CAUEME. SERMON I. SUR LA PENSEE DE LA MORT
bien il en élail procho , afin qu'il sût , mais il'iiiu' scitMU-c oflicai i" cl pratique , le peu de temps qu'il lui restait cntoreà vivre : ï'i nitvienim ilicnnn vicortim (/tiis cft? ut fciam ijuid desit milii{Ps. XXXVIll ). Il ne doutait pas quccelleseulc pensée, (7 fdut mourir, no diit suffire pour éteindre le l'eu de ses passions les plus ardentes. Et en effet, ajoutait-il, vous ave/,Seigneur, réduit mes joursà une mesure bien courte : Jùxc minsuraliiles posuisti (lies tneos {lliiilcni'j, et par là, tout ce que je suis et toutee que je puis désirerouespérer d'être n cslqu"uupur néant devant vous : l-Jl siihstaiitid iiica Inmiudin nihilum anlc te {Ibidem). Devant moi ce néant est quebjue chose, et Tnémc toutes choses; mais devant vous, ce que j'appelle toutes choses se confond et se perd dans ce néant ; et la mort, que tout homnie vivant doit rejtarder comme sa destinée inévitable , fait généralement et sans cxceplion de tous les biens qu'il possède, de tous les plaisirs dont il jouit , de tous les titres dont il se glorifie , comme un abîme de vanité : Vernmtnmen universa vanitas omnis homo rivens (Ihid.). L'homme mondain n'en convient pas, et il affecte môme de l'ignorer; miiisilest pourtant vrai que sa vie n'est (ju^une ombre et une figure qui passe : Vcntmlamcn in imngine perlrunsil homo. Il se trouble , et comme moTulain , il est dans une continuelle agitation ; mais il se trouble inutilement, p.irce que c'est pour des entreprises que la mort déconcertera, pour des intrigues que la mort confondra, pour des espérances que la mort renversera : Scd et frHstraconlHrbalur{lliid.). ]| se fatigue, il s'épuise pour amasser et pour thésauriser, mais son malheur est de ne savoir pas même pour qui il amasse , ni qui profilera de ses travaux; si ce seront des enfants ou des étrangers, si ce seront des héritiers reconnaissants ou dos ingrats , si ce seront des sages ou dos dissipateurs : 7'//esauriznl, ri ignorât cui congrrqabit eu (Ibiil.). Ces sentiments, dont le pro|dièle était renjpli et vivement touché, réprimaient en lui toutes les passions, ol d'un roi assis sur le lixVne en faisaient un exemple de moderaliou.
C'est ce que ntuis éprouvons nous-mêmes tous les jours, ("lar , disons la vérité, chrétiens; si nous ne devions point mourir, ou si nous pouvions nous affranchir de celle dure nécessité qui nous rend tributaires de la mort, quelque vaimsquo soient nos passions, nous n'en voudrions jamais reconnaître la vanilé ; jamais nous ne voudrions renoncer aux objrts qui les fiatlent et qu'elles nous fout tant rechercher. On aurait beau nous faire là-dessus de longs discours; on aurait beau nous redire tout ce qu'en ont dit les philosophes; on aurait beau y procéder par voies de raisonnement et de démonstration, nous prendrions tout cela pour des subtilités encore plus vaines que la vanité mémo dont il s'agirait de nous [lersuader. La foi avec tous ses moli's n'y forait plus rien ; dégages (jue nous serions de ce souvenir de la mort, qui, comme un maître sévère nous retient dans l'ordre, nous nous ferions un point de sai^csse de vivre au gré de nos désirs, nous
compteiions pour réel et pc ur \rai tout ce que le monde a de faux et de brillant, et notre raison, prônant parti contre nous-ménu^s, commeneoi'ait à s'accorder et à élie d'intelligence avec la passion.
