‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 38 sur 132 · POUR LE JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE · texte numérisé non relu

POUR LE JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

Sur la prière.

Ecce millier i-li.inana;3, a fi;iihiis illis egresça, d.imavit <lic-ns ei : .Miserere niei, Douiiue , liii David; lilia me» malt; a cl;riiioDlo vexater.

Ahrs une femme cftanaiiéemte, venue de ces qnarliers-là, s'i'ciia en lui disuiu : Sei/inew, fils de Dmùl, «yc; pitié de moi ; ma Itlle r>/ cniellemeiil tourmeiuéc par lé démon {S Mmili.,cli. \V).

Si jamais la force de la prière parut sensiblement et d'une manière éclalante , n'est-ce pas , chrélions , dans l'exemple que nous propose l'évangile decejour.oùnous voyons, pour parler avec saint Amhroise, un Dieu même surpris el dans l'admiration ; un Dieu qui confond les puissances de l'enfer, qui fait des miracles et qui déploie toute sa vertu en faveur d'une élr ingère , laquelle a recours à lui, et qui, tout idolâtre qu'elle est, nous sert de modèle et nous apprend à prier"? Je dis un Dieu surpris et dans l'admiration : 0 millier, magna est fiiles (un (Mallh. W] I O femme, votre foi est grande! C'est ainsi que Jésus-Christ lui-même s'en explique ; et ne semble-t-il pas que la foi de cette chananéenne, et que la ferveur de sa prière nK quelque chose pour lui de surprenant et de nouveau? Je dis un Dieu qui confond les puissances de l'enfer et qui fait des miracles . que lui demande celle femme? Qu'il guérisse sa fille cruellement tourmentée' du démon ; cl le Fils de Dieu, d'une même parole, nonseulement délivre la fille, mais sanctifie encore la mère : Fiat tibi sieut vis (Ibid.) : qu'il vous soit fait comme vous le souhaitez.

Il n'est donc rien de plus efficace auprès de Dieu que la prière ; el d'oîi vient toutefois, mes chers auditiurs, que Dieu tous leâ jours se monlre si peu favorable à nos vœux; que nous prions , et qu'il ne nous écoule pas ; que nous demandons , et que nous n'obtenons pas? C'est ce que je veux examiner aujourd'hui, cl ce qui va faire le fond de ce discours. Sujet d'une extrême conséiiuenre et qui mérite une réllexion toute particulière ; car il s'agit , chrétiens , de vous enseigner la plus excellente de toutes les sciences ; il s'agit de vous apprendre à bien user du moyen de salut le plus puissant ; il s'agit de vous faire connaître le sccrel inestimable et l'art tout divin de loucher le cœur de Dieu et de faire descendre sur nous les plus précieux trésors de sa grâce. Pour recevoir co don de la prière], employons la prière elle-même, et implorons le secours du ciel jiar l'intercession de IMan'c : .-Ire, Marin.

Rien n'est plus solidement établi dans la religion et la théologie chrétienne, que l'infaillibilité de la prière. Elle a une lelle force, dit sainl Jean- Chrysostome , qu'elle rend.

SERMON Mil. SI

à ce qu'il semiilc, la |i;iiole de l'homme aussi piii'is.iiili' el iiit'me pliis puissiinti- que la paroletlo Dieu. Aussi puis-.;iite; eiir, comme Dieu, d'une parole, a t'.iil toutes cliitses : Dixit et fiicta sttiit ij's. C.Xl.NIIl; ; riiomine n'a qu'à [ aiier el à doiiiaiider, loul lui est accordé : Quodciiiiiiiiie volucrilif, petilis , et jkt vobis {Joan. XV). Plus luissanle même éuqueUi ne sorte, puixjiie vi Dieu se l'ait obéir, re n'est que des êtres crées ; an lira ((ue , par la vertu de la prière, tout Di( u qu'il est, il obéit, selon l'expression de llÙTilure , à la voix (Je l'homme : Obedicntc Dumino vnci hominis [Josu. X). Nous entendons tous les jours des chrétiens <iui se |i!aigi;enl de l'iiiulilité de leurs prières el du peu de Irait (juils en retirent : je ne m'en étonne pas ; car en quel sens disons-nous que la prière est infaillible'? Nous supposons pour cila une prière sainte, une prière laite avec toutes les conditions qui la doivent accompagner, et que Dieu allend de nous, lorsque, de sa part, il s'engage à nous accorder tout ce que nous demanderons. Or, voilà soment ce qui manque à nos prières. Ce sont des prières défectueuses , et quant au sujet, el quant à la forme : quant au -ujrt, (jui en en fait la matière ; el (juant à la forme, ([ui en fait la qualité. L'apôtre saint Jac(ities le disait aux fidèles de son temps et je vous le dis à vous-niémes : Voiis deniaïulez, nus frères , el vous ne recevez pas , parce que vous ne demandez pas bien : Petilis et non (iceipilis, €0 quod malepetalis (J«co6. ^'l). En effet, nous ne demandons pas à Dieu ce (jue Dieu veut que nous lui demandions; dèfau! lar rapport au sujet de la prière : nous ne lui demandons pas de la manière qu'il veut que nous lui demandions; défaut par rapport à la forme ou à la qualité de la prière. Mais prions comme la chananéenne. Uien déplus jiisie que la prièri' (ju'elle f.iit à Jésus Christ ; elle lui deinande qu'il délivre sa fille du démon dont elle est possédée. Rien de plus engageant : elle pratique dans sa prière loules les vertus (jui peuvent gagner et Intéresser le Sauieur du monde. Prions, dis-je, comme cette f.nime : sans cela , prières infructueuses : pourquoi ? ou parce que nous ne demandons pas ce qu'il faut , ce sera la première partie ; ou parce que nous ne demandons pas comme il faut, ce serjî la seconde. Deux leçons (jue j'ai à mettre dans tout leur jour. Rendez-\ous-} allenlifs , cbréliens , et lâchez à en proliter.

