PREMIÈRE PARTIE
C'est par nous-mêmes, chrétiens, que doit commencei' ce zèle de correction et de réforme, que la vue^ des intérêts de Dieu a coutume de nous inspirer ; et cette maxime est fondée sur l'ordre essentiel de la charité, qui \eut qu'en matière do salut, et de tout ce qui se rapporte au salut, nousnous aimions, sans exception, nousmème, préféiablement à tout autre. Car lamour-prop^'C, dit saint Ambroise, qui est condanmé comme vicieux et comme injuste dans tout le reste, devient, en ce seul point, nonseulement honnête et raisonnable, mais d'une obligation et d'un devoir indispensable. En effet, je dois aimer le salut de mon prochain plus que mes biens, plus que ma santé, plus que mon honneur, plus que ma vie ; mais il ne m'est par même permis de l'aimer autant que mon salut propre, et que ma perfection selon Dieu ; et s'il était en mon pouvoir de convertir tout le montie en me pervertissant, ou de le réformer en me déréglant, je devrais abandonner la conversion et la réformation de tout le •monde, persuadé que Dieu ne voudrait pas alors que le monde fût converti ni réformé par moi, puisqu'il ne le pourrait être qu'au préjudice de cette charité personnelle que je me dois à moi-même, et en vertu de laquelle Dieu veut que je m'applique premièrement à moi-même, et que je lui réponde de moi-même.
C'est ainsi que raisonne saint Augustin, et après lui le docteur angélique saint Thomas. Or que s'ensuit-il de \li ? ce que j'ai dit d'abord, chrétiens : savoir, que tout zèle de la perfection des autres, qui ne suppose pas un zèle sincère
de se perfectionner 4oi-même, quelque droite intention d'ailIcMus qui le fasse agir, est un zèle peu sensé, un zèle mal ordonné, un zèle même chimériijue et faux, et ()ar consfMjuent un zèle sans autorité du cAté de celui (jui l'exerce, el sans effet de la part de ceux envers qui on l'exerce. Poui"(iuoi un zèle sans autorité du côté de celui qui l'exerce? Saint Grégoire, pape, en apporte le raison : parce qu'il n'y a que le bon exemple cpie l'on (lonne, et le témoi;,Miage qu'on se rend d'avoir comtneucé par soi-même, qui puisse autoriser une entreprise aussi délicate que celle de réformer les autres ; et que, du moment que le zèle n'est pas soulemi d'une régularité au moins égale à celle qu'il exige du pro( bain, et dont il veut faire une loi au prochain, il n'a plus môme celle bienséance qui lui serait nécessaire pour se déclarer et pour agir. Je m'explique. Vous vous inquiétez de mille choses que vous prétendez être autant d'abus, et à quoi l'on convient avec vous qu'il serait bon d'a|)porter remède ; mais on vous dit, au même temps, que cette inquiétude vous sied mal, tandis que tout ce qu'il y a dans vousmême de blcàmable et souvent d'insupportable ne trouble en rien votre tranquillité. Vous êtes touché des injustices et des désordres qui régnent dans notre siècle, et l'on ne peut pas désavouer qu'il n'y en ait de très-grands et en très-grand nombre ; mais d'ailleurs on vous répond que vous avez mauvaise grâce de parler si haut, et de déclamer avec tant de chaleur contre des désordres étrangers, tandis que vous prenez si peu garde à certains désordres visibles qu'on remarque dans votre personne, et que vous y pourriez remarquer. Vous donnez des avis salutaires, et peut-être, eu égard aux sujets et aux circonstances, ces avis sont-ils bien fondés ; mais, quelque bien fondés qu'ils puissent être, on ne comprend pas avec quelle assurance vous osez les donner à celui-ci ou à cellelà, et les donner si exactement, et les donner si rigoureusement, en ne vous les donnant jamais à vous-mêmes. Car on a toujours droit de s'étonner que des défauts dont Dieu ne vous a point fait responsable, et qu'il ne tient pas à vous de corriger, excitent tant vos murmures et vos plaintes, lorsque les vôtres, dont vous devriez être encore plus en peine, et dont Dieu vous demandera compte, ne font sur vous nulle impression. Ordonnez dans vous la charité, selon le précepte et l'expression du Saint-Esprit ; c'est-à-dire avertissez-vous vous-mêmes, reprenez-vous vous-même, scandalisez-vous de vous même, et puis vous serez reçu à reprendre et à
SEUMON POUR LE LUNDI DE LA TflOISIftME SEMAINE.
