‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 82 sur 139 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Je l'ai dit d'abord, chrétiens, et je dois ici le redire; c'est le propre de Dieu de se servir d'instruments faibles, et sauvent même des plus faibles, pour les plus grands ouvrages de sa puissance; et quand Gassiodore veut faire l'éloge de cette vertu souveraine et sans bornes que nous reconnaissons en Dieu, et qui est un de ses premiers atti'ibuts, il ne croit pas en pouvoir donner une plus haute idée, que de s'écrier, en s'adressant à Jésus-Christ : 0 Seigneur ! qui peut douter que vous ne soyez uu Dieu, et un Dieu tout-puissant, puisque dans votre sainte humanité, et ensuite dans la personne de vos serviteurs, vous avez rendu les faiblesses et les misères mêmes toutes-puissantes? 0 vere Omnipotens, qui ipsas miserias fecisti potentes ! Aussi est-ce pour cela que Dieu tant de fois a fait des coups extraordinaires, a opéré des miracles, a ti'iomphé de ses ennemis, non par sa inaiu, mais par la main d'une femme. Est-il question de dompter l'orgueil d'un Holopherne ? il suscite une Judith. Faut-il défaire des armées nombreuses, et les mettre en fuite? il emploie une Débora. Veut-il sauver tout son peuple, dont on a conjuré la ruine? il ne lui faut qu'une Esther. ftlais voici, chrétiens, quelque chose de plus surprenant, et qui marque mieux la force de notre Dieu ; car, après tout, ces femmes dont nous parle l'Ecriture, et dont les faits héroïques ont été si hautement loués par le Saint-Esprit, c'étaient des femmes distinguées, des princesses même et des reines, des sujets recommandables selon le monde : Judith possédait de grands biens, Débora jugeait le peuple avec une autorité suprême, Esther se trouvait assise sur le trône. Or, dans ces conditions éminentes, mie femme, toute faible qu'elle est, ne laisse pas, sans miracle, de pouvoir beaucoup, et d'être capable d'entreprendre des choses importantes. Mais qu'une bergère.

telle qu'était Geneviève, pauvre, dénuée de fout sans nom, sans crédit, sans appui, demeurant dans son état vil et méprisable, remplisse le monde du bruit de ses merveilles, exerce un empire absolu sur les corps et sur les esprits, dispose, pour ainsi dire, à son gré des puissances du ciel, commande aux puissances delà terre, fasse trembler les puissances de l'enfer, devienne la protectrice des villes et des royaumes, ah ! chrétiens, c'est un des mystères que saint Paul a voulu nous faire connaître, lorsqu'il a dit: Infirma miindi elegit Deus, ut confundat fortia. Et jamais cette parole de l'Apôtre s'estelle accomplie si visiblement et si authentiquement que dans la personne de celte bienheureuse lille dont nous honorons aujourd'hui la mémoire?

Car, qu'est-ce que la vie de Geneviève, sinon une suite de prodiges et d'opérations surnaturelles, que l'infldélité même est obligée de reconnaître? Y a-t-il maladie si opiniâtre et si incurable qui n'ait cédé à l'efficacité de sa prière? et ce don des guérisons, que le maître des Gentils assure avoir été une des grâces communes et ordinaires dans la primitive Eglise, quand et en qui a-t-il paru avec plus d'éclat ? Je ne parle pas de ces guérisons secrètes, pai'liculières, faites à la vue d'un petit nombre de témoins, et contre lesquelles un esprit incrédule croit toujours avoir droit de s'inscrire en faux ; mais je parle de ces guérisons publiques, connues, avérées, et que les ennemis mêmes de la foi n'ont pu contester. Ce miracle des ardents, dont l'Eglise de Paris conserve des monuments si certains; cent autres aussi incontestables que celui-là, qu'il me serait aisé de produire, mais dont je n'ai garde de remplir un discours qui doit servir à votre édification, ne nous marquent* ils pas de la manière la plus sensible quel pouvoir Geneviève avait reçu de Dieu pour tous ces effets de grâces et de bonté qui sont au-dessus de la nature ? Si son corps après sa mort n'a pas prophétisé comme celui d'Elie, ne semblet-il pas qu'il ait encore fait plus? n'en est-il pas sorti mille fois une vertu semblable à celle qui sortait de Jésus-Christ même, ainsi que nous l'apprend l'Evangile ? n'est-il pas jusque dans le tombeau une source de vie jwur tous ceux qui ont recours à cette précieuse relique ; et les esprits les moins disposés à en convenir, convaincus pai' leur propre expérience, ne lui ontils pas rendu des hommages ? témoin cette action de grâces, en forme d'éloge, qu'Erasme composa, et où il déclara si hautement que notre sainte était après Dieu sa libcraUice, et qu'il ne

POUR LA FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE

▼ivait que par le bienfait de son intercession.

11 n'y a que pour elle-même, clnétiens, que Geneviève n'usa jamais de ce don des miracles, qui fut mi de ses plus beaux privilèges, ayant passé toute sa vie dans des inlirniités continuelles, et voulant en cela se conformer au Sauveur des hommes, à qui l'on reprochait d'a- TOir sauvé les autres et de ne s'èlre pas sauvé lui-même. Mais la patience invincible qu'elle fit paraître dans tous les maux dout elle fut accablée, la joie dout elle se sentait comblée en souffrant, cette vigueur de l'esprit qui, dans un corps infirme, la mettait en état de tout entreprendre et de tout exécuter, n'était-ce pas à l'égard d'elle-même un plus grand miracle que tout ce qu'elle opérait de plus merveilleux en faveur des aulres ? Et cette vertu de Dieu dont elle était revêtue, ne trouvait-elle pas de quoi éclater, ou, selon le terme de saint Paul, de quoi se perfecliouner davantage dans une santé languissante, que dans un corps robuste ? Nam virtus in infinnitate perficitur^.

A ce don de guérir les corps, ajoutez un autre don mille fois plus excellent, c'est celui de guérir les âmes. Ainsi l'avait prédit le grand évèque d'Auxerre, saint Germain, en disant de Geneviève qu'elle sei'ait un jour la cause du salut de plusieurs ; prédiction vérifiée par l'événement. Combien de pécheui-s a-t-elle retirés de leurs voies corrompues, et remis dans les voies de Dieu ? Combien de païens et d'idolâtres a-t-elle éclairés dans un temps où les téuèbres de l'infidélité étaient répandues sur la terre , et quels fruits ne produisit point son zèle dans ce royaume maintenant très-chrélien, mais où l'erreur dominait alors, et était placée jusque sur le trône ? Qui sait combien d'affligés elle consolait, combien do misérables elle soutenait, combien d'ignorants elle instruisait dans ces saintes et fréquentes visites, où tour à tour elle parcourait les prisons, les hôpitaux, les cabanes des i)auvrcs, faisant partout sentir les salutaires effets de sa charité? Et, sans m'engager dans un détail infini, qui peut dire combien de cœurs, depuis tant de siècles, ont été touchés, pénétrés, gagnés à Dieu, et le sont tous les jours, par la puissante vertu de ses cendres que nous avons conservées, et que nous conserverons comme un des plus riches dépôts ? Vous le savez, Seigneur, vous en avez été témoin, et vous l'êtes sans cesse ; vous savez, dis-je, de quelle onction on est rempli à la vue de ce tombeau, dont vous avez fait notie espérance et notre asile ; vous savez quelles lumières on y reçoit, et quels scn*

? H Cor., iii, ».

timents on en remporte. Daignez, ô mon Dieu, ne tarir jamais cette source féconde de toutes les bénédictions célestes.

Voilà donc, chrétiens, le miracle que nous ne pouvons assez admirer, et que je vous ai d'abord proposé : Geneviève, assez forte dans sa faiblesse pour fléchir les puissances mêmes du ciel, pour humilier les plus fières puissances de la terre, pour confondre toutes les puis^ances de l'enfer. Prenez garde : je dis pour fléchir les puissances mêmes du ciel, apaisant, en faveur des honnnes, la colère de Dieu, détournant ses fléaux, et l'engageant à suspendre ses foudres prêtes à tomber sur nos têtes ; nous obtenant, après tant de désord res, un pardon que nous n'eussions pas osé demander pour nous-mêmes, et dont l'énormité de nos crimes nous rendait indignes ; nous ouvrant tous les trésors de la divine miséricorde, et la forçant, en quelque sorte, à nous combler de ses richesses. Je dis, pour humilier les plus fières puissances de la terre : le fameux et barbare Atlila en fut un exemple mémorable. Ce prince, accoutumé au sang et au carnage, marchait à la tète de la plus nombreusearmée; déjà l'Allemagne avait éprouvé les tristes effets de sa fureur; déjà notre Fiance était inondée de ce torrent impétueux, qui répandait partout devant soi la terreur, et portait le ravage et la désolation. Que lui opposer, et par où conjurer celte affreuse tempête dont tant de provinces étaient menacées ? Sera-ce par les supplications elles remontrances des plus grands hommes, qui, tour à tour, font sans cesse de nouvelles tentatives auprès de ce redoutable conquérant pour le gagner ? Mais, enflé de ses succès, il n'en devient que plus audacieux et plus inlrailable. Sera-ce par les menaces et pai' les promesses? Mais ses forces, jusque-là invincibles, le mettent en état de ne rien craindre ; et les plus belles promesses ne répondent point encore à son attente, et ne peuvent contenter son insatiable ambition. Sera-ce par la multitude et la valeur des c ombaltants ? Mais tout plie en sa présence, et sur son passage il ne trouve nul obstacle qui l'arrête. Ah ! chrétiens, l'heure néanmoins approche où ce cruel tyran doit être abattu, et toutes ses forces détruites ; ce tison fumant, pour user de cette expression d'Isaïe, sera éteint ; et comment? C'est assez pour cela de quelques larmes qui couleront des yeux de Geneviève, et qu'elle versera au pied de l'autel. Oui, ces larmes sutfisent : l'ennemi se trouble, une subite frayeur le saisit, celte formidable année est en déroute, et l'crage connue une fumée, se dissipe. Enfin, je dis, pour confondre

POUR LA FftTE DE SVTNTP] CENEVIftVE.

toutes les puissances de l'enfer : avec quel empire a-t-elle commandé aux démons mêmes, avec quel respect ces esprits de ténèbres ont-ils écouté sa voix et lui ont-ils obéi? avec quelle honte ont-ils vu leur domination renversée, et sont-ils sortis des corps, au premier ordre qu'ils en ont reçu ? C'est de quoi nous avons les preuves certaines, et ce qui me fait reprendre avec le Docteur des nations : Infirma mundi eleijit Deus, ut confuudat fortia.

C'est pour cela même aussi, mes chers auditeurs, vous le savez, que la sage piété de nos pères n'a pas cru pouvoir mieux défendre et conserver cette ville capitale où nous vivons, qu'en la confiant aux soins et la mettant sous la protection de la toute-puissante et glorieuse Geneviève : ceci vous regarde, et demande une réflexion particulière. Dès le temps que la monarchie française prit naissance, Dieu lui désigna cette protectrice. Paris devint dans la suite des siècles une des plus nobles et des plus superbes villes du monde ; et s'il s'est maintenu jusqu'à présent dans cette splendeur, si, malgré les vicissitudes continuelles des choses humaines, il a subsisté et subsiste encore, si mille fois il n'a pas péri ou par le feu, ou par le fer, ou par la famine, ou parla contagion, ou par la sécheresse, ou par l'inondation des eaux, ignorez-vous que c'est à sa bienheureuse patronne qu'il en est redevable ? Après les secours qu'il en a reçus dans les plus pressantes nécessités, après qu'elle l'a si souvent préservé et des fureurs de la guerre, et de l'ardeur des flammes, et des injures de l'air, et de la stériUté des campagnes, et du débordement des fleuves, les païens auraient érigé Geneviève en divinité : mais vous, mes frères, mieux instruits, vous vous contentez, et devez en effet vous contenter de la reconnailrepour votre bienfaitrice, de l'honorer et de l'invoquer comme votre avocate auprès du seul Dieu que vous adorez. Protection visible dont nous avons eu et dont nous avons tous les jours les plus éclatants témoignages ; protection invisible, et non moins efficace en mille rencontres sur la personne de nos rois, et sur tout le corps de l'Etat ; protection, ( le dirai-je, mes chers auditeurs, mais n'est-il pas vrai ?) protection d'autant plus nécessau'e, que l'iniquité du siècle est plus abondante, et doit plus iiriter le Ciel contre nous.

Car qu'esl-ce que cette ville si nombreuse, et quel spectacle présenterais-je à vos yeux, si je vous en faisais voir toutes les abominations ? Qu'est-ce, dis-je, que Paris ? un monstrueux assemblage de tous les vices, qui croissent, qui

se multiplient, qui infectent et les petits elles grands, et les pauvres et les riches ; qui profanent même ce qu'il y a de plus sacré, et qui s'établissent jusque dans la maison de Dieu. Ne tirons point le voile qui couvre en partie ces horreurs ; nous n'en connaissons déjà que trop : or, que serait-ce donc, si nous n'avions pas une médiatrice pour prendre nos intérêts auprès de Dieu, et pour arrêter ses coups ? Mais après tout, mes frères. Dieu ne se lassera-t-il point? la mesure de nos crimes ne se remplira-t-elle point, et ne pourra-t-il pas arriver que ce secours de Geneviève cesse enfin pour nous ? Quand les Israélites eurent oublié le Seigneur, jusques à faire des sacrifices à un veau d'or, pendant que Moïse était sur la montagne et priait pour eux, l'Ecriture nous apprend que Dieu eu fit un reproche à ce législateur : Va, Moïse, lui dit-il, descends de la montagne, et tu verras le désordre de ton peuple ; car c'est ton peuple, et non plus le mien: Vade, descende; pecrai'it populustims i. Ce n'est plus mon peuple, puisqu'il a choisi un autre Dieu que moi, et que, dans l'état de corruption oii il est réduit, je nele connais plus ; mais c'estencore le tien, puisque, tout corrompu qu'il est, tu viens intercéder et me solliciter pour lui. Va donc, et tu seras toi-même témoin de ses dérèglements et de ses excès. Tu te promettais quelque chose de sa piété et de sa religion ; mais tu connaîtras en quelle idolâtrie il est tombé depuis qu'il t'a perdu de vue : après s'être abandonné à l'intempérance, aux jeux, aux festins, à la bonne chère, après s'être plongé dans les débauches les plus impures et les plus abominables, tu verras avec quelle insolence il s'est fait une idole qu'il adore comme le Dieu d'Israël, protestant qu'il n'y a point d'autre divinité que celle-là qui l'ait pu tirer de la servitude ; voilà où en est ce peuple qui t'est si cher : Vade, descende ; peccavit po' pulus tuus. Mais laisse-moi. Moïse, ajoide le Seigneur ; car je vois bien que c'est un peuple indocile et endurci dans son péché : Cerno quoi populus iste durœ cervicis sit ' ; ne me parle donc plus en sa faveur, ne t'oppose plus au dessein que j'ai de l'exterminer et de le perdre ; tes prières me font violence : donne-moi trêve pour quelques moments, afin que ma colère éclate : Dimitte me, ut irascatur furor meus 2. Je sais, chn-tiens, ce que fit Moïse ; qu'il ne se désista pas pour cela de demander grâce ? qu'il conjura Dieu de retenir encore son bras, lui remontrant qu'il y allait de sa gloire, l'intéressant par la considération d'Abraham, d'isaac et

' Exod., xxjcii, 7. — ' Ibid., 9.

pour. L.\ FETF. DE SAINTE GENEVIËVE.

ie Jacob ; consentant plutôt à être effacé luimême (lu livre de vie, que de voir périi- ce peui)le, et, par des instances si fortes, faisant eniiii changer l'arrêt que la justice divine avait prononcé ; mais vous savez que ce ne fut pas sans dessuitesbienfunestesetbien terribles, puisque, outre les vingt-trois mille hommes que Moïse, pour punir ce scandale, fit passer par le fil de l'épée, (!e tous les autres qui se trouvèrent coupables, il n'y en eut pas un qui entrât dans la terre de Chanaan.

Faut-il, mes chers auditeurs, que je vous explique cette figure, ou pour mieux dire, cette vérité qui ne vous convient que trop ? n'en faites-vous pas vous -mêmes l'application, et n'en découvrez-vous pas déjà tout le mystère ? Tandis que Geneviève vivait sur la terre, et qu'elle animait le peuple par sa présence et par son exemple, Paris était dans la ferveur, et l'on admirait l'innocence et la sainteté de ce petit nombre de chrétiens qui l'habitaieut. Maintenant que la mort nous a ravi ce grand modèle, et que Geneviève est sm* la montagne, où elle représente à Dieu nos besoins, nous nous licencions, nous nous faisons des idoles à qui nous présen tons noire encens, des idoles d'or, des idoles de chair, et, comme les Israélites, nous nous disons les uns aux autres: Voilà les dieux que nous devons servir : Ili sunt dii tut '. Or, sur cela, mes chers auditeurs, le Seigneur, si indignement traité et si justement couri'oucé contre nous, n'a-t-il pas le droit de dire à la sainte patronne dont vous implorez auprès de lui l'assistance, ce qu'il disait à Moïse : Vade, descende, peccavit populus tuus ; Allez, et voyez quel est ce jjeuple pour qui vous employez avec tant de ^'d^ votre crédit. Qtfô ce soit votre peuple , j'y consens ; mais ce n'est plus le mien , car c'est un peuple idolâtre : idolâtre du monde, qu'il adore comme son Dieu ; idolâtre des faux biens du monde, dont il ne cherche qu'à se remplir par tous les moyens que lui suggère son insatiable convoitise ; idolâtre des grandeurs du monde, où ses ambitieux désirs le font sans cesse aspirer ; idolâtre des plaisirs du monde et des plus infâmes voluptés, où il demeure honteusement plongé. Pourquoi donc vous tenezvous entre lui et moi ? pourquoi entreprenezvous de toucher sna miséricorde, et que ne laissez-vous agir ma justice ? DimiUe me, ttt irascutur furor meus. Qui doute, encore une fois, chrétiens, que Dieu ne parle, ou ne puisse parler de la sorte à Geneviève, et qui sait si Geneviève elle-même, indignée que nous secondions

.' Eiid., XXXII, 7, 8,. 10.