PHEMIÈRE PAUTIE.

C'est surtout de la nature des choses qu'on demande à Dieu, que dépend l'essence de la prière el par conséquent son mérite , son efficace , sa vertu. C'<'sl donc aussi par -là, dit saint Cbrysostome, que nous devons commencer à nous faire justice sur le peu de valeur et le peu d'eiïet qu'ont presque toutes nos prières devant Dieu ; et c'est l'admirable instruction que nous fournil d'abord i'Kvangile de la femme chananéenne. Car prenez garde, s'il vous plait, el qu'il me soil permis de m'espliquer de la sorte; au lieu o.ue celle femme , prosternée aux pieds de

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Jésus-Christ , lui demande que sa Olle soit délivrée du déoion (]ui la possède , nous, par un esprit tout opposé, nous demandons tous les jours à Dieu ce qui entretient dans nos âmes le règne du ilémon, et même de plusieurs démons dont nous voulons élre possédés. En faut-il davantage pour vous lairo comprendre pourquoi le Sauveur du monde écoule celte étrangère, el lui accorde un miracle de sa toule - puissance, el pourquoi Dieu , au contraire , se rend sourd à nos treux cl rejette communément nos prières ? .\ppli(|uez-vous, chiéliens, aux grandes vérités que ce sujet renferme , el que jo vais développer comme les secrets les plus importants de voire prédestination.

Je dis que nous demandons tous les jours à Dieu ce qui entretient dans nos âmes le règne du démon : comment cela "/ c'est que, dans nos prières , nous demandons , ou des choses préjudiciables au salut, ou des biens purement temporels el inutiles au salut, ou même des grâces surnaturelles , mais qui , de la manière que nous les concevons el que nous les voulons , bien loin de nous sanctifier, servent plutôt à nous séduire el à nous retirer de la voie du salut. Donnons à ceci tout l'éclaircissement nécessaire.

Nous demandons des choses préjudiciables au salut : premier obstacle que nous opposons aux miséricordes divines, el qui en arrête le cours. Car ne pensons pas, mes cliers auditeurs, que , pour être chrétiens de profession, nous en soyons moins sujets dans la pratique aux désordres du paganisme. Or, un des désordres des païens , si nous en croyons les païens mêmes, c'était de recourir à leurs dieux et de leur demander, quoi ? ce qu'ils n'auraient pas eu le front de demander à un hoamie de bien , ce qu'ils n'auraient pu demander ouvertement dans les tem|)les el au pied des autels sans en rougir : la mort d'un parent dont ils attendaient la dépouille, la mort d'un concurrent dont le crédit ou le mérile leur faisait ombrage, le patrimoine d'un pupille, qu'ils cherchaient à enlever, el sur lequel ils jetaient des regards de concupiscence. Tel était le sujet de leurs jirières ; el pour leur donner plus de p lids, ils les accompagnaient de toutes les cérémonies d'un culle superstitieux ; ilsy joignaient les offrandes et les sacrifices, ils se purifiaient. Cela nous semble énorme et insensé; mais , chrétiens , en les condamnant, n'estce pas nous-mêmes (jue nous condamnons ? A comparer leurs jirièi es el les nôtres , sommes-nous moins coupables? que dis-je ? Ne sommes-nous pas encore plus coupables qu'ils ne l'étaient ?

Car enfin c'étaienl des païens, et ces païens n'adoraient pas seulement de vaines el de fausses divinités, mais, selon leur créance même , des divinités vicieuses et dissolues. Or, à de telles divinités, que pouvaient-ils demander plus naturellement que ce qui favorisait leurs vires el la corruption de leurs moeurs? n"étail-ce pas une suite presque nécessaire de leur infidélité? Mais nous, mes frères , nous servons un Dieu non moioa

ORATEURS SACRES. OOURDALOIJE.

pur, ni moins saint que pui<s.int et grand; un Dieu aussi essentiellement ennemi de toute injustice et do tout pér hé, qu'il est essentiellement Dieu : et tinileftiis ee Dieu si pur, ce Dieu si saini, ce Dieu si équitable et si droit, que lui demandons- nous? l'accomplissement de nos désirs les plus sensuels, et le succès de nos entreprises les plus criminelles. Ce n'est plus seulement un désordre, c'est, j'ose le dire, une impiété, c'est un sacrilège.

