‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 2 sur 132 · AVEC DES NOTES CRITIQUES ET HISTORIQUES · texte numérisé non relu

AVEC DES NOTES CRITIQUES ET HISTORIQUES

Il est bien juste que notre compngnie rondo en qiiol(iiio sorlo nu P. Bourdalouo oc qu'elle en ,i roçii; et qu'nprès l'iidniipur qu'il lui a fait (I), elle s'iiilércsso à consirvor la méuioiic d'un liommo qu'elle a roganlé connue un do ses promiors (U'ueinonls, taudis (|u'olle a ou le bonheur de le posséder, et qu'elle pleure encore depuis qu'elle la perdu. >iais, après tout, ce n'est point tut dans oolte > ue (ju'ou publie les ouvrages de ce oélèhre prédicateur, que pour le bien dos âuies, et pour pcrpéluor les fruits de son zèle. 11 y a lieu de croire que ses sermons , mis sous les yeux, sans être soutenus ni de rnction, ni de la voiv, se souliendroul par cux-uièuies : ou plulôl , il y a lieu d'osponr, «lu'avoc les liénédiclions que Dieu y a dojà données et qu'il y donnera, ils auront toujours de quoi opérer les nièmos effets de grâce, et de (]uoi insjjirer les uiéincs sentiments de religion. Ce ne sera pas seulement pour les prédicateurs un modèle de l'éloquence chrétienne (2) : toutes les personnes qui cherchent à s'édifier, et qui aiment ù se nourrir de bonnes lectures, trouveront pou de livres de piété où les grandes vérités du cbrislianisuic soient traitées d'une manière plus propre à convaincre les esi)rils et à toucher les cœurs (3).

(1) {Biographie uiùversctle, Ges^e.) « Egalcnicnl gm'ilé (les gniiuls et (lu peu|ilt', cl( s hommes [liciix cl dos gons (lu monde, il exerça jusqu'à s.i mort une sorte d'em|iire sur tous les espriis, et dut cet em(iire aulaul il la douceur de ses mœurs (ju'à la l'urce de ses raisonuements. ''Sa coii- «dnitc, a dit un de ses conteuiporains , est la meilleure « ré.fonso qu'on puisse fjire aux Lettres prorincinlcs. >> Nulle considérai ion ne fui jauiais capaMe d'ail érer sa franchise ni de corrompre sa probité. Il mourut ailmlré de i:on siùcle, regrelté de tous ses confrères, respecté même des ennemis de son ordre. Boileau , qui u'aluiail pas les jésuites, aimait el voyait souvent le P. Bourdaloue. ,■• Aussi, la réception de son portrait lui fil tant de | laisir, qu'il en témoigna ses remercîments 5 madame la présidente de Laniolgnon par cette petite pièce de vers ;

lin plus grand orateur dont la chaire se vante, M'envoyerle portrait, illustre présidente, C'est me faire un présent qui vaut mille présents. J'ai connu Bourdaloue ; et, dès mes jeunes ans, .le lis de ses sermons mes plus chères délices. M.iis lui, de sou côlé, lisant mes vains cai rices. Des censeurs de Trévoux n'eut [oint pour moi les yeux. Ma franchise surtout gagna sa hienveillauce. Enfin, après Arnauld, il fut l'illustre en France Que j'aduiirai le plus, et qui m'aima le mieux.

(2) {Biographie iinirerselle , Oense ) Il est reganlé avec raison comme le réformateur de la chaire et comme le fondateur de l'éloquence chrétienne parmi nous. Ce qui le distingue de tous les autres prédicateurs , c'est la force du raisonnement et la solidité de ses preuves. Jamais orateur chréiien ne donna à ses discours plus de majesié, de noblesse, d'énergie et de grandeur. J,a lecture des saints rères avait enrichi son esprit de cette aliondauce de preuves qu'il développe avec une rare supériorité, auxquelles le talent qu'il avait pour la diaircliipie ajoute un surcroît de force, qui résulte de ce que les logiciens ap-

lellenl i'iUenlilé ou l'évidence, {rt) I Depuis le P. Bourdaloue . il n'est venu -.uçun pré-

OR.iTEtRS SACRÉS. XIV.