B. - Tou. III.

si mal ses soins, ne se retirera pas? si peut-être elle nese tournera pascontre nous ? car les saints n'ont pas moins de zèle pour la gloire de Dieu, que pour notre salut ; qui sait, dis-je, jelo répète, qui sait siGeneviive, desapart, ne répondra pointa Dieu : Seigneur, vous êtesjuste, et tous vos jugements sont équitables ; j'ai veillé sur ce peuple que vous aviez confié àmagarde ; je vous ai mille fois offert pour lui mes vœux, et vous les avez écoutés; mais c'est toujours un peuple infidèle, un peuple endurci ; j'en ai pris soin, et rien ne le touche, rien ne le guérit ; je le lemets entre vos mains, et je le livre à vos veng ances? A Dieu ne plaise, mes chers auJili^ ::;s, que nous attirions sur nous une telle nialcJiclion ! Il y a, j'en conviens, une providence de Dieu toute spéciale sur cette ville ; mais aussi cette providence de faveur a ses bornes, qu'elle ne passe point, et hors desquelles elle ne nous suivra point. Geneviève, il est vrai, fait des miracles, mais ces miracles ne doivent point servir à fomenter vos désordres et à vous autoriser dans votre impénitence. Dès que vous en profitei-ez pour vous convertir, tout ira bien, et jamais ils ne cesseront ; mais quand vous en abuserez pour pécher avec plus (rim|)unité, avec plus d'obstination et plus d'audace, ce seraient alors des miracles contre Dieu même ; et qui peut croire que Dieu voulût communiquer à ses saints sa toute-puissance, ou qu'ils voulussent la recevoir, pour en user contre ses propres intérêts ? Que faut-il donc faire ? Imiter la foi de sainte Geneviève, la ranimer dans nos cœurs, la réveiller, cette foi divine : avec cela, si nous ne faisons pas les mêmes miracles que Geneviève a faits, nous eu ferons d'autres, c'est-àdire nous nous convertirons, et nous rentrerons en grâce avec Dieu ; nous guérirons les maladies, non pas celles de nos corps, mais celles de nos âmes, dont les suites sont encore bien plus dangereuses et plus funestes pour nous ; nous confondrons l'enfer et nous la surmonterons, en nous dégageant de ses pièges et de la honteuse captivité où il nous tient asservis ; nous chasserons de notre cœur les démons qui nous possèdent, le déiuon de l'avai-ice, le démon de l'aniijition, le démon de l'impureté ; nous triompherons du monde et de tous ses ciiarmes : car voilà les miracles que Dieu exige de nous, et pour lesquels Jésus- Christ nous a promis sa grâce : Signa auteni eos qui crediderint , luec sequentur : in numiiie meo dcemonia ejicient... super œijros maniis anpûnent^ et bene habebunt i. Aux premiers temps de

! Marc, xvi, 17, 18.

pour. LA Ff.TE DE SAINTE GEiNEVIÈVE.

'Eglise, tout cela s'accomplissait à la Icllre, Oaiis l'ordre de la naliire ; mainlenant que l'Eglise n'a plus bcsoiu de ces témoignages sensibles, tout cela peut s'accomplir en esprit, et liés aujourd'hui s'accomplira, si nous le voulons, dans l'ordre surnaturel. Sans ces miracles, ne comptons point sur la protection de Geneviève: far elle n'est point la protectrice de nos vanités et de notre luxe, de noire mollesse et de nos sensualités, de notre amour-propre et de nos passions.

Ali ! grande sainte, reprenez en ce jour tout votre zèle pour noire sanctificalion et notre salut ; et dès ce même jour nous reprendrons les voies de notre Dieu, et nous embrasserons une vie toute nouvelle. Comme prédicateur de l'Evangile, je ne viens point ici vous demander, pourmesaudiieurs, des prospérilésleinporeiles; c'est ce qui les a perdus en mille rencontres, et ce qui achèverait de les perdre : je ne vous prie point de délouriier de nous les fléaux salutaires qui peuvent nous rappeler de nos égarements et nous convertir: l'effet de cette |)rière nous serait trop j^réjudiciable et trop funeste. Mais ce que je vous demande, et ce que doit vous demander tout chrétien éclairé des lumières de la foi, ce sont les grâces de Dieu, ces giàccj j^urenient spirituelles, ces grâces fortes et viclorieuses, ces grâces propres ^ nous toucher, à nous avancer, à nous perfectionner. Si les afflictions et les adversités humaines nous sont pour cela nécessaires, j'ose en mon nom et au nom de toutes les âmes vrainieiit fidèles, vous supplier de nous les obtenir. Agissez contre nous, afin de mieux agir pour nous. Vous connaissez dans Dieu nos véritables intérêts, et nos intérêts sont bien mieux entre vos mains que dans les nôtres. Cependant, chrétiens, il nous reste à voir comment enfin la bassesse de Geneviève, pour user toujours de celte expression , a été plus honorée que toute la grandeur du monde : c'est le sujet de la troisième partie.

TROlSliîME PAUTIE.

Il est de l'honneur de Dieu que ses serviteurs soient honorés, et qu'après les avoir employés à procurer sa gloire, il prenne soin luimême de les glorifier. C'est sur quoi le prophète royal lui disait : Seigneur, vous savez bien rendre à vos amis ce que vous en avez reçu; et s'ils ont eu le bonheur de vous faire connaître parmi les hommes, ils en sont bien payés par le haut degré d'élévation où vous les iailcs monter dans le ciel, et même par la profonde vénéialion où leurs noms sont sur lu

terre : Nimis honorificati sunt amici lui, Deus *. Or, entre les saints, il semble que Dieu s'attache spécialement à élever ceux qui dans le monde se sont trouvés aux plus bas et aux derniers rangs. Les saints rois, tout rois qu'ils ont été, sont moins connus et moins révérés que mille autres saints qui sont sortis des plus viles conditions el qui ont vécu dans l'obscurité et dans l'oubli. Comme si Dieu, jusque dans l'ordre de la sainteté, se plaisait encore à humilier la grandeur du siècle, et à faire voir une prédiledion particuhère pour les petits : Et exallavit humiles 2. Ainsi, pour ne me point éloigner de mon sujet, Geneviève, quoique bergère, et rien de plus, a-t-elle été jusqu'à présent honorée, et l'est-elle de nos jours par tout ce qu'il y a de plus auguste et de plus grand ; je veux dire, honorée par les princes et les rois, honorée par les évoques et les pcélatsde l'Eglise, honorée par les saints, enfin lionorée par tous les peuples. Je ne prétends pas m'engager dans uulong récit des faits que les écrivains ont recueillis; en voici quelqi;esims des plus marqués, et qui poiuTont me suffire : écoutez-les.

Honorée par les princes et les rois. L'histoire nous apprend combien Chilpéric, i'un des prenners rois de notre France, et encore pa'ien, la respecta jusqu'à lui donner un accès libre dans son palais et au milieu de sa cour ; jusqu'à rentreteiih-, à la consulter et à suivre ses conseils ; jusqu'à révoquer un arrêt porté contre des criminels qu'il voulait punir sans rémission, et dont il ne put néanmoins se défendre d'accorder la grâce aux sollicitations de Geneviève. Nous savons quel fut son crédit auprès de Clovis, combien elle contribua à la conversion de ce prince infidèle et de tout son royaume, quelles conférences elle eut sur cotte importante affaire avec l'illustre Clotilde, quels moyens elle lui fournit pour l'accomplissemcut de ce grand dessein, et quel succès répondit à ses vœux et consomma heureusement une si sainte entreprise. On a vu, dans le cours ôe tous les âges suivants, nos rois eux-mêmes venir à son tombeau, et là déposer toute la majesté royale pour fléchir les genoux en sa présence, pour lui présenter leurs hommages, pour lui adresser leurs prières, pour reconnaître son pouvoir, et pour lui soumettre en quelque sorte leur couronne et leur Etals. 0 triomphe de notre religion 1 les tombeaux des rois sont foulés aux pieds, et le tombeau d'une bergère est révéré connue un sanctuaire : pour-

' Psal., cxxxïiir, 17. — ■ Luc, i, 62.

POUR LA FETE DE SAINTE GENEVIÈVE

quoi? parce que Dieu veut couronner son humilité : Et exallavit humiles.

Honorée par ies évèques et les prélats de l'Eglise. Quelle idée en oonçat saint Germain, évêque d'Auxerre, et en quels ternies s'en expliquat-il? Poussé par l'Esprit de Dieu, il passait en Angleterre pour y coniballre l'hérésie victorieuse et trioniphanle, et pour y établir lagràcedeJésus- Chrisl contre les erreurs de Pelage ; mais sur sa route, combien s'eslima-t-il heureux d'avoir trouvé Geneviève encore enfant? Avec quelle admiration vit-il dans un âge si tendre une raison si avancée, des lumières si pures, des connaissances si justes, des inclinations si saintes, et une piété si solide et si chrétienne ? De quels éloges et de quelles bénédictions la combla-t-il ? Sans égard ni à l'obscurité de sa naissauce, ni à la pauvreté de sa famille, de quoi félicita-t-il les parents, et qu'annonça-t-il de la iille [)Our l'avenir? Il la considéra et la recomnuiuda comme un des plus précieux trésors que possédât la France et un des plus riches dons que le Ciel eût faits à la terre. Quels témoignages lui rendit le généreux et glorieux évèque deTroyej, saint Loup? Quels sentiments en eut le véritable et zélé archevêque de Reims, saint Rémi, et que ne puis-je parler de tant d'autres qui; tout pasteurs des âmes qu'ils étaient, ne crurent point avilir leur ministère ni se dégrader, en lui communiquant leurs desseins, en recevant ses avis, en écoutant ses humbles et respectueuses remontrances, en entrant dans ses vues, et prolitant, si je l'ose dire, de ses instructions?

Honorée des saints. Je ne veux qu'un exemple, il est mémorable, et c'est celui du fameux Siméon Stylite. Cet homme tout céleste, cet homme, miracle de son siècle par l'austérité de sa pénitence, du fond de l'Orient et du haut de cette colonne où il n'était occupé que des choses divines, aperçut l'éclatante lumière qui brillait dans l'Occident, connut tout le mérite et toute la sainteté de Geneviève, porta vers elle ses regards, la salua en esprit, et l'invoqua.

Enfin, honorée de tous les peuples. Où son nom ne s"est-il pas réparidu, et dans quel endroit du monde chiélien n'a-t-il pas été parlé d'elle ? Elle n'était pas encore en possession de celte gloire immortelle dont elle jouit dans le séjour bienheureux, que la voix publique la mit au rang des saints, la béatifia et la canonisa. Le Sagement des fidèles prévint lejugement de l'E- - lise ; et l'événement nous a bien appris que la jix du peuple était dès lors la voix de Dieu :^ême.

Ce n'est pas qu'elle n'ait eu des persécutions à soutenir. Dieu, qui l'avait prédestinée pour la couronner dans le ciel, lui fit éprouver sur la terre le sort de ses élus ; et plus il voulut rehausser l'éclat de son triomphe, plus il exerça sa patience et lui laissa essuyer de violents combats. Nous savons qu'il y eut un temps orageux où ce soleil parue obscurci, où cette âme si innocente et si nette se trouva chargée des plus atroces accusationset des plus noires calomnies; où tous les ordres ecclésiastiques et séculiers se tournèrent contre elle ; où sa vertu fut traitée d'hypocrisie et d'illusion ; où les merveilleux effets de son pouvoir auprès de Dieu furent attribués aux sortilèges et à la magie. Nous le savons ; mais aussi n'ignorons-nous pas que le soleil, sortant du nuage qui le couvrait, n'en est que l>lus Uuniiieux; et que toutes les supposilionsde l'envie, toutes ses inventions conlre Geneviève, ne servirent qu'à la relever, qu'à la mettre dans un pins grand jour, et à lui donner une splendeur toute nouvelle. Les évèques se firent ses apologistes ; bientôt les esprits furent déhompés ; le mensonge fut confondu, la vérité tirée des ténèbres qui l'enveloppaient, l'innocence hautement confirmée, et l'incomparable vierge, dont feuler avait entrepris de flétrir la mémoire, remise dans son premier lustre, et rétablie dans sa première réputation. Depuis cette victoire que remporta Geneviève, quels honneurs lui ont rendu le Ciel et la terre? le Ciel, dis-je, qui nous l'a enlevée, mais afin qu'elle. nous devint, pour ainsi parler, encore plus présente par une protection continuelle ; la terre, où elle répand les saintes richesses qu'elle va puiser dans le sein de la Divinité, et qu'elle nous communique si abondamment.

C'est de cette terre d'exil que nous faisons monter vers elle, et que nous lui offrons notre encens. Culte le plus solennel : noasvoyoiispour cela toutes les sociétés de l'Eglise se réunir, les plus augustes compagnies s'assembler, tout le peuple, grands et i)etils, paraître en foule, et chacun se faire un devoir de contribuer par sa présence à la pompe de ces cérémonies et de ces fêtes, où, comme l'arche du Seigneur, sont portées avec tant d'appareil les précieuses reliques dont nous avons éprouvé mille fois, et dont tous les jours nous éprouvons la vertu. Gullc leplus universel : il y a des dévotions particulières et propres de certaines âmes, de certains états ; celle-ci est la dévotion commune, de tout sexe, de tout âge, de toute condition. Culle le plus ancien et le plus constant. Tout s'altère et tout se ralentit par le nombre des an-

POUR LA FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE

nées. Des pieux exercices que nos pères pratiquaient, combien se sont abolis ou par la négligence de ceux qui leur ont succédé, ou par une prétendue force d'esprit dont on s'est piqué, ou par le dangereux penchant que nous avons à la nouveauté ? mais depuis tant de siècles on a toujours conservé, surtout dans cette ville capitale, les mêmes sentiments à l'égard de Gene- \iève ; ceux qui nous ont précédés nous les ont transmis ; nous les avons, et nous en ieronspart à ceux qui viendront après nous, aîîn qu'ils les lassent eux-mêmes passer aux autres qui les suivront jnsqu'à la dernière cousoiumation des temps. La face des choses a clianiçé bien des fois ; mais dans les différentes situations des affaires et au milieu de toutes les révolutions, le culte dont je parle a toujours subsisté. La face des choses changera encore : car dans la vie humaine y a-t-il rien qui ne soit sujet aux vicissitudes et aux variations ? mais malgré les variations et les vicissitudes, jugeant de l'avenir par le passé , ce culte, si solidement établi et si profondément grivé dans les coeurs, subsistera. L'hérésie l'a combattu, le libertinage en a raillé ; mais tous les efforts de l'hérésie, toutes les impiétés du libertinage ne lui ont pu donner la moindre atteinte ; il s'est maintenu contre toutes les attaques, et jamais les plus violentes attaques ne l'affaibliront. Culte le plus religieux : il y a certains temps de l'année, certaines fêtes et certains jours où la piété des peuples se réveille, et où ils donnent des mar jues plus sensibles de leur religion : telle est la fête que nous célébrons aujourd'hui. Il semble qu'à ce grand jour tous les cœurs se raniment ; on voit le tombeau de Geneviève entouré et comme investi des troupes innombrables de suppliants qui se relèvent sans cesse et se succèdent. Le temple qui les reçoit, cet auguste et vénérable monument de la pieuse antiquité, les peut à peine contenir. A l'entrée de cette sainte inaisou, il n'est point d'âmes si indifférentes qui ne se trouvent ou saisies d'une crainte respectueuse, ou remplies d'une confiance toute filiale. Que de sacrifices offerts au Dieu vivant ! que de vœux présentés à Geneviève ! que de cantiques récités en son honneur ! que de larmes répandues à ses pieds ! Ah ! chrétiens, que ces sentiments de religion, si ardents et si ■vifs, ne sont-ils d'ailleui's aussi efficaces et aussi parfaits qu'ils le devraient être ! Mais nous en aliusous, et nous les corrompons ; nous allons à Geneviève avec des cœurs tendres pour elle, et durs pour Dieu; nous demandons à Geneviève qu'elle nous conduise au port du salut où Dimi

nous appelle, et nous ne voulons pas prendre la voie que Dieu nous a marquée ; nous apportons auprès des cendres de Geneviève nos péchés pour en obtenir la rémission, et nous ne voulons ni les expier par la pénitence, ni même en interrompre le cours par la réformation de nos mœurs ; nous prétendons honorer Geneviève, sans cesser de déshonorer Dieu et de l'outrager. Comment l'entendons-nous, et par où avonsnous cru jusqu'à présent pouvoir faire une si monstrueuse alliance ?

