DEUXIÈME PARTIE
Le Prophète nous l'apprend, et il est vrai que Dieu se plait à glorifier tous les saints, qui sont ses amis : Nimis honorificati sunt amici lui, Deus ' . Mais entre les saints, il faut convenir qu'il n'en est point que Dieu prenne plus soin de faire connaître que ceux qui ont été plus parfaits dans l'humilité ; et qu'autant qu'ils onl voulu vivre obscurs et sans nom, autant il s'attache à rendre leur nom célèbre, et à les mettre dans le plus grand jour. Pourquoi cela, demande saint Augustin ? C'est, répond ce saint docteur, qu'avec les humbles sa grâce ne cou» aucun risque ; c'est que sa gloire, doat il eal
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POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE
souverainement jaloux, n'est exposée de leur part à aucun péril ; et que, s'il les exalte, ce n'est point tant eux qu'il exalte, que ses dons qu'il exalte en eux, qu'il couronne en eux, qu'il magnifie et qu'il canonise en eux : Nec tam illos coronat donis suis, quam in iUis coronat dona sua. En pouvons-nous produire une preuve plus authentique et un exemple plus éclatant que saint François de Paule ? Son humilité l'a réduit aux plus profonds abaissements, et Dieu, pour cela même, l'a comblé d'honneurs. 11 l'a glorifié en toutes les manières, et par soi-même, et par le ministère des créatures ; par soi-même, en lui communiquant les caractères les plus essentiels de la divinité ; par le ministère des créatures en le rendantvénérable aux peuples et aux potentats de la terre, et lui attirant leurs respects et leurs hommages. Ecoutez-moi, clirétiens, voici dans l'éloge de ce glorieux patriarche ce qu'il y a de plus magnifique et de plus grand.
Dieu, dit saint Thomas, a surtout deux attributs de grandeur, qui marquent la supériorité et l'infinité de son être, savoir, la science et la toute-puissance : la science, par où il connaît jusqu'aux choses môme futures, jusqu'aux secrets des cœurs ; la toute-puissance, par oii il ordonne tout et il fait tout. Or, je trouve qu'il a communiqué l'une et l'autre à François de Paule, mais dans toute la plénitude dont un homme est capable : sa science, par l'esprit de prophétie dont il le remplit ; sa tonte-puissance, parle don des miracles qu'il lui conféra ;en sorte que François parut dans le monde comme un homme plus qu'homme, c'est-à-dire comme un homme éclairé de lasagessede Dieu et revêtu de la force de Dieu. Je ne dis rien dont nous n'ayons les témoignages les plus inconlestables, et qui n'ait été universellement reconnu-
Oui, chrétiens, c'est h François de Paule que ^l'esprit des prophètes fut donné sans réserve et sans mesure. Dieu demandait auMefois à Isaïe : Sur qui reposera mon esprit, cet esprit de sagesse et de lumière ? et le Prophète lui répondit que ce serait sur l'humble de cœur : parole qui »'est bien vérifiée dans le saint fondateur dont je fait le panégyrique. D'autres ont eu l'esprit de prophétie en quelques rencontres, par une inspiration passagère et pour quelques moments ; mais François de Paule l'a possédé habituellement ; et l'on peut dire à la lettre que ce céleste et divin esprit a reposé sur lui. Ne semblait-il pas qu'il eût la clef de tous les cœiu-s
our y pénétrer, et pour en découvrir les penet les sentiments les plus cahés ? ne sem-
blait-il pas qu'il fût tout h la fois dans tous les lieux, pour être témoin de ce qui se passait au delà des mers, et dans les régions les plus éloignées ? ne semblait-il pas que tous les temps lui lussent présents, et qu'il n'y eût point pour lui d'avenir ? Disons-mieux : ne voyait-il pas l'avenir comme le présent, et quand il l'annonçait, était-ce avec des circonstances douteuses ! était-ce dans le secret d'une confidence particulière ? était-ce à des persotmos inconnues et sans aulorilé ? que dis-je, n'était-ce pas si hautement et avec tant d'éclat que l'Europe en retentissait. ?