Le p. Louis Rounlaloiie n.Tquit à Bourges, d'une des familles les plus considéraldos de la ville (1). le 20 d'août de l'année 1C32, et dès l'àgc (U' quinze ans il entra dans la compagnie de Jésus. Il semble que Dieu , ou l'appelant à cet élal, eut une vue toute particulière sur lui. Klienno liourdalouo , son père (2) , homme lui-même très-recominandablo, surtout par son exacte probité, et par une grâce singulière à parler en public, avait ou dans sa jeunesse la mémo vocation, et ne l'avaii pas suivie. Le ciel voulut ijue le fils remplaçât le père ; et le père, adorant la conduite de la Providence, et craignant de s'opposer une seconde fois à ses desseins, se crut obligé, après quel(|uos difficullés , de ooiidosccndre aux instances de son fils , et d'eu faire le sacrifice.

Il le fil. Le P. Bourdaloue passa par tous les exercices de la compagnie ; et les dixhuit promièris années qu'il y vécut fttrent employées , soit à ses propres études, soit à ensoiguor les lettres humaines, et à professer la philosophie et la théologie. Il se dislingua partout, et donna des preuves de la supériorité et de retendue de son esprit.

Ce n'étaient là néanmoins encore que des dispositions. Comme il n'avait pas moins d'ouvorlurc pour les sciences que de talent pour la chaire, il fut d'abord assez incertain du choix qu'il devait faire, et de l'emploi où le ciel le destinait. iMais divers sermons qu'il prêcha pendant qu'il enseignait la Ihéologio morale , furent si bien reçus et tollenient applaudis, que ses supérieurs se déterminèrent à l'appliquer uniiiuemcut au minislèrc (Jj la prédication.

Il cul l'avantage, on entrant dans celte

dicaleur que le public lui ait préféré. S'il y avait qucl- (|u'un a lui égaler, ce serait Massillon. I! me semble néanmoins qu'on ne lui accorde communément que la seconde pl.ice, et que Bourdaloue est resté seul en possession de la première. Massillon est assurément un très-bel esprit, une très-belle iniaginaijoii , et même un Irès-beaii Renie. Il a du sentiment, de l'onciion, i|uel(|uefois mèmi! du palhéticpie; abrégeons : il a tout, il réunit tout, et l'on ne pourrait direavccjustice d'aucune dcsqualiiés du prédi catenr qu'elle lui manque absolument .. Mais II faut convenir du moins (|n'il est inférieur au P. Bourdaloue, dans celle qui fail le caractère propre de celui-ci , je veux dire celle (|u'on appelle solidité. Or, cette qualité est regardée, avec grande r.aison, comme la plus estimable de tout"S, et quoi(iue seule elle ne fasse point l'orateur, elle élèvera toujours dans l'estime publiipie au-dessus de tous les autres prédicateurs celui en qui elle se trouvera au plus haut degré , pourvu qu'il ne manque pas abscdument des autres. >> {Extrait des Essais sur divers sujets de littérature el de morale, par l'abbé Tiublet, (j' édition, Amsterdam, ITo'i).

(1) Madame de Cliamillart Villate , sœur du P. Bourdaloue, étiiit tante de M. de Chamillari, ministre d'Étal, et mère de M. Chamillari Villate, président à la chambre des comptes.

(2) Conseiller au présidial de Bourges.

iUne.)

ORATEURS SACRES. BOLRDAI.OLE

carrière qu'il a si Iioiireusciiiont fournie , (i'élre CDfUHi lin son allesse royale Mndcmoitelle. Celle piinccssc, dont la péiiélralion et le discernement, aussi bien que la pianileur d'âme, égalaienl la grandeur de la nais>-;incc, l'cnlendit à la ville d'Eu, lo goûta, l'Iio-iiora non -seule;nent de sa liienveillance , mais de sa conliance ; et lui en a donné le plus sensible témoignage, en le faisant appeler pour la soulcnir dans les derniers moments de sa vie, et iioiir l'aiiler à mourir rlirétienneaieiit.

Le P. Bourdaloue continua quelques années à prèilier en province ; mais on ne tarda pas à l'en retirer, dès qu'on le crut en élat de paraître dans P.iris. 11 y vint , et ce fut là que la Providence ouvrit à son zèle le plus vaste et le plus beau cliamp. Quoique l'on attendit beaucoup de lui , il est vrai qu'il surpassa encore toutes les espérances qu'on en avait conçues. 11 y a des succès si extraordinaires et des mérites si universellement reconnus, qu'il est permis à quiconque d'en parler, sans craindre ni d'aller au delà de l'idée commune, ni de blesser certaines bienséances (1). A peine eut-il paru dans l'église de la maison professe des jésuites , que de tout Paris, et de la cour inènn'. u;ie foule prodigieuse d'auditeurs y aceouiul. Une reput ilion si prompte est (luelquefois sujette à dégénérer ; celle du P. lîourd ilouc crut toujours d'un sermon à l'autre; et [;lus on l'enlendit, plus on eut du g')ùl pourl'eiiteiidre (2).