Quoi qu'il ensoit, vous voyez daîis notre sainte l'accomplissement de cette parole du Saint-Esprit, que la mémoire du juste sera éternelle : In memoria œtenia erit justus ' ; au lieu que celle des pécheurs périra et périt en effet tous lesjours: Periit memoria eorum 2. Tantdegrands, idolâtres de leui' grandeur et enOés de leur fortune, étaient recherchés, respectés, redoutés sur la terre, tandis que l'humble Geneviève ne pensait qu'à y servir Dieu ; ils n'étaient attentifs qu'à leur propre gloire, et elle n'était attentive qu'à la gloire de Dieu ; ils ne travaillaient qu'à éterniser leur nom dans le monde, et elle ne travaillaitqu'à y rendre le nom de Dieu plus célèbre. Uu'est-il arrivé? Toute la grandeur des uns s'est évanouie, leur fortune dans un moment a été détruite, ils ont disparu ; et la mort, en les laisant disparaître aux yeux des hommes, les a e.ffacésde notre souvenir. Où parle-t-on d'eux? et si l'on parle de quelques-uns, est-ce pour salenniser leurs fêtes 1 est-ce pour chanter publiquement leurs louanges ? est-ce pour implorer auprès de Dieu leur secours ? est-ce pour se prosterner devant leurs tombeaux , je dis, devant ces tombeaux abandonnés et déserts ; ces tombeaux d'où nous ne remportons qu'une tristeet lugubre idée de la fragilité humaine, ces tombeaux où souvent, sans nulle réflexion à celui qu'ils couvrent de leur ombre et qu'ils tiennent enseveh dans les ténèbres, nous allons seulement vanter les ornements qui frappent notre vue, et admirer les inventions de l'art dans la matière qui les compose: voilà, grands du siècle, à quoi se termine cette fausse gloire dont vous êtes si jaloux. Mais la gloire des saints, et en parlicuher la gloire de Geneviève, est une gloire solide et durable : sans avoir jamais cherché à briller dans le monde, elle y est plus connue et plus révérée que tous les monarques et tons les conquérants du monde. Ce n'est pas que, par rapport au monde, Dieu n'ait laissé et ne laisse encore bien des saints, après leur mort, dans l'état obscuioù ils ont voulu vivre ; mais

IPsal., CXI, 7. — 2 Ibid., IX, 7

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

que leur importe que leurs noms soient inconnus tuix liommes, lorsqu'ils sont marqués avec les caractères les plus glorieux dans le livre de vie ? leur humilité n'est-ellc pas abondamment récompensée par ce poids immense d'une gloire immortelle dont ils sont comi)lés dans le séjour niême delà gloire ? C'est àcelte gloire, chrétiens, jue nous devons aspirer sans cesse; c'est à i'é. |ard de cotte gloire qu'il nous est permis de penser à nous élever, ù nous pousser, ;\ nous avancer. Travaillons-y selon les exemples, ci, sous

los auspices de l'illustre Geneviève : selon ses cvi'mples, puisque Dieu nous la propose aujour- (] !:ii comme notre modèle ; sous ses auspices, p.i'squenous l'avons choisie, et que Dieu luim ■ mo nous l'a donnée pour uoUe avocate auprès de lui et notre patroime. Imitons ses vertus, pour nous rendre dignes de sa protection, et servons-nous de sa protection, pour nous mettre en état de bien imiler ses vertus. C'est ainsi que nous aurons part i\ ses faveurs en cette vie, et à son bonheur dans l'autre, où nous conduise, etc.

SERMON POUR LA FÊTE Diî SAllNT FRANÇOIS DE SALES.

ANALYSE

Sujet. Dieu l'a fait saint par l'efficace de sa fui et de sa douceur. est l'éloge que l'Ecriture fait de Moïse, et qui convient parfaitement à saint François dcSnlo';. Sa douceur a été tout évangéliquc, et doit nous servir d'instruction etde modèle.

Division- François de Sales, par la force de sa douceur, a triomphé de l'hérùsie : première partie. François de Sales, par 'onction de sa douceur, a rétabli la piété dans l'Eglise : deuxième partie.

Première partie. François de Sales, par la force de sa douceur, a triomphe de l'hérésie. En quel état se trouvaille diocèse de Genève, lorsqu'il en fut fait évcqiie ? L'hérésie y élail dominante; et ce saint pasteur y convertit plus de soixante-dix mille hérétiques. Mais par oii opéra-t-il ce miracle ? ce lut furtoiil par sa douceur : l" douceur patiente, qui lui rendit tout supportable ; 2' douceur entreprenante et agissante, qui lui rendit tout possible.

1° Douceur patiente. Il a eu à supporter les calomnies, les insultes, les révoltes, les attentats ; mais sa douceur à souffrit tout et à pardonner tout, le faisait aimer de ceux mêmes qui s'étaient élevés contre lui, et par là il les gagnait

1' Douceur entreprenante et agissante. Il a paru dans les cours des princes comme un Elle. De tous les avantages qu'ils lui ont offerts, il n'en a accepté aucun ; et l'unique grâce qu'il en voulut obtenir, ce fut l'extirpation de l'hérésie. Combien de courses apostoliiiues et de voyages lui en a-t-il coûté 'l combien de veilles et de travaux ? Mais ce qui donnait à tout cela une merveilleuse efiicace, c'était sa douceur. Par la doctrine on . onvainc les esprits ; mais par la douceur on g.ngne les cœurs.

De lii, duuble instruction. 1° Apprenons à estimer r.ttre foi, pour laquelle François de Sales a si dignement combattu, et cullivons-la dans nous-mêmes comme il l'a cultivée ('ans les autres. 2° Trailons le prochain avec douceur : c'est par là que nous le corrigerons, plutôt que par une autorité dominante et par une sévérité outrée. Si nous sommes sévères, soyons-le plus pour nous-mêmes que pour les autres.

Deuxième partie. François de Sales, par l'oiiclion de sa douceur, a rétabli la piété dans l'Eglise. II l'a rétablie, 1° par la douceur de sa doctrine, 2" par la douceur de sa conduite, 3° par la douceur de ses exemples.

1° Par la douceur de sa doctrine. Ce n'est pas qu'elle ne fût très-sévère dans ses maximes : mais l'onction qu'il >■ mei;,..t, soit en préchant, soit en conversant, soit en écrivant lui donnait une grâce particulière, et la faisait recevoir avec plus i'.e fruit.

2» Par la douceur de sa conduite dans le gouvernement des âmes : témoin cet ordre illustre de la Visitation qu'il a institué, et dont le principal esprit est un esprit de charité.

3" Par la douceur de ses exemples. La Providence l'a attaché à une vie, ce semble, assez commune, afin qu'elle nous devint imitable. 11 a borné toute sa sainteté aux devoirs de son ministère, et c'est surtout dans les devoirs de notre condition que doit consister noire piété. Hais, du reste, que cette parfaite observation des devoirs de chaque état coûte dans la prati(|ue I qu'il (lut pour cela se faire violence et remporter de victoires I

In fide et lenilale ipsius sanclum /ecit.illitm.

Dieu Ta fait saint par l'efflcaco de sa foi et de sa douceur. ( EceUsiaitiquc, cap. xlv, 4.)

C'est la conclusion de l'éloge que l'Ecriture sainte a fait de Moïse ; mais il semble (pi'en faisant cet éloge, elle ait eu au même temps en vue le glorieux saint François de Sales, dont nous célébrons la tète ; et je n'aurais qu'à suivre dans le texte sacré le parallèle de ces deux grands hommes, pour satisfaire pleine-

ment à ce que vous attendez de moi, et pour vous donner une haute estime de celui que vous honorez en cette église. Car prenez garde, s'il vous plait : le Saint-Esprit, entreprenant luimême de canoniser Moïse, dit que ce saint législaleiu' eut une grâce spéciale pour être chéri de Dieu et des hommes : Diledus Deo et liominihiis 1 ; que sa mômoirc est en i)énédiclion : Cujus memoria in benedictione est ; que Dieu l'a

' Ecclcs., XLT, 1 et passimi

POUR LA FÊTE PE SAINT FRANÇOIS DE SATFS

égalé dans sa gloire aux plus grands saiiils : Similem illiim fecit in (jloria sandornm; (\ae pai-Ja vertu de ses paroles il a apaisé les monstres : Et VI verhis suis monslra placnvit; que le Seigneur l'a glorifié en présence des rois : G!oriftcavit illum in conspectu regum ; qu'il lui a confié la conduite et le gouvernement de son peuple : Et jussit illi coram populo suo ; qu'il l'a établi pour enseigner à Israël et à Jacob une loi dont la pratique doit être une source de vie : Et dédit illi leçjem vitœ et disciplina; mais surtout qu'il l'a fait saint en considération de sa foi et de sa douceur : In fide et lenitate ij'sius mnctum fecit illum. Je vous demande, chrétiens, si vous ne reconnaissez pas à tous ces traits le grand évcque de Genève, et si, dans le dessein que j'ai de lui en faire l'application, vous ne m'avez pas déjà prévenu? Un saint chéri de Dieu et des hommes, un saint dont la mémoire est partout en bénédiction, un saint qui a dompté les monstres de l'hérésie et du schisme, un saint respecté et honoré des monarques de la terre, im saint qui n'est entré dans le gouverne. ii en t de l'Eglise que par l'ordre exprès de Dieu, un saint qui a instruit tout le monde chrétien des devoirsdela véritable piété, un saint instituteur et auteur de cette admirable règle qui a sanctifié tant d'épouses de Jésus-Christ, mais parliculièrement un saint canonisé pour l'excellent mérite de sa douceur : In lenitate ipsiitssanclum fecit illum : encore une fois, mes chers auditeurs, n'est-ce pas l'incomparable François de Sales? Arrêtons-nous là : c'est la plus juste et la plus parfaite idée que nous puissions concevoir de cet homme de Dieu. Il a été l'apôtre de la Savoie, l'oracle et le prédicateur de la France, le modèle des jirélals, le protecteur des intérêts de Dieu dans les cours des princes, le fléau de l'hérésie, le défenseur de la vraie religion, le père d'un ordre florissant, en un mot l'ornement de notre siècle : mais nous comprendrons tout cela en disant que ce fut, comme Moïse, un homme doux, et par sa douceur capable, aussi bien que Moïse, de faire des prodiges. Douceur évangélique, aimable caractère de notre saint, qui fera le sujet, non-seulement de son panégyrique, mais de votre instruction et de la mienne : car à Dieu ne plaise que je sépare l'un de l'autre, ni que je prétende aujourd'hui louer ce saint évèque, uniquement pour le louer et pour l'élever; son éloge doit être notre édification et tout ensemble notre confusion : l'édification de notre foi, et la confusion de notre lâcheté. C'est ici un saint de nos jours, et par là même plus propre à faire impression sur nos

cœurs; un saint dont les exemples encore récents ont je ne sais quoi de vif, qui nous anime et qui nous touche. Il ne s'agit donc pas de lui rendre un simple culte; il s'agit de nous former sur lui, comme il s'est lui-même formé sur le Saint des saints, qui est Jésus-Christ ; et voilà pourquoi nous avons besoin du secours du Ciel. Demandons-le par l'in'ercession de la Reine des vierges : Ave, Maria.

Quand je parle de la douceur, et que je fonde toute la gloire du saint évèque de Genève sur le mérite de celte vertu, ne croyez pas que je veuille parler d'une vertu commune qui se trouve en de médiocres sujets, et qui n'ait rien de grand et de relevé. La douceur, dit excellemment saint Ambroise, appelée dans l'homme humanité, est en Dieu l'un des plus spécifiques et des plus beaux attributs de la divinité. Car, ajoute ce saint docteur, de voir un Dieu aussi puissant et aussi indépendant que le nôtre, souffrir néanmoins ce qu'il souffre des impies; et, malgré leur impiété, conserver pour eux un cœur de père, faire luire sur eux son soleil, les prévenir de ses bieniails et les combler de ses gr<âces, n'est-ce pas ce qu'il y a dans ce souverain Maître de plus admirable? Tout le reste, si je l'ose dire, ne m'étonne point : qu'étant Dieu, il soit éternel, c'est une conséquence de son être, qui ne surpiend point ma raison ; mais qu'étant Dieu, il soit patient jusqu'à l'excès et pomme insensible aux injures qu'il reçoit; que même il en aime les auteurs et qu'il les recherche, c'est ce que j'ai peine à comprendre. Demandez à saint Paul ce que c'est que l'incarnation du Verbe, cet ineffable et auguste mystère ? rien autre chose que la bénignité d'un Dieu Sauveiu" qui a paru avec éclat, et qui s'est révélée au monde : Cum aiitem benignitus et humanitas apjiaruil Snlvatoris nostri Dci '. Aussi, que n'a pas faille Fils de Dieu pour exalter cette vertu dans le christianisme, puisqu'il l'a canonisée si hautement, Beati mites 2 ; puisqu'il l'a proposée comme l'abrégé de toute sa doctrine : Discite a me, quia mitissian^ ; puisqu'il en a fait l'apanage de sa royauté : Ecce Rex tuus venittibi mansuetus *; puisque son précurseur s'en est servi comme d'une preuve sensible que cet Agneau de Dieu était le Messie : Ecce Agnus Dei 5; puisque l'Apôtre, exhortant les fidèles et voulant tes engager, par ce que Jésus-Christ avait eu de plus cher à pratiquer leurs devoirs, les en conjurait par la douceur de cet Homme-Dieu : Obsecrovosper mansuetudinem... Christi'^; puis-

' Epist. ad Tit., 111,4.— = Matth., v, 4.— ^ Ibid., ïi, 29.— * Ibid., xa, 6. — i Joan., i, 29. — * U Cor., X, i.

POUR LA FÊTE DE SAINT FHANÇOIS DE SALES

que, au rapport du sixième concile, on ne représentait Jésus-Christ, clans les premiers siècles de l'Eglise, que sons la figure du pasteur, si toutefois on peut appeler figure ce qui était une solide et incontestable vérité ! En voilà trop, chrétiens, pour ne pas connaître tout le prix et toute l'excellence de la douceur; laquelle, après tout, n'est pas tant une vertu particulière, qu'un tempérament général de toutes les vertus. Car la grâce a son tempérament aussi bien que la nature; et la douceur chrétienne, au sentiment môme de l'illustre François de Sales, n'est qu'une certaine constitution de l'homme inlôrieur, qui le rend soumis à Dieu, tranquille en lui-nièiue, et bienfaisant à l'égard des autres. Or elle ne peut avoir ces trois effets, qu'elle ne se répande en quelque sorte sur toutes les vertus; réglant les entreprises de la force, modérant l'cxlrème sévérité de la justice, inspirant du cour:.j;e à l'humilité, corrigeant les excès du zèle, (iépouillant la charité de toute affection propre, pour lui en donner d'imiverselles. Un homme, avec de telles dispositions, est sans doute un homme débonnaire et doux. Vertu sublime, mais surtout vertu la plus efficace et la plus puissante, comme je vais vous le faire voir dans l'exemple de saint François de Sales. Je trouve que ce saint prélat a été choisi de Dieu pour deux fins importantes, qui ont également partagé sa vie et ses glorieux travaux : premièrement, pour combattre et détruire l'hérésie ; secondement, pour rétablir la piété chrétienne, presque entièrement ruinée. Il a fait pour l'un et pour l'autre tout ce qu'on pouvait attendre d'un homme apostolique ; et il a eu des succès que nous aurions peine h crou'e, si les témoignages encore vivants, avec le consentement public, n'en étaient une double conviction. Mais je prétends que c'est à sa douceur que ces bénédictions du Ciel doivent être singulièrement attribuées. Voici donc le partage de ce discours : François, par la force de sa douceur, a triomphé de l'hérésie, c'est le premier point ; François, par l'onction de sa douceur, a rétabli la piété dans l'Eglise, c'est le second point. Tous deux feront le sujet de votre attention.

PREMliîRE PARTIE.

Dedirequela Providence ait permis la propagation de l'hérésie dans le diocèse de Genève, pour donner h François de Sales une matière de triomphi\ c'est une pensée, chrétiens, qui n'est pas hors de toute vraisemblance, et qui peut absolument s'accorder avec les secrets et adorables conseils de la prédestination divine.

J'aime mieux dire néanmoins (et ce sentiment e?t plus conforme à la conduite ordinaire du Ciel), que, supposé le désastre de ces peuples voisins de la France, Dieu suscita cet homm€ apostolique pour être tout ensemble et leur prince et leur pasteur ; de même qu'autre fois il suscita David en faveur des Israélites: Et suscitabo... pastorem iimim... scmtni meum David. . . ipse erit..princep^ in medio eoriim '. Vous savez en quel état se trouvait réduit ce pays infortuné, quand Dieu usa envers lui de cette miséricorde. Genève, dont la seigneurie avait été contestée pendant plusieurs siècles entre les évêqneset les comtes genevois, était à la fin devenue sujette de l'hérésie. Depuis soixante ar.s elk avait secoué le joug des puissances delà icvrc et du ciel, pour se soumettre à celle de l'enfer; la religion nouvelle de Calvin s'y était retranchée connue dans son fort; et la France avait eu au moins le bonheur de pousser ce poison hors de son sein, après l'y avoir malheureusement conçu. Dieu ne voulant pas que ce royaume Irès-chrélicn fût le siège et le rempart de l'erreur. C'était un triste spectacle de voir tous les environs de Genève, c'est-à-dire des provinces entières, embrasées du même feu que cette ville infidèle : plus de loi, ni de prophète ; les pierres du sanctuaire étaient dispersées, les temples détruits ou profanés. Jérusalem ne fut jamais plus digne de larmes, car elle n'avait été violée que par ses ennemis : Mcinum suam misit hostis adomnia desiderahilia ejus 2; au lieu que Genève, selon l'expression d'Isaïe, était infectée de ses propres habitants : Terra infecta l'st ab Imbitatoiibm stds^. Eux-mêmes avaient porté les mains sur l'aute! du Sei^çneur, pour le renverser ; eux-mêmes avaient aboli les sacrifices, et rompu l'alliance que Dieu avait faite avec leurs pères : Quiii transgrexsi siiiit leges... dissiparerutii fœdussempiternum'^. Or, qui réparera ces ruines? ne faut-il pas Ja force d'un conquérant, pour purger cette terre de tant de monstres ? Non^ il ne faut que la douceur de François de Sales.

Il me semble que j'entends les anges tutélaires de Genève, qui en font à Dieu la demande et le vœu public, en lui adressant ces belles paroles de l'Ecriture: Emitte Agnum, Domine, dominatorem terrce ^; Seigneur, vous vous voyez ici désormais comme dans une terre étrangère, depuis qu'elle n'est plus de votre obéissance ; envoyez au plus tôt l'Agneau que vous avez choisi, pour la soumettre et pour y rétabUr votre empire. Dieu les exauce, mes chers audi-

'Ezech., xxxiv, 23, 24.— 2 Jerem. Tliren., 1, 10. — • l6«< Xïiv, 5. — ' Ibid., — > Ibid., xyi, 1.

