‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 79 sur 139 · LA FÊTE DE SAINT JEAN L'ÉVANGELISTE · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE SAINT JEAN L'ÉVANGELISTE

sidère ni les conditions ni les qualités des hommes prises dans l'ordre naturel, sans déroger à cette règle, ne laisse pas, dans l'ordre de la grâce, d'avoir des égards particuliers pour les âmes pures, jusqu'à les élever aux prcuiiers rangs de ses prédestinés, jusqu'à les combler de ses dons les plus exquis, jusqu'à les honorer de ses plus intimes communications. C'est poucela qu'il les traite d'épouses dans le Cantique ; c'est pour cela que, dans l'Apocalypse, les vierges seules nous sont représentées comme les compagnes de l'Agneau ; c'est pour cela qu'elles environnent son trône, et que plus elles sont pures, plus elles ont d'accès auprès de lui; c'est pour cela que rien de souillé n'entrera jamais dans le ciel, qui est sa demeure et le palais de sa gloire. Ali ! mon cher auditeur, si je vous disais qu'il dépend aujourd'hui de vous d'être en faveur auprès du plus grand roi du monde ; si je vous en marquais le moyen, et si je vous le garantissais comme un moyen infaillible, que ferlez-vous ? y a-t-il sacrifice qui vous étonnât ? y a-t-il engagement et passion qui vous arrêtât? la condition que je vous proposerais pour cela vous paraîtrait-elle onéreuse ? y trouveriez-vous quelque difficulté ? Or ce que je ne puis vous promettre de la faveur d'un roi de la terre, c'est ce que je vous promets et ce qui est incontestablement vrai de la faveur d'un plus grand quetousles rois de l'univers : car je dis que la faveur de Dieu vous est acquise, pourvu que vous vous préserviez de la corruption de ce péché qui souille votre âme en déshonorant votre corps; s'il vous reste une étincelle de foi, pouvez-vous être insensible à ce motif ? Pour en venir au détail et vous mieux instruire, je dis que vous n'avez qu'à rompre ces amitiés sensuelles qui vous lient à la créature, ces funestes attaches qui vous portent à tant de désordres, ces passions que le démon de la chair inspire, ces commerces qui les entretiennent, ces libertés prétendues innocentes, mais évidemment criminelles dans les principes de votre religion : dès que vous vous ferez violence là-dessus, je vous réponds du cœur de Dieu.

Je vais plus avant, et je dis aussi que, sans cette pureté, vous êtes du nombre de ces réprouvés que l'Ecriture traite d'infâmes, et contre lesquels notre apôtre a prononcé ce formidable arrêt : Foris canes ! et impudici^... Hors de la maison de Dieu, voluptueux et impudiques ! Je disque, dès le commencement du monde, Dieu s'en est lui-môme déclaré par ces paroles de la Genèse: xVo/j permanebit Spiritus meus in homine,

' Apoc, xxv, 15.

B. TOM. lU.

in (cternuM in quia caro est • ; Non, mon Esprit ne demeurera jamais dans l'homme, tandis que l'homme sera esclave de la chair. Et en effet, mon Dieu, ne voyons-nous pas l'accomplissement de cet oracle? n'éprouvons-nous pas tous les jours qu'autant que nous nous laissons dominer par la chair, autant votre esprit se retire de nous ; qu'après avoir succombé à une tentation impure, confus et piqués des remords secrets de notre conscience, nous n'osons plus nous présenter devant vous; que, semblables à l'infortuné Caïn, nous fuyons de devant votre face, nous nous éloignons de vos autels, nous nous regardons comme bannis de votre sanctuaire, et absolument indignes du sacrement de voire amour? au lieu que nous en approchons avec une humble et ferme confiance, quand nous croyons avoir ce cœur pur que vous béatifiez dès cette vie : Beati mundo corde'^. Sainte pureté qui nous ouvre le ciel! c'est le premier titre pour obtenir la faveur de Dieu, et l'autre est la fidélité et une persévérance que rien n'ébranle.