Aussi avait-il dans un éminenl degré tout ce qui peut former un parfait i.réJicaleur.

(1) Tullo fui !:i gUiire on le lioiilieur de I.onis XIV, que, pi;nii.inl iiiiL' piirUe de son règiii', un i;i'jhd linnime avjil loiiji.Mu'a pour succrssiMir un yi';iiid lioiuine. Du niunirnt luOiuo oii liossurl descoad.iil dn ki cliiiii", ou ICOO. Bou'daiooe, qui ne s'él;nl pninl encore lait ruleuiJre il l'jris, allail y mouler : lioiirdaloue, doul la vie fui couiine la doctrine, pure, noble ri sans taclie, simple couiiiu' la vérité, exe.nipl tire coinnie la veriii ; Bourdaloue, dont les serinons olVi eut le cours le plus coiii|ilit et le plus parlait des dogmes et de la morale du clirisiianisme; Uourdaloue , à (lui il a élé donné d'èlre peui-ôlre le seul liouiiiie d'un inériie supérieur, ([ni n'ait jamais ou ni ennemis ni dé- Iraeleurs.

C'est ici que se prf'senle naturellement une observation qui sera toujours un juste sujet d'éloniiement. On a peine à l'oinprendre Ir silence que presque tous les coiilemporaios de Uossuct gardent sur celle éloquence doul la nature l'avait doué à un degré si éinineut. A peine parlentils de lui comme orateur, el jamais comme prédiraleur. On voil, à la pluslielle é|ioj;ue du règnede Louis XIV, lîourdaloue réçiner seul claiis ta chaire. Ou voit, dans les Ici ires de madame de Sévigné ; qiicttc iiliicc immense il occuouil dans l'opinion ; (^l , quoique la uiéaioire des sermons de llossnci dùtèlre encore présenleà lous les csprils, puisiiue la même année vil Uossiiet descendre de la chaire et Bourdaloue y mouler, il ne vint seulement à l'nlée de pers'inno de balancer leur mériie et leur génie , comme on le fait si souvenl pour Corneille et Kacine. On ne les a jamais comparés; on n'a jamais opposé aux éloges que la ville et la cour [irodiguaienl à lîonrtialoue , ceux que la même cour et la ménie ville avaient prodigués naguère a llosMirl (Vie (le ItOASuel, jiar M, le cardinal de Bcnns<etl.

(i) Il préclia devant Louis XIV i'Avenl, eu 1670, cl le Carême en 1G73, Il fut redemandé pour les Aveuls de KJSt, ICHfi. I6.S9, lli<.),'>, et l'onr les Carêmes de IGT4, IGTo, I6SU Pt 1()8'2. Celait une chose inouïe. Uareiii:-nt le même prédicateur élail a|ipclé trois fois à la cruir, el lionrdalou,' y parut dix l'ois avec le même succès. Louis XIV avail mandivilé l(' désir de l'eiilendrc Ions les deux ans, idmnnt H'(. ».r, disail-il, ses ledites, quêtes choses nnavelies d'un

Il reçut (h; la nature un fond de raison, qui, joint à une imagination vive et péné rante, lui ('.lisait trouver d'abord dans chaque chose le solide et le vrai (1). C'était là proprement son caractère ; el ce fui, avec les lumières de la foi , cette raison droite qui le dirigea dans tous les sujets de la morale chrétienne, el dans les mystères de la rcdigion qu'il eut à traiter. C'est aussi ce qui donne à ses sermons une force toujours égale. Leur beauté ne consiste point précisément en quelques endroits bien amenés , où l'orateur é[uiise tout son art et tout son feu ; mais dans un corps de discours où tout se soutient, parce que tout est lié et bien assorli (2). Ses divisions justes , ses raisonnements suivis el convaincants , ses mouvements palhétiques,