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

teiirs ; François , quoique l'aine d'une illustre maison dont il devait être l'appui, éclairé des lumières du Ciel, abandonne tous les avantages de sa naissance, renonce même à son patrimoine, pour se consacrer et pour donner ses soins à l'Eglise de Genève. Le duc de Savoie forme uu dessein digne de sa piété : ce prince entreprend la conversion de ce grand diocè.^e, et François le seconde dans celte entreprise. 11 en reçoit la mission de son évoque, qui put bien lui dire en cette rencontre ce que le Sauveur disait à ses disciples : Ecte ego milto vos i>icut ag)ws inter lupos ' ; Je vous envoie comme un agneau au milieu des loups. Le Saint-Sicge autorise ce choix ; et afin qu'il soit encore plus aulheiilique, le nouvel apôtre est nommé successeur à l'évêcbé de Genève. Dignité qu'il ne cherche point et qu'il ne refuse point : qu'il ne cherche l'oinf, parce que c'est un titre d'honneur ; mais aussi qu'il ne refuse point, parce qu'il l'envisage comme un moyen que !a Providence lui l'ournit, pour travailler [.lus efficacement à la destruction de riiércsic. Ainsi, chrétiens, le voilà, cet agneau choisi de Dieu pour exercer sui'ces peuples égarés une domination aussi puissante que sainte. Oui, Genè- \e lui obéira ; il est son prince, et elle relève de lui ; il est son pasteur, et elle est son troupeau ; les droits qu'il a sur elle ne souffrent point de prescription : tant qu'elle portera le caractère du baptême, elle n'effacera jamais les marques de sa dépendance. Si les armes de la Savoie n'ont rien pu sur elle, il faut qu'elle soit vaincue par la douceur de François de Sales.

Il entre, mes chers auditeurs, dans cette vigne désolée, qui refleurit à sa vue pour porter bientôt des fruilsde grâce ; il y marche, mais comme un géant ; autant de pas qu'il fait, autant de conquêtes. Partout il arbore rélend,.rJ de la vraie religion ; partout on ne voit que des églises renaissantes ; partout les saints, dégradés, pour ainsi dire, et privés du cidte qui leur est dû, sont rétablis dans leurs anciens litres et dans tous leurs honneurs. Chaque jour ra-nène de nouveaux sujets à Jésus-Christ, et chaque jour grossit la moisson que François prend soin de recueillir. Ah ! chrétiens, que ne peut point un homme possédé de l'Esprit de Dieu, et libre des intérêts de la terre ! Vous savez combien la conversion d'une àme engagée dans l'erreur, est un ouvrage difficile ; ce retour du mensonge à la vérité, surtout dans un esprit opini;\tre, est mis au nombre des miracles, tant il est rare, llappeler uu homme du

'Luc, X, 3.

péché à la grâce, c'est beaucoup, disait Pierre de Blois ; de l'idolàlrie païenne le convertir à la connaissance d'un Dieu, c'est quelque chose de plus ; mais de l'hérésie embrassée volontairement et défendue avec obstination, le faire revenir à la créance orlhocloxe et catholique, c'est une espèce de prodige. Nous avons bien vu des peuples, dit un savant historien, quitter tout d'uncou|i la superstition pour se soumettre' à la foi ; chrétienne un Xavier a de la sorte converti lui seul des nnilions d'àmes ; l'héiésie a eu ses décadences, tantôt par la succession dos temps, comme la pélagienne, tantôt parle changement des Etats, comme l'arienne, quelquefois par la force des armes, comme plusieurs autres; mais que des provinces entières, sans autre secours que celui de la parole, aient été réduites d'une créance héréli(jue à l'obéissance de la foi, c'est ce que nous ne lisons point dans l'histoire del'Ejlise. Non, mes chers auditeurs, on ne le lisait point avant que l'homme de Dieu, François de Sales, eût opéré cette merveille: elle était réservée à nos jours, ou plutôt à sa vertu ; car il est vrai que jamais apôtre ne travailla avec de plus prompts et de plus merveilleux succès. A peine eut-il prêché dansTbonon ville du Chablais, que plus de six cents personnes ouvrirent bsyeux et renoncèrent à l enour qui les aveuglait. Le démon de l'hérésie luit de toutes parts, et le zélé prédicateur de la vérité le poursuit jusque daiis Genève, où ce fort armé régnait en paix; l'enfer est confondu, ses ministres mêmes sont ébranlés ; Fi-ançois les gagne, et en fait des ministres de l'Evangile.

Dispensez-moi, chrétiens, de vous dire en détail tous les avantages qu'eut ce saint prélat, et qu'il remporta sur l'hérésie : ce qui n'a pas épuisé sa charité, lasserait peut-être votre patience. Tout le Chablais fut étonné dese voir catholique, mais d'un étonnnement bien plus heureux que celui dont le monde, selon les termes de sain! Jérôme, fut autrefois surpris en sevoyant ai In. Genève est forcée de payer le juste tribut d'un grand nombre de ses citoyens, qui discernent enfin la voix de leur pasteur. De tous les endroits de la France l'hérésie vient luif dre hommage, et presque tous ceux de ce royaume qui pensent à leur conversion, vont chercher l'évèque de Genève ; il y dispose, par ses soins, l'un des plus grands hommes de notre siècle, le connétable de Lesdiguières; et, pour vous faire voir que je ne dis rien qui ne soit établi sur les preuves les plus certaines, je vous prie de remarquer que ce n'est point ici un sujet dont la vérité puisse êtreallérêeou par l'éloignementdes

POUR LA FETE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

lieux, 011 par rantiquité des faits : jeparle suivant kl déposition publique etjiiridique des témoinsles plus irrépi'ûciiables ; témoins oculaires, témoins illustres, et pour leur doctrine et pour leur piété, qui nous apprennent que François de Sales, par l'ardeur de son zèle et ses glorieux travaux, gagna à l'Eglise et convertit plus de soixante-dix mille hérétiques.

§ Mais dites-moi, chrétiens, comment s'accomplit ce miracle ? coniment François trouva le secret de dompter ces esprits rebelles? quelles armes il opposa à l'esprit de ténèbres, et de quel charme il usa pour adoucir la fierté de l'hérésie, et pour la rendre traitable ? Ce fut un charme sans doute, mais un charme innocent que lui fournit la Sagesse incréée : Beati mites, qiwniam ipsi possidebunt <«n'am'. La douceur de son esprit le mit en possession de tant de cœurs ; et si vous m'en demandez la raison, je la donne en deux mots: c'est que, pour exécuter ce grand ouvrage, il fallut souffrir beaucoup, et agir de même : or, ce fut la douceur chrétienne qui lui rendit tout supportable et tout possible: tout supportable, car ce fut une douceur patiente ; tout possible, car ce fut une douceur entreprenante et agissante. D'où je conclus que c'est par cette vertu qu'il a si glorieusement triomphé de l'erreur.

Douceur patiente et à l'épreuve de tout. Par combien de calomnies l'enfer s'efforce-t-il de décrier son ministère? Autant que sa réputation est entière et sainte en elle-même, autant estelle déchirée par les ennemis de Dieu. Mais ce sont les partisans du mensonge, disait-il; permettons-leur cette vengeance; il y a quelque espèce de justice pour eux, et beaucoup de gloire pour nous : aimons-les, et gagnons -les h Dieu; ils seront les premiers à nous justilier. De là ses propres calomniateurs, en l'outrageant par intérêt, l'aimaient par inclination ; cette inclination, quoique forcée, préparait la voie is François de Sales pour entrer dans ces cœurs endurcis; et je puis dire que c'était aussi comme la grâce prévenante qui les disposait à se rcconnaitre et à sortir de leur égarement. Combien d'insultes a-t-il reçues, et combien sa douceur en a-t-clle remporté de signalées victoires sur ceux mêmes qui l'insultaient? 11 veut rétablir l'église de Thonon ; toute la ville se soulève contre lui ; on court aux armes ; les nouveaux convertis les prennent pour sa défense. Ah! mes chers enfants, s'écrie-t-il en s'adressant à ses défenseurs, vous ne savez pas encore sous quelle loi vous vivez, et de quel esprit vous

' MattH., T, t.

devez être animés ; en pensant défendre le pa? ■ teiir, vous allez dissiper le troupeau. L'Eglise est fondée sur la croix, et nous ne pouvons la rebâtir sur un autre fondement: prions pour nos persécuteurs; c'est ainsi que nous devons les combattre et nous garantir de leurs coups. Evénement merveilleux, chrétiens! ces paroles calment l'orage de la sédition ; François lait avec solennité l'ouverture de son église ; trois bQurgadcs entières viennent, par leur présence et par leur soumission, la consacrer; et sa douceur opère ce qu'on n'eût pu espérer de la violence. Seigneur, disait David, vous m'avez donné un bouclier de salut : Clypeum salutis i (c'était après avoir échappé à mille périls); cet esprit débonnaire et doux que vous m'avez inspiré ne m'a pas seulement préservé de mes ennemis, il a même multiplié le nombre de mes sujets : Mansueludo... mitltiplicavit me 2. N'est-ce pas François de Sales qui parle, mes chers auditeurs, ne pouvait-il pas parler de la sorte, lorsqu'un parti lui ayant dressé des embûches sur le chemin des Alinges, il en dressa lui-même d'antres à ses assassins, mais bien différentes? Ils venaient pour lui ôter la vie, et ils la reçurent de lui; sa douceur les désarma, les entraîna, et sur l'heure même les arracha à l'hérésie et les éclaira. Je passe tant d'autres exemples où la douceur de notre saint évèque fut toujours victorieuse : douceur, non-seulement patiente et souffrante, mais entreprenante et agissante.

Il l'a bien fallu, chrétiens, pour porter les affaires de la religion au point où il les a conduites. Un sage profane s'étonnait autrefois que nos anciens prophètes se fussent trouvés si souvent dans les cours des princes, tridlant et conversant avec eux. Pour des hommes du ciel, disait-il, c'était avoir beaucoup de eomtnerce avec la terre. Oui, répondsaint Jérôme; mais ilj n'en avaient que pour les affaires de Dieu; et s'ils les eussent aijandonnées, qui en eût pris soin? L'évoque de Genève a paru dans les palais des grands; comment? comme un Elle, pour y soutenir les intérêts du Seigneur et de la \iaie foi. Je puis même ajouter qu'il y a plus faii par sa douceur, que ce prophète avec son esprit de feu. On n'eût jamais pensé que ce qu'il [jioposa au conscilde Savoie pour l'extirpation de l'hérésie, tlùt être agréé : la prudence humaine s'y opposait, et le projet était trop conforme aux ma.vimcs de Dieu pour s'accorder avec la politique des hommes. Mais laissez agir Fiançois de Sales. Tandis qu'on lient conseil en la présp'

'nHeg.,xioi, 36. — = Ibid.

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

du duc, il en tient un autre avec Dieu même, et (fest assez; le sentiment du saint apôtre l'emportera, l'interdit de la nouvelle secle sera publié, les minisires seront bannis, les catholiques maintenus, ceux de Genève exclus de leurs demandes; tous ces articles arrêtés, raliliés, exécutés. N'en soyons point surpris: c'est que Dieu, qui tenait en sa main le cœur du prince, l'a rerais en celle de François; et François, par l'impression de sa douceur, lui l'ait prendre tous les mouvements de son zèle.

Mais, ô Providence, que faites- vous? pendant que la pais entre les couronnes de France et de Savoie favorise la guerre que cet a;)ôlre a faite à l'hérésie, vous laissez une autre guerre s'allumer entre ces deux Elals, et celte guerre, portée jusque dans le sein de son Eglise, va donner la paix aux rebelles. Avez-vous donc entrepris de troubler vos propres desseins? Non, chrétiens; mais elle veut faire part à la France du bien que la Savoie possédait ; et parce que ce bienheureux prélat est attaché aussi fortement à Genève qu'une intelligence à l'astre qu'elle remue, il faut que les intérêts de ce diocèse l'en séparent, afin qu'il puisse dire avec le Sauveur du monde, en quittant son troupeau : Il est à propos pour vous que je vous quille : ■Expedit vobis ut ego vadam K Ce coup sans doute fut un des plus favorables pour la France. Notre invincible héros, Henri-le-Grand, fit bien des conquêtes sur la Savoie; mais une des plus avantageuses fut d'attirer à sa cour cet homme de Dieu. Il y est conduit par le même esprit qui conduisit Jésus-Christ au désert : l'opinion de sa sainteté, le bruit de ses merveilles préviennent les cœurs en sa faveur; les peuples le comblent d'honneurs, et Henri, c'est-à-dire le plus grand roi qui portât alors la couronne, n'épargne rien pour lui donner toutes les marques d'une singulière estime. Cet auguste monarque, qui ne prisait que le mérite, et dont le discernement était admirable pour le connaître, découvrit d'abord dans le saint prélat d'éminentes qualités; et, s'en expliquant un jour : Non, dit-il, je ne connais point d'homme, dans tout mon royaume, plus capable de soutenir les intérêts de la religion et ceiuc de l'Etat. Comme la ressemblance forme les liaisons, ce prince, également belliqueux et débonnaire, aima François, en qui il voyait tant de courage à combattre les ennemis de l'Eglise, et au même temps une douceur si engageante: il l'aima, dis-je, jusqu'à l'honorer de sa plus intime familiarité, n'estimant pas qu'il y eût de la disproportion,

)JsaQ.,xTi, 7.

quand la majesté se trouvait d'une part et la sainteté de l'autre. Les belles espérances de fortune! dira peut-être ici quelque mondain : si ce prélat eût su profiter de son crédit, il pouvait parvenir au plus haut rang. Ce n'étaient pas seulement des espérances, mes chers auditeurs, c'étaient de la part de Henri des preuves effectives d'une bienveillance et d'une magnificenct; toute royale. Déjà, par son ambassadeur auprès du souverain ponliie, il demandait pour François le chapeau de cardinal; déjà il lui as-iurait desévêchés de son royaume le i>remier vacant ; déjà pour l'attacher de plus piès à sa personne, il lui offrait le siège de Paris, sous le titre de coadjutein\ La fortune ne lui a donc pas manqué; mais cet homme évangélique se crut obligé, pour l'intérêt de Dieu, de manquer à une si éclatante fortune; et quelque jugement qu'en puisse faire la sagesse du siècle, si François de Sales eût usé de sa faveur suivant les vues du monde, jamais il n'eût eu dans l'estime de Henri la place qu'il y occupait, et nous ne ferions pas aujourd'hui son éloge : c'eût été un grand cardinal, et non un grand saint; on eût parlé de lui tandis qu'il vivait encore sur la terre, mais maintenant son nom serait dans l'oubli ; au lieu que, par un renoncement si généreux et si rare, il l'arcuilu immorîc!.

Ce fut, après tout, un langage bien nouveau à la cour, que celui de François de Sales. Que répondit-il à noire glorieux monarque, et que lui représenfa-t-il ? qu'il était à la suite de la cour, non point pour ses propres affaires, mais pour celles de son diocèse ; qu'il serait bien condamnable s'il négligeait les unes pour avancer les autres; que l'Eglise de Genève était son épouse, et qu'il lui serait d'autant plus fidèle que c'était une épouse affligée, dont il devait être la consolation et le soutien ; que Dieu l'avait appelé à la conversion de sa patrie, et qu'il mourrait dans la poursuite de ce dessein; que pour cela il avait besoin de toutes les bontés de sa Majesté, et qu'il n'en attendait nulle autre grâce. Voilà, pour m'exprimor de la sorte, comment les saints font leur cour ; voilà comment les Athanase l'ont faite auprès de Constantin, les Rémi auprès de Clovis, les Thomas auprès de Henri, roi d'Angleterre, toujours pour la gloire de Dieu et la cause de l'Eglise. Grand roi, ajoute François, Dieu vous demande trois clioses : le rétablissement de la religion catholique dans le pays de Gex, main-levée de tous les bénéfices usurpés par l'hérésie, et siîi'eté pour les églises qu'il lui a plu édifier par mes soins. Tous ces chefs étaient importants, chrétiens; et

FÊTE DE SAINT FR \XrOIS DE SALES.

yid

je me suis trompé quand j'ai dit que François de Sales n'avait point usé de son crédit : il en eût moins fallu pour s'élever aux plus gi-andes dignités; mais possédant le cœur de Heiui, que ne pouv,'ii!-il pas se promettre et obtenir? On lui déiicchc toutes les expéditions nécessaires • de 1^1 il se transporte à Dijon ; il y annonce la parole de Dieu; et, i)Our toute reconnaissance, ilfouhaiteque ses lettres soient enregistrées au parlement de Bourgogne : elles le sont. 11 retourne en Savoie, i! les fait exécuter avec une vigueur tout apo.-lolique: l'hérésie est déconcertée de se voir enlever le patrimoine de l'Eglise, et il triomphe de voir tout le pays de Gex reconquis à Jésus-Christ. Or, encore une fois, qui fd tout cela ? La douceur agissante de notre apcjlre. Tel lut le moyen qu'd mit en œuvre pour se rendre maître de tant d'e?|)rits. Estce par sa doctrine qu'il persuadait? il est vrai, c'était un des plus savants prélalsdeson siècle : sa profonde capacité fut admirée par les premiers hommes du monde, j'entends les cardinaux Baronius et Bellarmin ; le Saint-Siège le consulta sur les points les plus difficiles de notre religion ; il a donné cent fois le défi aux ministres de l'hérésie, et leur fuite n'était pas tant une marque de leur peu de capacité et d'érudition, puisqu'ils passaient pour les pi us habiles qui fussent dans leur secte, qu'une preuve île la haute suffisance de François. Mais vous savez la belle parole du grand cardinal Du Perron : J'ai, disait-il, assez de science pour couvaincre les hérétiques; mais l'évoque de Genève a la grâce pour les convertir. Quoi donc? était-ce une grâce de miracles, comme celle d'un saiut Grégoire? 11 en a fait, chrétiens, et de tels que les plus sévères informations n'ont servi qu'à les autoriser. Quand il n'y en aurait point d'autre, celui-ci serait le plus authentique de tous, d'avoir converti tant d'hérétiquessans miracles. Mais disons toujours, et reconnaissons que c'est sa douceur qui le rendit si habile dans l'art tout divin de gagner les âmes; c'est elle qui lui concilia les esprits les plus indociles et les plus farouches, pour les ramener à Dieu; c'est par elle que les hérétiques mêmes, comme Théodore de Bèze, ont été si fortement combattus, que, sans les intérêts humains qui les dominaient, elle les eijt soumis; c'est elle qui tant de fois a engagé les plus obstinés hérétii|ues à le choisir pom- arbitre de leurs différeuils; en sorte qu'on peut dire de lui ce que l'Ecriture a dit de Moïse, que ce fut le plus affable et le plus prévenant, le plus condescendant de tous les hommes qui vivaient sur la terre : Vir mitissi-

miis svper omnes homines qui morabantur in terra '. A quoi nous pouvons ajouter que ce fut par là même le plus efficace et le plus heureux dans les saintes entreprises ; qu'il a dompté Pharaon, ou plutôt qu'il a dompté rhér(>sie, pluS intraitable encore que Pharaon, et qu'il a délivré le peuple de Dieu de la seivitude, en le réduisaut sous l'obéissance de sou légitime pasteur. '

