TROISIÈME PARTIE
Ce n'est pas sans raison qu'un grand évêque, qui fut autrefois une des lumières de l'Eglise de France, disait que dans le monde, même chrétien, il y avait peu de personnes qui, selon les principes et les règles de la religion, eussent pour les morts une solide et vraie charité : Non prœter œquum opinabere (ce sont ses paroles), si perpaitcos esse conjicias, qttimortuosvere dUUjant. Sans en apporter d'autres preuves, l'expérience seule ne justifie que trop ce sentiment de Sidoine Apollinaire ; car, à en juger par ce que nous voyons, et par divers abus qu'il est impossible que nous n'ayons nous-mêmes remarqués, quoiqu'il y ait aujourd'hui beaucoup de chrétiens persuadés de la vérité du purgatoire ; quoiqu'il y en ait d'assez humains, et, si vous voulez, d'assez tendres pour être touchés de l'état où se tiouvent peut-être lésâmes de leurs amis et dg leurs parents ; quoiqu'on voie des enfants qui s'intéressent pour le repos de leurs pères, dei femmes zélées pour celui de leurs maris, après tout on peut dire, et il est constant, qu'où en voit peu qui aient pour ces âmes souffrantes une charité efficace ; pourquoi ? parce qu'on en voit peu qui réellement contribuent à soulager leurs peines; peu qui, se servant des moyens que nous fournit pour cela le christianisme, leur procurent les secours dont elles ont besoin, et dont elles pourraient profiter. J'avoue, encore une fois, qu'on ne laisse pas d'avoir pour les morts de la piété ; mais il arrive que ce qu'on appelle piété pour les morts, est dans les uns une iiiété stérile et infructueuse, dans les autres une piété d'ostentation et defaste ;dans ceux-là une piété mondaine et païenne, qui n'agit point par les vuesdela foi; dans ceux-ci une piété qui, toute chrétienne qu'elle est, ne produit que des œuvres mortes, c'est-à-dire desœuvres sans mérite, parce qu'elles sont faites hors de l'état de la grâce; voilà, dis-je, ce que l'expérience nous l'ail connaître, et ce qui pourra nous confondre, au même temps que je m'en servirai pour vous instruire et pour vous édifier.
Car j'appelle i)iété stérile et infructueuse pour les morts celle qui ne consiste qu'en de vains
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regrets, qu'en d'inutiles lamentations, qu'en des cris lugubres, qu'en des transports de douleurs, qu'en des torrents de larmes, qu'en des emportements et des désespoirs ; or il n'est pourtant rien de plus commun. Videmus, àisàii saint Bernard dans le discours funèbre qu'il fitsur la mor' de son frère : Videmus quotidie morluosplangere mortuossuos, (letum multumet frudum nullum ,' et vcre plorandi qui ita plorant : Nous voyons tous les jours des morts pleurer d'autres morts ; nous voyons des hommes vivants, mais tout mondains et par là morts devant Dieu, pleurer sincèrement et amèrement la mort de ceux qui leur ont été chers pendant la vie. Mais que nous paraît-il en tout cela ? beaucoup de pleurs et peu de prières, peu de charité, peu de bonnes œuvres : Fletum muUum et fructum nultum ; des gémissements pitoyables, mais de nul effet ; dcs excès de désolation sans aucun fruit. Or, en vérité, ajoutait le même Père, ceux qui pleurent de la sorte méritent bien eux-mêmes d'être pleures : Et vere plorandi qui ita plorant. Cependant, chrétiens, cet abus que condaninait saint Bernard semble avoir passé parmi nous, non-seulement en coutume, mais, ce qui me parait bien plus étrange, en bienséance et en devoir, puisque aujourd'hui ceux qui se piquent de vivre selon les lois du monde, à force de pleurer leurs morts, se tiennent comme dispensés de prier pour