Ainsi prédit-il aux Grecs la ruine de leur empire et la prise de Constantinople, s'ils s'obslinaient dans le schisme scandaleux qui les séparait de l'Eglise romaine. Ils furent sourds à la voix de Dieu, qui leur parlait par la bouche de son ministre ; ils n'écoulèrent ni le Seigneur, ni son prophète, et vous savez ce qu'il leur en coûta. La prédiction s'accomplit : la Grèce se vit inondée d'un déluge d'infidèles qui y portèrent la désolation et l'effroi ; Constantinople fut assiégée, pillée, réduite enfin sous l'obéissance et le joug des ennemis de la foi. Ainsi prédit-il au roi de Naples une signalée victoire sur les Turcs, en lui ordonnant, de la part de Dieu, de les attaquer et de les chasser de la Calabre, qu'ils infestaient. L'effet répondit à sa parole, le prince l'écouta, et malgré l'inégalité des forces, il combattit et fut victorieux. Ainsi prédit-il à Ferdinand, roi d'Espagne, qu'il chasserait les Maures de ses Etats , et que, s'il agissait contre eux avec confiance, il recouvrerait le royaume de Grenade, qu'ils lui avaient enlevé. Le succès fut aussi heureu.\ que François l'avait promis ; les Maures furent défaits, Ferdinand rentra en possession des terres qu'ils avait perdues, et l'Espagne se délivra de la plus dure et de la plus tyrannique domination qu'elle eût à craindre. Or jugez quel bruit de pareils événements firent dans le monde, ce qu'on en dut dire. On le regarda, si j'ose m'exprimer de la sorte, comme le plus intime confident de Dieu même, et comme l'oracle de l'Eglise.
Ajoutez à ce don de prophétie le don des miracles, qui lui a soumis, ce semble, toute la nature. Mais sur les miracles dont je parle, il y a un point important à remarquer, et où parait également la providence de Dieu, soit pour rehausser la gloire de son serviteur, soit pour confondre l'incréduUté des libertins. Car, prenez garde, s'il vousplalt, les miracles de saint François de Paule n'ont point été des miracles dou-
POTTR LA FÊTE DE SAÎNT FRAXÇOI'^ DE PAUf.E.
teiix et incertains. On nous raconte divers miracles, et il est de notre piété d'y donner une créance raisonnal)le et sage ; mais, après tout, ce ne sont pas toujours des miracles tellement incontestables, qu'ils portent avec eux-mêmes leurs preuves et une pleine conviction ; ce sont des miracles faits en présence d'un petit nombre de témoins, dont l'autorité ne suffît pas pour entraîner les esprits et pour répondre à toutes les difficultés qui peuvent naître. Au lieu qu'il s'agit ici de miracles publics et tellement avérés, que l'infidélité même la plus opiniâtre est forcée d'y souscrire, et de se rendre à la vérité reconnue. En effet, si la mer obéit à François aussi bien qu'à saint Pierre, et s'il passe le détroit de Sicile sans autre secours que celui de son manteau étendu sur les eaux, c'est à la vue de tout un peuple qui l'attend sur le rivage, et qui le reçoit en triomphe. Si le feu perd en ses mains toute sa vertu, et si, pour confirmer sa règle, il prend des charbons ardents sans en ressentir la moindre atteinte, c'est aux yeux des députés du souverain pontife, et dans une nombreuse assemblée de ses frères, qu'il convainc par ce prodige. S'il transporte les rochers d'un lieu à un autre, pour aider à la construction de la première église qu'il voulut bâtir, c'est devant toute la ville de Paule, qui lui applaudit et le comble debénédictions. S'il rétablit l'airdanssa piu'elé, et s'il fait cesser une contagion mortelle qui ravageait tout un pays, c'est à la prière de tous les habitants, qui ont recours à lui, et qui le regardent comme leur libérateur. Il faudrait faire le récit de toute sa vie, pour faire le récit de ses miracles. Tous les éléments ont entendu sa voix, ont exécuté ses ordres, ont pris tel mouvement et telle disposition qu'il a voulu, comme s'il en eût été le maître, et que Dieu l'eût établi l'arbitre absolu du monde.
Après cela, faut-il s'étonner que toutes les puissances de la terre l'aient honoré, que les rois se soient humiliés devant lui, que les papes lui aient donné tant d'éloges, qu'il ait été recherché des peuples avec tant d'empressement ? Non, chrétiens, je n'en suis point surpris, et vous ne devez point l'être : l'humilité, quand elle est sincère, mérite tout cela ; et autant de fois que Dieu enh'eprendra de glorilicr en cette vie un homme humble, c'est ainsi qu'il sera glorifié: Sic honorcibitur, quemcumiiue voliterit rex honorare ». Le pape Paul second l'envoya saluer par un des officiers de sa chambre, qui se prosterna à ses pieds, et les voulut baiser par respect. Il fit informer des actions miraculeu-
.'£s«li.,Tii9.