De là, mes chers auditeurs, double instructioti pour nous ; l'une par rapport à la vraie foi, que François a prèchée et rétablie ; et l'autre, par rapport à ta manière dont il l'a prèchée, et au moyendontils'est servi pour la déf^endreetla rétablir. Car apprenons d'abord à estimer notre foi, pour laquelle ce digue ministre du Dieu vivanta si glorieusement combattu. Cultivons-la dans nous-mêmes, comme il l'a cultivé dans les autres: gardons surtout cette importante maxime, qu'il recommandait si souvent, de faire paraître notre foi dans les moindres observances de notre religion, et particulièrement en celles dont l'hérésie a témoigné plus de mépris et plus d'horreur : car ces pratiques, disait-il, supposé les principes de notre créance, sont saintes et vénéiables ; il faut donc, autant qu'il nous est possible, les maintenir, et d'autant plus les respecter en les observant, que l'erreur s'est plus attachée à les décrier eu les rejetant. I^lus elles sont petites, plus elles servent d'exercice à notre soumission et à notre foi : c'est bien mal travaillera la conversion des hérétiques, que d'entrer dans leurs sentiments, sous prétexte de ne retenir que les choses essentielles. Entiii, ajoutait-il, je n'ai jamais vu personne respecter et observer les points les plus légers de la discipline de l'Eglise, qui ne demeurât ferme dans la foi ; mais j'en ai bien vu de ceux qui les négligeaient, se démentir peu à peu, et tomber malheureusement dans l'incrédulité. Voilà pourquoi il faisait état de ces confréries saintement instituées dans l'Eglise, en ayan{ Ini-mème établi une sous le titre de la croix. Plus les novateurs s'efforçaient de décrédiler la pratique des vœux, plus il s'appliquait à la relever, s'étant lui-même engagé par vœu à réciter le chapelet tous les jours de sa vie. Plus ils raillaient des jeûnes et des austérités corporelles, plusilcu exaltait l'usage. Plusilsse déchaînaient avec fureur contre les ordres religieux, plus il portait leurs intérêts et s'en déclarait le protecteur.

Mais, d'ailleurs, quelle autre leçon que cette douceur dont il assaisonnait toutes ses paroles,

' Num., xu, 3.

l'Ol'R LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

tons ses discours, et dont il ne se départit jamais dans toutes les occasions où il eut à traiter avec le prochain ! En cela imitant Dieu même, qui, selon le beau mol du Sage, nous gouverne d'autant plus cilicacement qu'il nous conduit doucement ; Attimjit a fine usque ai fuwm fortiter, et disponit omnia suavit^r i. Car, pour développer ce fonds de morale si étendu et si nécessaire dans tous les états, prenez garde, s'il vous plaît, ce n'est point parla souveraineté de son empire que notre Dieu gagne nos cœurs. Il nous (ait par là dépendre de lui, mais par là il ne nous attire pas à lui. Ce n'est point par la 'sagesse de son entendement divin ; il peut bien nous écl..irer par là, mais nonpasnous louclier. Si tlonc il s'insinue dans nos âmes et s'il s'en rend le maitre, c'est par la douceur de son esprit et de sa grâce. Ainsi, cluéliens, ce n'est point parlaliauleur et par la domination, beaucoup moins par la fierté et l'arrogance, que nous nous concilierons les cœurs de ceux avec qui nous avons à vivre, ou dont la Providence nousa cliargés; ce n'est point par nos belles qualités, ni par fous les avantages de notre esprit, mais parla douceur de noirecliarité. Nous avons dfS monstres à combattre, aussi bien que François de Sales : Monstra placavit 2, les uns dans nous-mé,nes, et les autres dans le prochain. Dans nous-mêmes, ce sont nos vices qui nous corrompent, nos passions qui nous dominent, l'esprit du monde, l'amour da (ilaisir, le libertinage, l'impiété, l'avarice, l'orgueil, l'ambition. Or, ces monstres domestiques, j'en conviens, c'est par la sévéj ité que nous devons les exterminer de notre cœur et les détruire. Soyons sévères alors, et ne nous épargnons point, ne nous flattons point ; noire douceur nous serait pernicieuse, et bien loin d'étouffer nos passions, elle ne servirait qu'à les nourrir et à les fortifier. Mais il y a d'autres monstres que nous devons attaquer dans le prochain, surtout dans ceux avec qui nous avons certains rapports de supériorité, de proximité, d'amitié ; et ces monstres, par exemple, ce sont la colère de l'un, ses emportements et ses violences ; la haine de l'autre, ses animosités et ses ressentiments ; l'humeur de celui-là, ses bizarreries et ses caprices, les désordres de celui-ci^ ses habitudes criminelles et ses débauches: voilà souvent la matière de nos combats. Or, je prétends que, dans ces combats, vous ne pouvez espérer de vaincre que parla douceur ; vous aurez beau chercher d'autres voies, il eu faudra toujours revenir à celle que l'Evansile nous a cn-

• Sap., vin. I. — '■ Ecdi-, xit, 2.

seignée : Beati mites, quoniam îpsi possidehunt terram ' ; Heureux ceux qui sont doux et pacifiques, parce qu'ils posséderont la terre, c'est-à- (îire parce qu'ils se rendront mailrcs des cœurs, et qu'ils les tourneront où il leur plaira. Non, tout autre moyen ne nous réussira pas ; autorité, rigueur du droit, raison, adresse de l'esprit : caries autres ne déféreront pas à nos belles pensées, et ils croiront juger des choses aussi sainement que nous. Nous dirons bien des raisons ; mais on ne prendra pas toujours pour règle notre raison : nous ferons valoir notre autorité ; mais ce ne sera souvent que pour causer v.le plus grandes révoltes. D'y procéder par la rigueur du droit, c'est s'engager dans des contestations éternelles, dans des examens infinis, et susciter des guerres qui ne s'éteindront jamais. Il ne reste donc que la douceur, qui gagne peu à peu, qui persuade sans dispute, et qui entraîne sans efforts. Apprenez de moi, disait le Sauveur du monde, que je suis doux et humble de cœur : soyez-le comme moi, et vous entretiendrez le bon ordre et la paix : Discite a me qiiiamitis siim et Iiumilis corde, etinvenielis requiem animabus vcstris 2. Je sais que pour cela il faudra prendre sur soi, compatir, excuser, dissimuler, céder, condescendre, se soumettre et s'humilier; et de plus, je sais que tout cela est difficile. .Mais voilà pourquoi je vous disais, i! y a quelque teuîps, que la grande sévérité du christianisme consistait dansla pratique de la charité, et que c'était une illusion de la vouloir cliercher hors de là, ou de prétendre la trouver sans cela. Saint François de Sales s'est adonné à un cor.linuel exrcice de ladouceur pour l'intérêt de lafoi, et nous devons nous y attacher pour l'intérêt de la charité : car la charité ne nous doit pasètre moins précieuse que la foi, et nous ne devons pas moins faire pour l'une que pour l'autre. C'est par la force de sa douceur que François a triomphé de l'hérésie ; et c'est par l'onction de sa douceur qu il a rétabli la piété dans l'Eglise. Renouvelez, s'il vous plaît, votre altenlion pour cette seconde partie.

DEDXIÈME PARTIE.

Lesévèques, dit saint Denis, sont les princes de la hiérarchie ecclésiastique ; il leur appartient donc de perfectionner les fidèles, comme les anges, dans la hiérarchie céleste, pericctionnent ceux qui leur sont inférieurs. De là vient, ajoute saint Thomas, l'obligation indispensable qu'ont les évèques d'être parfaits, puisqu'il n'est pas possible, au moins dans l'ordre naturel des cho-

' Matlh., T, ♦. — = Ibid., xi, 39,

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOFS DE SALES

ses, qu'ils communiquent aux autres, par leur acUon, ce qu'ils n'ont paseux-mcincs. Celte vérité (lonl les exemples particuliers ne nous convainquent pas toujours, se trouve pleinement justiliéc dans notre illuslre prélat. Il a été choisi de Dieu pour répandre l'esprit de piété dans tout le corps de l'Eglise, etil l'a fait par trois excellents moyens: parla douceur de sa doctrine, par la douceur de sa conduite, par la douceur de ses exemples. C'est ce qui l'a élevé à un si haut ranu, et placé, comme l'Agneau de Dieu, sm- la sainte montagne : El vidi, et ecce Aijnus stitbat supra montem Sion '.

La piélé tire un merveilleux secours de la doctrine, mais toute doctrine n'est pas propre à la piété. Sans parler de la fausse doctrine qui séduit, de la mauvaise doctrine qui corrompt, de la doctrine profane qui entle, il y en a d'autres qui, toutes bonnes et toutes saintes qu'elles sont, ou surpassent l'esprit par leur élévation, ou l'épnisent par leur subtilité, ou l'accablent par leur rigueur : les unes l'éclairent sans l'émouvoir ; d'autres le touchent sans l'instruire; celles-ci sont trop mjstérieuses et l'embarrassent; celles-là trop austères et le rebutent. Pourquoi, de tant d'éloquentes prédications et de tiuit de livres remplis de piété, y en a-t-il si peu qui nous l'inspirent? C'est que la doctrine des hommes partant et d'un esprit défectueux et d'un sens particulier, elle tient toujours des qualités de son priuci])e, et par conséquent ne peut être ni parfaite, ni universelle ; si elle entre dans un cœur, elle en trouve un autre fermé ; pour un qui la reçoit, cent l'écoutent avec indiirérence : au lieu que celle qui vient de Dieu se fait comprendre à tous, et goûter de tous : Eteruntomiies docibiles Dei 2. Or, telle est la merveille que je découvre dans le grand et incomparable François de Sales : sa doctrine est une viande, non de la terre, mais du ciel, qui de la même substance nourrit, aussi bien que la manne, toutes sortes de personnes. Et je puis dire, sans blesser le respect que je dois à tous les autres écrivains, qu'après les saintes Ecritures, il n'y a point d'ouvrages qui aient plus entretenu la piété parmi les fidèles, que ceux de ce saint évèque. Oui, chrétiens, les Pères ont écrit pour la défense de notre religion, les théologiens pour l'explication de nos mystères, les historiens pour conserver la tradition de l'Eglise ; ils ont tous excellé dans leur genre, et nous leur sommes à tous redevables ; mais pour former les imeurs des fidèles, et pour établir dans les âmes une solide piété, nul n'a

.' Apoc. xiT, 1. — ' Joan., vi, 45.

eu le même don que l'évoque de Genève. Soa introduction seule à la vie dévote, combien a-t-elle converti de pécheurs? combien a-t-elle formé de religieux? combien d'hommes et de femmes a-t-elle sanctifiés dans le mariage î combien, dans tous les états, a-t-elle fait de changements admirables? Je vous le demande, chrétiens ; car pourquoi citor ici ies souverains pontifes, les cardinaux, les princes et les rois qui lui ont donné tant d'éloges, et pourquoi rapporter un nombre presque infini de miracles que la lecture de ce livre a produits? Vous l'avez entre les mains; et ui;e des marques les plus évidentes de son excellence et de son prix, c'est que dans le christiauisme il soit devenu si commun. L'avez-vous jamais ouvert sans vous sentir excités à la pratique ùe la vertu, sans concevoir de saints désirs d'être à Dieu, sans que l'Esprit de grûce vous ait fait quelque reproche? or, ce que vous avez éprouve, mes chers auditeurs, est une expérience générale et la meilleure preuve de la proposition que j'ai avancée, savoir, que François, par sa doctrine, a répandu dans les cœurs l'esprit de ia vraie piélé.

Mais qu'y a-t-il donc dans cette doctrine qui la rende si universelle et si efficace ? qui fait que ni les savants n'y trouvent rien au-dessous d'eux, ni les faibles rien de trop relevé; qu'elle convient h toutes sortes de condilions, qu'il n'y a point de tempérament qui n'en r. ssente l'impression ? C'est, mes frères, cette douceur inestimable qui faisait distiller de la plume de notre saint évèque, comme des lèvres de l'Epouse, le lait et le miel : Favus distillans labia tua... mel et lac mb liiigiia tua '. Voilà ce qui a donné tant de goût pour ses ouvrages aux âmes les plus mondaines et les moins sensibles à la piété. Prenez garde, au reste ; je ne dis pas que la doctrine de François de Sales soit douce dans ses maximes. Il n'y a rien de si difficile dans la loi chrétienne qu'elle n'embrasse, mais en cela même elle est plus conlormc à celle de Jésus- Christ. Le Sauveur, remarque saint Augustin, dit que son joug est doux, JiKjinn meum suave est '■ : pourquoi? parce qu'il nous impose une charge plus légère ? non, sans doute : trois additions à la loi écrita, qu'il exprime en ces termes : Ego autem dico vobis 3, sont d'une observance plus rigoureuse que tous les anciens préceptes. Le joug du Seigneur est doux, ajoute ce Père, non point à raison de sa matière, car c'est un joug; mais par la grâce de l'Evangile, qui nous aide à le porter. Ainsi la morale que

I Cant., IV, 11 — ' Uatth., xi, 30. — ' Ibid., T, 22.

POUî'i LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DB SALES.

Fiançois a enseignée, est eu cUc-aièinc une mojale sublime et de la i)lus haute perleclion ; mais, suivant le dessein de sou ùlaître, il a, par l'onction de ses écrits, adouci ramcrtume do la croix, que Jésus-Christ avait rendue si désirable et si précieuse, en la détrempant dans son sang. Ah ! chrétiens, si la morale de ce saint prédicatem', seulement tracée sur lé papier, est encore si puissante, que ne pouvait-elle point quand elle était vivante et animée? et lorsqu'elle partait immédiatement de ce cœur embrasé du zèle le plus pur et le plus ardent, quel feu ne devait-elle pas répandre partout ? De vous dire que François de Sales a été l'oracle de son temps, que Paris l'a admiré, que les parlements de France, par *des députalions honorables, l'ont recherché ~150ur entendre sa doctrine, qu'il fut l'apôtre de la cour, ce serait peu ; et si vous savez peser les ciioses au poids du sanctuaire, vous l'estimerez plus sortant de ce grand monde d'admirateurs qui le suivaient en foule, et se retirant dans le "désert, c'est-à-dire quittant la cour et Paris, pour consacrer les carêmes entiers aux moin- 'dres villes de son diocèse, et aimant mieux, comme Jésus- Christ, prêcher dans les bourgades que dans Jérusalem, De là même aussi, ces bénédictions abondantes que Dieu donnait à son ministère ; de là ces soupirs que poussaient vers le ciel ses auditeurs, et ces larmes qui coulaient de leurs yeux. De là ces fruits de pénitence qu'il recueillait après ses prédications évangéliques, comme le seul tribut qu'il prétendait tirer de cet emploi : recevant les pécheurs, écoutant leurs confessions, les encourageant et les consolant, leur presciivant des règles de vie conformes à leur état, et tout cela avec cette sage douceur qui les convainquait, et qui les attachait inviolablement à leurs devoirs. Un des souhaits de saint Fulgence était de voir saint Paul prêchant l'Evangile ; et ne vous sentez-vous pas, chrétiens, touchés du même désir à l'égard de François de Sales ? Or il est aisé de vous satisfaire : l'cvèque de Genève vit en. core dans ses écrits, parce qu'il y a laissé toii son esprit : choisissez-le pour votre prédicateur; en tout temps et en tous lieux vous pouvez l'entendre. Je n'aurai pas peu fait pour votre salut, si je puis vous engager à celte sainte pratique : et cet homme de Dieu aura la gloire de continuer, après sa mort, ce qu'il a si heureusement commencé pendant sa vie, lorsqu'il a établi la piété et le culte de Dieu par la douceur de sa doctrine.