(1) (Extrait du Cours de lillôrntnrc , par LaLarpe, loin. MV, p. ^.io\. .le commencerai par réparer une omissio.i qui e'.t une sorle d'injustice; car c'en est une dans to Ile cs|i0ce d'appréciation, de ne pas insister as^ez sur nu mérite émiiieul. Il s'agit ici de Bourdaloue , doul j'ai parlé iroj! succintement lorsque j'ai irailé de l'éloquencu du dernier siècle... Il élaitde l'équité de voir a quel point lîouuialoue avail atleiiit les dill'ér nls résulLdsilu ministère de la pirole évangéli pie , i uisqu'd y en a déplus d'une espèce, lous essentiels , et penl-êire même lous d'une égale ellicacilé , en proportion de la diversué de.s esiirits. Tous ces eflels éiant également l'objet du prédicaieur, sont également pour lui, dès qu'il lesobiieui, les palmes de son art, et il en est deux oii j'.ii trouvé Hourdaioiie supérieur à tout, depuis que je l'ai lu comme j'aurais toujours dii le lire. Ces deux mérites, qui lui sont particuliers, siuil l'inslruclion et la coiiviclion , perlées chez lui seul i nu tel degré, qu'il ne nie semble pas moins rare el moins diliicile de penser et de prouver comme Bourdaloue, que de plaire et de loucher comiiie MassiUon. Bourdaloue est donc aussi une d ■ ces couronnes du grand siècle qui n'appartiennent qu'à lui, un de ces hommes privilégiés que la nature avail, ch leiin dans son genre, doués d'un génie qu'on n'a pas égalé depuis. Son Aveiil , son Carême, et parliculièremeni ses sermons sur les .Mystères, sont d'une supériorité de lUes dont rien n'approche, sont deschcfs-d'u'uvre de liiiuit''re et d'mslrnclion auxquels on ne peut rien comi arcr. Comme il est ijrolnnd dans la science de Dieu! Oui jamais est eiilié aussi a\anl dans les mys- Jères du salut'? Onel autre en a fait connaître, comme lui, la liauleur, la li. liesse el l'élenlue / .Nulle part le christianisme n'est plus grand aux veux de la raison que d:.in Bourdaloue : on pourrait dire de lui, en risquan'. d'allier deux termes qui semblent s'exclure, qu'il est suMimc! en profondeur, comme Bossiiet en élévation. Certes, ce n'est jias un ni'riie vulgaire, qu'un reem il de sermons que l'on peut a|ii'eler n\\ cours complet de religion , tel que , bien lu cl bien médité, il peut snnirc | our en donner une connai-,sance pai faite. C'est donc, pour des chrétiens, une des meilleures lecliires possibles... Qu;int a la solidité des preuves, rien n'esl pins irrésistible : il promet .sans cesse de démontrer, mais c'est qu'il est sur de son lait; car il tient toujours parole. Je ne serais pas surpris (|Tie , dans un |iays coiiune r.\ngleterre,oii la prédication est toute en preuves , Bourdaloue partit le premier des pré licalcurs ; el il le serait partout , s'il avait les inouvemeuis de Démosthènes , comme il en a les moyens de raisonneiuenl.

{■!) La manière du père Bourdaloue a cela de particulier, que, dans ses discours, les preuves se succèdent les unes aux autres, avec nu onlre el un développement qui ajnutent uu nouveau de^ré de lumière aux premières idées qu'il met en avant. Il ne se borne pas, comme la plupart des orateurs, dont le seul talent est de savoir raisonner, i» des iliscussions sèches el i urement méthodiques; il joint h chaleur à la nellclé des jiensécs, et la véhémence h la justesse du raisoimemcnl. Il sent tout ce (pi'il conçoit : ce qui donne a sa dialectique une âme cliine vie qui ini comimmiquent toute l'acliviié, soit a randiteur, soitaalecleur. Son style est aussi simple que noble, aussi clair que piofou 1, aussi nombreux qu'énergique. La leclure des saint» Pères avait enrichi sou esprit de cette abondance do preuves (|n'il développe avec su(iériorilé , et auxquelles son ,^ênie ajoute une nouvelle force . qui 1rs uud dans UU jour iir'uveau el plus frappant que dans leur source mêin» (Extrn'U de^ trois !.iécles de In Une alure (rimçnise , p?.T l'abbé Sabalicr do Caurcs, 6' édition, l'aris, IfiOlJ.

PhLFArE.