eux. A peine verrez- vous maintenant unefemmede quelque condition dans le monde, au jour ou de la mortou des funérailles de son mari, approcher des autels, et s'acquitterdu devoir essentiel de la religion ; vous diriez que d'y manquer .soit une marque de sa tendresse. Pendant que des étrangers, plus officieux qu'elle, accompagnent le corps et recommandent l'àme à Dieu, celle-ci dans sa maison fait l'inconsolable et la désespérée. Et au lieu qu'autrefois les païens (ne perdez pas cette remarque) gageaient des hommes pour pleurer aux obsèques de leurs parents, pendant qu'eux-mêmes ils étaient occupés à faire les sacrifices ordinaires pour apaiser leurs mânes, croyant, dit Sénèque, qu'ils remplissaient beaucoup mieux le devoir de la piété filiale par leur dévotion que parleurs larmes, et qu'il était beaucoup plus juste de se décharger sur d'autres de l'office de pleurer, que de celui de prier ; nous, par une opposition bien bizarre et par un aveuglement encore plus déplorable, nous gageons au conhaire des hommes pour prier, et nous nous contentons du soin de pleurer. Quel abus pour un siècle aussi éclairé et aussi spirituel que le nôtre ! Zenon, évèque de Vérone, ne put souffrir qu'une femme
chrétienne, assistant aux divins offices qn'on célébrait pour l'âme de son père, interrompît les ministres de l'autel par des cris et par dea sanglots qu'il traita de profanes : Quod solemnia divina quitus quiescentes animœ commenduntur, profanis interrumperet ululatihus. Mais est-il moins indigne de s'interdire, selon qu'il se pratique aujourd'hui, les saints offices, et de se dispenser des prières solennelles de l'Eglise, pour payer aux morts un tribut de larmes qu'ils ne nous demandent point, et qui ne leur sera jamais utile ? Car enfin, mes chers auditeurs, de quel secours peut être à une ûme l'excès de votre douleur ? tous ces témoignages d'une affliction outrée et sans mesure seront-ils capables d'adoucir sa peine ; et pensez- vous que ce feu purifiant, dont elle ressent les vives atteintes, puisse s'éteindre par les larmes qui coulent de vos yeux ? Ah ! mon frère, écrivait saint Ambroise à un seigneur de marque, pour le consoler sur la perte qu'il avait faite d'une sœur qu'il aimait uniquement, réglez- vous jusque dans votre douleur ; toute violente qu'elle est, soyez équitable et chrétien. Dieu vous a ôté une sœur qui vous était plus chère que vous-même, priez pour elle, et pleurez sur vous ; pleurez sur vous, parce que vous êtes un pécheur encore exposé aux tentations et aux dangers de cette vie; et priez pour elle, afin de la délivrer des souffrances de l'autre. Voilà le zèle que vous devez avoir ; car voilà ce qui lui peut servir, et de quoi elle vous sera éternellement redevable. Ainsi parlait ce saint évèque. Mais qu'arrive-t-il ? Au préjudice d'une si salutaire remontrance qu'il faudrait nous appliquer à nous-mêmes, on croit bien s'acquitter envers les morts de la reconnaissance qui leur est due, en se faisant de sa propre douleur une passion ; passion que souvent on pousse jusqu'à l'indiscrétion ; passion par où une veuve désolée veut quelquefois se distinguer, et dont elle fait gloire d'être un exemple et un modèle; passion qu'on s'engagea soutenir, dont on est résolu de ne rien rabattre, et qui peut-être, par là même, a plus d'affectation que de vérité ; passion que les hommes interprètent malignement, dont la singularité sert déjà de matière à leur censure, comme son relâchement et son retour eu pourra bien servir dans la suite à leur raillerie. Car n'est-ce pas ainsi que le inonde même se moque de ses propres abus ?