Ce sujet est trop vaste, mes chers auditeurs,

pour le renfermer dans un seul discours. A cette douceur de la doctrine, François joignit la douceur de la conduite dans le gouvernement des âmes ; et quel nouveau champ s'ouvre devant moi ! que dirai-je des effets merveilleux que produisit dans l'Eglise une telle direction '^ Je n'en veux qu'un exemple : il est mémorable. Je parle de ce saint ordre qu'il a institué sous le titre de la Visilalion de Marie. Oui, chrétiens, c'est à la conduiie de son instituteur, à cette conduite également religieuse et douce, qu'il doit sa naissance ; c'est sur cette conduite qu'il est fondé, c'est par cette conduite qu'il subsiste. Vous le savez : Dieu choisit l'illustre et vénérable dame de Chaulai pom- l'exécution de ce grand ouvrage, et l'adressa à François de Sales, auquel il avait inspiré le même dessein. Dès qu'elle a vu ce saint prélat, qu'elle l'a entendu, la voilà d'abord gagnée par l'at- Irait de sa douceur ; cette femme forte que nous avons enfin trouvée dans notre France : Mulierem fortem quis inveniet i .'' connaît bientôt que son saint directeur agit de concert avec Dieu dans cette affaire : Gustavit et vidit quia bona est negotiatio ejus : cela suffit ; et sans une plus longue délibération, elle se résout à tout entreprendre pour seconder son zèle : Manum siiam misit ad fortia. Elle rompt les liens qui la tiennent attachée au monde ; elle quitte sa patrie, et va daris une autre terre planter une nouvelle vigne qui devait fructifier au centuple et se répandre de toutes parts : De fiiictu mammm suarum plantavit vineam. A peine a-telle mis la main à l'œuvre du Seigneur, qu'un nombre de saintes vierges se joignent à elle pour prendre part au travail, et pour s'em-ichir de grâces et de vertus : MuUœ film comjreyavernnt divitias. Telle fut l'origine de cet oidre si florissant. Vous me demandez quelle est sa loi fondamentale ? la voici dans les paroles du Sage, au même endroit : Et lex dementice in lingua ejus ; une autre version porte lex maii' suetudinis : c'est la loi de douceur, cette loi extraite du cœur de François, pour être gravée dans celui de ses filles en Jésus-Christ; car il ne fallait pas qu'une si belle vertu mourût dans sa personne ; et si le double esprit du prophète dut être transrais à un autre, il était encore plus imporlant que l'esprit simple et doux de glorieux fondateur fût multiplié : Mansuetudo muUiplicavit me. Il semble, en effet, que dans CCS excellentes lettres par où il forma ce cher troupeau dont il était le conducteur, il ne leur recommande rien autre chose que

1 Prov., XX.X.I, 10, et passim.

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

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la douceur de l'cspril . celte douceur d'esprit est le sujet ordinaire de ces admirables entretiens que nous lisons, et qu'il avait avec ces âmes prédestinées : à cette douceur d'esprit il rapporte toutes les coustilulions de son ordre. Pourquoi, de toutes les congrégations religieuses, celle-ci est-elle spécialement favorisée du Ciel? pourquoi, par un avantage assez rare, lorsque le temps altère tout, croit-elle sans cesse dans la perfection de sou institut, au lieu d'en dégénérer? pourquoi se remplit-elle tous les jours de tant de sujets distingués, et par la splendeur de leur naissance et par le mérite de leurs personnes ? C'est que l'esprit de François y règne, c'est qu'elle est gouvernée par sa douceur. Je ne dis pas ceci, mes très-chères sœurs, pour vous donner la préférence au-dessus de tous les ordres de l'Eglise ; vous les devez honorer, et ce sera toujours beaucoup pour vous d'être les plus humbles dans la maison de Dieu. Mais je vous le dis pour vous faire encore plus aimer cette douceur qui vous doit èhe si précieuse, puisque c'est l'héritage de votre père, et que vous ne la pratiquerez jamais selon ses règles, sans triompher de toutes les passions, sans acquérir toutes les vertus, et sans vous élever, comme lui, jusqu'au sommet de la montagne ou de lasainteté évangélique : El vidi, et ecce Agnus stabat supra montem Sion, et cum eo centum quadracjinta quatuor millia '.

Quand le grand évoque de Genève, par la douceur de sa conduite et pour l'avancement de la piété, n'aurait rien fait davantage que d'établir dans le christianisme un ordre où Dieu est si parfaitement cl si constamment servi, ne serait-ce pas assez, et ne trouverais-je pas en cela même l'ample matière d'un des plus solides et des plus niaguiliques éloges ? Mais non, chrétiens , Dieu a prétendu de lui, et altend aujourd'hui de moi quelque chose de plus : Dieu, dis-je, a prétendu de lui que, par la douceurdeses exemples, il lit renaître en vous l'esprit de la piété chrétienne ; et Dieu attend encore de moi qu'en vous lesi)roposanl, je contribue à une fin si importante. Oubliez, s'il est possible lout ce j'ai dit, et regardez seulement la vie de François de Sales : c'est un des plus excellents modèles que vous puissiez imiter. Hélas 1 mes chers auditeurs, où la pieté en est-elle mainlenar.L réduite ? François de Sales lui avait donné du crédit : elle léguait de son temps jusque dans la cour, où il lavait introduite avec honneur : et présentement n'est-elle pas eu quelque sorte bannie de la société des hommes?

' Apoc, XIV, 1.

Les libertins méprisent insolemment ses maximes, et elle passe parmi ces prétendus esprits forts pour simplicité et pour faiblesse, parce qu'elle nous fait dépendre de Dieu, et qu'elle nous assujettit à la loi de Dieu. Les grands dont elle devait être autorisée, l'abandonnent, parce qu'elle ne peut compatir avec l'amhiLion et l'intérêt qui les dominent ; tout le reste à peine la connaît-il, tant il est aveugle et grossier : on se contente de vivre, sans penser à vivre chrétienneuient. Ce désordre n'est-il pas tel que je le dis ; et si nous avons encore quelque sentiment de religion, n'en devonsnous pas être louches ? Mais quoi ! mes frères, ne le corrigerons-nous point, ce désordre si déplorable, et faisant profession de garder si exactement tous les devoirs où la \ie civile nous engage, n'aurons-nous nul soin de cette belle vie qui fait toute la perfection d'un chrélien ? Ah ! du moins, considérez ici le modèle jue je vous présente : il vous fera voir ce que c'est que la piété ; il vous la fera non-seulement estimer, mais aimer. La Providence, qm voulait nous donner François pour exemple, l'a attaché à une vie commune, afin qu'elle n'eût rien que d'imitable : il n'a point passé les mers, pour aller dans un nouveau monde chercher de l'exercice à son zèle ; il est demeuré dans sa patrie, mais il y a été prophète et plus que prophète, puisqu'il en a été le salut. Voilà ce que vous pouvez faire par proportion dans vos familles, et n'y ètes-vous pas indispensablement obligés ?

François n'a point refusé les bénéfices de l'Eglise : il était plus nécessaire qu'il nous enseignât à les bi:n recevoir. Voyez s'il y est entré par des considérations humaines, et déplorez les abus et les scandales de notre siècle, où ce sont des vues intéressées, des vues ambitieuses qui nous servent de vocation pour tous les états, même les plus saints. De cet exemple vous tii-erez deux règles de conduite ; l'une particulière, l'autre générale : car d'abord vous ap' prendrez en parlicuher avec quel esprit vous devez approcher de l'autel du Seigneur el paraître dans son sanctuaire ; que c'est le Seigneur même qui doit vous appeler à ce sacré ministère, et non point vous qui ayez droit de vous y porter. Et, par une conséquence plus générale, vous conclurez ensuite que Dieu élaut le maitre de toutes ks conditions, c'est à lui de les partager, à lui de vous les inarquer, à lui de vous choisir, sans qu'il vous suit permis de prévenir ou d'interpréter son choix à votre gré. Si ces règles étaient lidèlement observées, nous ne

POUi\ LA FÊTE DE S.VÎNT FRANÇOIS DE SAT.ES.

verrions pas clans les bénéfices et les dignités ecclésiasliqiies tant de sujets qui ne s'y sont ingérés que par la faveur, que par l'intrigue, que par les voies les plus sonlides et les plus basses, et nous n'aurions pas encore la douleur de voir dans le monde tant d'iioinmes sans mérite, sans talent, sans nulle disposition, occuper les places les plus bonoi-ables et se cbarger des fonctions les plus importantes.

François, en acceptant la dignité épiscopale, ne r.ous a pas donné le même exemple de renoncement, que plusieurs autres qui ont pris la l'aile et se sont cachés dans les déserts pour éviter ou un fardeau, ou un honneur qu'ils craignaient. Mais j'ose dii-e néanmoins qu'en cela même il a fait quelque chose de plus rare et de plus instructif pour nous : car, se trouvant engagea une Eglise pauvre et désolée dont Dieu lui avait confié le soin, jamais rien ne l'en put séparer. C'était son épouse ; et, toute défigurée qu'elle paraissait à ses yeux, il lui fut toujours fidèle : en sorte qu'il la préféra à tout ce qu'on put lui offrir de plus spécieux et de plus brillant. Un tel exemple n'at-il pas je ne sais quoi qui gagne le cœur ? Vous me demandez, chrétiens, quelle application vous en pouvez faire à vos mœurs ? rien de plus juste et de plus nécessaire à une solide piété. C'estd'aimer lacondition où Dieu vous a appelés, quelle qu'elle soit; de vous y tenir, et de ne chercher rien au-delà, persuadés que si vous y suivez les vues de la Providence, si vous y demeurez par l'ordre de Dieu, il n'y a point de condition où vous n'ayez tous les moyens de vous sanctifier. C'est de réprimer ces insatiables désirs qu'inspirent aux âmes mondaines ou l'envie d'avoir, ou l'envie de paraître ; formant toute votre vie sur les grandes maximes du véritable honneur, de la raison, de la foi, et n'écoutant point ces faux principes qu'on se fait dans le ^iècle et même dans l'Eglise, pour viser sans cesse plus haut, et pour ne mettre jainais de bornes à ses prétentions. Dès que vous saurez ainsi vous fixer, vous ne serez plus si entêtés de votre fortune, si distraits et si dissipés ; vous vous préserverez de mille écueils où l'innocence échoue ; et, plus attentifs sur vous-mêmes, vous serez plus en état de goûter Dieu, et de marcher tranquillement et avec assurante dans ses voies.

François, revêtu de l'épiscopat, a fait consister sa perfection dans la pratique des devoirs propres de son ministère, visitant son Eglise, tenant des synodes, conférant les ordres sacrés, instruisant les prêtres, dirigeant les consciences.

prêchant la parole de Dieu, aJininistrant les sacrements. En tout cela rien d'extraordinaire, sinon qu'il le faisait d'une manière noa ordinaire, parcequ'il le faisait eu saint : c'est-à-dire parce qu'il le faisait avec fidéhté, descendant à tout, jusques à converser avec les pairvres, et à enseigner lui-même la doctrine chrétienne aux enfants; parce qu'il le faisait avec assiduité, ayant ses heures, ses jours, tous ses temps marqués, et donnant à chacun ce qui lui était destiné ; parce qu'il le faisait avec persévérance et sans relâche, s'élevant au-dessus de tous les dégoûts, de tous les ennuis, de toutes les humeurs, principes de ces vicissitudes et de ces changements perpétuels, qui, selon les différentes conjonctures, nous rendent si différents de nous-mèines ; parce qu'il le faisait toujours avec un ' ferveur vive et animée, ne se déchargeant point sur les autres de ce qu'il pouvait luimême poricr ; le premier au travail, et lo dernier à le juifter; ne comptant pour rien les fatigues passées, et ne pensant qu'à en prendre de nouvelles et qu'à recommencer; enfui, parce qu'il le faisait avec une droiture et une pureté d'intention qui relevait devant Dieu le prix de toutes choses, même des plus légères en apparence, et leur imprimait un caractère de sainteté, n'ayant en vue que Dieu, que le bon plaisir de Dieu, que l'honneur de Dieu. Ah ! chrétiens, on se fait tant de fausses idées de la piété I on la croit fort éloignée, lorsqu'elle est auprès de nous ; on se persuade qu'il faut sortir de son état et abandonner tout pour la trouver ; et voilà ce qui ralentit toute notre ardeur, et ce qui nous désespère. Mais étudiez bien François de Sales ; c'est assez pour vous détromper. Vous apprendrez de lui que toute votre piété est renfermée dans votre condition et dans vos devoirs. Je dis dans vos devoirs fidèlement observés: ne manquez à rien de tout ce que demandent votre emploi, votre charge, les diverses relationsque vous avez plus directement, ou avec Dieu en qualité de ministres des autels, ou avec le ^public en qualité déjuges, ou avec des domestiques en qualité de maîtres, ou avec des enfants en qualité de pères et de mères ; avec qui que ce puisse être, et dans quelque situation que ce puisse être, embrasseï tout cela, accomplissez tout cela, ne négligez pas un point de tout cela. Je dis, dans vos devoirs assidûment pratiqués : ayez dans, l'ordre de votre vie certaines règles qui distribuent vos moments, qui partagent vos soins, qui arrangent vos exercices selon la nature et l'étendue de vos obligations ; tracez-les vous-mêmes, ces

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rJgles, ou, pour agir plus sûrement et plus chrétiennement, engagez un sage directeur à vous les prescrire, et faites-vous une loi inviolable de vous y soumettre. Je dis, dans vos devoirs constamment remplis : avancez toujours dans la même route sans vous détourner d'un pas ; et malgré l'ennui que peut causer une longue et fatigante continuité, n'ayez pour mobiles que la raison et la foi, qui chaque jour sont les mêmes, et qui chaque jour, autant qu'il vous convient, vous appliqueront aux mêmes œuvres. Je dis, dans vos devoirs gardés avec une sainte ardeur ; non pas 'oujours avec une ardeur sensible, mais avec une ardeur de l'esprit indépendante des sentiments et au-dessus de tous les obstacles. Enfin, je dis, dans vos devoirs sanctifiés par la droiture de votre intention: tellement que, dégagés de tout autre intérêt et de tout autre désir, vous ne soyez en peine que de plaire à Dieu, et ne vous proposiez que de faire la volonté de Dieu. Voilà, dis-je, mes chers auditeurs, ce que vous enseignera le saint directeur dont vous venez d'entendre l'éloge, et dont je voudrais que les leçons fussent gravées dans votre souvenir avec des caractères ineffaçables ; voilà dans ses exemples le précis et l'abrégé de sa morale, de cette morale également ennemie de tout excès, soitd» relâchement, soit de rigueur ; de cette morale qui ne ménage et ne flatte personne, mais aussi qui ne décourage et ne rebute personne ; de celte moralequi joint si bien ensemble, et toute la douceur, et toute la perfection de la loi évangélique.

Vous me direz qu'on ne voit point là ni de rigoureuses pénitences à pratiquer, ni de grands efforts à soutenir : j'en conviens; mais j'ajoute et je réponds, que c'est cela même qui en fait l'excellence et qui nous en doit donner la plus haute esUme. Car c'est là que, sans qu'il paraisse beaucoup de mortifications, on a sans cesse à se mortifier ; que, sans croix en apparence, on trouve sans cesse à se crucifier ; que, sans nulle violence au dehors, il faut sans cesse se vaincre et se renoncer. Et je vous le demande en effet, chrétiens, pour s'assujettir, comme François de Sales, à une observation exacte et fidèle, à une observation pleine et entière, à une observation constante et assidue, à une observation sainte et fervente des devoirs de chaque état, quelle attention est nécessaire? quelle vigilance et quels retours sur soi-même ? et pour se maintenir dans celte attention et cette vigilance continuelle, de quelle fermeté a-t-on besoin, et en combien de B. ToM. — m.

rencontres faut-il surmonter la nature, captiver les sens, gêner l'esprit? D'ailleurs, combien da devoirs difficiles en eux-mêmes et très-onéreux combien qui nous exposent à mille contradictions et à mille combats ! combien dont oa ne peut s'acquitter sans se faire la victime du public, la victime du bon droit, la victime de l'innocence ! combien qui demandent le plus parfait désintéressement, le sacrifice le plus généreux de toutes les inclinations, de toutes les liaisons du sang et de la chair ! Et comme tout cela se fait selon les obligations ordinaires de la condifion, et n'a pas un certain faste, ni uo cerlain brillant que la singularité donne à d'autres œuvres, quelle doit être la force et la pureté de nos sentiments, lorsque, sans nul soutien extérieur, sans nul éclat et sans nulle vue de paraître, la seule religion nous anime, la seule équité nous sert d'appui, le seul devoir nous tient lieu de tout ! Ah ! mes chers auditeius, entrons dans cette voie, et ne craignons point qu'elle nous égare. C'est la voie la plus droite et la plus courte ; elle est ouverte à tout le monde, et François a eu la consolation d'y attirer après Im une multitude innombrable de fidèles. Si, par une dangereuse illusion, elle ne nous semble pas encore assez étroite, c'est que nous n'y avons jamais bien marché, et que nous ne la connaissons pas. Faisons-en l'épreuve ; et quand, après une épreuve solide, nous la trouverons trop large, alors il nous sera permis de chercher une autre route, et d'aspirer à une plus sublime perfection.

Vous cependant sur qui Dieu répandit sa lumière avec tant d'abondance, et qui nous l'avez communiquée avec tant de charité, fidèle et zélé pasteur des âmes, grand saint, recevez les honneurs solennels que vous rend aujourd'hui tout le peuple chrétien. Recevez les hommages que toute la France vous offre, comme autant de gages de sa reconnaissance '. Elle sait ce qu'elle doit à vos soins, et elle tâche, dans cette cérémonie, à s'acquitter en quelque sorte auprès de vous. C'est elle qui, la première, vous avait déjà canonisé par la voix publique, et c'est elle qui vient enfin de consommer l'ouvrage de votre canonisation par la voix de l'Eglise. C'est à la requête de son roi, et à l'instance de ses prélats, à la sollicitation de tout son clergé, que vous avez été proclamé .saint. 11 était juste qu'elle vous rendît, autant qu'elle le pouvait, devant les hommes, ce que vous lui avez donné devant Dieu. Pendant votre vie, vous avez tra-

Le P. Bourdabue fit ce sermon pour la cei'êiaonie de U c»nv* nU'itioa dç saint FranfoU de Sales.

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

vaille à la sanctifier :il était juste qu'après va- et Je solide dans le moriile q.ie la sainteté, que

tre mort elle travaillât à faire déclarer autheiili- toute la félicilé et tout le bonheur de l'honnue

quement et bauleinent votre sainteté. Recevez est attaché à la sainteté. Or, je ne puis profes-

en particulier les hommages que je vous pré- ser tout cela sans me senlu- excité fortement, et

sente, comme membre d'une compairnie à qui sollicité à la poursuite de la sainteté ; el je me

l'éducation de voli'e jeunesse fut conliée, dans condanme moi-même par ma propre confes-

les mains de qui vous remites le plus précieux sion, si, reconnaissant tout cela, je n'en ai pas

déi>ôt de votre conscience, et qui eut enlin la plus de zèle pom-ma sanctification. 11 n'est pas

consolation de recueillir vos derniers soupirs, nécessaire que nous soyons canonisés dans l'E-

et de conduire votre bienheureuse âme dans le glise, comme François de Sales; mais il est

sein <le Dieu. Du reste, mes chers auditeurs, en- d'une nécessité absolue que nous soyons saints.