Il est vrai, cl j'en conviens, (|ue, dans le christianisme, nous savons mieux colorer nos prières et les exprimer en des termes moins odieux ; car on a trouvé le secret de déguiser tout. Mais si nous nous trompons nous-mêmes, nous ne (rompons pas Dieu , qui nous entend, et qui sait bii'n discerner la malignité de nos intentions, de la simpliciié de nos expressions. En vain donc un homme du siècle demande-t-il à Dieu de quoi subsister dans sa condition et de quoi maintenir son état : comme son état, ou plutôt comme l'idée qu'il se forme de son état ne roule que sur les principes , ou d'une anibilion démesurée, ou d'une avarice insatiable. Dieu, dont la pénétration est infinie, connaît ses desseins et prend plaisir à les f.iirc échouer. En vain un père demandc-t-il à Dieu l'établissement de ses enfants : comme il n'a sur ses enfants que des vues toutes profanes, que des vues mondaines, et qui ne sont ni réglées selon la conscience, ni soumises à la vocation divine. Dieu, sans s'arrêter aux apparences d'une humble prière, m découvre la fin; et, par un juste jugement, bien loin d'élever cette famille, la ruine de fond en comble, et la laisse maiheureu-iemenl tomber. En vain une femme demandci-elle à Dieu la santé du corps : comme sa santé, dans l'usage qu'elle en veut faire, ne doit servir qu'à son oisiveté, à sa mollesse, et peut-étic à son libertinage et à son déréglcmi'iii , Dieu , qui le voit , au lieu de retirer son bras, lui porte encore de plus rudes coups, et lui fait perdre dans une langueur habituelle tout ce qui peut entretenir ses complaisances et Hatter sa vanité. En vain un pl.iideur de mauvaise foi demaiulet-il à Dieu le gain d'un procès où toute sa fortune est engagée •. comme ce procès n'est au fond qu'une injustice couverte, mais soutenue p.ir la cliicine , Dieu, qui ne peut l'ignorer, prend eonlie lui la cause de la veuve et de l'orphelin, el le fait honteusement déchoir de toutes ses prétentions. Cependant, un n'oublie rien pour intéresser le ciel et pour le loucher; ou y emploie jusqu'au sairifice et aux prières de l'Eglise : mais parce que celte affaire qu'on poursuit avec t.int de chaleur, n'est qu'une cabale, qu'une intrigue qui ne peut réussir qu'aux dépens du |irochain, Dieu, tuteur de l'innocent et du pau^ re, rejette alors jusqu'au plus adorable sacrifice, jusqu'aux plus saintCi prières de son Eglise. Ce détail me conduirait tro]) loin, si j'entreprenais de lui donner toute son étendue; mais si vous voulez, mes chers auditeurs, aller plus a>anl cl vous l'api'lifiuer

à vous-mêmes , vous .nurez bienlôl reconnu que cent fois votre cœur vous a séduits de la sorte, et fait abuser de la prière pour porter devant Dieu mémo les intérêts de vos passions.

Revenons; et, pour donner à ce point important toute la force tju'il doit avoir, souffrez que je me prévale encore de la morale des païens. J'ai dit qu'elle suffisait pour nous convaincre; mais j'en ai dit trop peu, et j'ajoute qu'elle est même ici, dans un sens, plus propre à nous confondre que la morale des Pères. Qu'il me soit donc permis de faire parler dans cette chaire un auteur profane, et de vous adresser, ou pour votre instruction, ou pour votre confusion, les mômes reproches qu'il faisait à son siècle en des termes si énergiques et si forts : car, répondeimoi, disait-il en déplorant les abus de l'ancienne Rome , et s'élevanl contre les faux dévots du paganisme, qui fatiguaient les dieux de leurs injustes prières, (liles-moi ce (|ue vous pensez de .liipiter, et quelle estime vous en faites'? si vous avez pour le plus grand des dieux le même respect que pour le plus sage de vos magistrats'/ Cette question vous surprend, poursuivait-il , mais ce n'est pas sans raison que je la fais; car l'iriez-vous trouver, ce magistrat dont vous respectez la vertu , pour lui faire dans son palais l'infâme prière que vous venez faire à .lupilordans le plus auguste de ses temples? Vous supposez donc Jupiter moins intègre et plus aisé à corrompre, quind vous le croyei disposé à vous écouter, el prêt même à vous exaucer? Ainsi s'expliquait un païen; ainsi, par de sanglantes ironies, reprochait-il à des païens les scandales de leur religion, et peutêtre les corrigeait-il. Or, c'est bien ici, chrétiens, que l'infidélité nous fait des leçons et qu'elle nous condamne. Appliquons ceci à nos mœurs.

En effet, comment regardons-nous notre Dieu, je dis ce Dieu do sainteté? est-il donc le fauteur de nos vices? est-il le complice de nos crimes? et le veut-il? le peut-il être? Toutefois c'est sur ce principe que nous agissons et que nous traitons avec lui ; car, quand je prie, ne perdez pas cette remarque de saint Chrysoslome : quand je prie, mon intention est que Dieu, par un effet de sa miséricorde , et par une condescendance toute j)alernelle, se conforme à moi; que sa volonté, qui est efficace et toute puissante, se joigne à la mienne qui n'est que faiblesse; et ([u'il accomplisse enfin ce que je veux, n)ais ce que sans lui je \eux inutilement. Si donc, aveuglé par l'esprit du monde, bien loin de prier en chrétien, je prie dans la vue de satisfaire mon ambition , nmn orgueil, mon ressentiment, ma vengeance, que faisje? Je demande à Dieu qu'il s'accorde là-dessus avec moi , c'est-à-dire qu'il soit vain comme moi , passionné comme moi, violent comme moi, et que pour moi, qui suis sa créature, il veuille ce qu'il ne peut vouloir sans cesser d'être mon Dieu. Or, le prier de la sorte, est-co le prier en Dieu, et n'est-ce cas olutôt le dé>-honoi'er? n'est-ce pas, au-