si.'s n'Ilc^ions jmli( iciif^cs ri d'un sens o\r;»is, loul va à son but ; et malgré l'ahoii- (iiiiicc (les flio^os que lui rournissait iiiic admirable fécondiU'. cl qu'il savaii si bion enfermer <ians un même dessein, il ne sérarlc pas un momcnl de sa proposilion. 0"'i"ic pensée soil commune , il ne la rejetle puint : (;"csl assez qu'elle soit vraie, el qu'elle lui serve de preuve. Il l'approfondit et il la creuse, et par là même 1;> met dans un tel jour, qtie, de commune qu'elle élail, elle lui devient |)arliculière : de sorte qu'en pensant ce que les aulres ont pcns6 avant lui, il pense néanmoins tout autrement que les antres. Qu'il suppose une diflicullc , il y fait iiiu' réponse a laquelle il n'y a point de lépli(liie;et quelquefois il lire de l'objection nu"'me, de quoi la résoudre, cl il convainc l'auditeur par ses propres scntimenis (1). S'il cite l'Kcrilure ou les Pères, il les cite en luaKrc : jus(iu'à faire le précis do loul un traité, pour l'appliquer à la vérité qu'il piéclie. Du reste, ce ne sont point tant les paroles des l'éies qu'il rapjiorle, (]ue leur doctrine et leurs raisons. Il les de\tloppe, el surtout il les place si à propos el les fait tellement entrer dans son sujet, qu'on dirait (jue les Pères n'ont parlé que pour lui. Des auleurs sacrés, il eut, à ce qu'il paraît, iilus assidûment devant l("s jrux Isa'i'e cl sainl Paiil;el des Pères, TerMillicn , sainl .\u- };uslin el sainl .leau Chrvsostoii c , parce qu'il y trouvait plus d'énergie et plus de grandeur.

Son expression répond parfailemenl A ses pensées : elle est noble, cl nalurclle tout ensemble. 11 parle bien, el ne fiil point voir qu'il veut bien [larlcr (2). Quand il s'élève.

(I) Combion esl préi'ieia \c. talent de l'oralcur (lui srjit, sans nuire ;i la Simi licili'', la parer de ITenrs; unir li'S i;rài.vs à l'auslérilé; joindre la plus <,'rande lumière aux raivinncmonls li's plus prorcmds; LM'I.iirpr égiU'nicnt tou> li's r,,prils ; c'est le lalcut tpi'on admire dans lîiiurdalnuo. T.inlôt élevé, laiilôl sini|ilp, in\iiours noble la jamais familier, il se met h h ponée do tous les bnnnnes : ses idées se dévoicippenl , so sui-cèdiMil rapidement et avpc neitrié; d'une vérité qu'il étLiblit , naissent nulle autres véniés nouvelles, qui se S'iulienn'>nl et se loilire^nl mului.dlfment; il s'abandonne rarement .i ces grands nionvements qui surprennent, agitent el remuent l'audilenr : cimcis et serré sanssécberessi', profond sans obscurité, il raisomie, il discute, il prouve : comme c'est l'esprit (pi'il veut subjuguer , d l'altaquc , le combat , le suit dans tous ses détours; saisit ses subliliiés, détruit ses sopbismes cl ses erreurs, le presse, le force enlin à se rendre il l'évidence. Nourri de la lecture dcsl'éres de l'Kglisf, on voit cpic snn goût naturel , plus que la nécessité , l'a porié a s'crn-ichir de leurs trésors ; son éliqni'uce est Cille <lrs r.brvsosiume, des Augnsiins; il en a ràtnf> , le génie , l'abondance; son style sévèic n'a rien de recliercbé m d'alTi'iié; il CjI nerveux et (ilein de force; les ornemeuls, les Heurs, les grâces du langage s'y trouvent placés nalurellenient. lîoiirdaloiie , en un mot , esl , de tons les orateurs sacrés , le modèle le plus accompli, el le eré.iienr de l'élnipience de la chaire iE.vlrml de lu Uccnrlencc îles IfHies el des mœurs, [)ar lti,-olevdp Jiivigny, Paris, 1787, io-12, | ag. 31)0).

(-2) Ce qui me plail, ce que J'adndre principalement dans Bourdalniie, c'est qu'il se fait oublier lui-même ; c'est que, dans un genre troii sonveiu livré il la déclamation, il n'exagère jamais les devoirs du cbrislianisme, ne cliange point tn préceptes les simples conseils, el <pie st morale | eut toujours être lé-luite en pratique; c'est la féciavliié inépuisable de ses plans, qui ne se ressemblent jamais, cl l'iieurcux taleni de disposer ses r.iisonnenienis avec c^t ordre dont parle Ouinlilien , lorsqu'il coni|iare le m ■nie d'un orateur qui compose un discours a l'Iiahilctc d'un ^c-

ce n'est point avec emphase : c'est, pour user d'un terme consacré |);ir le Saint-llsiiriî, avec une certaine magnilirence , où. .sans qu'il y ait rien d'ouiré, tout est majeslueiix cl crand. Kl quand il se communitjue, c'e^t toujours avec la même dignilé ; el, dans les plus petits détails, il n'a tien de pet t ni de rampanl.On trouvera peut-éire quelques expressions moins usitées et un peu hardies : mais l'image (jii'elles l'ont à l'esprit, les justifie assez ; et il faut dire alors, que si ce n'est pas communément ainsi qu'on s'exprime, c'est ainsi qu'il a (."n et qu'on devrait, ce semble, s'exprimer.

