proportion, convient à tous les états qui partagent la société des houmies, puisque chaque conililion, quand on eu sait user comme les Saints, a une grâce particulière pour coopérer par de semblables moliis à la saiideté de ceux que Dieu, selon les vues de sa sagesse, y a des'.inés.

Ce n'est pas tout : indépendamment des motifs, j'ai dit que les Saints oui trouvé dans leur condition des moyens de glorifier Dieu, dont ils ont su avantageusement se prévaloir pour acquérir tout le mérite de leur religion; et je n'en veux point d'autre preuve que l'histoire de leur vie. Combien y en a-t-il dont la sainteté n'a été si émineute ni si éclatante, que parce qu'ils ont eu dans leur condition des occasions de faire pour Dieu de grandes choses? Ils avaient dans le monde île la qualité (ne quittons point ce qui vous est propre, et qu'il n'y ait rien de vague dans celte morale); ils avaient dans le monde de la qualité, de la dignité, de l'autorité ; comme élus de Dieu, ils ont lait servir tout cela à la piété, à la charité, à l'humilité. Si sainl Louis n'eût été loi, aurait-il lait pour Dieu ce qu'il a fait? aurait-il réprimé l'iiupiélé, auraitil puni le blasphème, aurait-il dompté l'hérésie, aurait-il élabli tant de saintes lois? La royauté donnait de la force à son zèle-, et son zèle pour Dieu n'avait de succès que parce que la royauté en était le soulijii. S'il n'eu, été roi, aurait-il laissé à la postérité tant de somiitueux monuments île sa tendresse paleriiclle envers K's pauvres; en atirail-il rempli la France, et y vt rrions-nous tant de maisons consacrées par lui à la chariié juiblique ? Sa charité ne subsistait que sur le fonds de sa magnificence royale; et il n'a été le père des pauvres qu^ parce qu'en q ialité de roi il a eu le pouvoir de l'être; en nu mot, le mérite de ce monarque, et ce que j'appelle en lui la science des Saiids, c'est qu'il a profilé de sa condition pour être le héros de sa religion. Or, il n'y a point de condition dans le monde qui, selon la mesure et l'étendue du pouvoir qu'elle nous donne, n'ait par rapport à Dieu le même avantage; el si je suis, comme les Saints, fidèle i la grâce et aux desseins de Dieu sur moi, sans être ce qu'a été saint Louis,

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ie trouverai dans ma condition de quoi sans cesse honorer Dieu par ma condition même: je ne ferai pas des aclions d'un si grand éclat que saint Louis; mais en faisant tout le bien dont je SUIS capable, je glorifierai Dieu par mon obscurité, comme saint Louis l'a gl orilié par son élévation; car élévalion et obscunlé, à qui sait et vent s'en servir, ce sont également, quoique différemment, des sujets de sanclification: dans la médiocrité de mon état, je n'aurai pas les importantes occasions qu'a eues saint Louis, pour me signaler comme lui par une piété héroïque; mais en partiquant les vertus communes de mon état, sans être héroïquement saint, je pourrai l'être solidement ; sans l'être avec éclat aux yeux des hommes, je pourrai l'être avec mérite devant Dieu et dans l'idée de Dieu: or, c'est uniquement ce que les Saints ont cherché, et à quoi ils ont rapporté cette science qu'ils avaient reçue d'en-haut : Dédit illi scientiam Sanctorum '.