censurer les autres. Sans cela, non-seulcinent volie zèle n'a rien que de faible, mais il devient même en quelque sorte nitipiisable, puisqu'il porte avec soi sa réfutation, et qu'il n'y n qu'h l'opposer à lui-môme pour le faire taire et pour le confondre.
C'est l'excellente leçon que voulait nous faire le Fils de Dieu dans l'Evangile, par celle espèce de parabole dont il se servait : Quid autem vides festucam in oculo fratris lui; et trabem quœ in oculo tuo est, non considéras • ? Pourquoi voyez- vous une paille dans l'œil de votre frère, vous qui, dans le vôtre, n'apercevez pas une poutre? et comment pouvez- vous dire h votre frère : Mon frère, souffrez que je vous ôle celte paille qui vous incommode, lorsque vous avez vous-même une poutre qui vous aveugle ? Comme si le Sauveur du monde eût dit h ce prétendu zélé (c'est la réflexion de saint Chrysostomc qui revient à ma pensée), comme s'il lui eût dit qu'un tel zèle ne lui convenait pas, et que ce langage de charité, qui, dans tout autre, aurait été louable, ne pouvait être qu'un reproche contre lui. Comme s'il lui eût dit que, quelque sensibles que fussent les imperfections de son frère, ce n'était point à lui à les remarquer et h les voir : Quid autem vides ? que s'il avait des lumières, il devait les ménager pour lui-môme, et établir pour principe que, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à la connaissance de lui-même, c'était une présomption de vouloir connaître les autres et les juger.
Morale que ce divin Maître enseignait encore bien mieux dans la pratique, lorsqu'il trouvait mauvais, par exemple, que les pharisiens entreprissent d'accuser devant lui celle femme surprise en adultère, et qu'ils s'ingérassent à en poursuivre la punition. Pourquoi cela? demande saint Jérôme ; le crime de celle femme n'étaitil pas constant et avéré ? la loi de Moïse n'ordonnail-elle pas expressément qu'elle fût lapidée? Il est vrai; mais il paraissait indigne h Jésus-Christ que des hommes aussi criminels que les pharisiens, et qui, rempUs d'une fausse idée de leur sainteté, ne pensaient à rien moins qu'à punir dans eux-mômes ce qu'ils condamnaient avec tant de sévénté dans le prochain, s'érigeassent en censeurs publics, témoignassent tant d'ardeur pour l'observation de la loi, se lissent parties contre le? pécheurs : voilà ce que le Sauveur dti monde iic pouvait sui)por- 1er; et c'est pourquoi il leur réi)ondil que celui d'entre eux qui se trouvait sans péché, jelAl donc .'.a première pierre ; icav u\ai*quaat aiusi qu'i! ; iMt,, VI, *i.
n'y avait que celui-là seul à qui il pût être permis de le faire, et que les autres avaient assez, dans leurs propres scandales, de quoi s*()ccu()er, pour ne pas tourner toutes leurs pensées et tout leur zèle contre les scandales d'aulrui. Argument plausible et convaincant, dont ces sages du judaïsme se sentirent si vivement pressés, que, selon le rapport de l'évangéliste, ils se retirèrent sans rien dire : Et audientes unus post unum exibnnt, incipienles n senioribus '.