CAREiUE. SERMON VlII. SUR LA PRIERE

tant qu'il dépend de moi, le faire servir à mes iniquités, comme il s'en plaint lui-nn^nie par son prophète ? Venimtcmen scrvire me fecisli in peccatis liiif, et laborem mihi prœbuisli in iniquitulibus luis (Isni., XLUI ). Observez ci'tle expression : ht laborem mihi prœbtdsti : comme s"il disait au pécheur: Votre prière m'a été un sujet de peine; car j'aurais voulu d'une pari me rendre propice à vos vœux, et de l'autre, je n'y pouvais répondre favorablement. Mon cœur était donc dans une espèce de violence, et comme parlagéenlre ma sainteléetma bonté : ma bonté, qui s'intéressait pour vous, el ma sainteté, qui s'opposait à vous; ma bonté, qui me portail à vous écouler, cl ma sainteté qui m'obligeait à vous rejeter : Et laborem mihi prœbuisli in iniquilalibus luis. El certes , chrétiens, si Dieu, oubliant ce qu'il est, avait alors égard à nos prières , ne serail-ce pas un scandale pour nous , el ne commencerions-nous pas nous-mêmes à douter de sa ]iio\idence?

Je sais, et saint Jean nous l'apprend, que nous avons auprès du Père un puissant avocat, qui est le Fils, et que c'est par les mérites de ce Fils adorable que nous prions. Mais ce que d'abord et en général j'ai dit de Dieu, pour rap|)li(]i)er en parlitulier à l'Homine-Dicu, voulons-nous en faire le patron de celle aveugle concupiscenre qui nous domine ; et si ce n'esl pas là le sentiment que nous en avons, pourquoi comptons-nous sur ses mérites dans des prières (lue la seule concupiscence nous a inspirées?

Non, rues frères, non; ce n'esl point pour im tel nsiige que Dieu, dans la personne de Jésus Christ, nous a donné un médiateur. H est l'avocat des pécheurs, mais il ne le fut jamais et il ne le peut être des péchés; el vouloir me servir ainsi de son crédit, ce n'est rien moins, dans la doctrine de saint Augustin , que de vouloir l'anéantir lui-niéme. Comment cela? parce qu'au lieu que la foi nous le représente comme l'auteur des grâces el des vertus, c'est en faire malgré lui le médiateur de notre vanité , le médiateur de notre avarice, le médiateur de notre concupiscence el de notre sensualité. Car si vous en jugiez autrement, reprend saint Augustin, auriez-vous l'assurance d'interposer le nom du Rédempteur pour demander ce qui détruit l'ouvrage de la rédemption ; el, remplis do vos projets ambitieux, oseriez-vous prendre liour intercesseur auprès de Dieu celui même <!ui s'est réduit dans la plus profonde humilialion pour vous enseigner l'humililç?

Heureux encore que Dieu, pour votre salut, devienne inflexible à votre prière. C'est d.ins celle rigueur apparente que vous devez reconnaître sa miséricorde; et où en seriez-vous, si c'était un Dieu plus indulgent cl selon votre gré? Ce qui a perdu les Pompée et les César, ajoutait ce fameux satirique, dont je n'ai pas fait difficulté d'emprunter ici les pensées, el qui semble n'a> oir parlé que pour nous-mêmes; ce qui a renversé cl ce qni renverse tous les jours des familles entières, ne sont-cc pas des souhaits

trop vastes el sans bornes, des souhaits criminels, accomplis par des divinités d'aulanl plus mortellement et plus malignement ennemies, qu'elles élaienl plus condescendantes el plus faciles? Magna numinibus vota exaudila maliguis [Juven.]. Kl moi je dis, pour consacrer ces paroles : Quelle a été la source de la réprobation de tant de chrétiens? n'est-ce pas d'avoir obtenu du ciel ce que le ciel ne leur accordait, el ce qu'il ne pouvait leur accorder que dans l'excès de sa colère ? El d'où vient encore la perte de tant de mondains qui se damnent au milieu de l'opulence et dans la mollesse, si ce n'est pas de ces prélendues faveurs de Dieu qui les exauce selon les désirs insensés de leur coeur, plutôt que selon les desseins de son aimable providence? Vous demandez à Dieu ce qui natte votre passion; et si Dieu vous le donne, lui qui prévoit ce qui vous pervertira, ce qui vous corrompra, ce qui vous entraînera dans l'abîme, peut-il exercer sur vous un jugement plus rigoureux el une vengeance plus terrible? S'en demeurons pas là.

Si l'on ne demande pas toujours à Dieu di s choses préjudiciables , et dans des vues direclemenl contraires au salut, au moins lui demande-t-on des biens purement temporels et inutiles au salut. Je ne veux pas dire que les biens temporels ne soient pas des dons de Dieu, ni qu'ils soient absoluinent contraires au salut. Mais quand le sont-ils, cl pourquoi Dieu les refuse-t-il alors? quand nous ne les demandons, ni selon l'ordre qu'il a établi, ni par rapport à la fin (ju'il a marciuée.

