PREMIÈRE PARTIE
Ce n'est pas sans raison que Jésus-Christ, exjilii]uanl lui-même le précepte de l'amour de Dieu, en réduit loule la substance à ces deux paroles : DiUrjcs ex loto corde luo, et ex vmni mente tua (Luc, X) : Vous aimerez voire Dieu de tout votre cœur et de tout votre esprit ; puisque, selon la belle remarque de saint Augustin , l'un sert à déterminer l'obligation de l'autre, el que le culte de l'esprit doil être ici la jn^le mesure de celui du cœur. En effet, à quoi m'engage précisément celte sainte et adorable loi : Diliges? tâchez à en bien comprendre toute la force. Elle m'engage, répond le docteur angêlique, saint Thomas, à avoir pour Dieu un amour de distinction , un amour de singularité , un amour qui ne puisse convenir qu'à Dieu,
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c'est à(!iri' en vctlii (luqui! je [irérôre Dieu A toute eréature; et voilà le tri!. ut essenlirl par où Dieu v:ut qiie je rcn(l(> hoininage à la souveraineté de son C'tre : Diligcs Dominiim. 11 ne iiic eommanile pas alisoluiuent de l'aimer d'un amour tendre el sensil)le; ecllc scnsi'.iililé n'est pas toujours en mon pouvoir: licaucoup moins d'un amour coniraint el forcé; il ne lui serait pas lionorablo d'être aimé d/ la sorte : ni même d'un amour fervent jusqu'à certain dei;ré ; ce degré de ferveur nr m'e^t point coiuni, cl Dieu, par condescendance à ma faiblesse, n'a pas voulu me le [.rcscrirc ; mais il exise de moi, sous peine d'une éternelle réprobation , que je l'aime comme Dieu , par préférence à tout ce qui n'est pas Dieu. Observez , chrétiens, ce terme de préférence : je ne dis pas d'une préférence vague et de pure spéculaiion, (|ui me fasse seulement reconnaître que Dieu est au-dessus de tous les êtres créés ; car il n'est pas nécessaire po<w cela d'avoir cette charité sunialuielîc dont je parle, puisque les démons méir.e, qui haïssent Dieu, ont néanmoins pour lui, malgré leur haine, ce sentiment deslime; mais je dis d'une préférence d'action el de pratique, en sort»- que je sois disposé, mais sincèrement, à perdre tout le reste, plnlét que de consentir à perdre un moment la gvâce de Dieu : disposition tellement nécessaire. (]ue, de tontes les choses que je puis désirer ou posséder, s'il y en a une seule que je possède ou que je désire, au hasard d'encourir la disgrâce de Dieu, c'esl-à-ilire si cet acte d'amour que je forme dans mon cosur quand je proleste à Dieu que je l'aime, n'a pas a-scz de vertu pour m'engager à rompre tous les liens et toutes les attaches qui peuvent me séparer de Dieu, (lès là je dois prononcer analhème contre moi-même, dès là je dois me condamner moi-même comme prévaricateur de la charité de Dieu, dès là je dois conclure que je n'accomplis pas le commandement de l'amour de Dieu, que je ne suis donc plus en état de grâce avec Dieu, ni par conséquent dans la voie du salut : pourquoi? parce que je n'aime pas Dieu avec cette condition essentielle, de l'aimer par préférence à tout.
