BOURDALOUE
nir infidèle? Ah! mes chers auditeurs , je le répète, il se pervertit en mille manières , toutes opposées aux règles d'une sage conduite , mais que je regarde d'autant plus comme des prodiges, qu'elles choquent plus la droite raison. Prodige d infidélité : il renonce à sa foi : comment? apprenez-le , et point d'autre preuve ici que votre expérience et l'usage que vous avez du monde : il renonce à sa foi par un esprit de singularité , pour avoir le ridicule avantage de ne pas penser comme pensent les autres , de dire ce. que personne n'a dit, et de cnnlrcdire ce que tout le monde dit ; pour se figurer une religion à sa mode, une divinité selon son sens, une providence arbitraire, et telle qu'il la veut concevoir; se faisant des systèmes chimériques , qu'il établit ou qu'il renverse selon l'humeur présente qui le domine; suivant aveuglément tontes ses idées, et, à force de les suivre, ne sachant bien ni ce qu'il croit ni ce qu'il ne croit pas, rejetant aujourd'hui ce qu'il soutenait hier; et, pour vouloir contrôler Diiu, ne se trouvant plus d'accord avec lui même. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par un sentiment d'orgueil, mais d'un orgueil bizarre, ne voulant pas assujettir sa raison à la parole d'un Dieu, (luoiqu'il se fasse une vertu et même une nécessité de l'assujettir tous les jours à la parole des hommes; confessant en mille aflaires temporelles (ju'il a besoin tlêtre conduit et gouverné par autrui, mais |)rétendant qu'il est assez éclairé pour se conduire luimême dans la recherche des vérités éternelles ; et , pour me servir des termes de saint Hilaire, avouant humblement son insuffi-
sance sur ce qui regarde les plus petits secrets de la nature, et décidant avec hardiesse (]uand il est question des mystères de Dieu les plus sublimes : Mquanimilir in terrenis imprriliis, et in Dei rchiis impiidenler ir/narus [llilar.). Prodige d'infidélité : il renonce à sa fici par intérêt, et tout cu'^emble par désespoir, parce que sa foi lui est importune , parce qu'elle le trouble dans ses plaisirs, parce qu'elle s'oppose à ses desseins, parce qu'elle lui reproche ses injustices , parce qu'il ne peut plus autrement élouffer les remords dont il est déchiré; aimant mieux n'avoir point de foi , que d'en avoir une qui le censure et iiui le condamne sans cesse ; et , par un déréglemeni de raison qui ne manque guère à suivre le péché, croyant les choses non plus telles qu'elles sont, mais telles qu'il souhaiterait cl qu'il serait de son intérêt qu'elles fussent , conmie s'il dépendait de lui qu'elles fussent ou qu'elles ne fussent pas, et que l'intérêt qu'il y prend en dût déterminer le vrai ou le faux. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par prévention , se piquant en toute autre chose de n'être préoccupé sur rien , et en matière de religion , l'étant sur tout ; ne se choquant point des opinions les plus paradoxes dune nouvelle philosophie, et , s'il s'agit d'une décision de l'Eglise, naturellement disposé à la critiquer; craignant toujours d'a\oir trop de facilité à croire , et ne craignant jamais de n'en avoir pas assez ; se défendant sur ce point de la simplicité conmie d'un faible, et ne pensant pas à se défendre d'un autre faibli' encore plus grand, qui est l'opiniâtreté; en un mot, évitant comme une petitesse de génie ce qui serait équité à l'égard de la foi, et prenant pour forie d'esprit ce que j'appelle entêtement contre la foi. Car, sans m'élendre davantage sur d'autres espèces de libertinage qui se rapportent à celles-ci , voilà comment se forme tous les jours l'infidélité; voilà comment la foi se perd.