Car premièrenienl, on ne lui demande que les grâces temporelles, qui toutes se terminent aux besoins de cette vie; et à peine pense-l-on aux spirituelles , à quoi le salut est attaché : les avantages de la fortune, la prospérité, le repos , voilà ce que nous désirons et ce que nous recherchons, et ce que désirent, ce que recherchent aussi bien que nous les infidèles : Ewc enim omnia ijenCcs inquirunt [Mallh., VI). Ce sont des biens, je l'avoue, mais ce sont des biens périssables, des biens d'un ordre inférieur à l'homme, et surtout. à l'homme chrétien , des biens dangereux el sujets à se convertir en de \rais maux. Pour les biens solides et incorruptibles , c'est-à-dire la pureté des mœurs, la bonne conscience, 1 humilité, la foi, l'amour du priichain , tout ce qui sert à sanctifier l'âme el qui en fait la perfection, ilisons-Ie et confiindons-nous en le disant, c'est à quoi nous sommes peu sensibles, el ce qui rarement nous attire aux pieds des autels. Qui de vous a jamais eu recours à Dieu pour devenir plus modéré dans ses passions et plus réglé dans sa conduite? On visite les tombeaux dos martyrs, mais pourquoi? pour être guéri d'une maladie, et non point pour être délivré d'une tentation. Ou invoque les saints, mais pourquoi? pour être plus heureux et plus opulent, el non point pour être plus humble et plus ennemi des plaisirs. Ah! mes frères, s'écriait Salvien, si nous sommes affligés de calamités publiques, si nous sonimca

ORATEURS SACRES. BOLRDALOUE

HG

menacés tl'unu fainine ou d'une contagion, s'il règne une niorlalilé parmi nous, nous courons en foule au temple du Dieu vivant; tout retentit de nos gémissements et de nos prièrt'S : mais s'agit-il d'un lib.'rtinage qui déshonore le clirislianisme et qui désole l'Eglise? on nous voit tranquilles et sans in- (luiétnde; et au lieu d'engager le ciel à faire cesser de scandaleuses impiétés, nous vivons en paix et dans la plus affreuse indolence. Ainsi nous prions comme ce malheureux Anliochus, dont la prière intéressée ne put trouver grâce devant Dieu : Orabnt scelestns Vominum , a qno non eral miseï iiordiain consecudutis (H Mach., IX) ; il priait, orabat, et l'on ne peut douter qu'il ne priât avec toute l'ardeur possihle, mais il priait en mondain : Orabat sceleslus ; car il ne demandait à Dieu ni l'esprit de pénitence, ni le don de piété, ni le respect des choses saintes qu'il avait profanées, mais une santé qu'il préférait à tout le reste, cl dont il était idolâtre : Orabat scelestus Dominum; et c'est pour cela que le sein de la miséricorde lui était fermé : A qno non erut miscriconUam consecuturus. V^oilà comment nous prions, mais en vain, pu sqne le Fils de Dieu n'a jamais prétendu se faire garant de telUs prières : pourquoi? consultons l'Evangile; il va nous l'apprendre.

Le Fils de Dieu dit à ses disciples : Si voua demandez quelque chose à mon Père, et que ce soit en mon nom que vous le demandiez, il vous l'accordera ; Si quid pelicritis Pairem in noinine meo, dabit vobis {Joan. XVI). Riais remarquez, c'est la réllexion de saint Augustin, remarquez bien cette parole : .S'i quid, par où Jésus-Christ nous fait entendre que ce que nous demandons en son nom doit être quelque chose, et quelque chose digne de lui, parce qu'autrement il ne lui conviendrait pas de s'employer pour nous. Or, tous les biens de la terre, séparés du salut éternel, ne sont rien dtvanl Dieu. Les demander d me précisément à Dieu, c'est ne rien de- :nander; etquoique la promesse du Sauveur (lu uionde soit générale, on semble l'être, ils n y sont point par eux-mêmes compris. Pour vous en convaincre, écoutez ce qu'il ajoute à ses apôtres : Usque modo nonpetiflis quidquam in nomine meo [Ibid.) .-jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom.

Mais commiiii est-ce, reprend saint Augustin, que le Fils de Dieu leur pouvait tenir ce langage, puisqu'il est évident que les apôtres lui .ivaieiil déjà demandé plusieurs grâces • saini Pierre de demeurer sur le Thabor : les enfants d,; Zébédéc, d'être élevés aux deux preuiièrcs places de son royaume? Ah I répond le saint docteur, il est vrai qu'ils lui avaient demandé ces sortes de grâces; mais parce que ces grâces n'étaient que des avantages humains, et (]ue, dans l'idéedu Sauveur, toiis les a vaiitag<'s humains ne méritaient nulle estime, il croyait avoir droit de compter pour rien tout ce (ju'ils lui avaient deniandé : Usque modu non jietisds quidqiiam. En effet, dem<urer avec lui sur le Thabor, ce nélait t|u'unc douceur sensible que saint Pierre eut voulu goûter; occuper les premières places

de son royaume, ce n'était, dans l'intention des deux disciiilcs, qu'un vain honneur dont se repaissait leur ambition, parce qu'ils no le concevaient pas tel qu'il est : mais le zè'e des âmes, mais la constance dans les persécutions, mais le renoncement à eux-mêmes, c'étaient les grâces essentielles dont ils avaient besoin, et qui devaient les souteKir, les animer, les perfectionner dans leur ministère apostolique; et c'est ce qu'ils n'avaient jamais demandé à leur maître : Usque modo non petislis quidquam. Or, à combien de eluéticns ne pourrais-je pas faire aujouid'hui la même plainte; et a combien même de ceux qui m'ecoutenl n'aurais-je pas lieu de le dire, par la mêm>' raison : Mondain, vous n'avez rien denianilé jusqu'à présent à votre Dieu, parce que vous ne lui avez encore jamais demandé le détachement et le mépris du monde; pécheur, vous ne lui avez rien demandé, parce que, dans l'état de votre péché, vous ne lui avez encore jamais demandé votre conversion, jamais un cœur contrit et humilié, jamais la grâce de vous surmonter vous-même et de renoncer à vos habitudes ; c'étaient là néanmoins les grâces, mais les grâces par excellence que vous deviez désirer et rechercher.