Mais quand on nous dit (ju'il faut mourir, et (luand nous nouslo dirons à nous-mômos, ah! chrétiens, notre amour-propre, tout ingénieuv qu'il est, n'a iilus deiiuoi se défondre. Il se trouve désarmé par cette pensée; la raison proud l'empire sur lui, ol il se soumet sans résislanco au joug do la foi. Pourquoi cela"? parce qu'il ne im-uI plus désavouei* sa propre faiblesse, que la vue de la mort, non-seulement lui découvre , mais lui fait sentir. Itelle différence, que saint Chrysostomc a romar(]uée entre les autres pensées chrétienuos et colle de la mort. Car pourquoi, demande ce sainl docteur , la pensée de la mort fait-elle sur nous une impression plus forte et nous fait-elle mieux connaître la vanité dos biens créés que toutes les autres considérai ioiis?Appliquoz-vous à ceci : parce que toutes les aulre< considérations lu' renferment toul au |)lns (lue dos témoignagos et des preuves de cette vanité, au liou (pie la nmrl est l'essence même de colle vanilé, ou(]ue c'est la mort ([ui fait cette vanilé. [1 ne faut donc pas s'étonner qiu> la mort ait une vertu spéciale pour nous délacbor de lout. K[ telle était rexcoll"nte conclusion que lirait sainl l'aul, pour porter les premiers lidélos à s'affranchir de la servitude de leurs passions, et à vivre dans la pratique de ce saint et bienh"uroux dégagomont ([u'il leur rocimunamlait avec tant d'inslam es. Car le temps est court, leur disait-il : Tnnpus brève est ( I Cor., VII ). Et que s'onsuit-il de là? que vous devez vous réjouir comme ne vous réjouissant pas, que vous devez posséder comme ne possédant pas, que vous devez user de ce monde comme n'en usant pas : Relii/uum est tit qui (jaudent, taniluam non (jnudenles; et qui emunl tan- (juam non possidenics; et qui ntttniur hoc mundo , tanquam non utanlur {Ihid.]. Quelle conséquence 1 elle est admirable, reprend saint Augustin; parce qu'en effet, se réjouir et devoir mourir, posséder et devoir mourir, êlre honoré ot devoir mourir, c'est comme être honoré ol ne l'être pas, comme posséder el ne posséder pa«, comnu' se réjouir et ne se rojouir pas. Car C(^ lorme, mourir , est un terme do privation cl de dcUrucliou qui abolit tout, qui anéantit tout, (|ui , par une propriété toul opposée à colle de Dieu, nous fait paraître les choses qui sont connue si elles n'étaient pas; au lieu que Dieu, selon l'Ecrilure, appelle celles qui ne sont pas comme si elles étaient.
Non-scu!cmcni nos passions sont vaines, mais quoique vaines, elles sont insatiables el sans bornes. Car quel ambilieux entêté de sa fortune et des honneurs du monde s'est jamais contenté de ce qu'il élail ? Quel avare, dans la poursuite cl dans la recherche des biens dn la terre a jamais dit : c'est assez ? Quoi voluptueux, esclave de ses sens, a jamais mis de fin à ses plaisirs? La nature, dit ingi';nieusemcnt Salvion , s'arrélc au nécessaire i
OUATEURS SACRES. BOL'UDALOUE.
1,1 rnison veut rutile cl l'Iioimt^lc; l'.imourpropre, r.if^ié.iWc cl lo délit iiMix; iDais la p.issioii, Ip sii[)rrnu cl l'excessif. Or ce super- Âu est infini ; mais cet infini, tout infini (ju'il est, trouve, si nous \oulons, ses limites cl ses bornes dans le sou\cnir de la mort , comme il les tr.iuvera nia!t;ré nnus dans la mort même. Car je n'ai qu'à me servir iiujourd hui des paroles de l'Kglisc : Manento, homo, quia pulvis es; souvenez-vous, liomine, que vous èlis poussière : El in pulverem rererleris , et que vous retournerez en poussière. Je n'ai qu'à l'adresser cet arrêt a tout ce qu'il y a dans cet auditoire d'âmes passionnées, pour les oliliger à n'avoir plus ces désirs vastes et sans mesure qui les tournienlenl toujours et qu'on ne reniplil jamais. Je n'ai qu'à leur faire la même invitation que firent les Juifs au Sauveur du monde quand ils le prièrent d'approcher du tombeau de Lazare, cl qu'ils lui dirent : Ycni^cl vide (J(,an., XI); venoz et voyez. Venez, avares; \ous biûkz d'une insali ible ciipidilé, dont lien ne peut amortir l'ardeur; cl parce que celte cupidité est insatiable , elle vous fail commettre mille iniquités, elle vous endurcit aux misères des pauvres, elle vous jelle dans un profond oubli de voire salul. Considérez bien