J'appelle piété pour les morts d'ostentation et de faste, celle qui se borne à l'extérieur des devoirs funèbres, aux cérémonies d'un deuil, à l'appareil d'un convoi, à tout ce qui peut éclater aux yeux des hommes ; recherchant ce faux éclat
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jusque dans les choses les plus saintes, tels que sont les services de l'Eglise, où souvent il y a plus (le pompe que de religion ; étala nt cette vanité jusque sur les autels, plus chargés des marques de lanoblesse du défuntquedes signe» augustes du christianisme ; érigeant pour un cadavre des tombeaux plus magnifiques que ne sont les sanctuaires eties tabernacles où repose le corps de Jésus-Christ ; s'étudiant beaucoup plus à observer tout ce que l'ambition humaine a introduit, qu'à pourvoir au solide et au nécessaire, qui est de secourir les âmes fidèles parnos sacrifices et par nos vœux. Non pas, chrétiens, que je prétende absolument condamner tout ce qui se pratique extérieurement dans les funérailles ; l'abus que nous en faisons n'empêche pas que ce ne soient de saints devoirs dans leur origine, et dans l'intention de l'P^glise qui les a institués : mais je veux seulement vous dire que ce n'est pas en cela quedoit être renfermée toute notre piété envers les morts; que si nous en demeurons là, nous ne faisons rien pour eux ; que, comme a très-bien remarqué saint Augustin, tout ce soin d'une liouorable sépiilt are est plutôt une consolation pour les vivants qu'un soulagement pour les morts : Solatia vivorum, non subsidia monuorum ; qu'une âme dans le purgatoire nous est incomparablement plus obligée des bonnes œuvres et des aumônes dont nous lui appliquons le fruit, que de toute la dépense et, si vous voulez, de toute la magnificence de ses obsèques ; qu'une communion faite pour elle lui marque bien mieux notre reconnaissance, que les plus riches et les plus superbes monuments ; et qu'il y a au reste une espèce d'iniquité, ou même d'infidélilé, à n'épargner rien quand il s'agit de l'inhumation d'un corps qui n'est dans le tombeau que pourriture, pendant qu'où néglige de secourir une âme qui est l'épouse de Jésus-Christ et l'héritière du ciel.
J'appelle piété pour les morts toute païenne, celle qui, n'ayant pour objet que la chair et le sang, n'agit pas dans les vues de la foi ; celle qui n'inspire pour les morls que des sentiments naturels, que des sentiments peu soumis à Dieu, que des sentiments opposés au grand précepte de l'amour de Dieu, je dis de cet amour de préférence par où "Dieu veut être singulièrement honoré , que des sentiments qui montrent bien que, au Ueu d'aimer la créature pour Dieu, l'on n'aime Dieu ou plutôt l'on n'a recours à Dieu, que pour la créature. Ah ! mes frères, disait saint Paul aux Corinthiens, à Dieu ne plaise que je vous laisse ignorer ce qui concerne les morts, et la conduite que vous devez tenir à
leur égard ! Je veux que vous le sachiez, afin que vous ne vous attristiez pas, comme les nations infidèles, qui n'ont nulle espérance dans l'avenir : Nolumus vos ignorare de donnieutilms, ut non contrislemini sicut et cœteri, qui spem non habent ». Prenez garde, reprend saint Chrysostome, expliquant ce passage : il ne leur défendait pas de pleurer la mort de ceux qu'ils avaient aimés et dû aimer pendant la vie; mais il leur défendait de pleurer comme les païens, qui, n'étant pas éclairés des lumières de la vraie religion, confondent là-dessus la piété avec la sensibilité, le devoir avec la tendresse, ce qui doit être de Dieu avec ce qui est purement de l'homme. La foi seule nous apprend à en faire le discernement ; et réglant en nous l'un par l'autre, elle nous fait concevoir pour les morts des sentiments chrétiens et raisonnables.