Ce qu'il y eut encore de plus singulier dans le P. rîounlalmie, c'est la manière dont il traite la morale. Nul attire prédicateur ne lui avait en cela servi de modèle, el l'tin jicut dire (ju'il en a servi Itii-ménie à lotis ceux qui sont venus après lui (I). Persuadé que le prédicateur ne louche qii autant qu'il inléresse cl qu'il appli()iie, et que rien n iiilércsse davaniagc cl n'aitire plus l'allenlion. ([u'une peinlure sensible des mrptns m'i cliaciin se voit Itii-nième et se rcconn.iil, il lourn.iil là loul son discours. Non qu il négligeât d'expliquer les pltis hauts luysières el les plus difticiles questions de la foi : il en parlait avec habileté, el même avec d'.iulant plus d'autorité , iiuil possédait parfaitement

néral qui ci mmande une armée (') ; c'est celle logique exacte el pressante (jui exclut les sopliisiiies , les contradictions, les paradoxes ; c'est l'art avec leipiel il ionde nos devoirs sur nos inléréts, et ce secret précieux, (|ne je niî'' vois guère que dans ses sermons, de convertir les iléiails des mo'urs en preuves de son sujet ; c'est celle alioiidaiice de génie qui ne laisse riin à imaginer an drlii de cliacim de ses discours, (pioiqu'il eu ait composé au moins deux, si'iivenl trois, quelquefois même qiialre, sur la uièine matière, et c|n'ou ne sache, après les avoir lus, ampiel de ces semions donner la prélércm e ; c'i-st la simplicité d'un slyle nerveux et loncliant , uainrel et noble , la connais- , ssie-e la plus profonde de la religion, l'usage admirable qu'il r,iil de l'Ecriture cl des l'eres; enini. je ni^ pense jama.s à ce grand hoinnie sans n:e ui,'e i inoi-mème : « Voila donc jwsqu'<i(i le génie peni s'élever (piaiid il est soutenu par le travail ! » (Juoi de plus beau cl de plus inimitable dans l'élonuence chrétienne , que les premières parties des sermons de lîourdalone sur la Conceplion , sur la Tassion et sur la It.'snrreclii n! {E.rtriiil des Di^'oiirs choisis sur divers sujets de rcluiion el de lilléralure , par S. Eni. le cardinal Maiirv, l'aris, 1777). i

(1) Je me souviens que, dans ma jeunesse, c'était la fureur des prédicateurs, mauvaises copies du I'. lionrdâloue. Ce grand orateur , le premier qui ait réduit parmi iious l'éloquence ;i n'être ([ue ce iju'idle doit, être, je veux dire à être l'organe de la raison et l'écoie de la vertu , n'avait [las seulcineril banni de la chajn; les Concelli, produclions d'un esprit faux; mais encore les matièrps vagues et de pure spéculation, amusemeuls d'uii esprit oisif, pour aller droit a la ré!brinalion desmo'urs, il couimeni; dt touiours par élablir sur des piiiiei|ies bien liés et bien déduits une proposition morale : et a[iiès, du peur que l'auditeur ne se II', point l'apiillealion de cen principes, il la faisait lui-même |>ar un détail nierveilleiivc oii la vie des hommes élail peinte au nauirel. Or, ce détail étant ce qu'il y avait de (iliis ue, f , et ce qui par conséquent frapfia d'abord dans le P. Bourdaloue, ce bit aussi ce que les jeunes prédicaleurs lâchèrent le plus d'imiter. On ne vil ipie porlraits.qiie caracièresdaiis leurs sermons. Ils ne songèrent pas que, dans le P. liourdaloue, ces peinturcsde nirems viennent Uiujoiirs, on comme j'reuvès, ou comme conséquences; que sans cela elles y seraient hors d'renvre ; el qu'un sermon qui n'esl qu'un tissu de caraclères, ne prouve rien. De l'accessoire , ils en firent ie principal; el d'une très-pelile partie, le loiil lExlrmt au rilistoire de l'Acadéime. fiwiciiise, \<n l'abbé d'Olivcl).

.') Es! vclitl iin})ernloria rirlus (Irsl. i).