ce cadavre : Vcni , et ride: venez el voyez. C'était un homme de fortune comme vous ; en peu d'années il s'était enrichi connue vous ; il a eu comme vous la folie de vouloir laisser après lui une maison o|)ulente et des enfants avantageusement pourvus. Mais le voyez-vous maintenant? Voyezvous la nudité , la pauvreté où la morl l'a réduit '? où sont ses revenus? où sont ses richesses? où sont ses meubles somplueus et magnifiques? a-l-il quelque chose de plus que le dernier des hommes? cinq pieds de lerre el un suaire (|ui l'enveloppe, mais qui ne le garantira pas de la pourriture, rien davantage. Qu'esl devenu tout le reste? voilà de quoi borner votre avarice : Vent, et vide; venez, homme du monde, idolâtre d'une fausse grandeur; vous êtes possédé d'une ambition qui vous dévore, el parce que cette ambition n'a point de terme , elle vous ôte tous les scntimenls de la religion; elle vous occupe , elle vous enchante, elle vous enivre. Considérez ce sépulcre : qu'y voyez-vous? c'était un seigneur de marque comme vous , peut-être plus que vous, distingué par sa qualité comme vous, el en passe d'être toutes choses. Mais le reconnaissezvous? voyez-vous où la mort l'a fait descendre? voyez-vous à quoi elle a borné ses grandes idées? voyez-vous con:mc elle s'esl jouée de ses prétentions? c'est de quoi régler les vôtres : Veni , et vide; venez, femme mondaine,venez, vous avez pour votre personne des complaisances extrêmes, la passion qui vous domine est le soin de votre beauté , et parce que celle passion est démesurée, elle vous cnlretienl dans une mollesse honteuse; elle produit en vous des désirs criminels de plaire , et elle vous rend complice do mille péchés cl de mille scandales. Venez et voyez ; c'était une jeune personne aussi bien que
vous, elle était l'idole du monde comme vous, aussi siiiritueile (pie vous , aussi recherchée cl aussi adorée que vous. Mais la voyez-vous à présent? voyez-vous ces yeux étiinls, ce visage hideux el qui fait horreur ? c'est de quoi réprimer cet amour infini de vousmême : Vcni, et vide.
Enfin nos passions sont injustes , soit dans les sentiments qu'elles nous inspirent à notre propre avantage, soit dans ceux qu'elle nous font concevoir au désavantage des aulreN ; mais la mort, dit le philosophe, nous réduil aux termes de l'etiuilé; et par son souvenir, nous oblige ànous faire justice a nous-mêmes, el à la lairc aux autres de nous-mêmes : Mors sola jus (iquiim est gencris htiinani (Senec). En effet , quand nous ne pensons point à la morl , et (jue nous n'avons égard qu'à certaines distinctions de la vie, elles nous élèvent , elles nous éblouissent , elles nous rcmidissenl de nous-mêmes. On devient fier et hautain, dédaigneux et mê|)risant , sensible et délicat , envieux el vindicatif, entreprenant, violent, emporté. On parle avec laste ou avec aigreur, on se pique aisément, on pai'donne difficilement; on attaque celuici. on détruit celui-là: il faut que tout nous cède, et l'on prétend que tout le monde aur.i des ménagements p((ur nous , tandis qu'iu n'en veut avoir pour personne. N'est-ce pas ce qui rend queUincfois la domination des grands si pesante el si dure? Mais méditons la mort, el bienlôl la morl nous apprendra à noU5 rendre justice cl à la rendre aux autres, de nos fiertés et de nos hauteurs, de nos dédains et de nos mépris, de nos sensibilités et de nos <lélicatcsses , de nos envies, de nos vengeances, de nos chagrins, de nos violences, de nos em|iortements. Comme donc il ne faut, selon l'ordre et la parole du Dieu toutpuissant, qu'un grainde sable pour briser les fiolsde la mer : IIic confi inijes tumentcs fluclus tuus {Job.,W'S.\lU),'\i ne faut que celte cendre qu'on nous met sur la tête et ([ui nous retrace l'idée de la mort, pour rabattre toutes les cnlluies de notre cœur, pour en arrêter toutes les fougues, pour nous contenir dans l'humilité et dans une sage modestie. Comment cela ? c'est que la mort nous remet devant les yeux la parfaite égalité qu'il y a entre tous les autres hommes el nous. Egalité que nous oublions si volontiers , mais dont la vue nous est si nécessaire pour nous rendre plus équitables el plus Iraitablcs.