Mais enfin, ne peut-on pas avoir pour les morts une piété stérile et inutile, quoique chrétienne dans le fond ? Je conclus, mes cliers auditeurs, par ce dernier article ; mais appliquezvous à cette instruction, et qu'elle demeure pour jamais profondément gravée dans vos esprits. Oui, l'on peut avoir pour les morts une telle piété, et c'est le désordre capital auquel je vous conjure, en finissant, d'apporter le remède nécessaire. Vous me demandez qui sont ceux que j'entends par là, et en qui je trouve ces deux caractères si difficiles en apparence à accorder, piété chrétienne dans le fond, et néanmoins inutile devant Dieu? Je réponds que ce sont ceux qui prient pour les morts étant eux-mêmes dans un état de mort, je veux dire dans la disgrâce et dans la haine de Dieu. Car dans ce funeste et malheiueux état, pécheur qui m'écoutez, en vain rendez-vous aux âmes du purgatoire des devoirs chrétiens, en vain priez-vous et intercédez-vous pour elles, en vain pour elles faites-vous des largesses aux pauvres, en vain pratiquez-vous tout ce que le zèle d'une dévotion particulière vous peut suggérer, ces âmes souffrantes ne tireront jamais de vous aucun secours. Tandis que Dieu vous regarde comme son ennemi, vous êtes incapable de les soulager; toutes vos prières sont réprouvées, toutes vos aumônes perdues, tous vos jeûnes, toutes vos pénitences de nul effet: pourquoi? parce que le péché dont votre conscience est chargée anéantit la vertu de toutes vos œuvres ; et comment serait-il possible que ce que vous faites fût de quelque valeur pour ces saintes âmes , puisqu'il n'est de nul prix pour vous-même ? le moyen que vous fussiez en état de les acquitter
' Thess., IV, U
POUR LA COMMÉMORATION DES MORTS
auprès de la justice divine, puisqu'il est certain que pour vous-même, Dieu, sans déroger à sa naiséricorde, ne reçoit rien alors de vous en
aiement ? Secourir une âme dans le purgae, c'est lui transporter le fruit des bonnes œuvres que vous pratiquez, et le lui céder. Si donc dans l'état de péché vous pouviez la soulager, il faudrait que dans cet état vos bonnes œuwes eussent devant Dieu quelque mérite : or il est Je la foi qu'elles n'en ont aucun, parce que
an^ la grâce et la charité ce sont des œuvres mortes, et qui n'ont pas le principe de la vie ; et étant mortes pour vous qui les pratiquez, faut-il s'étonner qu'elles le soient encore plus pour les autres, à qui vous prétendez les appliquer ?
J'excepte toutefois, remarquez ceci, j'excepte de celte règle le sacrifice de la messe, dont le mérite ne dépend point de la sainteté de celm qui l'offre, beaucoup moins de celui qui le fait offrir, mais est uniquement attaché à la personne de Jésus-Christ et au prix de son sang. D'où il s'ensuit qu'un pécheur, dans l'état môme de son désordre, peut contribuer au repos des âmes du purgatoire ; et comment? en faisant offrir pour elles ce sacrifice, dont une des principales qualités est d'être souverainement propitiatoire pour les vivants et pour les morts. Il le peut, dis-je, il le doit avec d'autant plus de raison, que ce sacrifice est le seul moyen que Dieu lui laisse pour suppléer à l'impuissance où il se trouve de secourir autrement ces âmes prédestinées ; car Dieu alors regarde l'hostie qu'on lui présente, qui est Jésus-Christ, et non point celui parle ministère ou les soins duquel on la lui présente, qui est le pécheur. Mais, du reste, il est toujours vrai que le i)écheur, agissant par lui-même, ne peut rien faire qui soit profitable airs morts. Et voilà, chrétiens, le fondement de cette dévotion, aujourd'hui si autorisée et si solennelle dans l'Eglise de Dieu, qui consiste à se purifier par le sacrement de la pénitence et par la participation du corps de Jésus-Christ, pour se mettre en disposition de secourir utilement et infailliblement les âmes du purgatoire. De tout temps, dans le chris-