De plus, quand le Sauveur du monde nous assure dans l'Evangile, que tout ce que nous detnandcroiis en son nom nous sera donné, i! entend (|ue nous le demanderons selon la règle qu'il nous a lui-mcnic prescrite; car, comme remarque Teilullien, c'est lui même qui, léglanl la prière et l'animant de sou esprit, lui a C'.imiuuniqué le pouvoir spécial et le privilège qu'elle a de looiitcr au plus haut des cieux, et de loucher le cœur de Dieu, en lui exposant les misères des hommes : Ab ipso eiiiin ordinala. et de ipsius spirilu animala jam lune oratio , suo quasi privitegio, ascendit in cœlum, commendans Pal ri quœ Filius docuit [TerluL). Or, quelle est cette règle divine selon laquelle le Fils de Dieu nous a ordonné de prier? La voici : Cherchez, nous dit-il, avant toutes choses, le royaume de Dieu et sa justice, et rien ne vous manquera. Demandez au Père céleste la sanctification de son nom, l'avcnenienl de son règne, l'accomplissement de sa volonté, sans lui demander d'abord ce pain matériel qui doit vous servir d'alimenl, et, alors, je vous seconderai. Mais si vous renversez cet ordre ; si, par un attachement au monde, indigne de votre profession, vous demandez le pain matériel avant le royaume de Dieu, ne vous appuyez plus sur m( s méiiles, tout infinis qu'ils sont, puisque votre prière, toute fervente qu'elle peut être, n'est plus selon le plan que j'ai tracé : Quœriie primum regnum ^Dci ctjusliliam ejns [Matlh. VI).

Ce n'est donc pas, chrétiens, qu'on ne puisse absolument demander à Dieu les biens temporels : l'Eglise les demande elle-même pour nous ; mais demandons-les comme l'Eglise; demandons-les après avoir demandé d'abord , et sur toutes choses, les biens spirituels; demandons la bénédiction de J.icob, et non point celle d Esaù. Belle figure

CAUEME. SERMON Mlf

t|i;c l'exemple de ces deux frères! Ecoulez riippUcalion que jVn fais à mon sujet, cl prenez garile; ils eurent tous deux dans leur parta;ie la rosée du ciel, et tous deux ils eurent pareillr^nient la graisse de la terre. En quoi lureul-ilsdilTerenls, et (luellf marque l'Ecriture donne-l-el!e de rélection deJaeob et delà réprobation d'Esaù?Ah! chrétiens, c'est que, dans la bénédicliondeJacob, la rosée du ciel fut exprimée avant la graisse de la terre : De rore cœli et de pinqiicdine terrœ sit bcnedictiu tua {Gènes. \\\ 11) ; au lieu que, dans la bénédiction d'Esaù, il est parlé de la graisse de la terre avant la rosée du ciel ; Del tibi de pinguedine terrœ et de rore cœU. Voilàce qui se passeencore paruiinous.et ce qui discerne les prières chrétiennes de celles qui ne le sont pas. Un juste et un homme du monde prient dans le même temple et au même aule! ; mais l'un prie en juste et r.iutre en mondain. Coniment cela'? Esl-ci^ que l'un ne demande cà D^cu que les biens de la grâce, et l'autre que les biens de la terre? Non : car il se peut faire que le juste, avec les biens de la grâce , demande encore quelquefois les biens de la fortune, comme le mondain ; et que le mondain, avec les biens de la fortune, demande aussi les biens de la grâce, comme !e juste. Mais le mondain, conduit par l'e-pril du monde, place les Liens de la fortune devant les biens de la grâce : De pinguedine terrœ et de rore cœli; et le juste, conduit par l'esprit de Dieu, donne la préférence aux biens de la Kràcesur les biens de la fortune : De rore cœli et de pinguedine terrœ. Il dit à Dieu : Si'igneur, sanclifiez-moi , rendez-moi chas le,chari table, miséricordieux, patient : De rore cœli, et puis donnez-moi des biens de la terre ce qui peut m'étre utile pour nion salut : et de pinguedine terrœ. .Slais l'homme du monde dit : Seigneur, faile.^-moi riche, grand, puisiani: De pinguedine terrœ; et ne me refusez pas aussi les grâces nécessaires pour bien vivre dans le monde : et de rore cœli. Prière de reprouvé. Quand nous prions de la sorte, faut-il s étonner si Dieu ne nous écoute pa<?

