DEUXIÈME PARTIE
Faire de grandes choses, ce n'est point précisément et uiil(|uemeut en quoi consiste la loutepuissance de lUcu ; mais faire de grandes choses de rien, c'est le propre de la vertu divine, et lecaraclère particulier qui la dislingue. Ainsi Dieu en a-t-il usé dans la création et dans l'incarnation, qui sont, par excellence les deux chefs-d'œuvre de sa main. Dans la création, il a tiré tous les êtres du néant, c'est sur le néant qu'il a travaillé ; et parce qu'il agissait en Dieu, il a d'tuuéà ce néant une fécondité infinie ; dans l'incar-nalion, il a réparé, renou\elé, réformé toute la nature, et, pour cela, il a eu besoin d'un Homme-Dieu ; mais il a fallu que cet Homme-Dieu s'anéantît, afin que Dieu pût s'en servir pour l'accomplissement du grand mystère de la rédemption du inonde. Or, voilà aussi l'idée que Jésus- Christ a suivie dans l'établissement de l'Evangile. Il voulait convaincre l'univers que c'était l'œuvre de Dieu, et que Dieu seul eu était l'auteur. Qu'a-t-il fait? 11 a choisi des sujets vils et méprisables, des hommes sans appui, sans crédit, sans talent ; des disciples qui furent la faiblesse même, des apô- Ires qui n'eurent point d'autres armes que la
' Matth., Yiii, 11. — ' Ibid.
POUR LA FÊTE DR SAINT FRANÇOIs-XA'"IER.
patience, point d'autre trésors que la pauvreté point d'autres conseil que la fiinplicité : Non multi jwtentes, non midti nobiles, seil quœ slitlta suntmundi, eUijit J)eus\ Eh quoi! Seigneur, eût pu lui dire un sage du siècle, sont-ce là ceux que vous destinez à une si haute entreprise? Avec des hommes aussi dépourvus de tous les secours humains, que prétendez- vous et qu'attendez-vous ? Mais : Vous vous trompez, lui eût répondu ce Dieu Sauveur, vous raisonnez en homme, et j'agis en Dieu. Ces simples et ces faibles, ce sont les ministres que le demande, parce que j'ai de quoi les conduire et les soutenir. S'ils avaient d'autres qualités, ils feraient paraître leur puissance, et non la mienne. Pour faire réussn- mon dessein, il me faut des hommes qui ne soient rien selon le monde, ou qui ne soient que le rebut du monde ; et la première condition requise dans un apôtre et un prédicateur de mon Evangile, c'est qu'il soit mort au monde et à lui-même
Tel était, si je puis parler de la sorte, la politique de Jésus-Christ : politique sur laquelle il a fondé tout l'édifice de sa religion, et politique dont saint François-Xavier a suivi exactement les maximes dans toute sa conduite. Comment cela? me direz- vous. Xavier n'avaitil pas tous les avantages du monde? n'était-il pas de la première noblesse de Navarre? ne s'élaitil pas distingué dans l'université de Paris? ne possédait-il pas des talents extraordinaires? et quelque profession qu'il eût embrassée, lui manquait-il aucune des dispositions nécess lires pour s'y avancer, et même pour y exceller? Tout cela est vrai; mais je prétends que rien de tout cela n'a contribué au miracle que Dieu a opéré par son ministère : pourquoi? parce qu'il a fallu que François Xavier quittât tout cela et qu'il s'en dépouillât, pour travailler avec succès à la propagation de l'Evangile. Oui, il a fallu qu'il renonçât â ce qu'il était, qu'il oubliât ce qu'il savait ; qu'il devînt, par son choix, tout ce qu'avaient été les apôtres par leur condition, afin de se disposer comme eux aux foncions apostoliques, et de pouvoir s'employer efficacement et lieLireusement à étendre le royaume de Jésus-Christ.
Par quel moyen est-il donc venu à bout de ce grand ouvrage, dont il se trouvait chargé.' Ah! cliréiieus, que n'ai-je le loisir de vous le faire bien comprendre! que n'ai-je des couleurs assez vives pour vous tracer ici le portrait de cet ai>ôtre! vous y verriez la parfaite image d'un saint Paul, c'est-à-dire un houimc détaché de
'i Cor., 1,26,27,
tout par le renoncement le pins universel à tous les biens de la vie, à tous les honneurs du siècle, à tous les plaisirs des sens; un homme crucifié, et portant sur son corps toute la mortification du Dieu pauvre et du Dieu souffrant qu'il annonçait; un h^mme immolé comme une victime, et sacrifié au salut du prochain ; un homme anathème pour ses frères, ou voulant l'être, et toujours prêt à se livrer lui-même, pourvu qu'il pût les affranchir de l'esclavage de l'enfer et les sauver. Mais encore par quelle vertu a-t-il fait tant de merveilles dans la conversion de l'Orient? est-il croyable que ce soit par tout ce (jue nous lisons dans son histoire? je veux dire par une humilité sans mesure, par un désir ardent du mépris, par une patience à l'épreuve de tous les outrages, par la plus rigoureuse pauvreté, par l'amour le plus passionné descroix et des souffrances ; en un mot, par un abandon général de tout ce qui s'appelle douceurs, co;nmoiité s, intérêts propres? Est-ce ainsi qu'il s'est insinué dans les esprits, et sont-ce là les ressorts par où il a remué les cœurs pour les tourner vers Dieu? Je vous l'ai dit, chrétiens, et je le répète ; c'est par là même, et jamais il n'y employa d'autres moyens. En voulez-vous la preuve? la voici en qu' i]ues points où je me renferme : car, dans un sujet si étendu, je dois me prescrire des bornes, et me contenter de quelques faits plus marqués, qui vous feront juger de tous les autres.