tianisme, on a prié pour les morts ; mais Dieu réservait à notre siècle celte excellente pratique de se sanctifier pour les morts. Autrefois, dans l'ancienne loi, l'on observait quelque chose de semblable, et saint Paul, écrivant aux Corinthiens, fait mention d'une espèce de baptême j dont les juifs avaient coutume d'user pour le soulagement des morts : Alioquin quid facient qui baptizantur pro mortuis i ? C'est ainsi que de savants interprètes ont expliqué ce passage, et c'est le sens qui m'a paru le plus vrai et le plus littéral. Mais ce que pratiquaient les juifs n'était que la figure, et la vérité devait s'accomplir en nous : Uœc aulem omnia in figura contiugebant illis 2. Voyez donc, mes chers auditeurs, ce que Dieu vous demande aujourd'hui, et à quoi il vousexhorte lui-même par son prophète ; Mundi estote, auferte malum cogitalionum vestrarum ; quiescite acjere perverse, discite benefacere ' : Lavez-vous, nous dit-il, et purifiez-vous; lavezvous dans les eaux de la pénitence, et purifiezvous dans le sang de l'agneau. Appliquez-vous, par une véritable contrition, ce second baptême, aussi salutaire que le premier, savoir, le baptême du cœur, mais d'un cœur contrit et humilie. Auferte malum cogitalionum vestrarum... Otez de devant mes yeux tout ce quil y a de corrompu, non- seulement dans vos actions, mais dans vos pensées ; renoncez à vos commerces criminels, cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien, et ne vous contentez pas de le faire, mais commencez à le bien faire : Et venite, et arguite me, dicit Dominus * : Venez ensuite, et soutenez devant moi la cause de ces âmes pour qui vous vous intéressez ; c'est alors que je vous écouterai, que j'accepterai vos oblations, que je me laisserai fléchir par vos prières. Profitons, chrétiens, de cet avertissement, et nous éprouverons la vérité des promesses du Seigneur; par là nous le glorilicions, par là nousconsoleronsnos frèresdausleurahliction, par là nous attirerons sur nous les grâces du salut les plus abondantes ; et ces grâces nous conduiront à la vie éternelle, que je vous souhaite, etc.
'lCor.,xv,2â. — ■■ lb»d.,x. II. — ^ lsa.,i, 16,17. — « Ibid.,
POUR L'OUVERTURE DU JUBILÉ
SERMON POUR L'OUVERTURE DU JUBILÉ
ANALYSE
Sujet. Nous vous exhortons à ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu ; car Dieu nous dit lui-même dar^s l'Ecriture : Je vous ai exaucé au temps favorable, et je vous ai aidé au jour du salut. Or, voici maintenant ce temps favorable, voici ces jours de salut.
Ce (emps favorable pour nous, c'est ce temps d'indulgence et de Jubilé.
Division. Ce que c'est que la grâce du Jubilé , première partie ; ce qui est nécessaire pour avoir part à la grâce du Jubilé deuxième parlie ; ce que doit opérer dans nous la grâce du Jubilé , troisième partie.
Première partie. Qu'est-ce que la grâce du Jubilé? C'est proprement la rémission de la peine temporelle qui reste à subir lu pécheur, après que son péché lui est pardonné. Il faut distinguer deux choses dans le péché, la coulpe et la peine. La coulpe ne peut être remise que par le sacrement de pénitence, ou par la contrition parfaite; mais, oar une ^ràce spéciale, Dieu remet la"peine en vertu de l'indulgence et du Jubilé.
En vain les hérétiques protendent que Dieu ne remet jamais la coulpe ou l'oflense, sans remettre la peine; et que Jésus-Christ ayant satisfait pleinement pour nous, toute autre satisfaction serait inutile, et diminuerait même le mérite du sacrifice de la croix : car, 1° il ne faut que l'exemple de Moïse et de David pour nous convaincre que Dieu, en pardonnant même le péché, se réserve encore le droit de punir temporellement le pévlieur ;2° il est évident, par le témoignage de saint Paul, que nos sa. tisfactions doivent être jointes ii celles de Jésus-Christ: Adimpko m quœdesunt passiomun Christi, incarne mea.