ses de ce saint homme, même avant sa mort, comme s'il eût eu dessein de le canoniser tout vivant. Quoi qu'il en soit, la voix publique le canonisait déjà par avance. Sixte quatriome le reçut à Rome comme un auge du ciel, le consulta sur les plus importantes affaires de la religion, et par honneur le fit asseoir auprès de sa personne. Mais c'est surtout à notre France qu'il était réservé de faire connaître cet homme incomparable, et de l'exalter ; c'est de la cour de nos rois que toute l'Europe devait apprendre ce que valait Frnnçois de Paule, et ce qui lui était dû. Je ne puis lire dans notre histoire, sans une consolation sensible, la magnifique réception qui fut faite, par Louis XI et par tous les seigneurs du royaume, à cet humble religieux. Vous étiez alors, ô mon Dieu, connu dans le monde, et les cours des princes n'éîaient pas des lieux inaccessibles à votre grâce, nia la piété chrétienne, puisque vos serviteurs y étaient si honorablement traités. A peine Louis a-t-il su la marche de François, qu'il envoie au-devant de lui son héritier présomptif et son dauphin, pour le recevoir. Qu'eùt-il fait davantage pour une tète couronnée ? Mais aussi, permettez-moi de le dire, quelle tcte couronnée était plus respectable qu'un saint à qui Dieu destinait la o uronne de gloire, et qu'il avait révolu do tout son pouvoir ? Jamais la France n'avait vu de prince plus jaloux de sa grandeur, ni plus impérieux que Louis onzième ; mais à la vue de François de Paule, ce monarque oublie toute sa grandeur et dépose tout son orgueil. Tout le monde tremblait en la présence de Louis, et Louis s'humilie en la présence de François ; Louis faisait la loi à ses sujets, et il la reçoit de François. 0 merveilleux effet de la oute-puissance du Seigneur, qui tient dans ses mains les cœurs des rois, et qui les tourne comme il lui plait ! ô spectacle digne de l'admiration du ciel et de la terre ! un roi , la terreur de tant dépeuples, un roi également redouté et des étrangers et des siens, un roi si fier, devient respectueuxet soumis devant un homme nourri dans la solitude, et sorti de l'obîCurité du cloître.
Vous me direz que cette soumission et ce respect de Louis SI étaient intéressés; qu'il demandait sa guérison, et qu'il voulait l'obtenir ; que François, hors de là, ne lui était rien, et qu'il l'eût tout autrement regardé sans cette espérance. Mais d'abord je vous réponds, et je dis : Voilà comment Dieu sait relever ses saints, et voilà comment en particulier il a voulu relever l'humilité de saint François de Paule; il a fait dépendre de lui les rois mêmes, il a ré-
POUR LA FÊTE DE SAINT' FRANÇOIS DE PAULE
ditit un des plus grands monarques dans la nécessilé de recourir à lui. Tous les secours humains, longtemps et inutilement employés, manquaient à Louis ; et il ne lui est resté pour dernière et unique ressource que l'humble servitinu- (le Dieu. Je vais plus loin et j'ajoute : Ce qui fit appeler François à la cour, ce fut, il est vrai, l'intériM d'une santé ruinée, que Louis XI cherchait, par tous les moyens, à rétablir ; mais ce qui le maintint ensuite à la cour, ce qui le mit dans un si grand crédit à la cour, ce l'ut l'éclat de ses vertus, ce fut l'estime et la confiance du prince. La preuve en est évidente, puisque, dès le jour même que cet homme de miracles parut pour la première fois à la cour, et des la première audience qu'il eut de Louis, il lui prononça l'arrêt de sa mort. 11 lui parla en prophète, et lui dit, comme un autre Isaie : Disputie domui tvœ, quia morieris tu et non vives ' ; Sire, mettez ordre à votre Etat et à ce que vous avez de plus précieux dans votre Etat, qui est votre conscience ; car il n'y a point de miracle pour vous : votre heure est venue, et il faut mourir. C'était une parole bien dure pour tout homme, encore plus pour un roi, mais surtout pour un roi aussi attaché à la vie. Quel autre eût osé lui annoncer une si triste nouvelle, et n'était-ce pas s'exposer à toute sou indignation ? mais par le changement le plussubil, et qui ne put venir que de la droite du Très-Haut, Louis écouta François avec respect ; il l'estima et se confia en lui plus que jamais ; Il lui mit son àme entre les mains, il le pria de le disposer à la mort, il voulut expirer dans son sein, et, en mourant, illuirecomuianda la France et son fds, ne croyant pas pouvoir laisser l'une et l'autre sous une plus puissante protection. Voilà sur quoi furent fondés les honneurs dont saint François de Paule fut comblé à la cour de Louis XL II fit dans la personne dece monarque un miracle bien plus difficile et plus grand que s'il lui eût rendu la santé du corps, puisqu'il lui rendit la santé de l'àme, puisqu'il le détacha de la vie, que ce prince aimait jusqu'à l'excès, puisqu'il l'accoutuma à entendre parler de la mort, qu'il le prépara à ce dernier passage, et qu'il l'aida à le sanctifier.