Car, selon la belle remarque d'un Père de l'Eglise, il se trouve assez de chrétiens qui suivent Jésus-Christ jusqu'à la cène, comme les autres apôtres ; mais il y en a peu qui le suivent, comme saint Jean, jusqu'au Calvaire ; c'est-à-dire, il s'en trouve assez qui marquent de la ferveur et du zèle quand Dieu leur aplanit toutes les voies du salut et de la sainteté chrétienne, mais peu qui ne se relâchent dès qu'ils n'y sentent plus les mêmes consolations, et qu'il s'y présente des obstacles à vaincre. Or, c'est néanmoins à cette constance que la faveur de Dieu est attachée. Oui, Seigneur, une victoire que nous remporterons sur nousmêmes, un effort que nous ferons, un dégoût, un ennui que nous soutiendrons, sera devant vous d'un plus grand prix et contribuera plus à nous avancer, que de stériles sentiments à certaines heures où vous répandez l'onction céleste, et que les plus sublimes élévations de Pâme ; car ce sera dans cette victoire, dans cet effort, dans ce dégoût et cet ennui soutenus constamment, que nous vous donnerons les preuves les plus solides d'un dévoùment sincère et fidèle. Les hommes du siècle, qui n'ont nul usage des choses de Dieu, ne comprennent pas ce mystère ; mais les justes, qui en ont l'expérience, et à qui Dieu se fait sentir, le conçoivent bien. C'est ainsi que saint Jean est parvenu à la faveur de Jésus-Christ : voyons de quelle manière il en a usé. Je prétends que,

' Geu., Tl, 3. — ' Mauh., V, 8.

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comme le choix de ce favori a été juste et raisonnable de la paît du Fils de Dieu, la faveur du Fils de Dieu a été, dô la part de ce bienaimé disciple, également modeste et bienfaisante -.je vais vous le montrer dans la seconde partie.

EEUXIÈMS PARTIE.

Il n'est rien de plus rare dans le monde qu'un hoiîune humble et élevé, puissant et bienfaisant, modeste par rapport à lui-même et cliai-itable à l'égard des autres. Ce tempérament d'élévation et de modestie a je ne sais quoi qui tient de la nature des choses célestes et de la perfection même de Dieu ; car Dieu, le plus parfait de ious les êtres, est aussi le plus simple et le plus égal : les deux, dont la sphère est supérieure à celle de la terre, sont, dans leurs mouvements rapides, les corps les plus réglés et les plus justes ; et c'est l'excellente idée que saint Jérôme nous donne d'une sage modération dans les prospérités humaines. Mais ce qu'il y a de plus admirable, ajoute ce Père, c'est avec cette modération un naturel heureux, ouvert, hbéral et obligeant; de sorte qu'on mette sa gloire à faire du bien, . qu'on ne renferme point en soi-même les grâces dont on est comblé, qu'on se plaise à les répandre au dehors, et qu'on ne les reçoive que pour les communiquer. Alors, chrétiens, la laveur du particulier devient le bonheur public, et le favori n'est plus que le dispensatem- des bienfaits du souverain ; semblable à ces fleuves qui ne ramassent les eaux et ne se grossissent que pom* arroser les campagnes, ou comme ces astres qui ne luisent que pour rendre la terre, par la bénignité de leurs influences, beaucoup plus féconde. Or, voilà le second caractère de la faveur de saint Jean : elle a été modeste et bienfaisante ; en pouvait-il faire un usage plus sarnt, et plus propre à nous servir d'exemple ?

Je dis, modeste par rapport à lui. Voyez, dit saint Augustin, avec quelle humilité il parle de lui-même, ou plutôt, voyez avec quelle humilité il n'en parle pas. Jamais (cette remarque est singuhère), jamais, dans toute la suite de son Evangile, s'est-il une fois nommé ? jamais a-t-il marqué qu'il s'agit de lui, ni fait connaître qu'il eût part à ce qu'il écrivait ? Pourquoi ce silence ? Les Pères conviennent que ce lut un silence de modestie, et qu'il n'a voulu de la sorte supprimer son nom que parce qu'il n'an'avait rien que d'avantageux et de grand à écrire de sa personne. C'est ce disciple, dit-il