Il y a plus : non-si ulemcnt ce libertin abandonne sa foi s;iiis l'aison ; mais, ce qui doit vous paraîire [)lns étrange, il l'abandonne contre la raison , et malgré la raison ; et au lieu que le mérite d'Abraham fut, selon riîcriture, de croire contre la foi même, et d'espérer contre l'espérance même : Contra spein in spem {Rom., IV) , le désordre de l'imfiie est d'être infidèle contre la raison même, et déserteur de sa foi contre la prudence même. Car cette foi que nous professons est appuyée sur des motifs qui , pris séparément , pourraient bien chacun nous tenir lieu d'une raison sou\erainc; mais qui , tous réunis et pris ensemble, ont visiblement quelque chose de divin. Et eu effet, ils ont paru si forts, que les premiers hommes du monde en ont été touchés et persuadés. (Jyic fait le libertin ? il s'endurcit et il se révolte Contre tous ces motifs. Ne prenons que celui des miracles, puisqu'il a servi de fond à ce discours. On lui dit i\i\c Dieu a confirmé notre foi par des miracles éclatants : il s'inscrit en faux contre ces miracles, cl contre tous les témoins qui les rapportent cl qui as-
CAUEME. StHMON Vil. SUR LA UliLIGION CllUliill NNK
suioiit les avilir vus. l'^l (larce qu'entre ces niir.icles il y vu a eu d'iiicoiitcslaliK-s , (jui sont Ips seuls ili'ut je [larle , et au'iciuels un préilicaleur de rE\an;;ile doit s'allaelier ; miracles du premier ordre, sur quoi lo christianisme est esscntiellenient fondé; miracles reconnus par les ennemis même de la foi, vérifiés par toutes les preuves qui rendent les faits authentiques, et qu'on ne peut contredire sans recourir à des suppositions insoutenables : par exemple, que les évangélistes ont été des impoï-teurs et des insensés; des imposteurs qui se sont accordés pour nous tromper, et des insensés qui , pour souleiiir leur imposture, se sont fait coiidauMier aux plus cruels tourments; que s.iint l'.iul s'est imaginé faussement avoir été fra|ipé liu ciel et renversé par terre sur lo cliemin de Damas; et qu'il imposait à ceux de ('orinlhe, ou plutôt qu'il se jouait d'eux , quand il leur rappelait le souvenir des miracles qu'il avait faits en leur présence ; que saint Augustin était un esprit faiido, qui donnait comme les autres dans des illusions populaires , quand il se figurait et qu'il protestait avoir vu lui-raémeà Carlhage ce qu'en elTet il n'avait pas vu; parce qu'il y a, dis-je, des miracles de cette nature, et que le libertin n'en peut éluder la force que par de si extiavagantes idées, tout extravagantes (lu'elles sont, il les reçoit, il les prend, el ce qu'il aurait honte de dire, il n'a pas honte de le penser el de donner le démenti ;'i tout ce qu'il y a eu dans l'antiquité de plus vénérable et de plus saint. Or, rien mérilal-il Jamais mieux le nom de prodige? O! mon Dieu , est-il donc vrai que l'impiété puisse pervertir jusqu'à ce point l'esprit de l'homme , el qu'au même temps. Seigneur, qu'elle l'éloigné de vous, elle le plonge dans de si affreuses ténèbres?
Je serais infini, si je voulais poursuivre el traiter ce sujet dans toute son étendue. Ainsi je ne dis qu'un mot du second prodige : c'est la corruption de la foi par un attachenuMit secret ou même public aux erreurs qui lui sont opposées , et en particulier à l'hérésie. Abîme où TertuUien confesse qu'il se perdait toutes les fois qu'il voulait l'approfondir et sonder les jugements de Dieu. Aliîme où j'ose néanmoins dire que, de son temps, il n'apercevait pas encore certains désordres que nous avons vus dans la suite. Car, sans considérer l'hérésie en ellemême, que les Pères ont regardée comme un monstre composé de tout ce que le dérèglement de l'esprit est capable de produire , il me suffirait maintenant de faire avec vous la réHexion que faisait un grand cardinal de notre siècle; savoir : que de tant de fidèles- «lui, dans les derniers temps , ont corrompu la pureté de leur religion en se laissant infecter du venin de l'hérésie, à peine s'en est-il trouvé quelques-uns que leur bonne foi ait [)u justifier, je ne dis pas devant Dieu , mais même devant les hommes, el dont par consé(juenl l'apostasie n'ait pas été une espèce lie firodige. Je n'aurais même qu'A m'en tenir à Ibérésie du siècle passé, el à ce que
l'histoire nous en ap^irend. Je n'aurais, si !,■ temps me le iierniell ,it , qii'à\ous monirer des catholiques sans nombre, {|ui, suivant la mullilude , et empoités par le torrent , se déclaraient pour la secle de Cal \ in , les uns sans la connaître , ni se donner la peine d'en démêler les (luestions et les controverses; les autres peul-élre positivement convaincus de sa fausseté. Car, combien en \it-on à <iui la doctrine d(! cet hérésiarque touchant la réprobation des hommes , fais lit horreur, et qui loulel'ois ne laissaient pas d élre ses partisans les plus zélés! (Jue si \ous me demandiez pour(]uoi donc ils s'.iUachaient à lui : pouriiuoi? autie prodige, (hrétiens , qui n'est pas moins surprenant; cai- je vous répcuidrais , et toute Ihistoire m'en serv irait de témoin, ciuils ne se conduisai.iil en cela (]u •, par les motifs les plus indigne < el les plus injustes : les uns par un fonds de- di, grin contre l'Eglise, et par une o(i])osition générale à ses sentiments ; gens (|ui , dans le siècle d'Arius, aurait élé infaillib'emcnl ariens; et (pii, du temps de Pelage, seraient immanquablement devenus pél.igims : les autres , (lar des antipathies particulières, ne combattant la \érilé que parce quelle était soutenue par leurs ennemis; el déterminés à la soutenir, si leurs prétendus ennemis avaient entrepris de la combattre; quelques-uns par de lâches intérêts; plusieurs, par un esprit de cabale : ceux-ci , par une maligne curiosilé, et pour être de l'inlrigne ; ceux-là, par une malheureuse ambition, et pour être?