Cependant Louis mort, comment Cliailes VIII^ son successeur, en usa-t-il à l'égard de l'homme de Dieu ? Vous le savez, chrétiens : il hérita de la piété de son père, c'est-à-dire de sa vénération pour François de Paule. Quedis-je? il la surpassa : François fut son conseil, fut son confident, fut sa consolation. S'agissait-il d'un choix honorable à faire, c'est sur François de Paule
) lu., XZXTIU, 1.
qu'il tombait; témoin l'honneur qu'il eut d'être choisi pour nommer le dauphin de France dans la cérémonie solennelle de son baptême. Y avait il une affaire importante à traiter, c'est à François de Paule qu'on s'adressait, et sur lui qu'on s'en reposait ; témoin celle où il fut employé pour le mariage de Charles avec Anne, héritière de Bretagne, et où il réussit avec tant de succès et tant d'avantage pour l'un et pour l'autre ; car, je puis le dire, c'est à ce grand saint que la France doit en partie l'avantage qu'elle eut alors, et dont elle jouit encore aujourd'hui, d'être unie avec la Bretagne ; c'est à lui que nos rois sont en partie redevables de cette illustre province, ou'ils regardent comme une des plus belles et des plus nobles portions de leur héritage ; et c'est pareillement à François de Paule que la Bretagne doit le bonheur et la gloire d'appartenir aux premiers rois de la chrétienté.
Mais si Dieu, dans cette vie mortelle, qui est le temps du travail, veut bien de la sorte glorifier ses saints, que leur prépare-t-il après la mort, qui est pour eux le temps de la récompense ? Que préparait-il à François ? La mort est l'humiliation des grands du monde. Qu'ils aient rempli toute la terre de leur nom, qu'ils aient ébloui tout l'univers de la splendeur de leur gloire ; dans les ombres du tombeau, toute cette gloire s'obscurcit, et ces noms si fameux s'effacent bientôt de la mémoire des hommes, dès que ceux qui les portaient ont disparu h nos yeux. Mais c'est dans le sein même de la mort, et dans les plus profondes ténèbres du tombeau que Dieu donne un nouvel éclat à ses amis; et le tombeau de François de Paule n'a-t-il pas été, selon l'expression du Prophète, après le sépulcre de Jésus- Christ, un des plus glorieux : Et erit sepulaum ejus gloriosum < ? Son corps, sans voix et sans vie, a prophétisé aussi bien que celui d'Elisée; ses ossements, précieuses et saintes reliques, tout insensibles et tout inanimés qu'ils étaient, ont conservé la même vertu et le même don des miracles, ont chassé les démons, ont guéri les malades, ont éclairé les aveugles, oui lait en^ tendre les sourds, ont fait parler les muets, ont fait marcher les paralytiques. Dans quelle partie de l'Europe n'en a-t-on pas ressenti les salutaires effets, et de quelle partie de l'Europe n'y a-t-on pas eu recours, comme à l'asile commun de tous les affligés ? L'hérésie déclarée contre le culte des saints, n'a pu voir, sans en frémir, celte confiance des peuples ; elle s'est armée contre ce saint corps, que la France conservait, que le monde révérait, autour duquel laul de vtKUX.de
•Isa., XI,. 10.
POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE
toutes les nations étaient suspend us ; elle l'a insulté, elle l'a outragé, elle l'a livré à la fureur des flammes ; mais tous les efforts de l'hérésie n'ont pas arraché et n'arracheront jamais du cœur des fidèles les sentiments de respect, de reconnaissance, de zèle dont ils sout prévenus pour un de leurs puissants protecteurs auprès de Dieu. Ses cendres nous sont restées, et c'est assez ; ces cendres purifiées par le feu, ou, pour mieux dire, consacrées par une espèce de martyre, n'en ont que plus de pouvoir ; nous les honorons, et nous y trouvons toujours les mêmes secours : quoi qu'il en soit, sa méuioire est toujours vivante, et tant qu'il y aura des hommes sur la terre, elle y vivra; ses fêtes y seront célébrées, son nom y sera invoqué, ses vertus y seront publiées.