Allons à la source ; et, pour connaître plus à fond sur quoi limportante vérité que je vous prêche est établie, comprenez ce principe de saint Cvprien, que nos prières n'ont de ^ertu qu'autant quelles sont unies aux prières de Jéstis-Llirist ; car il n'y a que Jésus-Christ de qui l'on puisse dire, avec saint Paul, qu'il a elé exaucé pour le respect dû à sa personne : Exaiiditus est pro sua reverenlia [Ilebr. V). Quand Dieu nous exauce, ce n'est point en vue , ni de ce que nous sommes, ni de ce que nous méritons, puisque par nous-mêmes nous ne sommes rien, et que par nous-inémes nous ne méritons rien; mais il nous exaisce en vue de son Eils, et parce que son Fils a prié pour nous avant que nous fussions en étit de prier nous-mêmes. Cela supposé, comment Dieu pourrait-il agréer des prières, où, par préférence au salut, nous lui demandons des biens temporels , puisqu'elles n'ont alors BuUe conformité, nulle liaison avec les prières

Sim LA PRIERE 4S3

de cet Hommc-Dien, ([Ui s'est fait noire médiateur"? Qu'a t-il i!e:nanilé pour nous? vous le savez : que nous soyons unis par le lieu de la charité : Rogo. Pnler. ut sint unuin [Joitn. Wll) ; qne, sans ostentation, sans déguisement, nous soyons saints en esprit et en vérité : Pater, sanctipca eos in veritate [Ibid.]; que, vivant au milieu du monde, selon notre vocation et notre état , nous soyons assez attentifs sur nous-mêmes, et assez heureux pour nous préserver de son iniquité : Non rogo ut tollus eos de mundo, sed ut serves eos amalo {Ibid.]. Mais que faisons-nous? nous demandons à Dieu des richesses, des honneurs, une vaine réputation, une vie commode; et, sans les demander après le salut et par rapport au salut, nous ne les detnandons, ces richesses, que pour être dans l'abondance; ces honneurs, que pour être dans léclat ; celte réputation, que pour cire connus et distingués: cette vie commode, que pnur en jouir; c'est-â-dire qne nous demandons ce que Jésus-Christ n'a jamais demandé pour nous. Et pourquoi ne l'a-t-il jamais demandé? appliquez-vous à ceci : parce qu'il n'a pu prier, ajoute saint Cyprien, que conformément à la iîn pour laquelle il était envoyé. Or, il était envoyé en qualité de Sauveur; et la mission qu'il avait reçue ne regardait (|ue le salut de l'homme. C'est donc uniquement pour le salut de Ihomme qu'il a dû travailler , qu'il a dû souffrir, qu'il a dû mériter; et, par une conséiuence néiessaire, c'est uniquement pour le salut de l'homme, et pour tout ce (jui se rapporte au salut de l'homme, qu'il a dû prier.

De là, chietiens, vous demandez, mais vous n'obtenez rien, parce que vous ne demandez pas avec Jésus-Christ, et que vous pourriez dire, si vos prières, indéiiendammenl de celle union, étaient eflicaces, (jue vous avez reçu des biens sans en êlr(! redevables à à ce Dieu sauveur ; ce qui, dans les maximes de la religion c]ue nous professons, est un blasphème. Et voilà sur quoi s'appuie saint Augustin, quand il prouve si solidement ((uc l'espérance chrétienne n'a point pour objet les biens de celle vie. Non, disait ce saint docteur, ne vous y trompez pas, et que personne de vous ne se promette une félicité temporelle, parce qu'il a l'honneur d'appartenir à Jésus-Christ : Xemo sibi promillat fe~ llcitalem liujns mundi , i/uia clirislianus est {Aiig.). Ce n'est point pour cela que Jésus- Cliri-t nous a choisis, ni à celte condition qu'il nous a appelés. Il peut, sans manquer à sa parole, nous laisser dans la pauvreté, dans l'abaissement, dans la souffrance. 11 s'est engagé à présenter lui-même vos prières devant le trône de Dieu; mais il a suppo-é (jue vous prieriez en chréliens, el pour le ciel, où il a placé votre héi itage. Escellenle raison dont se servait encore le même Pèro contre les railleries des païens. Vous nous reprochez, leur répondait-il. i]ue, malgré nos piières, nous vivons dans la di>elte et dans i'.ibandon de toutes choses. Mais, pour nous justifier pleineuienl de ce rci'ioche, ausai

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bien que noire Dii'U. il suffi! de vous dire que (luand nous le prions, ce nesl i;oinl prcciséiiient pour les biens de la terre, mais pour li'S biens de rétcrnilt-. Si donc nous sommes pauvres en ce monde, non-seulement ceté'lal imuvre où nous vivons n'est [loint une preuve de rinulilité de nos prières, mais c'est une assurance que le fruit nous en est réservé ailleurs et dans une vie immortelle.

Telle était la réponse de saint Augustin, qu'il concluait par la pensée la plus touchante. Car c'est en cela, poursnivait-il, que nous devons admirer la libéralité de notre Dieu. Il ne borne pas ses faveurs à des biens temporels, parce que ce sont d>'s biens audessous de nous, parce que ce sont des bicus incapables de nous satisfaire, parce que ce sont des biens trop peu pro; ortionnés, et à la noblesse de notre être, d à la valeur de nos prières. Il ne veut pas nous traiter comme des enfants que l'on amuse par des bagatelles; il ne veut pas nous traiter comme les idolâtres, dont il récompense dans celte vie les vertus morales par un bonheur apparent; mais il veut être lui-même tout notre bonheur, lui-même toute notre récompense. Ah I mes frères, ne prenons donc pas le change dans le choix des biens que nous demandons. Tenons-nous-en à la parole de notre Dieu, qui nous a promis de se donner à nous; et, pour l'engager à s'y tenir luimême, ne lui demandons que lui-méinc. 11 y eu a plusieurs qui espèrent en Dieu, mais qui,sai!s nul égard à Dieu, espèrent touteau- Ire chose que Dieu : Mulli de Dco sperant, scd non Dcum (Aur/.). Gardons-nous de faire une séparation si désavantageuse pour nous; et, comme nous n'espérons rien que de Dieu, n'espérons rien aussi que Dieu, ou que par rapport à Dieu : A Deo alia prliint prœtcr Dcum, tu insiim Dcum pelé {Ibid.}.