Il était d'uue complexion délicate, et la vue seule d'une plaie lui faisait horreur : mais rien n'en doit faire à un apôtre ; il faut qu'il surmonte celte délicatesse, et qu'il apprenne à triompher de ses sens, avant que d'aller combattre les ennemis de son Dieu. Sur cela que lui inspire son zèle ? vojs l'avez cent foi entendu; mais pouvez-vous assez l'enlendre pour la gloire de Xavier et pour votre édification J Retiré dans un hôpital, et employé auprès des malades, quel objet il aperçoit devant ses yeux ! et n'est-ce pas là que tout son courage es! mis à l'épreuve, et que, pour vaincre les révoltes de la nature, il a besoin de toute sa fervemet de toute sa force? C'était un malade ; disons mieux, c'était un cadavre vivant, dont l'inlection et la pourriture auraient rebuté la plus héroïque vertu. Que fera Xavier? Au premier aspect son cœur malgré lui se soulève; mais bientôt à ce soulèvement imprévu succède une sainte indignation contre lui-mêiiie : Eh quoi ! dit-il, faut-il que mes yeux trahissent mon cœur, et qu'ils aient peine à voir ce que Dieu m'oblige à aimer? Touché de ce reproche, il
rOUR LA FÊTE !>E SAINT FRANÇOL
s'allacheà cet homme couvert d'iilcctes, il embrasse ce cadavre que la foi lui fait envisager comme un des membres mjsti(iues de Jésus- Christ, et mille fois il baise ses plaies avec le même respect et le même amour que Madeleine pénitente baisa les pieds de son Sauveur : il fait plus; mais je ménage votre faiblesse, et je veux bien y avoir égaid, pour vous épargner un récit où peut-être vous m'accusez de ne m'ètre déjà que trop arrêté. Or, qui pourrait dire combien cette victoire qu'il remporta sur lui-même lui valut pour la conquête des âmes? De Ih, et par ce seul effort, il devint insensible à tout la reste, pour n'être plus sensible qu'aux impressions de la charité. De là, les hôpitaux, dont il avait un éloignemenl naturel, devinrent pour lui une demeure ordinaire et agréable; de là, il apprit à vivre parmi les pauvres, à converser et à se familiariser avec les barbares, à les visiter dans leurs cabanes, à les assister dans leurs besoins, à les aider de ses conseils dans leurs affiiires, et à s'attirer ainsi toute leur confiance : car ces sauvages, tout sauvages qu'ils étaient, se trouvaient forcés de l'aimer, voyant qu'il aimait jusqu'à leurs misères ; et, témoins des secours qu'ils en recevaient dans les infirmités de leurs corps et dans toutes leurs nécessités temporelles, ils lui abandonnaient au même temps le soin de leurs intérêts éternels et la conduite de leurs âmes.
Ce n'est pas assez : il faut qu'un apôtre soit pauvre lui-même, selon l'ordie que donna le Sauveur du monde à ces premiers pi-édicateurs de l'Evangile, qu'il envoya dans toutes les contrées de la terre, sans biens, sans revenus, sans héritage, et à qui même il marqua en termes exprès, s'ils avaient deux habits, de n'en garder qu'un, et de n'être point en peine de leur entretien et de leur subsistance. Dans les entreprises humaines, pour peu qu'elles soient importantes, on a besoin de grandes ressources, et ce n'est souvent qu'à force de libéralités et de profusions qu'on les fait réussir ; mais n'avoir -ien, ne posséder rien, et dans celte extrême disette exécuter des desseins à quoi d'immenses h'ésors et les plus amples largesses ne sulfîiaient pas, c'est là que paraît évideinmcnt le pouvoir et la vertu de Dieu. Autre moyen qu'employa Xavier à la conversion des peuples. Il part de Rome pour se rendre à Lisbonne ; c'est un roi qui l'invite, c'est le souverain pontife qui l'envoie, c'est de la dignité même de légat du Saint- Siège, aussi émincnte que sacrée, qu'il est revêtu ; mais quelle pompe l'uccompagae, ce ministre d'un grand roi et ce légat aposlolique? en