Biais qu'est-ce, après tout, pour les saints, que cette gloire de la terre, toute juste et toute éclatante qu'elle peut être, en comparaison de cette couronne immortelle qu'ils reçoivent dans le ciel? que leur importe d'être grands devant les hommes, poinvu qu'ils soient grands devant Dieu? et que leur importe que leurs noms soient ici gravés dans le souvenir des hommes, pourvu qu'ils soient écrits et connus dans le royaume de Dieu? Ah! chrétiens, tous ces honneurs dont je viens de vous parler, et que tant de nations ont déférés à saint François de Paule, ne lui étaient point nécessaires ; et s'il a plu à Dieu de l'exalter parmi nous, ce n'est que pour nous apprendre à estimer l'humilité. Du reste, François pouvait être sans cela éternellement heureux et souverainement glorieux ; car il pouvait sans cela parvenir à toute la gloire dont il jouit dans la béatitude céleste. C'est là que les humilies sont bien dédommagés de leurs abaissements volontaires; et c'est à cette unique et véritable grandeur que nous devons aspirer comme eux. Mais, par le plus étrange aveuglement, de quelle grandeur sommes-nous jaloux ? D'une grandeur toute mondaine : briller dans le monde comme François de Paule, être comme lui recherché des grands et adoré des petits, voilà de quoi nous sommes touchés, et ce qui comblerait, à ce qu'il nous semble, tous nos vœux ; mais voilà, de la manière que nous l'envisageons, ce que j'appelle une fausse grandeur. Prenez garde, je tous prie : c'était pour notre saint une grandeur véritable et réelle, et ce n'est pour nous (ju'une grandeur chimérique et fausse. Grandeur réelle et véritable pour François : comment cela ? parce que c'était une récompense anticipée de son humilité ; parce que c'était une grandeur
fondée sur le mépris inèmc qu'il faisait de toute grandeur humaine ; parce que c'était une grandeur qu'il fuyait, dont il se défiait, qui, par un amour et un désir sincère des humiliations, lui devenait onéreuse, bien loin qu'il cherchât à en goûter les vaines douceurs ; parce qu'au milieu de cette grandeur visible, il ne se rendait attentif qu'aux grandeurs invisibles de l'éternité; mais ce qui était réel et solide pour François de Paule n'est pour nous qu'erreur, n'est que mensonge et illusion : pourquoi ? parce que nous ne cherchons cette prétendue grandeur du monde que pour nourrir notre orgueil et contenter notre ambition, parce que nous ne nous y proposons qu'un certain éclat qui nous éblouit et qui nous aveugle ; parce que nous nous en laissons entêter et infatuer, jusqu'à nous oubUer nous-mêmes au moindre avantage que nous avons, et au moindre degré d'élévation où nous parvenons ; parce que nous en abusons pour entretenir nos complaisances, pour autoriser nos hauteurs, pour prendre sur les autres l'ascendant, pour les regarder avec dédain et les traiter avec empire ; parce qu'uniquement occupés d'une grandeur mortelle, nous perdons absolument le souvenir de cette glorieuse immortalité, qui seule devrait emporter toutes nos réflexions et tous nos soins. Or, en ce sens et sous cet aspect, tout ce qu'il y a de plus grand dans la vie n'est rien, et s'y attacher de la sorte, s'y laisser ainsi surprendre, c'est un des plus sensibles sujets de notre confusion, puisque c'est une des marques les plus évidentes de notre faiblesse.