Tenons-nous-en donc toujours à la même proposition, que Dieu, par l'indulgence et le Jubilé, nous remet la peine temporelle qui était due à nos péchés, et dont l'exacte mesure n'eût pu sans cela être remplie que par nos satisfactions. Ainsi l'Eglise catholique l'a-t-elle entendu, expliquant cette promesse faite à saint Pierre : Tout ce qun vous délierez sur la terre, sera délié dans ie ciel. Pouvoir dont saint Paul et les évéïiues des premiers siècles ont usé ; pouvoir par oii les indulgences se sont établies et perpétuées dans le monde chrétien. Il est vrai qu'il a pu se glisser sur cela des abus dans le christianisme ; mais outre'que l'Eglise les a corriges, l'abus même des indulgencesest une preuve de leur vérité et de leur sainteté; car, selon TertuUien, on n'abuse que de ce qui est bon, et on ne profane que ce qui est saint.
Mais en quoi le Jubilé est-i|différentde ces autres indulgences que nous appelons plénières ? 1° C'est une indulgence beaucoup plus solennelle ; 2° c'est une indulgence beaucoup plus privilégiée; 3° c'est une indulgence beaucoup plus sûre. Recevons-la donc avec respect, avec reeonnaissance et action de grâces, et avec toute l'obéissance de la foi.
Deuxième partie. Quelles dispositions sont nécessaires pour avoir part à l'indulgence duJubilé? 1° Etre en étatde grâce, voilii la disposition habituelle; 2= accomplir les oeuvres prescrites par la bulle, voilà la disposition actuelle.
1° Etre en état degrâce: car l'indulgence est une faveur qui ne s'accorde qu'auxjustes etaux amis deDieu; d'où suivent trois conséquences : la première, qu'il faut donc renoncer à tout péché ; la seconde, qu'il suffit donc d'avoir la conscience chargée d'un seul péché mortel pour être incapable de gagner l'indulgence du Jubilé, et qu'il suffit même d'être coupable d'un seul pi/ché véniel qu'on ne déleste pas, pour ne la pouvoir gagnerdans toute son étendue ; la troisième, qu'il faut donc être vraiment contrit et pénitent. De lii jugeons combien il y en aura peu qui participeront à cette grâce du Jubilé.
De Va même concluons encore qu'il n'est donc pas vrai que l'indulgence, et par conséquent le Jubilé, anéantisse la pénitence, ainsi que les hérétiques nousl'ont reproché, ni que ce soit même un relâchement de la pénitence; puisque le Jubilé suppose la pénitence et ce qu'il y a de plus difficile dans la pénitence, qui est la conversion du cœur , et puisque c'est au même temps le motif le plus engageant pour exciter les pécheurs à faire de dignes fruits de pénitence. C'est au contraire dans la doctrine des hérétiques que l'on découvre le relâ.-.hemenl visible et l'anéantissement de la pénitence: car n'est-ce pas l'anéantir que de la réduiie à un simple acte de foi, et de la dépouiller, comme ont fait les auteurs du schisme, de toutes les œuvres humiliantes, laborieuses et pénibles?
2" Accomplir les œuvres prescrites par la bulle, qui sont, l' la confession, 2° l'aumône, 3° le jeûne, 4° la visite des églises, 5° les prières ordonnées, 6° la communion. Admirons la bonté de notre Dieu, qui veut bien, à de telles conditions, se relâcher de tous ses droits.
Troisième partie. Que doit opérer en nous la grâce du Jubilé? le renouvellement intérieur de nos personnes : renouvellement qui ne doit consister ni on de vains projets, ni en des idées vagues, mais dans une réformation entièredenos mœurs. Sans cela le .lubilé n'est qu'une pure cérémonie ; et que sera-ce en effet autre chose pour tant de chrétiens ? on les verra telsaprès le Jubilé qu'ils étaient auparavant.
Mais tous les temps ne sont-ils pas bons pour travailler à ce renouvellement de nous-mêmes ? Oui ; mais le temps dn Jubilé y est spécialement propre; car, 1° le Jubilé est l'engagement le plus naturel à ce renouvellement de vie; 2" le jubifé est le moyen le plus efficace de ce renouvellement de vie; 3° le Jubilé est l'occasion la plus avantageuse pour ce renouvellement de vie.