Enfin les Saints ont trouvé des croix dans leur condition, et ils en ont lait la matière de leur patience, de leur résignation, de ton- les sacrifices qu'ils ont offerts à Dieu dans l'esprit de leur religion : encore une fois, suivant ce principe, faut-il s'étonner qu'il j ait eu des Saints à la cour, et ne faut-il pas s'étonner plutôt qu'il y en ait eu et qu'il y en ait si peu ? La condition de ceux qui vivent à la cour, et que que leur devoir y retient, étant, de leur propre aveu, celle où les mortifications sont plus fréquentes et plus inévitables, celle où il y a plus de dégoûts et de chagrins à essuyer, celle où l'on est plus obligé à prendre sur soi et à se contraindre, devrait-il y en avoir une dans le monde plus propre à faire des Saints? Trouver tout cela dans sa condition, et n'être pas saint, et ne penser à rien moins qu'à l'être, n'est-ce pas le comble de la malédiction? J'en appelle à vuns-mèmes, mes chers auditeurs, et je suis sûr que, malgré votre peu de loi, vous en convenez. Uuoi qu'il en soit, voilà le secret adorable que l'Esprit de Dieu a révélé à ces glorieux préde-tinés, qui se sont sanctifiés à la cour. Des mortifications et des chagrins que leur attirait leur condition, ils se sont fait un état de pénitence, non pas, comme les mondains, d'une péniL'iice forcée, mais d'une pénitence volontaire, méritoire, sanclificatoire ; les revers de fortune et les disgrâces qu'ds ont eu à soutenir, leur ont ins()iré non |)as d'inutiles et de vains dégoûts, mais un généreux et sincère délacliement du monde; les injustices mêmes du monde ont été

'Sap.,j:, 10.

pour eux un exercice de ce parfait christianisme qui les obligeait de mourir à eux-mêmes : voilà ce que la science des Saints leur a a'ipris; au lieu que les en'ànts du siècle tout de tout cela le sujet de leurs plaintes et de leurs murmures, les justes et les amis de Dieu s'en sont fait des sujets de consolation et d'actions de grâces, parce qu'ils savaient bien que c'était là le partage des élus, et que la voie la plus certaine de leur prédestination était de passer par les souffrances, et d'en être réputés digues. Comme il n'y a point de justes dans la gloire que Dieu n'ait voulu y conduire par là, aussi n'y en a-til point (|ui, dans leur condition, n'aient trouvé des peines et des afflictions; et c'est, dit saint Paul, ce qui a le plus contribué à leur sainteté. Conieinptous-les donc aujourd'hui comme nos modèles. Quoi qu'il nous arrive de fàclieux et de chagrinant dans notre état, di<ons-uous à nous-mêmes: Qu'ont failles Saints, lorsqu'ils se sont vus traités comme moi? s'en sont-ils pris à la Provilence? leur com'age en a-t-il été abattu, leur foi en a-t-elle paru ébranlée, et ne se sontils pas, au contraire, estimés heureux d'être éprouvés sur la terre, afin d'être éternellement glorifiés laus le ciel?

Telle est pournous tous, mes chers auditeurs, la science des Saints. Mais c'est à vous. Sire, de posséder éminemment cette divine science : car la science des Saints, pour un roi, doit bien être d'une autre étendue, et même d'une autre perfection que pour le commun des hommes. Comme les rois sont les images de Dieu, un roi, pour être sainlement roi, doit être, à l'exemple de Dieu, non-seulement saint, mais grand et magnifique jusque dans la sainteté : Miignifinis in sunctitale '. Il sulfit aux autres d'être tuunbles dans la sainteté; d'être patients, d'être fervents, d'être constants dans la sainteté; mais il faut à un roi de la grandeur dans la sainteté môme, puisque, avec une sainteté vulgaire et commune, il est impossible qu'il satisfasse aux importants devoirs dont il est chargé comme roi. En effet, si, selon lE 'vangile de ce jour, une partie de la science des Saints est d'être pacifique, la science d'un saint roi, et d'un roi chrétien, doit être, dit saint Augustm, de mettre sa gloire à donner la paix ; doit être d'employer sa puissance et de n'épargner rien pour établir, pour affermir, pour faire fit urir et régner la paix. Aussi est-ce particulièrement aux princes et aux rois de ce caractère qu'il est dit aujourd'hui : Betiti paci- /ici 2.' Or, suivant cette règle, Sire, si jamais