Et souvent encore qu'arrive-t-il ? c'est que Dieu, par une sage conduile de sa providence, nous refuse ce que nous désirons avec tant d'ardeur, et le donne aux humbles, qui travaillent à s'en préserver et à l'éviter. Que de mond;iins dans la cour de Louis XI s'empressaient autour du prince, pour s'insinuer auprès de lui, pour gagner sa faveur, pour avoir part à ses grâces, et ne pouvaient y réussir ? au lieu que François de Paule, dégagé de toute espérance, sans vues, sans prétentions , sans intrigues, ne pensant qu'à se retirer et à disparaître, parlant au premier monarque de l'Europe avec toute la liberté de l'Evangile, ne faisant rien pour ce prince de tout cequ'il attendait; au contraire, lui présentant un objet aussi triste pour lui (]ue la mort, et le lui montrant de près, en devint le favori le plus intime et le directeur. Je ne veux pas, après tout, vous faire entendre que les saints aient toujours ces sortes de distinctions sur la terre : il y en a, et un grand nombre, que Dieu laissa
POUR LA FÊTE DE SAINT JEAN-BAPTISTE. 391
dans l'obscurité et dans l'oubli parmi les hom- aussi instruits qu'eux du mcine principe ? noU8
mes ;il y en a qui ne sont pas seulement hum- connaissons malgré nous la vanité des pompes
blés, mais en effet humiliés el très-humiliés. Se du monde ; et plus même nous sommes enga-
plaignent-ils de leur état ? ils sont bien éloignés gés dans le monde, plus en voyons-nous le
de s'en plaindre, puisqu'ils l'ont choisi, puis- néant. Nous nous en expUquons si bien dans le»
qu'ils l'aiment et qu'ils s'en font, selon l'E van- rencontres, et nous en faisons de si beaux dis-
gile, un bonheur : car ils savent quel est le prix cours ! pourquoi donc ne méprisons-nous pas
de l'humiliation oîi ils vivent, quand elle est ce qui nous paraît si méprisable, ou pourquoi
sanctifiée par l'humibté ; ils savent ce que c'est ne nous détachons-nous pas de ce que nous
que toute la grandeur du siècle ; que ce n'est méprisons ? Allons à la gloire et cherchons-la.
qu'une grandeur imaginaire, et surtout que ce Mais comme il n'y a pointd'autre véritable gloire
n'est qu'une grandeur passagère ; d'où ils con- à désirer pour nous, selon l'Evangile, que cette
cluent qu'ils doivent porter toutes leurs espéran. gloire future où Dieu nous appelle, c'est là qu'U
nces ettous leurs désirs vers une autre grandeur nous ordonne de tourner tous nos regards, et
qui leur est promise dans le Ciel. A quoi lient- c'est là aussi la seule gloire que je vous sou-
il, mes chers auditeurs, que nous ne tirions haite, au nom du Père. etc. la même conséquence, puisque nous sommes
SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT JEAN-BAPTISTE
ANALYSE
SuJBT. Il y eut un homme envoyé de Dieu, qui s'appelait Jean. Ce fut lui qui vint pour rendre témoignage à (• lumière.
Voilà le véritable caractère de saint Jean-Baptiste, et sa principale fonction en qualité de précurseur. Il a été le témoin de Jésus-Christ, et il est venu pour cela.
Division. Témoignage de Jean-Baptiste en faveur de Jésus-Clirist : première partie. Témoignage de Jésus-Christ en faveur de Jean-Bapliste : deuxième partie.
Première partie. Témoignage de Jean-Baptiste en faveur de Jésus-Christ. Ce divin précurseur a eu toutes les qualités d'un parfait témoin : 1° témoin fidèle et désintéressé; 2° témoin instruit et pleinement éclairé ; 3° témoin sur et irréprochable; 4* témoin zélé et ardent; ô» témoin constant et ferme.
^Témoin fidèle et désintéressé. On voulut le reconnaître pour le Messie; mais il prolesta hautement qu'il ne l'était point.
2° Témoin instruit et pleinement éclairé. Tout ce que nous savons de Jésus-Christ et tout ce que nous en devons savoir, c'est Jean-Baptiste qui nous l'a enseigné le premier, par les différents témoignages qu'il a rendus à ce Dieu Sauveur.
3* Témoin sûr et irréprochable. C'était un saint, et réputé saint parles juifs mêmes.
4° Témoin zélé et ardent. Avec quel zèle parlait-il aux juifs, leur reprocliant leur incrédulité et les appelant race de vipères? II est venu avec l'esprit d'Elie.
5° Témoin constant et ferme. Depuis sa conception jusqu'à sa mort, il n'a point cessé de remplir son ministère. Mourir comme il est mort, pour la justice, c'était mourir en témoin de Jésus-Christ.
Rendons nous-mêmes témoignage à Jésus-Christ par l'observation de sa loi; et soyons des témoins fidèles, zélés, irréprochables et constants.
Deuxième partie. Témoignage de Jésus-Christ en faveur de Jean-Baptiste. Le Sauveur du monde, pour honorer son précurseur, a rendu témoignage, l" à la grandeur de sa personne ; 2" à la dignité de son ministère ; 8° à l'excellence de sa prédication ; 4° à l'efficace de son baptême ; 5° à la sainteté de sa vie et à l'austérité de sa pénitence.