Travaillons donc sans différer au parfait renouvellement et au changement intérieur de nos âmes ; et cpril ne nous arrive pas, comme à l'infortunée Jérusalem, d'ajouter à nos autres désordres celui de ne pas connaître le temps oit Dieu nous visite, et par là de mettre le comble à notre réprobatioo.
POUR L'OUVERTURE DU JUBILÉ
Urhorlamur M •» vMUHm graliam Dei recipialis. Ait tnim : Temptrt acctpto exaudivi U, et in die ittlutis adjuvi te. But nimc ^tnpue acceptabile, tcce nunc die: làlutis.
Nous TOUS exhortons à no pas recevoir en Tain la grâce de Dieu ; «ar Die» nous dit lui-même dans l'Ecriture : Je vous ai exaucé au ttnipB favnrable, et je vous ai aidé aujour du salut. Or, voici maintenant ce temps favorable ; voici ces jours de salut. {De la seconde Épilreaux Corinthiens, chap. vi, i, **.)
C'est ainsi que l'apôtre twint Paul parlait aux premiers chrétiens de la grâce générale de leur conversion, et je me sers aujourd'hui de ces paroles pour vous exhorter vous-mêmes, mes frères, à recevoir efficacement et utilement la grâce particulière que l'Eghse vous présente, en vous accordant la plus authentique de toutes les indulgences, qui est celle du Jubilé. Car je puis bien vous dire, comme le docteur des nations le disait aux Corinthiens, que voici maintenant le temps favorable, que voici les jours de .salut, où le Père des miséricordes se dispose à répandre sur nous les bénédictions les plus abondantes ; c'est pour cela qu'il ordonne à ses ministres de vous annoncer ce Jubilé, et de vous l'annoncer à tous, puisque tous, justes et pécheurs, y peuvent et y doivent participer. C'est pour cela que l'Eglise redouble ses prières, et qu'elle vient d'offrir solennellement le sacrifice de l'agneau : heureux si nous connaissons le don de Dieu, et plus heureux encore si, pour nos propres intérêts et pour la sanctification de nos âmes, nous en savons faire l'usage que Dieu prétend 1 L'Apôtre, après avoir représenté à ceux de Corinthe la sainteté du temps où ils vivaient, et où la lumière de l'Evangile commençait aies éclairer, concluait par cette importante leçon : Ayons donc soin de nous comporter comme de dignes disciples de Jésus-Christ, et de nous rendre recommandables en toutes choses parles jeûne s, parles veilles, parles travaux: Exhibeamus nosmetipsos sicut Dei ministros... in laboribus, in vigiliis injejuniis, '. Voilà, mes chers auditeurs, ce que je vous dis moi-même : Prenons bien garde à consacrer ce saint temps où nous entrons, ce temps d'indulgence et de grâce, par les exercices de notre pénitence, par la ferveur de nos oraisons, par toutes les pratiques de la religion et d'une piété vraiment chrétienne ; c'est à quoi je veux vous porter dans ce discours, qui sera moins une prédication qu'une instruction simple, mais solide. Or, pour vous proposer d'abord tout mon dessein, il y a dans le Jubilé surtout trois choses dignes d'être considérées, et que j'entreprends de vous expliquer : premièrement, ce que c'est que la grâce du Jubilé ; secondement, ce qui est nécessaire pour avoir mrt à la grâce du Jubilé ;
> u Cor., Ti, 4, ».
et en troisième lieu, ce que doit opSrer dans nous la grâce du Jubilé. C'est une indulgence, et Je vais vous montrer en quoi consiste cette indulgence, et quel en est l'esprit, ce sera la première partie ; ce qu'il faut faire pour gagner cette indulgence, et quelles dispositions nous y devons apporter, ce sera la seconde partie ; enfin, quels effets salutaires doit produire en nous cette indulgence, et quels fruits nous en devons retirer, ce .sera la conclusion. Daigne le Ciel seconder le zèle qui m'anime , et puissiez-vous bien apprendre à ne pas perdre un avantage si précieux ! Adressons-nous pour cela à Marie, et disons-lui : Ave, Maria.