En qu(ii,dit saint Cliysostome, non-seulement Dieu ne nous demande rien de trop; mais, à le bien prendre, il ne dépend pas même de lui de nous demander moins. Car, remarquez, mes frères, dit ce saint docteur, que Dieu veut que nous le servions, que nous riionoriùus, que nous l'aimions à proportion de ce qu'il est, et d'une manière qui Je distingue de ce qu'il n'est pas : est-il rien de plus raisonnable'? Un roi veut être servi en roi : pourquoi Dieu ne scra-t-il pas aimé en Dieu ? Or, il ne peut être aimé en Dieu , s'il n'est aimé préférablement à toutes les créatures : car il n'est Dieu que parce qu'il est au-dessus de toutes les créatures ; et si , dans une supposition chimérique, une créature avait de quoi être aimée autant que Dieu, elle cesserait d'être ce qu'elle est , et deviendrait Dieu elle-même. Comme il est donc yrai que si j'aimais une créature de cet
bourd\loi;e.
amour de préférence, qui est proprement le souverain amour, je ne l'aimerais plus en créature, mais en Dieu ; aussi csl-i! évident que si j'aime Dieu d'un autre amour que celui-là, je ne l'aime plus en Dieu. Or, n'aimer pas Dieu en Dieu, c'est lui faire outrage; et bien loin d'observer sa loi, c'est commettre un crime qui, d.ms le sentiment des théologiens et dans l'intention des pécheurs , va jusqu'à la destruciion de la divinité.
Voilà, mes chers auditeurs, ce que Diea lui-même nous a révélé en cent endroits de l'Ecriture ; et voilà à quoi se termine le devoir capital de l'homnje : Dilir/cs Domimtm Deum tuum ex loto corde tua. Mais développons celle vérité; et, pour en avoir une intelligence plus exacte , consultons saint Paul, écoutons saint Augustin, cl par ce qu'en ont dit cet apôtre des nations el ce docteur de l'Eglise, voyons si nous pouvons nous rendre aujourd'hui témoignage que nous aimons Dieu. 11 fallait une âme bien établie d ;ns la foi pour faire à toutes les créatures un défi aussi général cl aussi [ilein do confiance que celui de saint Paul, quand il disait : Quis nos separabil a charitatc Chrisli (Rom.,\\\\) ? Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ"? sera ce l'affliction, le danger, la persécution, la faim, la nudité, le fer, la violence? Sera-ce l'injustice et la plus barbare cruauté? Non, répondait ce vaisseau d'élection ; car je suis assuré que, ni l.i mort, ni la vie, ni la grandeur, ni l'abaissement, ni la pauvreté, ni les richesses, ni b s principautés, ni les puissances, ni toute autre créature ne pourra jamais nous détacher de l'amourqui nous lie à notreDicu. Ainsi parlait cet homme aposlo!i(ine. Qu'en pensez-vous , chrétiens? ne vous semblc-l-il pas que c'était un excès de zèle qui le transportait? et pour rinlérél même de sa gloire, ne crojez-voui pas qu'il renfermait dans ces paroles toute la perfection de la charité divine? V^ous vous trompez. Il n'a exprimé que l'obligation comnmne d'aimer Dieu. En faisant ce défi , et en y répondant, il ne parlait pas en apôtre, mais en simple fidèle. Il disait beaucoup, mais il ne disait rien à quoi tous les hommes ne soient tenus dans la rigueur ; et quicon(iuo n'en peut pas dire autant que lui, n'a point de part à l'héritage du royaume de Dieu et de Jésus-Christ : Non habel hwrcditalan in rcgno Dci et Clirisli [Ephes-, V). Appliquezvous à ma pensée. Car c'est justement comme si chacun de nous se disait à lui-même, et plût à Dieu qu'à l'exemple de ce grand saint nous voulussions vous le dire souvent I Eh bien 1 de toutes les choses que j'envisage dans l'univers, el (|ui pourraient être les objets de mon ambition el de ma cupidité, en est-il quelqu'une capable de m'ébranler, s'il s'agissait de donner à Dieu une preuve de mon amour el de la fidélité que je lui dois? Quis nos separabil a chnrilale Clirisli ( Roii)., VIII ) ? Venons au détail aussi bien que saint Paul. Si j'étais réduit à soutenir une violente ()crsécution, el qu'il fût en mon pouvoir de m'en délivrer par une vengeance permise selon le monde, mais condamnée d i