toujours, lïic est discipulus ille ', ce disciple, qui rend témoignage des choses qu'il a vues ; ce disciple dont nous savons que le témoignage est vrai : ne croirait-on pas qu'il parle d'un auti-e que de lui-même, et qu'en effet ce qu'il raconte ne le touche point ? Il ne dit pas : C'est moi qui eus l'honneur d'être aimé de Jésus, c'est moi qui fus son confident, c'est moi qui entrai dans ses secrets les plus intimes ; il se contente de dire : C'est ce disciple que Jésus aimait : Discipulus quem diligebat Jésus 2 ; laissant aux interprètes à examiner si c'est lui qu'il entend, et, par la manière dont il s'explique, leur donnant lieu d'en douter ; disant et pubUant la vérité, parce que son devoir l'y engage, mais, du reste, dans la vérité qu'il publie et qui lui est honorable, cherchant à n'être pas connu, et jusque dans son propre éloge pratiquant la plus héroïque humilité. Si même, sans se nommer, il eût dit : C'est ce disciple qui aimait Jésus, c'eût été une louange pour lui, et la plus déhcate de toutes les louanj; es, puisqu'il n'y a point de mérite comparable à celui d'aimer Jésus-Christ. Mais ce n'est point ainsi qu'il parle ; il dit : C'est ce disciple que Jésus-Christ aimait, parce qu'à être simplement aimé, il n'y a ni louange ni mérite, et que c'est une pure grâce de celui qui aime ; voilà comment l'humilité de saint Jean est ingénieuse, voilà comment elle sait se retrancher contre les vaines complaisances que peuvent faire naître dans un cœur les faveurs et les dons de Dieu : que si néanmoins ce grand saint est quelquefois obligé de se déclarer et de parler ouvertement de lui, comme nous le voyons surtout dans son Apocalypse ; ah ! mes chers auditeurs, c'est en des termes bien capables de confondre notre orgueil, en des termes que l'humilité même semble lui avoir dictés. Ecoutez-les, et dites-moi ce que vous y trouverez qui se ressente, non pas de la fierté ou de la hauteur, mais de la moindre présomption qu'il y aurait à craindre de la part d'un favori : Ego Joannes, frater vester 3. Oui, dit-il en s'adressant à nous et à tous les fidèles qu'il instruisait dans ce hvre divin, c'est moi qui vous écris, moi qui suis votre frère, moi qui me fais un honneur d'être votre compagnon et votre associé dans le service de Jésus-Christ : Ego frater vester. Un apôtre, chrétiens, un prophète, un homme de miracles, le favori d'un Dieu se glorifier d'être noh'c frère, et mettre cette qualité à la tête de toutes les autres, est-ce là s'élever et se méconnaître ?

Faveur non-seulement modeste dans les seO'

' Joaa., lïi, 24.