Car quand nous repassons ce que disait Salomon et que nous le disons comme lui : Tout sage et tout éclairé que je puis être, je dois néanmoins mourir connue le plus insensé : Unies, et slulti et meus uecasus crit ( Eccles., 11 ) ; quand nous nous appliquons ces paroles du prophète royal : Vous êtes les divinités du monde, vous êtes les enfants du Très-Haut ; mais, fausses divinités, vous êtes mortelles, cl vous mourrez en effet comme ceux dont vous voulez recevoir l'encens, et de ((ui vous exigez tant d'bommages et tant d'adorations : Uti eslis, et filii escehi omtifx • vos (lutcm sicut Iwmines moriemini { Ps. lAMXl ) ; quand, selon l'expression dj
CAUEMt;. SERMON 1. SUli LA PENSEE DE LA .MOI'.T
l'Fi'rituro, nous dcsceiulons onrore loul vix.iuls ri l'ii cspril diiiis lo loinboau, el qui" le savant s'y voil coiifomiu a\er l'ifinoraiil, le tiohlo avec l'arlisaii, le plus fameux eumiueraiil avec le plus vil esclave ; même lene qui les couvre, iiièiucs léiièbrcs qui li s vnviroiiiieiit, nU'niCs vers qui les niiij;enl,uiêi:!e corruption, iiièine pourriture, iiième pousi;iôrc : PaiTus et nwfjnus ibi sunt, et snvus liber a domino suu {Job., III ) ; (lu.uul, disje, on vient à faire ces réllexions el à coiisiilérer que ces lioiiimes au-dessus de (jui l'on se place si haut dans sa |iropre esliuie ; que ces hoiutnes à <|ui l'on est si jaloux de faire sentir son pouvoir et sur qui l'on veut |irendre un vmpire ïi absolu ; que ces iiomines pour (jui l'on n"a ni compassion, ni charité, ni condescendance, ni égards : que ces hommes de (jui l'on ne peut rieu supporter et contre i|ui l'on agit avec tant (ranimo>ité et tant de rigueur, sont néanmoins des hommes comme nous , de même nature, lie même espèce (]ue nous; ou, si vous voulez, (|ue nous ne sommes que des (lomnies comme eux. aussi faibles (ju'eux, aussi sujets qu'eux à la mort el à toutes les suites de la mort. Ah ! mes chers auditeurs, c'est bien alors (jue l'on entre en d'autres dis|)Osilions. Dés là l'on n'est plus si infalué de soi-même, parce que l'on se connaît beaucoup mieux soi-inê.ne ; dès là l'on n'exerce plus une autorité si doniinanlc cl si impérieuse sur ceux que la naissance ou que la fortune a mis dans un rang intérieur au nôtre, parce (ju'on ne trouve plus, après tout, (pie, d'hoimne à homme, il y ait tant de différence ; dès là l'on n'est plus si vif sur ses droits, jjarce que l'on ne voit plus tant de choses que l'on se croie dues ; dès là l'on ne se tient plus si grièvement oITensé dans les renconties, el Ion n'est plus si ardent ni si opiniâtre à demander des satisfactions outrées, parce (|u'cin ne se figure plus être si forl au-dessus de l'agresseur, ou véritable, ou prétendu, et qu'on n'est |)lus si persuade qu'il doive nous nlâthiT tout et condescendre à toutes nos volontés. i)n a de la douceur, de la retenue, de l'honnêteté, de la complaisance, de la patience ; on sait compatir, prévenir, excuser, soulager, rendre de bons ollices et obliger. S.iinls et salutaires eff'ts de la pensée de la mort I C'est le remède le plus souverain pour amortir ic feu de nos passions, comme c'est encore la règle la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations. Vous l'allez voir dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
Quelque pénétration {[ue nous ayons, et de quelque force d'esprit (lue nous puissions nous piqu(!r, c'est un oracle de la foi que nos pensées sont timides el nos prévoyances incertaines : Corjitaliunes morlalittin titnidœ, et incertœ providenliœ n<.slrœ ( Siip., c. 1\ ). Nos pensées sont timides, dit saint Augustin, cspluiuaiit ce passage, parce que souvent dans les choses mêmes qui regardent le salut, nous ne savons pas si nous prenons le meilleur parti, ni môme si le parti que nous