Irons tous dans l'esprit de cette solennité. Qu'est- par proportion, comme lui. Nous trouverons

cequc la canonisation d'un saint ? Un engage- dans sa doctrine de quoi nous éclairer, dans

ment à acquérir nous-mêmes, avec la grâce et sa conduite de quoi nous régler, dans ses exem-

le secours de Dieu, toute la sainteté qui nous pies de quoi nous animer, et dans la gloire où

ccnvieiit. Car célébrer la canonisation d'un il est parvenu, de quoi éternellement et plei-

saint, c'est professer que la véritai)le gloire cou- nemeut nous récompenser. C'est ce que je vous

sisle dans la sainteté, qu'il n'y a rien de grand souhaite, etc.

SEUMOiN POUR LA FÈTË DE SA1.\T FilANÇOIS DE PAtJLE.

A-NALYSE.

Sujet. Je suis le plus petit dans la maison de mon Père.

C'est ce qui; Jisail Gé léon, ei c est ce qu'a dit après lui l'humble François de Paule. L'humililé fut son caractère, et doit /aire le sujet de son panégyrique

Division. Espèce de combat entre Dieu et François de Paule. Saint François de Paule a employ-j tous leseffotts de son huoiilitii pour se faire petit dans le monde: première partie. Et Dieu a employé tous les trésors de sa magnificence pour les faire grand : deuxième partie.

"Première partie. Saint François de Paule a employé tous .es efforts de son humilité pour se faire petudans le monde. Dès l'âge de treize ans il se retira dans un désert, afin d'y mener une vie cachée, et d'y cacher son humilité même.

Cependant, après si.it années de retraite, sa sainteté malgré lui lelitcoimaitre. Un grand nombre de disciples se oignirent à lui, et il devint fondateur d'un nouvel ordre dans l'Eglise. Mais de quel ordre Vd'un ordre qu'il établit sur le seul fondement de l'humilité ; d'un ordre qu'il gouverna par le seul esprit de l'humilité; d'un ordre qu'il distingua par le seul caractère de l'humilité.

■Ain nom se répandit dans les cours des princes. Un de nos rois l'appela auprès de lui, et il [larut a la cour de France. Mais s'il entrai la cour, ce ne fut que par la porte de l'humilité ; s'il y demeura, cène fut que pour y exercer l'humilité ;s'il en sortit, il en remporta toute son humilité.

Ce fut par le même esprit d'humilité que, non content de renoncer à l'épiscopat, il renonça même au sacerdoce. Soyons humbles, par proportion, comme lui. L'humilité est l'abrégé de toute la perfection chrétienne, puisqu'il n'y a point de désordief)ue l'humilité ne puisse corriger, ni de vertu qu'elle ne nous fasse acquérir.

Deuxième partie. Dieu a employé tous les trésors de sa magnilicence pour glorifier saiut Fiançoisde Paule et pour le faire grand. Il l'a glorifié en Jeux manières : 1° par soi-même; 2° par le ministère des créatures.

1" Dieu la giorilié par soi-même en lui communiquant deux des caractères les plus essentiels de sa divinité, savoir; la scienc&et la puissance : la science, pour prévoir les choses futures, et pour découvrir les secrets des cœurs ; la pms-ance, pour opérer les plus grands miracles. En combien d'occasions François de Paule a-t-il fait éclater ce don des miracles et ce don de prophétie ?

2° Dieu l'a glorifié par le ministère des créatures. Tous les éléments lui ontobéi, toutes les puissances de la terre l'ont honora, surtout Sixte IV, pape ; LouisXJ, roi de France; Charles VIII, successeur de Louis.

.Mais si Dieu l'a tellement glorifié pendant sa vie, combien plus encore l'a-t-il glorifié aprèssa mort? Son sépulcre, selon l'expression du Prophète, aéié un des plus glorieux : et de quelle gloire jouit son âme bienheureuse dans le ciel ? telle es( U véritable gninJeur oii nous devons a<p;rer. Nous ne devons pas souhaiter de briller dans le monde comme saint Françoi» dfePaule ; mais nous devons travailler à devenir grands comme lui auprès de Dieu et dans l'éternité.

sgt> min.mu3 in domcp^itri, rmi. ^,r.,T Irlarclie dout iious céléhrons ïcl la fètc, furcHt

Je SOIS le plus petit dans la maison de mon père. (Lxme dtt Ju- ^ r , . ,, \ ,

fu, ehap. ïi,5.) autrctois prouoncees par (^edéon, 1 un des plus

grands hommes de l'ancienne loi. Dieu l'avait ■Ces paroles, que j'applique au glorieux pa- choisi pour combattre les Madianites enflés de

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

leur victoire, pour délivrer les Hébreux ses compatriotes de l'oppression, et pour être enfin le chef, le couducleur et le souverain de son peuple. Mais qui suis-je, dit ce saint capitaine, surpris du choix que Dieu faisait de lui pour une si haute entreprise; et comment est-ce, Seigneur, que vous avez jeté les yeux sur moi ? Je suis de la dernière des douze tribus, qui est celle de Manassès ; dans la tribu de Jlanassès ma famille est la moindre de toutes ; et moi, je suis le plus petit de la maison de mon père : par où donc pourrai-je sauver Israël ? In quo liberaho J&rael? ecce familiamea infima est in Manasse, et ego mini mus in domopatris mei i. Va, lui répandit le Seigneur, ne sois point en peine : je me joinditd à toi, je t'élèverai et te ferai grand. Cette promesse s'accomplit, et vous savez à quel point de grandeur Gédéon parvint, et combien son nom fut redouté des ennemis du peuple de Dieu, et fameux dans toute la terre. N'est-ce pas là, chrétiens, l'image la plus naturelle et la plus i)arfaite de rincomjiarable François de Paule; et ne semble-t-il pas que le Saint-Esprit, sous ces traits, ait prétendu nous le raai-quer par avance et nous le faire connaîti'e? Dieu le destinait à des commissions importantes : à fonder dans l'Eglise un nouvel ordre; à combattre le monde, le démon et la chair, ces dangereux emieuiis de noh-e salut : et sur cela, quel était le sentiment de ce saint instituteur? Le même que celui de Gédéon. Eh quoi! mon Dieu, s'écriait-il , vous me connaissiez; je suis le plus petit des hommes, et le moyen que, dans mon extrême faiblesse, je sois en état de seconder vos vues sur moi et de les remplir ? Ego minimus in domo patris mei. Je le sais, répond le Seigneur; mais c'est pour cela même que je t'exalterai, et que je te comblerai de gloire. Arrèlous-nous là, mes chers auditeurs, puisque c'est la plus juste idée de l'éloge que j'entreprends. Faire le panégyrique de François de Paule, c'est iaire le panégyrique de l'humilité, ou faire le pauéj-'yrique de l'humilité, c'est faire celui de François de Paule. Toutes ses vertus se sont comme abîmées dans celle-là ; sa foi merveilleuse, sa chanté ardente et zélée, sou austérité de vie et sa morlilication. Mais avant que de vous expliquer mon dessein, implorons le secours du Ciel, et demandons-le par l'intercession de la plus humble des vierges : Ave, Maria.

Quoique l'humilité soit de toutes les vertus la plus pacifique, la plus soumise et la plus

' iaa.. VI, 16.

modeste, souvent néanmoins, si je puis ainsi m'exprimer, elle voudrait, aussi bien que l'orgueil, résistera Dieu, et combattre contre Dieu. L'Ecriture sainte, au livre de la Genèse, nous représente un combat qui se passa dès le commencement du monde entre Dieu et les bomincs, et dont l'orgueil des hommes fut le seul principe : des hommes entreprirent de s'élever malgré Dieu môme, et Dieu, malgré eux, entreprit de les humilier. L'orgueil des géants s'arma d'insolence et de présomption contre la toutepuissance de Dieu, et la toute-puissance de Dieu s'arma de foudres contre l'orgueil des géants. Mais, chrétiens, j'ai à vous proposer aujourd'hui un combat bien différent, et non moins saint que l'autre était criminel : car quoique ce soit un combat entre Dieu et l'homme, il a cela de propre et de merveilleux, que, bien loin de séparer l'homme de Dieu, il l'unit étroitement à Dieu, et l'entretient dans une paix éternelle avec Dieu. Ce combat, mes chers auditeurs, c'est celui de l'humilité de François de Paule, contre la libéralité et la magnificence divine. Dieu veut exalter François; et François, autant qu'il lui est permis, s'oppose à son exaltation. François veut s'abaisser et s'anéantir; et Dieu, pour le relever, le tire de l'obscurité où il veut vivre, et s'oppose à son anéantissement. Voilà tout mon sujet: concevez-le bien, parce que ce sera tout le fond et le partage de ce discours. Saint François de Paule a employé tous les efforts de son humilité pour se faire petit dans le monde, c'est la première partie ; et Dieu a employé tous les trésors de sa magnificence pour le faire grand, c'est la seconde. Le Sauveur des hommes avait dit, dans son Evangile, que celui qui s'humilierait serait exalté : Qui se humiliaverit exaltabitur '; et il fallait que cet oracle se vérifiât : or, je prétends qu'il n'a jamais été plus authentiquement vérifié, ni dans un exemple plus illustre, que dans la personne du saint fondateur que nous honorons en ce jour; et pour vous en convaincre, je vous ferai voir d'une part François de Paule qui s'humilie, et Dieu de l'autrequi glorifie François de Paule. Appliquezvous, chrétiens : il y aura là également et de quoi satisfaire à votre dévotion, et de quoi servir à voUe instruction.

PREMliiRE PARTIE.

N'être rien, et ne s'estimer rien; être peu de chose, et s'estimer peu de chose; être méprisable, et se mépriser en effet soi-même, c'est l'indispensable devoir de l'humihté. Mais èti-e

■ MaUli., xxiu, 13.

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

grand, et s'étudier h devenir petit ; être distingué aux yeux de Dieu, et n'être à ses propres yeux qu'un vil sujet ; être tout ce que l'on peut être de plus relevé dans l'opinion des hommes, et dans la sienne propre se rabaisser au-dessous de tous les hommes, c'est la grâce, c'est la perfection de l'humilité, et ce que saint Bernard admirait plus que toutes les autres vertus : MirahUem le apparere, et contemptibilem reputare, hoc ego virttitibus ipsis 7nirabilius judico. Or voilà, chrétiens, le caractère de l'humilité de saint François de Paule. Figurez-vous un homme comblé d'honneur et de gloire, un homme puissant en œuvres et en paroles, un homme vénérable aux souverains de la terre, chéri des papes, recherché des rois, honoré des peuples ; un homme de miracles et dont tout le soin néamnoins est de se cacher et de s'obscurcir ; qui ne travaille que pour cela, et qui n'a de pensée que pour cela; qui met en usage tout ce que l'Esprit de Dieu peut suggérer; et tout ce que l'esprit humain peut imaginer pour cela: voilà en raccourci tout le portrait de ce grand saint.

François réussit d'abord dans cette entreprise. Dès qu'il s'aperçut que Dieu commençait à opérer en lui des choses extraordinaires; que, dès les premières années de sa vie, le Ciel le prévenait des plus rares bénédictions ; que déjà son enfance était devenue illustre par divers prodiges, et que le bruit de ces prodiges se répandant au dehors, son humilité en pourrait recevoir quelque atteinte, que fait-il? Il forme un dessein que la seule grâce du christianisme lui put inspirer. S'il eût consulté la prudence de la chair, elle eût traité de folie une si sage résolution; mais c'est l'Esprit du Seigneur qui le conduit, et il ne veut point d'autre conseil. Sous un tel guide, il se dérobe de la maison paternelle; il entre, dès l'âge de treize ans, dans un désert qui semblait plutôt être la retraite des bêtes sauvages que des hommes; il y trouve une solitude que Dieu même lui avait préparée dans une étroite caverne; il regarde cette grotte comme son tombeau, il s'y ensevelit tout vivant, et il est résolu d'y demeurer et d'y mourir.

Ce tut là, chrétiens, comme le premier pas de son humilité. De vous dire ce que fit ce saint solitaire, séparé de tout commerce, et n'ayant à traiter qu'avec Dieu; de vous dire quelles faveurs célestes il reçut, de quelles lumières il fut éclairé, de quels sentiments il fut pénétré, à quelles austérités il se condamna, combien de vertus héroïques il pratiqua : ce sont des secrets qui passent toutes nos connaissances, et qu'il

ne nous appartient pas de découvrir. Je ne sais qu'une seule chose, mais cette seule chose est plus que tout ce que nous en pourrions d'ailleurs savoir, et que tout ce que je vous en pourrais apprendre : et quoi ? C'est que François de Paule voulut vivre dans celle solitude inconnu aux hommes, ignoré des hommes, abandonné et généralement oublié des hommes : Oblivioni datussum, tanquam mortuus a corde i; c'est là, dis-je tout ce que je sais, et ce qui vaut les plus pompeux et les plus magnifiques éloges. Si je vous disais que dans son désert il mena une vie tout évangélique ; qu'il y eut avec Dieu les communications les plus intimes, et, si j'ose ainsi m' exprimer, les entretiens les plus familiers ; qu'il y fut gratifié de tous les dons de l'oraison la plus sublime et de la plus haute contemplation ; si je vous disais qu'il consacra ce saint lieu par des ferveurs et même des excès de pénitence qui l'égalèrent aux Ehe et aux Jean-Baptiste ; que le jeûne y fut sa nourriture, le cilice son vêtement, la terre son lit ; qu'il y fit de sa chair une victime de mortification : tout cela vous paraîtrait grand, admirable, divin. Mais, encore une fois, j'ai quelque chose de plus grand à vous dire que tout cela, et c'est qu'en tout cela François voulut être caché, qu'en tout cela il suivit la belle maxime de saint Bernard, qui est le précis de l'humifité évangélique : Ama nesciri ; qu'il a dit à Dieu en tout cela comme Jérémie : Diem hominis non desi- (leravi, tu scis ^ ; Seigneur, vous le savez, je n'ai point recherché la vue des hommes ; au contraire, je m'en suis éloigné, et je n'a voulu avoir que vous pour témoin de mes actions et de ma vie.

Si donc il fut saint dans le désert, ce fut d'une sainteté cachée ; s'il y fut sévère à lui-même, ce fut d'une sévérité cachée ; mais surtout s'il y fut humble, ce fut d'une humilité cachée, et par là même de l'humilité la plus parfaite. Il y a dans le monde, et dans le monde chrétien, une humilité d'une autre espèce, une humilité qui éclate, une humilité qui se produit avec un extérieur plein de piété, une humilité qui attire le respect, qui se donne du crédit, qui reçoit tous les honneurs qu'elle semble fuir. Est-ce une vraie humilité ? je n'en juge point, car c'est à à Dieu d'en faire le discernement : du reste, quand je vois une humilité de ce cai'actère, je l'honore, mais je crains pour elle. Je l'honore, parce qu'elle a le corps et la surface de l'humilité chrétienne, et qu'il ne m'appartient pas d'en sonder le fond; mais je crains pour elle,

' Psal., xïx, 13. — ' Jerem., xvll, IS.

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

parce qu'il est très-dangereux qu'avec toute l'apparence de l'humilité, elle n'en ait pas l'esprit; je m'en défie, parce que je me souviens fle l'excellente instruction de saint Grégoire, pape, savoir, que l'humilité est de la nature de ces senteurs précieuses qui ne se conservent jamais mieux que dans un vase bien fermé, et qui s'évaporent dès qu'elles sont exposées au grand air. Voilà pourquoi François de Paule, Sohdement humble, cacha dans les ténèbres jusqu'à son humilité même, persuadé qu'on se laisse bientôt enlever ce trésor évangéliquc, dès gu'on le découvre et qu'on le fait paraître au grand jour.

Une dis-je, après tout, chrétiens, est-ce que l'humilité doit toujours demeurer sous le boisseau, et ne se montrer jamais ? Elle le voudrait ainsi ; mais il y a des conjonctures où elle est en quelque sorte forcée de se faire voir ; et quand, par une longue et solide épreuve, elle s'est bien affermie, elle peut enlîn sortir de son obscurité pour suivre la voix de Dieu, et pour se conformer aux vues de la Providence. François de Paule vivait depuis six années entières dans la plus sombre retraite : ce n'était point assez selon les désirs de son cœur, mais c'était trop pour l'Eglise, à qui Dieu le réservait, et trop pour les âmes qui devaient être éclairées de ses lumières. Quelques charmes qu'ait donc pour lui sa solitude, il faut qu'il la quitte. Je me trompe, mes chers auditeurs, il ne la quitta point ; mais son histoire nous dit un beau mot, et qui est plein d'un grand sens : que cet homme de Dieu, sans quitter sa solitude, qui fut le centre de son humilité, porta dans le monde, en y entrant, tout l'esprit de sa solitude et de son humilité, ou plutôt, que le monde vint le chercher dans sa solitude, pour y être sanctifié par la vertu et par les exemples de son humilité : c'est ainsi que s'explique l'historien de sa vie. Et en effet, dès que le solitaire de la Calabrc commença malgré lui à être connu, dès que son nom fut divulgué dans les provinces voisines, on vit les peuples de toutes parts aborder à sa cellule, et y recourir comme à la source de la piété.