chefs de parti : les grands, par polili(|ue, el parce (ju'ils en faisait nt une raison d'étal ; les petits, i)ar nécessité, cl parce qu'ils dépendaient des grands : les femmes, par une vaine alTectatiim de passer pour savantes et pour Sj iriluelles ; les honunes, par une complaisance pour elles eniore plus vaine , cl jus(|u'à régler par elles leur religion : les génies médiocres, pour s'attirer la réputation el l'estime attachées à la nouveauté; les génies plus élevés, par crainte de s'attirer la haine des novateurs el d'être en butte h leurs traits : les amis entr.iînés par leurs amis , les proches gagnés par leurs proches, le peuple sans autre raison ipie la mode , et parce que tout le monde allait là; chacun pour satisfaire sa passion. Ne sont-ce pas la des prodiges , mais des prodiges dont notre foi même serait troublée, si la prédiction de l'Apôtre ne nous rassurait, et si, dans la vue d'une tentation si dangereuse, il ne nous avait avertis , non-seulement que toutes ces choses arriveraient, mais (lu'elles étaient nécessaires pour le discernement des élus : Oportel hœreses esse, ut qui prohali sunl , nmnifesti fiant in vobis (1 Cor., XI).
Mais n'insistons pas là-dessus davantage et finissons, mes chers auditeurs, par le dernier prodige qui nous regarde el qui n'est plus ni le renoncement à la foi, ni la corruption de la foi, mais une alîreuse contradiction (juise rencontre entre notre vie et notre foi Je m'explique. Nous sommes chrétiens el nous vivons en [laïcns; nous avons une foi de spéculation, cl, dans la pratique, toute notre
ORATEL'RS SACnb5. T5ÎTURDAL0UE.
condiiilo n'( st qu'infiilélilé ; nous croyons d'une façon cl nous naissons do l'autre. Ûans loiil le rosle , nos aclions cl nos alTccliiuis s'accordent avec nos persuasions et nos connaissances ; car nous aimons , nous haïssons, nous fuyons , nous recherchons, nous souffrons , nous entreprenons selon que nous sotuiiies éclaires. Il n'y a que le salut et tout ce (jui le concerne , où , par le plus déplorable renversenient , nous fuyons ce que nous jugeons élre notre souverain bien, et nous recherchons ce que nous jugeons être notre souverain mal : nous profanons ce que nous reconnaissons adorable, et nous idolâtrons ce que nous méprisons dans le cœur ; nous abhorrons ce qui nous sauve , et nous adorons ce qui nous perd. Si , chrétiens en effet , comme nous le sommes île nom, nous vivions conformément â la foi que nous professons, notre vie, il est vrai, dit saint Jérôme, serait un conlinuel miracle, mais elle n'aurait rien de prcidigieux. Si . païens de profession et n'ayant pas la foi, nous vivions se!on la chair et selon les sens, quelque désespérés que nous fussions, il n'y aurait rien dans nos désordres qui; de naturel. Mais avoir la foi et vivre en infidèles, voilà ce qui fait le prodige. Prodige dont les impies ne veulent point convenir, prétendant que la vie et la créance se suivent toujours, c'est-à-dire que l'un vit toujours comme l'on croit et que l'on croit comme l'on vil, pour avoir droit par-là de rcjeler tous leurs désordres sur le défaut de persuasion, sans les imputer jamais à leur malice ; mais erreur dont il est bien aisé de les déiromper, puis- (ju'il n'csl pas plus difficile d'avoir la foi cl d'agir conlre la foi que d'avoir la raison et d'agir contre la raison. Or, n'est-ce pas de leur propre aveu ce qu'ils font eux-mêmes tous les jours? Ah 1 chrétiens, faisons cesser ce prodige. Accordons - nous avec nous mêmes. Accordons nos mœurs avec noire foi ; autrement, que n'avons-nous point à craindre de cette foi profanée , de cette foi scandalisée, de cette foi déshonorée? Faisons-la servir à notre pénitence, si nous nous sommes retirés de ses voies. Faisons-la servir à notre persévérance, si nous y sommes déjà rentrés , ou que nous y soyons toujours demeurés. .Marchons à la faveur de S'.>s di\ ines lumières , et ne les éteignons pas en nous livrant à nos passions et aux aveugles appétits de la chair; car rien ne nous expose plus à perdre la foi qu'une vie sensuelle et voluptueuse. C'est par là que tanl d'impies l'ont perdue ; et c'est encore ce qui les attache à leur libertinage, cl ce qui les empêche d'en sortir. Ah! Seigneur, vous avez , dans tes trésors de votre justice , bien des châtiments dont vous pouvez punir nos ilésordres. Frappez , mon Dieu ; el fallût-il nous affliger de toutes les calamités temporelles, ne nous épargnez pas ; mais conservez-nous la foi. Ce n'est pas assez : ranimez-la, réveillez-la , ressuscitez-la celte foi languissante, celte foi mourante, el mémo cette foi morte sans les œuvres. Autant et ♦elon qu'elle vivra en nous, nous uvrons
avec elle et par elle ; et le terme où elie nous conduira, c'est rétcrnilé bienheureuse, que je vous souhaite, etc.
SERMON Vin.