Mais ce ne sont point , en effet, des grâces temporelles que je demande à Dieu, ce sont des grâces surnaturelles, des grâces de salut , et cependant je ne les ai pas. Non, mon cher auditeur, vous ne les avez pas, parce que, sur cela même, vous faites un troisième abus de la prière, dont vous ne vous apercevez pas, peut-être, et que je vais vous découvrir.

C'est qu'au lieu d'envisager la prière comme l'instrumcnl que Dieu nous a mis en main pour faire descendre sur nous les véritables grâces du salut, c'est-à-dire les grâces réelles et possibles, les grâces solides et nécessaires, les grâces réglées et mesurées, selon l'ordre des décrets divins, nous nous en servons pour demander des grâces chimériques, des grâces superflues, des grâces selon noire goût et selon nos fausses idées, .le m'explique. Nous prions, et nous prions, à ce qu'il nous semble, dans un vrai désir de parvenir au salut; mais, par une confiance aveugle, nous faisons fond sur la prière, comme si la prière suffisail sans les œuvres, connue si tout le salut roulait sur la prière, comme si Jésus-Christ, en nous disant • Triez , ne nous avait pa> dit au même

ROURDALOUE.

iU.

temps : Veillez et ag's<:ez ; comme s ii y avait des grâces qui pussent et qui dussent nous sauver sans nous. Nous prions et nous demandons la grâce d'une boniie mort, persuadés que c'est assez de la demander, sans se mettre en peine de la mériter, et sans s'y préparer par une bonne vie. Nous prions et nous demandons dis grâces de pénitence, des grâces de sanctification; mais des grâces pour l'avenir, et non pour le présent, mais des grâces qui lèvent toutes les difficultés , et non qui nous laissml des efforts à faire et des obstacles à vaincre; mais des grâces miraculeuses , qui nous entraînent comme saint Paul , et non des grâces qui nous disposent peu à peu , et avec lesquelles nous soyons obligés de marcher; mais des grâces qui nous suivent partout, qui nous soient assurées partout, qui nous |)ermettenl de. nous exposer partout, et non des grâces que nous ayons soin de n?énager; c' est-à-dire que nous demandons des grâces qui changent tout l'ordre de la Providence, et qui renversent toute l'économie de notre salut.

Concluons, chrétiens, cette première partie, par la prière du proplièlc : IJnam pctii à Do' mino {Ps. XXVi), je ne demande plus proprement au Seigneur qu'une seule chose : Hanc requiram , c'est ce que je dois uniquement, rechercher. El quoi? Ut inhcihitcm in domo Domini [Ibid.], de demeurer dans sa sainte maison, et de le posséder éternellement dans sa gloire; car, je le reconnais , ô mon Dieu ! ajoute saint Augustin, et je vois bien maintenant pourquoi \ous avez si souvent rejeté les prières de votre serviteur, c'est que, pour répondre aux desseins de votre miséricorde, je devais vous demander des choses qui ne me fussent pas communes avec les pa'iens cl les impies : Ea quippe a le desidcrare début, quœ mihi cum iinpiis non essent communia {Auy.). Vous vouliez que mes prières me distinguassent des ennemis de votre nom ; cependant je trouve qu'entre leurs prières et les miennes, il n'y a presque point eu, jusqu'à présent, de différence, sinon qu'ayant demandé comme eux des faveurs temporelles, ils les ont communément obtenues, et que vous me les avez ordinairement refusées , ou parce qu'elles étaient par elles-mêmes contraires à mon salut , ou parce que je ne les demandais pas pour mon salut; mais en cela. Seigneur, je confesse encore que vous m'avez fait grâce, parce que ces faveurs temporelles, <iue ji; vous demandais, auraient ache\ é de me pervertir, au lieu (jue les fiéaux de votre justice ont siTvi à me corriger. lin devenant heureux dans le monde, je vous aurais plus aisément oublié; j'aurais imité l'exemple des autres , si mes vœux eussent élé suivis de la même prospérilé. Ainsi, mon Dieu, bien loin de me plaindre de vos refus, je vous en bénis, et je compte pour un bienfait de ne m'avoir pas exaucé selon mes désirs, mais selon l'ordre de votre sagesse, et pour mon salut : Kl gmidco quod non cxaudirris ad voluntalem,ut cxaudircs ad salut cm (Ibid.). Mais maintenant, mon Dieu, vous écouterez mes demandes, parce que je ne veux plus vous

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CAREME. SERMON VUI. SLR LA TRIERE.

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(IcmanJor que irs biens clornols, parce que, si je vous on ilcni.iivilc d'autres, je ne veux plus vous les (IcniJinder que par sulinniination et par rapport aux biens clernels; parre qu'entre les grâces du salul que je vous deniandorai , je ne veux plus vous demander que celles qui me doivent i-lre utiles , que celles qui peuvent plus sûrement, plus tiirectemenl me conduire aux biens clernels. Ainsi, clirétiens , la parole de .lésus-Clirist s'accomplira-t-elte à notre épard : nous demanderons et nous recevrons ; au lie\i (]ue nous ne recevons pas , on parce qiu- nous ne <leniand(>ns pas ce qu'il faut , c'a été la première partie ; ou parce que nous ne demandons pas comme il faut , c'est la seconde.

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