Quel prodige ! c'était un jeune homme ; il n'avait pas encore atteint sa vingtième année, il n'avait nulle teiuliue des lettres, il semblait n'avoir nulle expérience ; et voici néanmoins un nombre presque inlini de disciples qui le viennent trouver, qui renoncent à toutes choses pour se donner à lui, qui le choisissent pour leur maitre, qui le reconnaissent pour leur législateur, qui l'écoutent comme un ora-

cle, qui lui obéissent comme à leur père, qa] se soumettent à sa discipline et à ses instructions. Et que leur enseigne-t-il ? un seul point, sur quoi Dieu l'a rendu savant, et qu'il a luimême pris soin d'apprendre à l'école du Saint- Esprit : Discite a me, quia mitis siim et hjimilis corde ' . Mes frères, leur dit-il , je ne sais pasce que vous prétendez en me cherchant dans ce désert, et me demandant des leçons et des règles de conduite ; mais je vous déclare que toute ma doctrine se réduit à un seul article. iN attendez point que je vous découvre de grands secrets, que je vous communique des pensées sublimes, que je vous rende capables de pénétrer ilrns les mystères de Dieu : je n'ai qu'une science, qui est Jésus-Christ, et Jésus-Christ anéanti par l'humilité : être débonnaire et doux comme lui, être humble de cœur comme lui, c'est l'unique chose que je veux savoir ; et dès que vous la saurez, vous saurez tout. 11 ne leur prêche que cela, et avec cela il les persuade, il les convertit, il les détache du monde, il en fait des hommes tout spirituels, il les engage dans les voies de la croix les plus étroites ; et, ce qui tient du miracle, dès l'âge de dix-neuf ans, il devient fondateur d'un ordre approuvé par le saintsiége.

Mais de quel ordre ?ah ! chrétiens, voilà ce que nous ne pouvons assez admirer : d'un ordre qu'il établit sur le seul fondement de l'humilité, d'un ordre qu'il gouverne par le seul esprit de l'humilité, d'un ordre qu'd dislingue par le seul Caractère de l'humilité. Tous les ordi-es ont leur caractère propre, et c'est ce qui fait celte variété mystérieuse du corps de l'Eglise dont parlait David : Circumdata varietate"^. L'un a l'auslériié pour partage, l'autre la pauvreté, celui-ci la contemplation, celui-là le zèle des âmes. Que fait saint François de Paule ? Il embrasse tout, l'austérité des uns, la pauvreté des autres, la contemplation de ceux-ci, le zèle de ceux-là ; mais à tous ces caractères il en ajoute un qu'il veut être particulier à ses enfants : c'est l'humilité. De là, il demande au souverain pontife, et il en obtient, comme un privilège et une grâce, qu'ils soient appelés minimes, c'est-à-dire les plus petits dans la maison de Dieu. Il ne veut pas qu'ils portent son nom, parce qu'il ne veut pas que son nom vive dans la mémoire des hommes ; il ne veut pas qu'ils portent un nom qui les fasse connaître ou comme pénitents, quoiqu'ils aient toutes les rigueurs de la péntence, ou comme pauvres selon l'Evangile, quoiqu'ils aient toute la pauvreté évangé-

' M»tth., XI, 29. — ' Psal., XUT, 10.

POOR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

lique, ou comme d'habiles maîtres de la vie spirituelle et contemplative, quoiqu'ils en possèdent tous les trésors, ou comme des ministres zélés pour la gloire de Dieu et pour l'avancement des âmes, quoiqu'ils travaillent avec édification et avec fruit à l'un et à l'autre ; mais il veutque leur nom, si j'ose parler aiasi, les rabaisse audessous de tout ce qu'il y a d'hommes sur la terre. Il va plus loin ; et pour les maintenir toujours dans cette humilité qu'il leur propose comme leur essentielle perfection, il établit parmi eux une forme de gouvernementoù règne l'humilité, dont l'humilité est la hase et le soutien, qui ordonne et qui règle tout par l'humilité. Dès là que c'est une assemblée d'hommes, il faut, pour entret&nir la subordination, qu'il y ait un supérieur ; mais qu'est-ce, dans l'idée de François de Paule, que ce supérieur? Un homme au fond plus dépendant que les autres, et en qui s'accomplit à la lettre celle parole du Sauveur à ses apôtres : que celui qui est entre vous le plus grand se fasse le serviteur de lous : Qui major est in vohis, fiat siciit minor '. Mais l'autorité par là n'est-elle point affaiblie ? Ah ! mes chers enfants, leur répondait là-dessus leur glorieux père, il y aura toujours assez d'autorité parmi vous, s'il y a de l'humilité ; et dès qu'il n'y aura point d'humilité, l'autorité sera onéreuse et insupportable. Dans le monde, l'autorité supplée au défaut de l'humilité ; mais dans une société religieuse, et entre des disciples de Jésus-Christ, l'humilité doit être le supplément de l'autorité. C'est pour cela qu'étant général de son ordre, François était toujours occupé dans les oftices les plus abjects et dans les plus vils ministères, servant les autres et ne pouvant souffrir qu'on le servît lui-même ; c'est pour cela qu'il fut un grand nombre d'années sans faire aucune règle. Et en effet, s'il n'y avait dans la vie que des humbles, il ne serait plus besoin de règles ni de lois.

Mais il est temps, chrétiens, de faire paraître l'humilité de François de Paule sur le théâtre que la Providence lui avait préparé, je veux dire dans la cour, et dans la première cour du monde, qui est celle de nos rois : car il y fut appelé, il y vécut ; et nous pouvons dire, en ce sens, que c'a été un homme de la cour. 11 est vrai ; mais il est encore plus vrai que la cour, qui est le siège de l'orgueil du monde, devint comme le siège de son humilité. C'était sans doute un pas bien glissant pour un solitaire et un religieux, que d'entrer dans la cour d'un prince : car qui ne sait pas quels sont les dan-

?Luc., ZXII, 26.

gers de la cour, que c'est l'écueil de la sainteté, et que les plus fortes vertus sont sujettes ù y faire naufrage ? Mais ne craignons rien pour François de Paule ; il est humble, et cela suffit : s'il entre à la cour, ce ne sera que par la porte de l'humilité ; s'ils y demeure, ce ne sera que pour y exercer l'humilité ; et s'il en sort, il remportera avec lui toute son humilité.

Oui, Messieurs, ce fut parla porte de l'humilité qu'il entra dans la cour de Louis XI. Vous le savez ; il fallut un commandement fibsolu du souverain pontife pour l'y obliger. Le roi pressait, il faisait instance, il écrivait à François des lettres pleines d'honneur, il lui députait des ambassadeurs ; et François s'humiliait, François se confondait, François protestait qu'il n'était point celui que cherchait le prince, ou que ce prince ne le connaissait pas. Un autre, séduit par un faux zèle, eût volé à la première invitation de ce monarque ; il l'eût regardée comme une heureuse ouverture à l'avancement de la gloire de Dieu et au progrès de son ordre : mais. Non, disait François, ce n'est pas ainsi que mon ordre s'établira, puisque nous sommes petits, et que nous faisons même profession d'être les plus petits de tous ; c'est par l'humilité des petits, et non point par la puissance et la faveur des grands, que nous nous niulti|)lierons. Cependant le vicaire de Jésus-Christ parle ; et, en vertu de son autorité suprême, il ordonne. Ah ! chrétiens, François obéira ; mais en obéissant, il aura cet avantage de n'être introduit à la cour que par la voie de la dépendance et de la soumission : aussi est-ce l'unique voie de s'y introduire chrétiennement selon Ic^ lois de la conscience et avec sûreté pour le salut. Quiconque y entre par une autre route, y périra: pourquoi ? parce qu'il n'y a que l'obéissance et l'hu milité du christianisme qui puissent ser\ir de préservatif contre la corruption et les désordres de la cour .• y entrer par un intérêt humain, c'est y chercher un précipice, c'est se metti'e au péril certain d'une ruine pro liaine et presque inévitable. Je sais que la sagesse du monde a des maximes toutes contraires, et qu'elle en juge tout autrement ; maisje sais d'ailleurs combien la sagesse du monde est aveugle, et surtout je sais que c'est une sagesse réprouvée de Dieu.

Quoi qu'il en soit, François parait à la cour ; mais y prend-il les sentiments de la cour ? y mène-t-illa vie de la cour? conunent y demeuret-il, etqu'y fait-il? Ce qu'il y fait, mes chers auditeurs ? ce qu'il a fait dans sou désert, et ce

POUR LA FÊTE DE SATNT FRANOOTS DE PATTLE.

qu'il a fait dans le cloître : il prie avec la même assiduité, il jeûne avec la même rigueur, il converse avec la même simplicité, il s'adonne aux mêmes exercices; si bien que par là il fait régner l'humilité religieuse dans un lieu où elle était auparavant regardée comme étrangère, et traitée avec mépris. Le beau spectacle de voir la cellule de cet anachorète, placée au milieu de la maison royale comme un sanctuaire où Dieu habitait, comme l'arche d'alliance au milieu des tribus d'Israël, comme le propitiatoire où saint François de Paule offrait continuellement à Dieu, pour la personne de son prince, le sacrifice de son humilité ! c'était une pauvre cabane, dont il avait lui-même tracé le dessein, et où sans cesse il faisait sa cour au Roi du ciel, tandis que les autres la faisaient à un roi de la terre. Mais à qui tenait-il qu'à François d'avoir un appartement plus magnifique ? Louis voulait qu'il fût logé comme les grands de son palais ; et l'humble solitaire ne voulut point être autrement logé que les pauvres de Jésus-Christ. Louis prétendait que l'humilité de François ne devait point faire la loi à sa magnificence ; et François soutenait que la magnificence de Louis ne devait point faire de violence à son humilité : qui l'emportera ? L'humilité. François établit jusque dans la cour la pauvreté de son institut ; il y vécut pauvre au milieu de l'abondance et du luxe, humble au milieu des pompes humaines et des grandeurs, mortifié au milieu des divertissements et des plaisirs du monde.

Ainsi, tel qu'il était entré à la cour, tel il en sortit : il y était venu avec la seule qualité de religieux, et c'est le seul titre avec lequel il en sort, et avec lequel il en veut sortir. l*renez garde, chrétiens : je dis, avec lequel il en veut sortir; car il n'y en a que trop qui en sortent» comme saint François de Paule, aussi dépourvus qu'ils étaient en y entrant ; mais c'est de quoi ils se plaignent, sur quoi ils murmurent et s'épanchent en des regrets si amers; au lieu que François s'estime heureux de ne remporter de la cour que ce qu'il y a apporté, je veux dire le double trésor de sa pauvreté et de son humilité : voilà toutes ses richesses et toutes ses dignités ; et voilà, disait saint Bernard, sur un sujet à peu près semblable, voilà, ce qu'on ne peut assez hautement vanter, et ce qui est au-dessus de toute dignité. D'être évêque, écrivait ce Père à un saint prélat, c'est ce que vous avez de commun avec plusieurs autres, et par conséquent c'est peu par rapport à vous ; mais d'être évêque et de vivre pauvre commevous vivez, c'est ce que vous avez de singulier, et ce quin'est pas

seulement grand, mais très-grand : Non 7nagni fuit episcopum te fieri ; sed episcopum pciupernnvii. vere, idveroplane maf/^î/ici/m. Disons le mêmede François de Paule : c'eût été une petite lonange pour lui, qu'un roi de France l'eût fait évùoue ; mais qu'en quittant la cour d'un roi de France il n'ait rien recherché, rien demandé, rien voulu recevoir, c'est ce qui l'élève au-dessus des prélats et des rois. Il eût pu être tout ce qu'il eût voulu; mais il ne voulut être que ce qu'il était, et c'est ce qui le distingue plus que tout ce qu'il eût été.

Ce fut par ce même esprit de l'humilité cliré'*' tienne et religieuse que, non content de renoncer à l'épiscopat, il renonça même au sacerdoce; parce que le sacerdoce, joint aux autres grâces que Dieu lui avait faites et lui faisait tous les joui-s, lui eût donné plus d'autorit»', et qu'il n'en voulait point avoir. Ce fut par re mêinB esprit que, quoiqu'il eût une éloquence toute divine, qui semblait lui être comme naturelle, et un don particulier et extraordinaire de parler de Dieu et de toucher les cœurs, il ne voulut jamais exercer le ministère de la prédication.; parce qu'il craignait que cette fonction éclatante ne lui acquît trop de crédit dans le monde, et qu'il ne cherchait qu'à y tenir toute sa vie le dernier rang. Ce fut enfin par ce même esprit qu'il ne voulut jamais s'adonner à l'étude des sciences. Mais on peut dire de lui ce que saint Bernard disait de Gérard, son frère : Non cognovit Utteraturam, sed habiiit litteram Jesum. Oh ne l'a point vu dans les écoles recueillir de la bouche des maîtres et des savants une doctrine humaine ; mais il a eu pour maître Jésus-Christ même : ou plutôt, toute sa science, c'a été Jésus. Christ, et Jésus-Christ humilié , Jésus-Christ crucifié : or, cette science renferme toutes les autres, et savoir Jésus-Christ comme l'Apôtre, c'est tout savoir. Ainsi François de Paule se réduisit-il dans une espèce d'anéantissement et dans l'abnégation la plus parfaite, par son renoncement total et absoluaux richessesdu siècle, aux plaisirs du siècle, aux honneurs du siècle, et à ceux mêmes de l'Eglise ; aux talents de la nature, aux connaissances de l'esprit, au plus saint de tous les caractères ; humble partout, dans la solitude, dans le cloître, à la cour, afin de pouvoir djre partout • Ego minimus in domo patris met.

Heureux, chrétiens, si vous vous formez sur ce modèle, et si vous imitez ce grand saint dans la pratique d'une des plus essentielles vertus du christianisme, qui est l'humilité ! C'est l'unique et importante leçon que vous fait ici son exemple ; et qu'est-il nécessaire que vous appreniez

i'OLii LA FETE DE SAlIsT FRAÎxÇOlS DE PAL'LE.

autre chose de lui, puisqu'il n'y a point de désordre que l'humilité ne puisse corriger ; ni de vertus qu'elle ne vous fasse acquérir? En effet, soyez humbles, et vous ne serez plus vindicatifs, parce que vous ne serez plus si délicats sur le point d'honneur, et si sensibles aux injures que vous prétendez avoir reçues ; soyez humbles, et vous ne serez plus colères et emportés, parce que votre cœur, inoins vif et moins ardent sur ce qui le blesse, ne s'aigrira plus si aisément, et ne s'élèvera plus avec tant de hauteur ; soyez humbles, et vous ne serez plus opiniâtres et entêtés, parce que vous ne croirez plus que tout doive vous céder, et que vous céderez vousmêmes volontiers aux autres ; l'humilité corrigera vosiugements désavantageux et téméraires, vos railleries et vos médisances, vos vaines complaisances et vos fiertés, vos vues mondaines et ambitieuses, votre libertinage et votre irréligion. bien d'autres désordres qui n'ont pour principe que votre orgueil. C'est par l'orgueil que le péché est entré dans le monde, et c'est par l'humilité qu'il en sera banni : car l'humilité est la source et comme la mère de toutes les vertus. Dès que vous serez humbles, vous aurez la crainte de Dieu, vous paraîtrez avec respect devant Dieu, vousmettrez toute votre confiance en Dieu, vous serez soumis à toutes les volontés de Dieu, parce que vous reconnaîtrez toute votre dépendance et tout votre néant en la présence de Dieu. Dès que vous serez humbles, vous serez charitables envers le prochain, vous l'excuserez, vous le supporterez, vous lui pardonnerez, vous le soulagerez, vous le préviendrez en tout; parce que, ne vous préférant jamais à lui, et le mettant même toujours au-dessus de vous dans votre estime, vous vous trouverez toujours bien disposés en sa faveur. Dès que vous serez humbles, vous serez mortifiés, désintéressés, détachés de vous-mêmes, vigilants et attentifs sur vous-mêmes, parce que vous vous défierez de vous-mêmes, que vous vous mépriserez vousmêmes, que, dans le sens et selon l'esprit de l'Evangile, vous vous haïrez vous-mêmes.

C'est sur ce fondement de l'humilité, comme sur la pierre ferme, que François de Paule établit tout l'édifice de son salut et de sa sanctification ; il connut tout le prix de cette perle évangélique, et pour l'acheter il se dépouilla de tout. Je ne vous dis pas de quitter comme lui vos biens, de vous démettre de vos eniplois, d'abandonner vos justes prétentions, de renoncer à tous les honneurs attachés aux places que vous occupez et aux rangs que vous tenez dans le monde ; mais je vous dis que, daî» ces places

mêmes et dans ces rangs, que dans ces charges et dans ces emplois, qu'au milieu de ces biens et de ces honneurs, vous ne devez rien perdre de l'humilité d'un chrétien. Cela est difficile, je l'avoue ; et si vous voulez, je con^iendrai avec vous, qu'il serait en quelque sorte plus aisé de se confiner, comme saint François de Paule, dans un désert, ou de se cacher dans le cloître, puisque, ce pas une fois fait, l'occasion ne serait plus si fréquente ni si présente, et qu'on n'aurait plus tant de combats à soutenir. Mais il n« s'agit point ici, mes cliers auditeurs, de ce qu* est plus aisé, ni de ce qui est plus difficile ; ij s'agit de ce que Dieu veut, et de ce qu'il demande indispensablement de vous. Or, il veut que vous soyez petits et humbles comme François de Paule, quoique vous ne soyez ni solitaires comme lui, ni religieux. La difficulté cs4 d'allier cette humilité avec vos états ; mais c'esî à quoi vous devez travailler, ou plutôt c'est ^ quoi la grâce doit travailler en vous et ave-s vous : car sans cela j'ose vous dire que vo* vertus, même les plus éclatantes aux yeux des hommes, seront réprouvées de Dieu et, par conséquent, qu'il n'y a point sans cela pour vous de salut. Ah ! chrétiens, nous estimons tant l'humilité dans les autres, et elle nous y paraît si aimable; ayons-la dans nous. Contemplons souvent le grand modèle de l'humilité, qui es^ Jésus-Christ ; et si cet exemple est trop relevé, contemplons un des plus parfaits imitateurs de l'humilité de Jésus-Christ, qui est Françoig de Paule. Il a employé tous ses soins et tous ses efforts pour se faire petit dans le monde et pour s'abaisser; mais, par un merveilleux retour, Dieu de sa part a employé sa toute-puissante vertu et tous les trésors de sa magnificence pour le faire grand et pour l'élever : c'est ce que vous allez voir dans la seconde partie.

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