CCS sortos (le mnlkVos, ot «ju'il croyail devoir prendre alors plus (r;isceiiil,iiU sur les esprits, pour confoiulrc le liherlin;i;:c e,t pour faire respecter la religion. Mais après avoir donné aux points les plus obscurs tout Iccl.iircissement nécessaire, il passait à ce lUiils ont d'inslnielif et de moral ; et c'est Iri que lui servait infiniment la connaissance •juii avait du monde et du cœur de l'homme. Car il no disait rien qu'il ne connût, ni qui portât à (aux. C'est de là même que ses expositions sont si vraies el ses portrails si ressemblants (1). Pour peu qu'on ait d'usage du monde . et ()u'oii s;iciic comment vivent les hommes, on les y voit peints sons les Iraits les plu< marqués. Aussi avec quelle alfenlinn se laisait-i! écouter, el combien de lois s'est-on écrié dans l'auditoire, qu'il avait raison, et que c'était là en effet l'homme el le monde (-i)! Certains sentiments, certains tours élevés, louchants et nouveaux, le feu diinl il animait son ;:ction , sa rapidité en prononçant, sa voix pleine, résonnante, douce el harnionieuse, tout était orateur en lui, et tout servait à son talent.

Voilà par oîi cet excellent prédicateur s'acquit une si haute réputation. Il l'a conservée jusqu'à sa mort ; el comme il n'y en eut peut-être jamais de plus juslc ni de |dus universelle, il n'y en a point eu de plus constante (3). Il a prêché durant trentequatre ans, soit à la cour ou dans Paris , et, pendant ces Irente-qaatre années, il a eu l'avantage, assez peu commun, d'être tou-

(1) « J'.iiéléceUo niiii a\i\ Mininirs, eljeiii'en vais en Iîourd;iloiiP : on dit qu'il s'est mis a ili'iii indre les g^'iis, l'i que l'antre jour il lii trois ijomis de l;i rcMraito de Treville; il n'y manquait i|np le nom, mais il n'eu était pas besoin : avec tout cela, on dit qu'il passe tontes les merveilles passées, el que personne n'a prèeiié jnsqu'iri. — ■ Nous enlendlines, après le dîner, le serniou du I'. Bourdaloue, (pii trappe toujours coinuie m\ sourd, disant des vé- Iili5s il liridcahallne, parlant à tort l'I a travers comre l'adiilière; sauve ipii pi-nl , il va toujours son elieniiii. » (ielt es (le niiulmne de Sérkjné.)

(2) I.e maréclial de Grauu'uonl était l'antre jour si iransl>ortéde la beauté d'un sermon du P. Bourdaloue, (ju'il B'écria tout liant, en un endroit qui le loucha : ,U.... i/ rt rm.soii.' Madame éclata de rire, et le sermon en fui lelleloeut iulerromiiu, qu'on ne savait ce qui en arriverait {l.ctlresde mnildine île SMijtié).

(T>) lîxtraitdu Discours do IV de la Sanlé, jésnile, sur celte qtiesliou : Uliiiiii Giilli Civleros iiiter lùiropir popiilns ingciùi juibiiitiii in ic lillerariii f<Hn viiidicrire ihi'siiiI ; iinjiriiiié à l'aris, chez h-s frères liarbou, en 1T2H, in-l". (l'ag. :23et27): i.'1'u vero, linnlalovi, qiiis si ahsentem légal, pr;ps lUeiii non desiilerel? quem rapida, vchemens, nervosa,eonriiala, mascnlacoinmendavil eluqnenlia; quen'i ailla el urbs, siinimi el iiiii, lonanlem iu imlpiiis pariler venerali suni; queui non iiiodorcgHiii oralon'in{'), sed l'I oraturiim letji'in appi llavit Tiallia; in quo (|iiid niorderel salyra vel niordacior adiuvenire non poluil ; mira sane res, et prodiLîio par, liia si specletnr condilio ciii panca iiidnl- {,'et livor, ini|iiiigit pinrimi, condonal nihd, (juainque cuin otiosam velil, oiionou palilnr l'nii....

« Vullis oralores eloquentiœ di^nitale conspicuos? Profana si deiniltis , allerum in H «sueto Tnll um, sed minus fiisuin : non minus alinndaiileni; ullernni iu l'Iexerio Phiiium, sed minus obscurum, non niiiiiis exquisiluiii ; allerum in Burdalovio Demnsthenem, sed minus pressnm, non minus eHieaceni, saone Parisiorum exedra; inhianlibus e\!iihnpre civiliiis; diii personiiere circnmstaulium plansibiis. 'l'anlos eliamiium viros anl haeredes dignos desideraiii, rcquirnnl, advocant ; Au el quando recuperaiuri siut, spondere qnis aiuleaf? r>

C) Sie appellatiis eitiib elcganlissimo arlis oialuriœ nmghlro.