1° A la grandeur de sa personne. Je vous dxs en vérité : Parmiles enfants des hommes, il n'i/ en o point de plus grand çue Jean-Baptiste.
2° A la dignité de son ministère. Je vous déclare que Jean est encore plus que prophète. Car s'est de lui qu'il est écrit s Voici mon ange que j'envoie devant vous, pour vous préparer la voie.
S'A l'excellence de sa prédication. Toute l'excellence de la prédication consiste à éclairer et à loucher: or, selon le témoignage de Jésus-Christ, Jean-Baptiste était un flambeau luisant et ardent.
4* A l'efficace de son baptême. Le KilsdeDieu voulut lui-même le recevoir.
b" A la sainteté de sa vie et à l'austérité de sa pénitence. Qu'êtes-vous allés voir dans le désert ? un roseau que le vetU agite ? un homme vêtu mollement ? Ainsi parlait le Sauveur du monde, pour faire connaître la constance de Jean, et sa vie austère et mortifiée.
Tâchons, par la sainteté de nos mœurs, à mériter que Jésus-Christ nous reconnaisse un jour devant son Père ; et t:raignoiU au contraire qu'il ne rende téiuoignage contre nous, p^r l'opposition <iui k rencontrera entre notre conduite et celle de saint Jean.
POCR LA FÊTE DE SAINT JEAN-BAPTISTK
Fuit komo missus a Deo, cui nomen erat Joinnts. Jlic venit in i%$sHmv7vum . iU testimomtnn perhil/eret de Ittmine.
'Jl y eutun homme envoyé de Dieu, qui s'appelait Jean. Ce fut lui Qui vint pour rendre témoignageà La lumière. (Saint Jean, cliap. i, 6, T.)
iMoNSEIGNEUR ',
C'est le vrai caractère du glorieux précurseur saint Jean, dont nous célébrons aujourd'hui la lète. Un lionmie suscité de Dieu pour servir de témoin à celui qui, comme Fils de Dieu et Verbe de'Dieu, était la lumière incréée; uu homme prédestiné pour annoncer et pour faire connaître au monde le Dieu incarné ; un liomme miraculeusement conçu par une mère stérile ; un homme dont on peut dire, dès son berceau, que l'Esprit de Dieu était en lui, et que la main du Seigneur était avec lui ; un honuue doni la mission fut autorisée nar la plus éclatante preuve de la vérité, qui est son éminenle sainteté : et tout cela, pour rendre témoignage à Jésus-Christ. Voilà à quoi se réduisent les hautes idées que l'Kvangile nous en donne. Il n'était pas la lumière : Non erat ille lux ', mais il était le témoin de celui qui fut la lumière même ; de cet Homme-Dieu, à qui seul il appartenait de pouvoir dire absolument et sans condition : Eijo siun luv mumli ^, ']e suis la lumière du monde. Car c'est pour attester la \érité de cette parole du Sauveur, que Jean- Baptiste est venu ; et voilii, encore une fois, l'abrégé de son éloge : Hic venit, in testimoirium, nt testimoninmpei-liiberet de lumine'*. Eloge,, mes chers auditeurs, que vous ne devez pas cansi'.lérer comme un simple panégyrique du saiiît que l'Eglise honore en cejour, mais comme un discours fondamental sur im des points capitaux de noire religion ; comme une instruction essentielle dans le christianisme ; comme une exposition du grand mystère de notre toi, qui est l'incarnalion divine. Car, entre Jésus- Christ et Jean-Baptisie il y a eu des liaisons si étroites, qu'on ne peut bien connaître l'un sans connaitre l'autre : et si la vie éternelle consiste à connaitre Jésus-Christ : Hœc est autem vita ceterna, nt cofinoscantte solum Deiim venim, et quemmisisti Jesum Chrisltim ^ ; aussi une partie de notre salut consiste-t-elle à connaitre saint Jean : or il suffit, pour le connaitre parfaitement, de bien comprendre qu'il a été le témoin de Jésus-Christ, et qu'il est venu pour cela : Hic venit in testimonium. Dès le moment de sa naissance, il délia, par un miracle visible, la langue de son père Zacharie, pour lui faire
* Messire Henri Feydeau de Brou, évêque d'^iens.
»Joan., i, 8. — J Ibid., viir. 12. — ' Ibid.,i, 7. — s Ibid.,xvn, 3.