Mais avouons-le, mes chers auditeurs, et déplorons ici la misère humaine. Examinons bien tous les traits de ce tableau, et nous reconnaîtrons que c'est le nôtre. Car qu'y a-t-il de plus commun dans le christianisme que l'illusion de ce zèle pharisaïque, qui consiste à être éclairé pour les autres, régulier pour les autres, fervent pour les autres, et pour soi-même sans exactitude, sans attenti on, sans réflexion ? Que voiton maintenant dans le monde ? vous le savez : des gens qui voudraient rétablir l'ordre partout ailleurs que dans leurs per sonnes et dans leur conduite; des laïcs corrompus et peut-être impies, qui prêchent sans cesse le devoir aux ecclésiastiques, des séculiers mondains et voluptueux, qui ne parlent que de réforme pour les religieux; des hommes de robe pleins d'injustices, qui invectivent contre le libertinage de la cour; des courtisans libertins, qui déclament contre les injustices des hommes de robe ; des particuliers d'une conduite déréglée, qui cherchent des moyens pour remettre ou pour maintenir la règle dans l'État, mais à qui l'on pourrait bien dire ce que Jésus-Christ disait à ces femmes de Jérusalem : Nolile (1ère super me, sed super vos ipsas fïete 2 ; Ne pleurez point sur moi, mais sur vous-mêmes.
En effet, on s'afflige et on gémit, on se plaint que le monde se pervertit tous les jours, qu'il n'y a plus de religion, que les intérêts de Dieu sont abandonnés ; et l'on ne gémit pas sur les relàchemenls où l'on tombe et où l'on s'entretient, sur la mauvaise éducation qu'on donne à ses enfants, sur les débauches qu'on tolère dans ses domestiques. Saint Paul avait peine à comprendre comment celui qui n'a pas soin de sa maison, pouvait avoir le zèle de l'Eglise do Dieu : Quomodo Ecclesiœ Deidiligentiam luibebii 3? Mais ce que siiint i*aul ne comprenait pas, on le comprend bien aujourd'hui, puisqu'on a trouvé le secret d'aliicr ces deux choses, et que, malgré la corruption des familles clnétieniies, caiisée par la négligence de ceux qui lesgouNonieiît, il est pourtant vrai que jamais l'Eglise n'eut taat
' VCK.U., Tti, 9. •» > Luc-, i.xM, n. - * l Tinï., iti, «.
RUR LE 7f:f.F.
de n^foniiahMirs sans iiussioi), sans liln;, sans canicliTO, qui se croient néanmoins snscilés el antoiis»\s do Dion.
Jo sais, nios ciiers nntlitcnrs, (|no les saints ont en ce sonliniont de zèle ; mais pliU an Ciel qn'on voulnts'on tenir anx oxomplos des saints! il n'en i'andiait pas davanlaj^c punr nous porter à un prompt amendement, et pour nous établir dans une solide liuniilité. Je sais que David disait à IMeu : Talh'scere me fecit zcJiis meus, quia obliti f!uut va bu tua inimici mei • ; Ah ! Seigneur, mon zèle m'a desséché, quand j'ai vu jusqu'à quel point vos ennemis vous oul)liaient ; mais je sais aussi (juMl ne parlait de la sorte qu'après s'être reproché mille fois de l'avoir oublié luimême, qu'après en avoir fait une rigoureuse pénitence, qu'après avoir hautement et pleinement réparé un oubli si criminel. Faisons ce qu'il a lait, et nous aurons droit de dire ce qu'il a dit. Je sais quels vœux et quels souhaits formait saint Bernard, quand il désirait avec tant de passion de revoir l'Eglise dans son ancien luslre et dans sa première pureté : Quis mihi (iet, ut videum Ecclesiam Dei sicut in diebus antiquis? mais autant que je suis édifié du souhait de saint Bernard, autant suis-je surpris et confus de voir souvent tenir ce langage à un mondain connu pour avoir peu de religion, ou à une mondaine remplie d'orgueil et idolâtre d'elle-même ; et j'en reviens pour l'un et pour l'autre à la maxime de l'Evangile : Cura teipsum; C'est bien à vous qu'il appartient de parler en ces termes ! allez, guérissez vos plaies qui sont visibles et mortelles, et ne vous ingérez point à vouloir guérir celles que la mahgnilé d'un esprit chagrin vous fait peut-être apercevoir Ih où il n'y en a point. Demeurez dans vous-même, vous y trouverez plus que suffisamment à quoi employer, et môme à quoi épuiser ce fonds de zèle qui vous rend si vif et si ardent. Que l'EgUse soit réformée, j'y consens ; mais elle ne le doit point être par vous, tandis que vous serez ce que vous êtes; vous aurez beau porter des lois, dès que ces lois viendront de vous qui n'en gardez aucune, elles ne serviront qu'à votre confusion, puisque rien ne paraît plus digne de mépris qu'un zèle aclif et empressé dans un homme dont les actions démentent les paroles.