prenons est absolument bon, et qv.o. nous n'avons i)oint assez d'evidi'iKc pour on faire un discernemint exact, beaucoup moins un discerneioent sûr el infaillible. D'où il s'ensuit que, malgré toutes nos lumières, nous craignons de nous y tromper, el que nous ayons sujet de le craindre, puisque la voie où nous nous engageons , quelque droite qu'elle nous paraisse, peut ne l'être pas en effet, et que les vues courtes et bornées d'une faible raison qui nous sert de guide, u'empéchent pas que nous ne soyons exposés aux funestes égarements dont saint l'aul voulait nous garantir quand il nous avertissait d'opérer notre salut avec crainte et avec tremblement : Coijitationes morliilitim limidœ. Comme nos pensées sont timides, llùriture ajoute que nos prévoyances sont incertaines, parce que l'avenir n'étant pas en notre pouvoir, et Dieu s'en étant réservé la connaissance, dequrlqne [uéc utidu que nous usions, nous sommes toujours dans le doute si ce que nous enln'preiions, ijiioiqu'avec des intentions pures et en ap;iannc chrétiennes, est bien entrepris, ' si nous n'aurons point lieu un jour de nous en repentir, si noire conscieiiic ne nous le reprochera jamais, et si ce que nous avons cru innocent pendant la vie, ne sera point à la mort la matière de nos regrets el de nos désespoirs : h't incerlw providenliœ nosliw. Etat malheureux, que le plus éclairé des hommes déplorait et qu'il regardait comme la suite fatale du péché. 11 serait donc wwport int de trouver un moyen qui nous délivrât de ces incertitudes allligeantes et de ces craintes si opiiosées à la paix intérieure de nos âmes, qui, dans les oecisions où il" s'agit de nos devoirs, nous mil en état de conclure toujours sûrenient, et qui, dans mille conjonctures où le salut et la conscience se trouvent mêles, nous préser^ât également, el de l'erreur etdu repentir. Or, je soutiens que le moyen pour cela le plus efficace est le souvenir de la mort "? Pouniuoi ? le voici : parce que le souvenir de la mort est une application vive et louchante (jue nous nous faisons à nous-mêmes de la fin dernière qui doit être le solide fondement de toutes nos délibérations, et (ju'il est certain qu'en prali(liiant ce saint exercice du souvenir fré- (luenl de la mort, nous prévenons ainsi tous li's remords et tous les troubles dont pourraient être sans cela suivies nos résolutions. Dans l'engagement indispensable où nous sommes de régler selon Dieu notre conduite, est-il rien de plus instructif, rien de plus édiliant et même de plus consolant pour nous que ces vérités "? Suivez-moi.
Pour bien délibérer el pour bien résoudre, il faut toujours avoir devant les yeu\ celle fin dernière, qui est la règle de tout, et à la- (juclle par conséquent tout ce(|ue nous nous proposons dans le monde doit aboutir comme autant de lignes au centre. J'entends par l.i fin dernière, ce souverain bien, cet uni(iue nécessaire, ce salut que nous ne devons jamais perdre de vue, et dont toutes nos actions doivent avoir une dénendance essentielle et
OnATEUr.S S.VCUF.S. DOURDALOL'E
linniédialc. C'est un axiomn inàiibilnblc clans ta morale cliréticniio. et un priniiiiO univorsiUciiicnt reconnu. Mais le moyen d'avoir toujours ce regard fixe sur un objet aussi élevé i(ue celui-là, et de pouvoir être assez allenlits sur nous-mêmes pour observer dans chaque action do la vie. le rapport (lu'elle a, je ne dis pas à la fin pariiculière et prociiaine qui nous fait agir, mais à la fin commune et plus éloignée où nous devons tous aspirer? C'est, mes chers auditeurs, d'envisager et de prévoir la mort : la mort, malgré nous-mêmes, nous rappelle toute l'éternilé qui la suit; elle la rapproche de nos yeux comme un rayon de lumière, mais un rayon vif et perçant qui se répand dans nos esprits ; et par là elle nous découvre tout ce qu'il y a dans nos entreprises et dans nos desseins de bon ou de mauvais, de sûr ou de dangereux, d'avantageux ou de nuisible.