Ibid, 20. — 5 Apoc, 1, 9,

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timents que saint Jean eut de lui-même, mais utile et bienfaisante pour nous ; et c'est ici que je vous prie de vous appliquer, et de comprendre combien nous sommes redevables à ce glorieux apôtre : car n'est-il pas étonnant qu'un homme si grand devant Dieu ne soit entré dans la faveur de son Maître que pour nous en faire part, et qu'il n'ait été, si je puis user de cette figure, un vaisseau d'élection, que pour contenir les lumières et les grâces abondantes qui nous étaient réservées, et que Dieu par son ministère voulait nous communiquer ? Or, c'est de quoi nous avons l'évidente démonstration, et la voici : car si Jésus-Christ confie ses secrets à saint Jean, saint Jean, sans crainte de les violer, et par le mouvement de la charité qui le presse, nous les révèle ; si Jésus-Christ, comme Fils de Dieu, lui découvre les plus hauts mystères de sa divinité, saint Jean se regarde comme inspiré et suscité pour en instruire toute l'Eglise ; si Jésus-Christ, comme Fils de l'Homme lui apparaît dans l'ile de Pathmos, et se manifeste à lui par de célestes visions, saint Jean, animé d'un zèle ardent, prend soin de les rendre publiques, et veut, pour l'édification du peuple de Dieu, qu'on sache ce qu'il a vu et ce qu'il a entendu dans ces prodigieuses extases : au lieu que saint Paul, après avoir été ravi jusqu'au troisième ciel, avoue seulement que Dieu lui avait appris des choses surprenantes, mais des choses ineffables, et dont il n'était pas permis ù un homme mortel de parler : Arcana verba quœ non licet homini loqui i ; saint Jean plein de cet esprit d'amour dont il a reçu l'onction, tient un langage tout opposé : Quod vidimus et audivimus, annuntiamus vobis, ut et vos societatem habeatis nobiscum 2. Je vous prêche, disait-il, mes chers enfanls, ce que j'ai vu et ce que j'ai ouï, afin que vous soyez unis avec moi dans la même société ; car je ne veux rien avoir de caché pour vous, et tout mon désir est de vous voir aussi éclairés et aussi intelligents que je suis moi-même dans les voies de Dieu : .sans cela mon zèle ne serait pas salisfiiit ; sans cela les hautes lumières dont Dieu m'a rempli ne seraient pas pour moi des grâces entières et parfaites ; c'est pour vous qu'elles m'ont été données, c'est pour vous que j'ai prétendu les recevoir, et voilà pourquoi non-seulemont je vous prêche, mais je vous écris tout ceci afin que votre joie soit pleine et qu'il ne manque rien h vôtre bonheur. El hœc scribimus vobis ut gaudealis, et gaudium vestrum sit plmium^.

Aussi, est-ce à saint Jean que nous devons la

J H Oc^., xii, *. — » I Joan., i, 3. — ' 1 bia., 4.

connaissance des personnes divines ; c'est liù qui nous a découvert ce profond abime de la Trinité, où notre foi ne trouvait que des obscurités et des ténèbres ; c'est de lui, selon la remarque de saint Hilaire, que l'Eglise a emprunté toutes les armes dont elle s'est servie pour combattre les ennemis de cet auguste mystère. Par où confoadait-on les ariens ? par l'Evangile de saint Jean]; par où les sabelliens, les macédoniens et tant d'autres hérétiques étaient-ils convaincus d'erreur dans les anciens conciles ? par l'Evangile de saint Jean : c'est saint Jean qui nous a d onné, en trois courtes paroles tout le précis de la plus éminente tliéologie et de la plus sublime religion, quand il nous a dit que le Verbe s'est fait chair : Verbttm caro factum est i. Marie (belle pensée de saint Augustin, ne la perdez pas), Marie nous a rendu ce Verbe sensible, et saint Jean nous l'a rendu intelligible : Marie l'a exposé à nos yeux, lorsqu'elle l'a enfanté dans l'étable de Bethléem ; et saint Jean l'a développé à nos esprits, lorsqu'il nous a expliqué ce que le Verbe était en Dieu avant la création du monde, ce que Dieu faisait par lui au commencement du monde, et ce qu'il a commencé à être hors de Dieu, quand Dieu a voulu réparer et sauver le monde. Les autres évangélistessesont contentés de nous annoncer la génération temporelle de ce Verbe incarné ; mais saintJean nous acomluits jusqu'àla source de la génération éternelle du Verbe incréé. D'où vient que le Saint-Esprit nous a représenté ceux-là sous des symboles d'animaux terrestres, et saint Jean sous la figure d'un aigle ; mais d'un aigle, dit l'abbé Rupert, lequel, après avoir contemplé fixement le soleil, se plait à former ses aiglons, à les élever de la terre, à leur faire prendre l'essor, et à les rendre capables de soutenir eux-mêmes les rayons de ce grand astre. Or, en nous faisant connaître le Verbe, saint Jean nous a révélé tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu, puisque la plénitude de ces trésors est dans le Verbe, comme dit saint Paul, ou plutôt n'est rien autre chose que le Verbe de Dieu même; et voilà l'essentielle obligation que nous avons, en qualité de chrétiens, à ce disciple bien-aimé et favori.

Mais admirez avec quel ordre ces secrets de la Divinité nous ont été communiqués; c'étaient des secrets inconnus aux hommes, parce qu'ils étaient cachés dans le sein du Père. Qu'a fait Jésus-Chtist ? lui qui repose, comme Fils unique, dans le sein du Père ? il les en a tirés ; Ûnigenitus qui est insinuPiitris,ipse enanavit^,

?Joan., I, 11. — ' Ibid., 18.