De là, zèle sans effet de la part de ceux envers qui on l'exerce, et voici pourquoi : car, comme nous n'aimons pas à être corrigés, et que naturellement toute réforme qui nous vient d'ailleurs que de nous-mêmes, par la aeiUe raison qu'elle vieaî d'ailleurs, nous blesse
ifsBlm., cxv.it, là».
et nous rév(jlle, nous nous attachons volontiers h examiner qMicon(|ue, sous une apparetice de zèle el de charité, vent prendre l'ascendant sur nous ; et nous croyons bien nous en défendre, (piand nous remarquons dans lui certains fai- ' blés qu'il ne remarque pas lui-njême, et sur quoi il ne se fait pas juslicc. Par là nous éludons toutes ses remontrances ; par là nous savons lui fermer la bouche ; parla, bien loin de l'écouler, nous devenons fiers et indociles ; par li\ nous pensons avoir droit de lui répondre ce 01 le répondit Jéthro à Moïse : Slulto labore consur ivt'i'is 1 ; Vous travaillez en vain, et vous prenez une peine bien inutile. La plus grossière des erreurs est de penser que l'on vous croira, lorsqu'il paraît par votre conduite que vous ne vous croyez pas vous-même; que l'on suivra vos conseils, quand vous êtes le premier dans la pratique à les abandonner. C'est bâtir d'une main, tandis que l'on détruit de l'autre : ce que l'Ecriture traite de folie. De là vient que ceux qui, dans le monde et par office, sont chargés de répondre des autres et de les corriger, ont une double obligation; mais une obligation, dit saint Augustin, aussi terrible devant Dieu qu'elle est indispensable, de s'appliquer avant toutes choses à leur perfection propre, pour se rendre capables de remplir les devoirs que la Providence leur a imposés. De là vient que le grand Apôtre, parlant des prêtres et des ministres do l'Eglise, veut, pour première qualité, que ce soient des hommes irrépréhensibles : Oportet irreprehensibiles esse 2 ; pourquoi ? afin que les peuples, pour se parer de leur censure ne puissent pas leur dire : Medice, cura teipsum; Vous êtes médecin des âmes, mais soyez d'abord médecin de la vôtre. Reproche qui leur ôtc toute liberté de parler, et toute autorité dans l'exercice de leur ministère. Reproche, si je puis user de cette figure d'isaïe, qui les tient comme des chiens muets dans la maison de Dieu. Reproche qui les met dans la nécessité de souffrir le vice et de craindre les vicieux ; de tolérer celui-ci, et de ne pas repousser celui-là. Reproche, enfin, qui, de tout temps, a énervé el qui énerve encore plus que jamais la discipline / et le bon ordre, dont ils devraient être le soutien, mais dont il faudrait pour cela qu'ils fussent les modèles.