[;ubUer ies Icjuiaigcs de Dieu. Ûjîérùz ici, ,i;rand saint, un pareil miracle, et déliez ma langue, afin que je puisse dignement et utilement annoncer vos illustres privilèges et vos vertus à cet auditoire chrétien. J'ai besoin, pour y réussir, d'un puissant secours ; et pour l'implorer plus efficacement, je m'adresse à la Pieine des vierges : Ave, Maria.
Il faut en convenir, chrétiens : c'est quelque chose de bien singulier dans la destinée de Jean- Baptiste, qu'il ait été choisi de Dieu pour servir de téniLiin au Sauveur du monde. Mais c'est encore quelque chose de plus suprenant, que le Sauveur du monde, tout Dieu qu'il était, ait eu besoin du témoignage de saint Jean ; et que dans l'ordre, ou da moins dans l'exécution des divins décrets, le témoignage de ce glorieux précurseur ait été nécessaire pour l'établissement de notre foi : or l'un et l'autre est néanmoins vrai, et l'Evangile, qui est notre règle, ne nous peimet pas d'en douter. Oui, le Sauveur, tout Dieu qu'il était, a eu besoin du témoignage de Jean-Baptiste. Ainsi cet Homme- Dieu le reconnaissait-il lui-même, lorsqu'il disait aux juifs : Si eyo testimonium perliibeo de mcipso, testimonium meum non est verum : alitis est qui testimonium perhibet de me i ; Si je rendais seul témoignage de moi-même, vous diriez, quoique injustement , que mon témoignage n'est pas recevable ; mais en voici un autre qui rend témoignage de moi. Car, selon la pensée de saint Chrysostome, expliquant à la lettre ce passage, cet autre dont parlait Jésus-Christ était saint Jean son précui-seur. De plus, dans l'ordre des divins décrets, le témoignage de saint Jean était nécessaire pour l'établissement de notre foi. Carie même évangéliste, qui nous apprend que Jean est venu pour rendre témoignage à la lumière; Ut testimonium perldberet de lumine^, en apporte aussitôt la raison ; i't omnes crederentper illumic^Tin que tous crussent |iar lui. D'où il s'ensuit que notre foi, je dis notre foi en Jésus-Christ, est donc originairement fondée sur le témoignage de ce grand saint, piiisqu'eu elfet c'est par Ir.i que nous avons cru, par lui que la voie du salut nous a été premièrement révélée, en un mot, par lui que nous sommes chrétiens. Ceci sans doute lui est bien avantageux ; mais ce n'est pas là néanmoins que je borne son éloge, et ce que j'ajoute en va faire le complément et la perfection. Car de même que Jean-Baptiste a servi de
' Joan., T, 31, 32. — = Joan., i, 7.
POUR LA FÊTE DE SAINT JEAN-BAPTISTE
témoin au Sauveur du inonde, le Sauveur du monde, par une espèce de reconnaissance, sij'ose ainsi m'exprimer, a voulu servir de téniorii ;i Jeau- Baiitiste. De mêmeque, par rapporta nous, le Sauveur, tout Dieu qu'il était, a eu besoin du témoignage de saint Jean, saint Jean, par rapport à lui-même, a'plus eu besoin encore du témoignage 3u Sauveur ; et autant que la foi chrétienne est fondée sur le témoignage que Jésus-Christ a reçu de son précurseur, autant la gloire du précurseur est-elle fondée sur le témoignage qu'il a reçu de Jésus-Christ. Voilà tout mon dessein, que je renferme en ces deux points. Jean-Baptiste rendant témoignage au Fils de Dieu, c'est le premier ; et le Fils de Dieu rendant témoignage à Jean-Baptiste, c'est le second. De là deux conséquences pour voire édification : l'une, que nous devons tous, à l'exemple de saint Jean, et en qualité de chrétiens, être autant de témoins de Jésus-Christ ; l'autre, que comme Jésus-Christ a rendu témoignage à saint Jean, il faut qu'il nous le rende un jour, et que nous méritions de le recevoir, si nous voulons être du nombre de ses élus. Imiter saint Jean, eu faisant de nos actions et de notre vie un témoignage sensible et continuel, dont Jésus- Christ soit honoré ; mériter, connue saint Jean, que Jésus-Christ, au moins dans son dernier jugement, nous honore devant Dieu de son témoignage : deux conclusious morales dont la pratique bien entendue est le précis de toute la sainteté chiétienne, et pour lesquelles je vous demande une favorable attention.