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prince sur la terre a eu droit de prétendre au mérite de cette béatitude, on ne peut douter que ce ne soit Votre Majesté : car elle vient de donner la paix h toute l'Europe, de la manière la plus chrétienne dont jamais monarque chrétien l'ait donnée et l'ait pu donner ; je veux dire, au milieu de ses conquêtes, dans le comble des prospérités et des succès dont Dieu jusqu'à la fin a béni ses armes ; dans le désespoir où étaient ses ennemis, malgré leur formidable ligue, de pouvoir lui résister, et lorsqu'ils étaient forcés de reconnaître et de confesser que vous étiez. Sire, le seul victorieux et le seul invincible. C'est en de si favorables conjonctures que vous avez voulu être le pacificateur du monde chrétien, et c'est ainsi que toute l'Europe vous est redevable de son bonheur. C'est par vous que tant de nations, après une sanglante guerre, vont commencer à respirer ; par vous que tant d'églises désolées vont offrir librement et sûrement leurs sacrifices, dans le tranquille exercice du culte de Dieu ; par vous que tant d'Etats et de royaumes vont jouir d'un profond repos : fut-il jamais un meilleur titre pour avoir part à la béatitude évangélique , Beati pacifici ! Mais j'ose encore. Sire, pour ma propre consolation et pour celle de mes auditeurs, ajouter ici le motif qui vous a déterminé à la conclusion de ce grand ouvrage. Car puisqu'il m'est permis d'entrer dans les intentions de Votre Majesté, et puisqu'elle-même s'en est hautement expliquée, elle n'a consenti à la paix que par amour pour son peuple, que par un sincère désir de faire goûter à ses sujets la douceur de son règne, que dans la vue de les soulager ; elle s'est relâchée de ses droits pour nous rendre heureux ; et ce qu'elle a sacrifié à la paix nous est une preuve authentique de ses soins bienfaisants et de son attention à nos intérêts. Or, voila ce que j'ai appelé, pour un roi chrétien, le mérite de celte béatitude dont nouB parle le Sauveur du monde : Beati pacifici ; et c'est de quoi j'ai cru devoir féliciter aujourd'hui Votre Majesté. Non content d'avoir été jusqu'à présent le plus glorieux et le plus puissant de tous les rois, vous voulez encore, Sire, èlre le meilleur de tous les rois; après avoir été, comme conquérant, l'admiration de tous les peuples, vous voulez, pour couronner votre rè-

gne, être le père de voire peuple. Le dirai-je, Sire, avec la respectueuse liberté que me fait prendre mon ministère ? votre peuple n'en est pas indigne : car jamais peuple sous le ciel n'a tant aimé son roi, n'a été si passionné pour la gloire de son roi, ne s'est épuisé pour son roi avec tant de zèle, n'a fait pour la conservation de son roi tant de/œuxàDicu. Votre Majesté l'a senti, et elle ne l'oubliera jamais : tous les cœurs sur cela se sont ouverts, et le vôlre, Sire, en a été touché. Ce peu[)le, encore une fois, n'est donc pas indigne de vos bontés; et si l'on pouvait les mériter, je dirais qu'il les a méritées par son attachement sans exemple, par sa fidélité à toute épreuve, par son olicissance sans bornes, par son amour tendre pour Votre Majesté. Beati pacifici : Heureux les pacifiques, et encore plus les pacificateurs, puisque, malgré les faux raisonnements de la politique mondaine, c'est ce qui fait les saints rois, les rois selon le cœur de Dieu, les rois dignes de posséder le royaume de Dieu. A quoi tout le reste sans cela leur servira-t-ilî J'ai été roi, disait Salomon, et j'ai surpassé tous les autres rois en grandeur, en puissance, en richesses, en magnificence ; mais j'ai reconnu par une longue expérience que tout cela, séparé de la sagesse, n'était que vanité, que peine, qu'affliction d'esprit. Votre Majesté, Sire, a trop de lumières pour ne pas penser aujourd'hui ce que Salomon pensait alors; et, convaincue aussi bien que lui du néant du monde, elle a trop de religion pour ne se pas dire à elle-même qu'elle doit donc chercher hors du monde son véritable bonheur. La science de gouverner les peuples, la science de se faire obéir, la science d'accroître ses Etats par le nombre de ses conquêtes, voilà ce que Votre Majesté possède dans un suprême degré, et ce qui a fait la matière de tant d'éloges. Mais, comme prédicateur de l'Evangile, je lui dis aujourd'hui quelque chose de plus grand, de plus solide, de plus digne d'elle : et quoi? c'est qu'il n'y a rien de grand, rien de solide, rien qui soit ni puisse être digne d'elle, que la science des Saints, qui est la science des élus de Dieu, et qui la conduira à ce royaume éternel que je lui souhaite, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit.

B. — Tou. m.

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