Non pas, après tout, chrétiens, qu'on ne dût même leur obéir et profiler de leurs leçons, quand il paraîtrait encore dans eux plus de faiblesse, et qu'ils seraient moins réglés, puisque leur caractère est indépendant du mérite de leur
' Exod., .Wîii, 13. — î I Tim., m, X
SERMON POUR LE LUNDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
vie, ci que, selon Jésus-Christ, du moment qu'ils sont assis dans la chaire de Moïse, il faut recevoir avec respect ce qu'ils onseifïiient, sans prendre fïardc h ce qu'ils font. Mais parce que le comuinn des hommes n'est ni assez spiriluel, ni assez équitable pour (aire cette précision, on juge communément de l'un par l'autre; et, en méprisant ce qu'ils font, on s'accoutume f» mépriser ce qu'ils enseignent. Or, si le plus saint ministère n'est pas là-dessus à l'épreuve delà inalig;uité du monde, que sera-ce de toutes les autres conditions? Ah! chrétiens, que ne peut point un homme tel que le concevait saint Paul, un homme irrépréhensible? il n'y a point de mal qu'il ne puisse arrêter, point de bien qu'il ne soit en état de procurer. S'il est dans une charge, avec quelle force ne parlera- t-il pas quand il faudra s'opposer à des scandales ? s'il est ?i la tôte d'une famille, quel empire n'y prendra-t-il pas pour y faire fleurir la piété ? s'il a des enfants à élever, de quel poids ne seront pas auprès d'eux ses avertissements et ses conseils, et avec quelle docilité ne les recevrontils pas ? Mais qu'un père débauché ou violent fasse à sou fds des leçons de modération et de régularité, quel fruit peut-il eu espérer? Qu'une mère évaporée et mondaine prêche à sa lille la modestie et là fuite du monde, quel succès en peut-elle attendre? Donnez, Seigneur, donnez à votre Eglise des minisires pour la gouverner, et à votre peuple des guides pour le conduire; mais des ministres qui sachent se gouverner eux-mêmes, mais des guides qui apprennent à se conduire eux-mêmes; car c'est ainsi que le soin de notre propre perfection doit autoriser notre zèle, et qu'il le doit encore régler, comme nous Talions voir dans la seconde partie.
DEUXIEME PÂKTIË.
n y a, dit saint Jérôme, des vertus d'une nature si équivoque et si douteuse, que la première règle pour les pratiquer sûrement est de s'en défier. Tel est le zèle de la perfection du prochain. Dieu nous en fait une vertu, et une vertu nécessaire en mille rencontres; mais parce que ce zèle est sujet h dégénérer et à se corrompre, Dieu veut qu'en le pratiquant nous l'examinions, et que notre soin principal soit de le rectilier : de le rcctilier, dis-jc, et par rapport à notre raison, et par ra|)port à notre cœur; par rapport à notre laison, parce qu'il se peut faire qje ce ne soit pas un zèle selon la science, ainsi que nous l'apprend saint Paul : /Enmlcitivnem Jki habent, sed non stcvndum scientiam ' ; par
rapport 5 notre cœur, parce qu'il arrive souvent que ce n'est pas un zèle selon la charité. Or, par où le rectifierons-nous en l'une et en l'aulre manièie? Je dis (pie ce sera par le zèle de notre perfection propre; et voilà, chrétiens, la seconde leçon que je tire de cette parole de notre Evangile : Cura teipsum. Tâchons à en bien pénétrer le sens.