En elTot, pénétré que je suis de celle pensée, (7 faut ynourir, je commence à juger bien plus sainement de toutes chos's; dégagé de mille illusions que la mort el l'élernité dissipent, quelque occasion qui se présente, je vois bien plus clairement il bien plus vile ce qui m'éloigne de ma fin ou ce qui peut m'aider à y parvenir ; el dés que je le vois, je ne balance point sur la résolution que j'ai à former touchant ce qui m'est ou salutaire ou préjudiciable dans la voie de Dieu. Je dis sans hésiter: Ceci m'est pernicieux, ceci m'est utile, ceci m'exposera, ceci me perdra. Et puisqu'il m'est pernicieux, je le dois donc rejeter; el puisqu'il mest utile, je le dois donc prendre; et puisqu'il m'exposera, je le dois donc craindre ; et puisqu'il me perdra, je le dois donc éviter. Sans la vue de la mort, celle considération de ma dernière fin ne ferait tout au plus sur moi qu'une impression superficielle, qui ne m'empêcherait pas de donner dans mille écucils, el de faire mille fausses démarches ; c'est ce que l'expérience nous apprend tous les jours. Mais quand je médite la morl, el l'éternité qui en est inséparable, elle frappe mon esprit el toutes les puissances de mon âme ; en sorte même que je ne puis plus me distraire, ni me détourner de celle fin bienheureuse à laquelle je suis appelé, et pour laquelle j'ai été créé. Je me trouve couune détermine à la faire entrer dans tous les projets que je trace, dans tous les intérêts que je recherche, dans tous les droits que je poursuis; cl parce que celle fin ainsi appliquée est la régie infaillible du mal qu'il faut fuir, et du bien qu'il faul embrasser, la méditation de la mort devient pour moi, selon l'Ecriture, un fonds de prudence cl d'intelligeiico : Ulinnm sapèrent et intellifjerent,acnuiissima providcrenl {Deat. XWli)! Aussi , i)Ourqui>i les païens mêmes rendaienl-ils une espèce de culte aux toniheaux do leurs ancêtres? Pourquoi y avaient-ils recours comme à leurs oracles? Pourquoi, dans les traités el dans les négociations importantes , y lenaienl-ils leurs conseils et leurs assemblées? C'était une supersliiion ; mais celle superstition, remarque Clément Alexandrin, tie laissait pas d'être fondée sur
un instinct secret de raison el de religion: car ils semblaient ainsi reconnaître que leurs conseils ne pouvaient être, ni régulièrement ni constamment sages, sans le souvenir et la vue de la mort. C'est poui' cela qu'ils ne s'assemblaient pas dans des lieux de réjouissance, mais dans le séjour de l'ainiclion et des larmes ; parce que c'est là, comme dit Salomon, que l'on est authenli(iueiiient averti de la lin de tous les hommes, et par conséquent que l'on est plus capable de consulter el de décider : lllic enim finis cunclorum mlmonclur liominum lEccIcs., Vil). Or, ce que faisaient les païens peut nous sersir de modèle, en le rectifiant cl le sanctifiant par la foi.
En elTet, il n'y a point de jour, nv^s chers auditeurs, où vous ne deviez, pour ainsi dire, tenir conseil avec Dieu el avec vous-mêmes; tantôt pour le choix de votre élat, lan'ôt pour le gouvernement de vos familles, tanl(jl pour l'usage de vos biens, tantôt pour la disposition de vos emplois, tantôt pour la mesure de vos divertissements , tantôt pour l'ordre de vos dévotions, tantôt pour votre propre conduite, tantôt pour la conduite de ceux dont vous devez répondre; car malheur à nous, si nous abandonnons tout cela au hasard, et si nous agissons sans règle el sans principe. En vain dirous-nous que nous n'avons pas lU assez de lumières pour trouver là-dessus, parmi les embarras du siècle, le point fixe et inunobile de la vraie sagesse. Abus, chrétiens, |)uisque nous en avons le moyen le plus efficace. En voulez-vous une preu^e sensible ? failes-en l'essai, cl jugez-en par vous-mêmes. Il s'agit de choisir un élal de vie : cboisisscz-lc comme devant un jour mourir ; et vous verrez si la tentation et le désir de vous élever vous y feront prendre un vol trop haut. 11 est question de régler l'usage de vos biens : réglez-le comme les devant bientôt perdre, parce qu'il faudra bientôt mourir; el vous verrez si l'attachemenl aux richesses tiendra votre cœur étroitement resserré dans les bornes d'une avare convoitise. On vous propose un intérêt, un gain, un profit : examinez-le comme étant sûrs d'en rendre compte à Dieu et de mourir; el vous verrez si les maximes du inonde vous y feront rien hasarder contre les lois de la conscience, ^'ous