POUR [,A FI'.TE DE SAINT JEAN L'ÉVANCfiMSTE.

Mais ce n'élait pas assez ; car ces sccrefs ayant passé du sein du Père dans le sein du Fils, il fallait quelqu'un qui les allât chercher dans le sein du Fils, et c'est ce qu'a lait saint Jean, lorsqu'il a reposé sur le sein de Jésus- Christ ; et parce que saint Jean était luimême comme un sanctuaire fermé, lui-même, par un saint zèle de notre perfection, nous a ouvert ce sanctuaire en nous révélant ce qu'on lui avait révélé, et en nous confiant ce qu'on lui avait confié. Ainsi conclut Hugues de Saint- Victor, saint Jean reposant sur le sein du Fils de Dieu, et le Fils de Dieu dans le sein de son Père: Vnigenittts in sinu Patris, Joannes in sinu Unigeniti; le Père n'ayant point de secret pour son Fils unique, son Fils n'eu ayant point voulu avoir pour son disciple bien-aimé, et le disciple bien-aimé s'élant lait une loi et un mérile de n'en point avoir pour nous ; ces secrets, d'où dépendait notre bonheur et notre salut, sont venus, par une transfusion divine, du Père au Fils, du Fils au disciple, du disciple à nous ; en sorte que nous avons connu Dieu, et tout ce qui est en Dieu.

Excellente idée, mes chers auditeurs, de la manière dont nous devons user des faveurs et desgrâcesduCiel. Etre humbles en les recevant, et en faire le sujet de notre charité après les avoir reçues. Prenez garde : être humbles en recevant les faveurs de Dieu ; car si nous nous en prévalons, si nous nous en savons gré, si, par de vains retours sur nous, elles nous inspirent une secrète estime de nous-mêmes, dès là nous les corrompons, dès là nous en perdons le fruit, des là nous nous les rendons non seulement iniililos, mais pernicieuses. Qu'avez-vous, disait l'apôtre des gentils, que vous n'ayez pas reçu ? et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous, comme si vous le teniez de vous-mêmes ? Quid habes quod non accepisti ? Si autem accepisti, quid gloriaris quasi non acceperis i ? Or, supposé ce principe incontestable, quelque avantage que nous ayons reçu de Dieu, il doit être aisé de conserver l'humilité de cœur : car outre que ces faveurs de Dieu, par la raison que ce sont des faveurs, ne nous sont pas dues, et qu'elles ne viennent pas de notre fonds; outre que denous-inômes nous ne pouvons jamais les mériter, et, par conséquent, que nous ne pouvons sans crime nous les attribuer ; outre que nous en sommes, comme pécheurs, positivement indignes, la seule pensée que nous en rendrons compte un jour à Dieu suffit pour réprimer !ous les scnlimenls d'orgueil qu'elles pour-