ORATEURS SACRES BOURDALOUE

jours également goûté des grands , des savants et du peuple (1). On n'en doit point être surpris, dès (lu'on fait réflexion au caractère de son éloijucnce : ce qui est naturel et fondé sur la raison plaît partout, cl esl de Ions les goûls et de tous les temps.

Quoique le P. Bourdaloue eût abondamment de quoi s'occupe-r et de quoi glorifier Dieu dans le saint ministère qu'il exerçait , il n'y renferma pas tout son zèle. Tant de personnes , louchées de ses prédications, s'adressèrent à lui el lui confièrent leur âme, qu'il ne crut pas pouvoir leur refuser son secours ; cl même il comprit que rien ne convenait mieux à un prédicateur que de cultiver, selon le langage de l'Ecriture, ce qu'il avait planté, cl de perfectionner, dans le triliunal de la pénitence, ce qu'il n'avait proprement encore qu'ébauché dans la chaire. (]'est pourcelaque le P. Bourdaloue se chargea d'une fonclion aussi importante el aussi pénible que 1 1 direction des consciences. Plein de l'Evangile, el jugeant de tout par les grands principes de la foi, solide dansses conseils, jusie dans ses décisions, droit cl désinléressé dans ses vues, il n'était ni rigoureux à l'excès, ni trop indulgent; mais il était sage, el d'une sagesse chrétienne; c'est-àdire qu'il savait distinguer les conditions , et prescrire à chaque condition ses devoirs j qu'il était ferme, sans égard ni à la qualité , ni au rang, qumd il fallait l'être (2); mais qu'il était aussi comme il fallait l'être, et toujours selon les règles de la discrétion ; qu'ennemi des singularités, il voulait qu'on aliàl à Dieu avec simplicité et de bonne foi , par les voies communes, el sans affectation ; mais du reste avec une régularité exemplaire

(I) «J'ai entendu la Passion dn Mascaron.. .. J'avais granile envie de me jeter dans le I!ourilaloiip,niais l'impossibililé m'en a ôléle }4oùl. Les la.piais y étaient dès mercredi, el la presse était ii mourir. Je savais (pi'il devait redire celle que M. de Grignan et moi nous enteiidlnies l'année pissée aux Jésuites, el c'était pour ci la que j'en avais envie' elle était parlaitenienl belle, cl je ne m'en souviens ipie comme d'un songe. — Le père Bourdaloue lit un sermon le jour de N'otre-Dinie, ipii Iransporli loul le monde; il était d'une force à laire trenilder les rourlisans, et jamais prédicateur évangéli()ue n'a pièclié si lianlement el si génércnsement les vérités chiétienups; il était question de faire voir que loute puissance doit être soumise il la loi, à l'exemple de Nolre-Seigueur, (|ui fut présenté an templ'e : eiilin, ma tille, cela fui porté au point de la plus haute perfection, el certains points rnreut poussés comme lesanraii poussés l'aiiôtre saint Paul (Lettres de madame de Sévitjiié}.

(-2) Comme modèle parfiil de fermeté el de mesure, on peut citer sa réponse a Louis .\IV, qui, pour se forli'lier p.ir lin engagement public dans une ré.soluliou i j.use lui dit un jour ; ^^on phe. vous devei être cornent de moi ,■'»»/limite de Mor.tespr.n est à Ctnçpi'j. — Oui , sire , répondit Bourdaloue ; mais Dieu serait pins satisfait si flàgny était ;i Soixante-dix lieues de Versailles. On a préteiidn que Bonrdaloui! o:,a rappeler en chaire a ce | rince l'adultère (le David avec^ licilisabée, et qu'il passa les bornes du mi. nislère évaiigéliipie, en .adressaul au monarque ces paroles dn prophèle Nalli oi à David : Tu es itie tir. tà'lte auecdole est conlronvée, et loul ;i fait démentie par la tiiipssc et la discrétion itne Bourdaloue mrmtra dans la première. Il .savait que l'orateur chrétien doit se coitlenler de frapper à h porte des rois , et ne dod jnntais In brisi^r ( D'Alembeii Kloge de Hliissillon). SI Bourdaloue eût osé tenir nn Ici langage h son Souverain, il eiU mérité de s'enlendro adresser ce mut de Louis XIV il un prédicateur qui , dans un sermon pronon é en s:i présence , l'avait désigné : .If prentls roloitliers ma part dn scrtiion ; tmtis le u'iiinte pus qti vu Dtg la Itissc.

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