êles embarqués dans une affaire, vous avez un diiïerend à terminer : videz l'un et l'autre conune vous voudriez l'avilir l'ail, s'il fallait mainien.int mourir; et \ous verrez si rentêlemciil ou l'orgueil vous fera oublier les lois de la justice et manquer aux devoirs de la charité. Non, chrétiens, il n'y aura plus rien à craindre pour vous. La seule pensée que vous devez mourir corrigera vos erreurs, détruira vos préjuges, arrêtera vos précipitations, servira de frein à \os empressements el de contre-poids à vos légèretés. El n'est-ce pas ce qui de tout temps a conduit les saints dans les vois droites ([u'ils ont tenues, sans s'égarer et sans tomber? N'est-ce pas ce qui leur a fait prendre si souvent des résolutions que le monde condamnait de folie, mais que leur inspirait la plus haute sagesse de l'Evangile? N'csl-cc pas ce
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qui les a portés ;i embrasser des vocations sent leurs repentirs les |)lus douioiirciix. Mais ijeiiit)lcs, liuniiliantes, contraires à toutes les le secret de les prévenir, c'est de prévenir, inclinations deMa nature, etoùla seule prâce autant (juc possible, b? moment de la mort, de Dieu les pouvaitsoutenir? Les routes (|u'ils Tîl ro.'iiment? en se dciiiaïKlanl à soi-même : devaient suivre pour ne se pas [x'rdre étaient Ouel sentiment aurai-je à la mori de ce (|ue aillant de secrels de prédestination ; mais ces j'entreprends aujourd'hui? ce ([ue je vais secrets, autrement inipeiiétrabies, se déve- faire me troiiblera-t-il alors ? me consoleraloppaient sin-,ibleiiientàleui's jiux. dès qu'ils l-il? me donnera-t-il de la coiiliame? regardaient la mort. Il y avait des dangers et me causera l-il des regrcls?l'approuverai-j('? des pièges dans le chemin oii ils mareliai<'nt, le condamnerai-je? Car, pour chicuiie de ces pui>(|u'il y en a partout; mais la vue de la questions, nous avons dans nous-mêmes une mort les préservait de tous les piégis et di; réponse générale, mais décisive, sur laquelle tous les dangers; et il ne lient qu'à vous et nous pouvons faire fond; et cette réponse, à moi d'en tuer le même avant.ige. pour appliquer ici la parole du grand Apôtre, Si donc nous n'avons pas assez de discrriie- c'est la i éponge de la mort : Et ipsi in nobis ment pour nous bien conduire, et si, iiiaii- responfum moriis liabcmus {\\ Cor.,\).']L;\\n\\^ que de connaissance, nous faisons des fautes que nous raisonnons selon les principes di: irréparaliles, si nous nous engageons témé- la vie, les réponses que nous nous rendoii'' rair inent;si nous choisissons des états où à nous-mènx's nous enireliennent dans uk Dieu ne nous a point appelés, et où il nous déréglementdi' conduitequifaitque nous nous prive de mille grâces (lu'il voulait nous don- repentons maintenant de ce qui devrait nous lier ailleurs; si nous prenons des emplois à consoler, it (|ue nous nous applaudissons de quoi nous ne sommes pas propres, et où no- ce qui devrait nous ainiger : mais la in-nsée trc incapacité nous fait commettre des péchés de la morI, jiar une vertu toute conti aire, et sans nombre ; si nous contractons des al- que l'expérience nous fiit sentir, redresse, liances qui ne produisent que des chagrins, si je puis ainsi parler, tnus ces sentiments. (|ue des ameilinnes, que des giicrrrs inles- Elle ne nous donne de joie que pour ce qui tines, que des divorces scainLM u\ ; si cous doit cire le vrai sujet de noire joie, et ce qui nous jetons dans des intrigues qui nous alti- le sera toujours. Elle ne nous donne de dourenl de tristes revers, et dont le succès ne leur et de repentir ipie pour ce qui doit êlio tourne qu'A notre confusion cl à notre ruine; le vrai sujet de noire repentir et de notre si nous entrons en des sociôlés.eu des partis, douleur, et ce qui ne le sera plus à la mori, en des négoces qui intéressent la conscience, après l'avoir été dans la vie. En nous alla et où le salut nous de\ient comme impossi- chanta la vie, nous ne concevons que des ble (car vous savez combien ce que je dis est lepenlirs passagers cl variables, qui nous ordinaire, et Dieu sait combien d'âmes seront font aujourd'hui condamner ce que demain éternellement malheureuses pour s'être li- nous approuverons : d'où vient que nos ic- \ rées de la sorte elles-mêmes sans réflexion pcntirs mêmes ne peuvent former en nous et sans discrétion) ; si, dis-je, tout cela nous cette conduite uniforme qui esl le caracièro