jiCer.,iY, ï,

raient exciter en nous. Et en effet, si nousfalsions souvent cette réflexion, que ces grâces, soit intérieures, soit extérieures, soit naturelles, soit surnaturelles, dont Dieu nous favorise, en nous les donnant ou plus abondamment qu'aux autres, ou même à l'exclusion des autres; que ces grâces, dis-je, sont ces talents évangéliques qui doivent servir à notre prédestination éternelle ou à notre réprobation; que plus nous en aurons reçu, plus Dieu nous jugera rigoureusement; que ce sera peu de n'en avoir pas fait un mauvais usage, mais qu'on nous en demandera l'intérêt ; et qu'un des chefs les plus terribles de l'examen que nous aurons à subir, sera notre négligence à les faire profiter; si nous méditions bien ces vérités solides et importantes, il serait difficile que la vanité trouvât jamais entrée dans nos esprits. Le croirez-vous, chrétiens ? mais il ne dépend pas de vous de le croire ou de ne le pas croire, puisque c'est un fait certain etaréré: rien n'a rendu les saints plus humbles, que les faveurs et les grâces dont Dieu les a honorés. C'est ce qui les a fait trembler, c'est ce qui leur a causé cette douleur vive et cette contusion salutaire de leurs relâchements et de leurs tiédeurs. La vue de leurs péchés les alarmait ; mais la vue des grâces qu'ils recevaient continuellement, et dont ils craignaient d'abuser, ne les étonnait pas moins. Or, il serait bien étrange que ce qui a été le fondement de leur humilité fût la matière de notre présomption, et que nous vinssions à nous enorgueillir de ce qui les a saisis de frayeur et confondus. Fussions-nous, comme saint Jean, les favoris de Jésus-Christ, il faut être humble : autrement, de favori de Jésus-Christ, on devientun réprouvé. J'ajoute qu'il faut être bienfaisant et charitable, en communiquant aux autres les faveui-s qu'on a reçues de Dieu. Voulez-vous, chrétiens, vous appliquer utilement cette maxime? en voici le moyen facile, et maintenant plus nécessaire que jamais. Il y en a dans cet auditoire que Dieu a libéralement pourvus des biens de la terre, et en cela il les a favorisés ; car les biens même temporels par rapport à leur fin, qui est le salut, sont des faveurs et des grâces. Mais, du reste, qu'a prétendu Dieu en vous donnant ces biens temporels ? n'a- t-il point eu d'autre dessein que de vous distinguer, que de vous faire vivre dans l'abondance, pendant que les autres souffrent? Ah ! mes chers auditeurs, rien n'est plus éloigné de ses intentions; et ce serait faire outrage à sa providence, de penser qu'il eût borné là toutes ses vues. En vous donnant les biaus temporels, il prétend que vous en

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soyez les distributeurs, et qu'au lieu de les resserrer par une avarice criminelle, vous les répandiez avec largesse sur les pauvres et les misérables.

Tel est l'ordre qu'il a établi ; et cette largesse, surtout dans un temps de nécessité publique comme celui-ci, n'est point un conseil ni une œuvre de surérogation, mais un précepte rigoureux et une loi indispensable : car tandis que les pauvres gémissent, se persuader qu'on puisse faire ou des épargnes ou des dépenses dans une autre vue que de pourvoir à leurs besoins ; ne pas augmenter l'aumône à proportion que la misère croit; ne pas vouloir se priver de quelque chose pom* contribuer au soulagement des membres de Jésus-Christ; ne pas rabattre quelque chose de son luxe pour les faire subsister, être aussi magnifique dans ses habits, aussi prodigue dans le jeu, aussi adonné à la bomic chère et aux vains divertissements du monde, c'est ce qui ne peut s'accorder avec les principes de notre religion ; et il n'y aurait plus d'Evangile, si l'on pouvait ainsi se sauver. Souffliez cette remontrance que je vous fais : ce n'est pas seulement par le zèle que je dois avoir pour les pauvres, mais par celui que Dieu m'inspire pour vous-mêmes; ce n'est pas seulement pour l'intérêt de la ciiarité, mais pour celui de la justice. Voilà ce que saint Jean lui-même vous demande aujourd'hui, pour reconnaître ce que vous lui devez. Il veut que vous soyez ses imitateurs; que comme il vous a fait part des trésors du ciel, vous fassiez part à vos frères des biens du siècle. Car il a droit de vous dire ici ce que disait saint Pard aux premiers chrétiens : 5/ nos vobis spiritmiUa seminavimus, maçinum est si nos carnalia vestra metamus ' .' Quel tort vous faisons-nous, lorsque, après avoir semé dans vos âmes les biens spirituels, nous prétendons recueillir le fruit de vos biens temporels ? Si c'était pour nous-mêmes, vous pourriez vous en plaindre avec raison; mais que pouvez- vous donc alléguer, (juand c'est pour d'auU-es quandc'cst pour les pauvres, quand c'est poui' vos frères mêmes que nous vous sollicitons? Magnum est si nos carnalia vestra metamus ? Achevons, chrétiens, et a[iprenez enfin comment la faveur où fut saint Jean auprès de Jésus-Christ n'a point été, pour ceux qui n'eurent pas le même avantage, une faveur odieuse : c'est la troisième partie.

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