arrive, ne l'imputons point à Dieu, chrétiens; de la prudence chrétienne. Mais quand nous ne l'imputons pas même à notre misère. Dieu médilons la mort, nous la prévojons ; et en } avait pourvu; et, malgré notre misère, le la prévoyant, nous prévenons des repentirs souvenir de la mort pouvait et devait nous éternels, dont l'horreur, toujours la même, mellre h couvert. Mais n'en accusons ijue iion-seulemeiil esl suffisante , mais toulcl'Otre infidélité, qui nous fait éloignerde nous imissante [lour arrêter les saillies de notre ce souvenir si nécessaire, comme un objel < sprit, et pour empêcher que la cupidité ne fâcheux et désagréable, et qui, par une suite l'aveugle et qu'elle ne l'emporte. Or, c'est inévitable, nous expose à tous les égare- l>ien ici que la prudence des justes triomphe ments où nous nous laissons entraîner. de la lemérilé des impies. Car enfin, mon De là vient un autre avantage, qui est fière, dirais-je avec saint Jérôme à un lihercomme une conséquence du premier. Cir, tin du siècle, quelque endurci que vous sovez ))Our délibérer sagement, il faut prévenir les dans votre péi hé, quelque Iranquilie que inquiétudes, beaucoup plus les repentirs et vous aiïectiez de paraîue en le commettant, les désespoirs dont nos résolutions pour- quelque force d'esprit (jue vous mari] niez raient être suivies ; puisque, comme dit saint lorsqu'il faut vous y résoudre, votre malheur Bernard, ce qui doit être le sujet d'un re- est de ne pouv oir l'aire un retour sur vouspeiitir ne peut être le conseil d'un homme même, sans porter déjà contre vous-même bensé- Or, d'où peut venir un effet aussi ce triste arrêt : Je vais faire un pas qui nie avantageux que celui-là, qui peut nous met- jettera dans le plus cruel désespoir, du moins Jre en état de dire, si nous voulons, à clia- à la mort, et que je voudrais alors réparer que moment : Je prends un parti dont je ne par le sacrifice de mille vies, uie repentirai jamais; ce que je fais, je me Je sais qu'autant qu'il esl en vous, vous saurai éternellement bon gré de l'avoir l'ait : étouffezce sentiment : mais je sais aussiqu'il qui le peut, chrétiens"? l'usage fréquent de ce n'est pas toujours en votre pouvoir di; vous que j'appelle la science pratique de la mort. en défaire. Je sais que celte réflexion se pré- Pourquoi ? excellente raison de saint Augiis- sente à vous malgré vous, lors même que tin : parce que la mort, dit ce saint docteur, vous faites plus deiïorls pour 1 éloigner de étant le terme où aboutissent tout les des- vous. Je sais qu'elle vient jusqu'au milieu do seins des hommes, c'est là même que nais- vos plaisirs parmi les divertisscincnls el les
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ORATEUnS S.VCRES. P.OIT.DALOUE.
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joii'S i!u iDondc, dans les ninment> les plus heureux en apparence, vous saisir, vous iroubler, el qu"au foiul de ràine elle vous fait bien payer avec nsun' celle fausse tran- (luillilé qui "ne consiste que dans des dehors trompeurs. Mais moi, qui \eux me garantir de CCS alarmes cl de ces agitaliiins secrèlcs, que fais-je ? j'aime à ni'occupcr du souvenir de la mort, afin qu'un remords jiiquaiit et importun ne l'excite pas dans moi contre moi. Je préviens par la pensée tous les repentirs de la mort, et au lieu de les réserver à cette dernière heure, je me les rends utiles pour l'heure présente. J'en veux être touché maintenant, afin qu'ils ne me désespèrent p is à la mort ; c'el-à dire, je veux maintenant me remplir de cette idée, que je inorepentirais, afin de ne me repentir jamais. Jedis connue le |irophèle royal: Ci/"fie)*u/c(/('r(()i/me(/o/or('s?«or((.v (/*.<. XVII). Lesdouleiirs de la mort, ses regrets, ses désespoirs m'ont iiivesli, m'ont assiégé de toutes parts; cl, bien loin de m'en défendre, j'en fais mon bonheur et ma sûreté. Car qu'y a-t-il de p'us désirable pour moi que d'avoir en moi ce qui me répond de moi-même, ce qui me sert à régler toutes mes <lé narches, à mesurer tous mes pas, à en découvrir les suites lâcheuses et à l 'S éviter? Avec cela, que puisje craindre? ou, avec cela, que ne puis-je [.as entreprendre ? Pensée de lamorl, remède ie jilus souverain pour amortir le feu de nos ji'issions, règle la p'us infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations ; enfin, motif le plus efficace pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions. C'est la troisième partie.