Nous avons du zèle pour les autres; et souvent il se trouve que ce zèle, bien loin d'être un zèle selon la science, par une malheureuse contagion que lui commimiquent les qualités île notre esprit, est un zèle erroné, un zèli' tiizarre, un zèle borné et limité; autant de caractères qui le falsifient, et qui nous obligent par conséquent h on faire un sérieux examen, pour le bien connaître et pour ne nous y pas laisser surprendre. Permettez-moi d'en venir h un détail qui développera toute ma pensée. Combien d'hérétiques, dans la suite des siècles, ont entrepris de réformer l'Eglise, et d'en retrancher, soit pour le dogme, soit pour la discipline, des erreurs et des abus imaginaires? Peut-Ô're quelques-uns agissaient-ils avec une espèce de bonne foi, peut-être se flattaient-ils d'avoir reçu grâce pour cela, et peut-être en eftet y étaientils poussés par un certain mouvement de zèle; mais zèle erroné, qui procédant de l'esprit de schisme, ne pouvait être que pour la destruction, et nullement pour l'édification. Si ceux que ce zèle animait avaient eu au même temps un autre zèle, je veux dire de leur propre sanctification; si d'abord ils eussent fait un retour sur eux pour réformer leur orgueil, pour rélormer leur présomption, pour réformer leursingularité, pour réformer leur entêtement et leur opiniâtreté, sources funestes et ordinaires des liérésies, la raison leur eût dit, ou ils se seraient dit â eux-mêtnes : Il n'est pas juste que mon sentiment particulier soit la décision et la règle des choses; mais il est juste, au contraire, que je le soumette à l'autorité de celle qui a Jésus- Christ pour chef, et le Saint-Esprit pour maitre. En matière de religion, le parti de l'obéissance et de l'unité est le seul parti qu'il y ait à prendre; et quand hors de là je ferais des miracles, non-seulement ces miracles me devraient être suspects, mais je les devrais regarder cointne des illusions. Ils auraient pensé, ils auraient parlé de la sorte, et le zèle de leur réformalion personnelle eût servi de correctif au prétendu zèle d'une réformalion générale, qui les trouipctit. Mais parce que celte attention sur eux-mêmes jeui inanqn'îit, qu'anivait-il, chrétiens ? ce que vou$ savez : en voulant relraucher des a!)us, ils
SUR LE zf:r,E.
remplissaient le monde d'iMYoïn-s ; en ne s'appliqiiant jamais ;\ gnc'^rir ces maladies internes qni corrompaient pcn <^ peu le fond de lenr relifîion, ils se pervertissaient, Ils se précipitaient en avenjïles dans l'ahime de perdition, et ils y entraînaient les autres avec eux. Voilà ce que j'appelle un zèle erroné.
Zèle hizarre : suivez-moi toujours, et reconnaissez aujourd'hui les égarements de l'homme dans la recherche même du hien. Zèle hizarre, qui, sans avoir appris à se gouverner par le bon sens, voudrait néanmoins être reçu à gouverner souverainement le monde; et qui, plein de ses idées vaines et quelquefois extravagantes, au lieu de travailler à les redresser, prétend à son gré, et selon l'extravagance de ses idées, donner la loi partout et réformer tout. Or, combien d'exemples dans le siècle où nous vivons, n'en avons-nous pas? Laissez agir des gens poussés et conduits par cet esprit, et vous verrez quels beaux clîets aura leur zèle. 11 n'y aura point d'États qu'ils ne renversent, point de devoirs qu'ils ne confondent, point de sociétés qu'ils ne divisent, point de maisons qu'ils ne troublent. Au lieu de proportionner leur zèle aux conditions des hommes, ils mesureront les conditions des hommes par leur zèle. Au lieu de s'accommoder aux génies et aux talents, ils voudront accommoder tous les talents et tous les génies à leurs humeurs et à leurs vues. Ils seront sévères où il faudrait être doux, et lâches où il faudrait être sévères. Ils conseilleront plus qu'on ne peut, et ne demanderont pas ce que Ton doit; ils porteront h des excès de perfection incompatibles avec les points d'obligation. L'un engagera à des retraites imprudentes et hors de saison, l'autre à des éclats insoutenables et même scantlaleux ; celui-ci, d'un homme du monde bien intentionné fera un visionnaire ; celui-là, d'une femme vertueuse, une dévole entêtée : pourquoi? parce que tout cela n'a pour principe qu'un zèle mal entendu, et que le premier agent qui donne aux autres l'impression ne s'est pas étudié d'abord à se régler soimême. Le remède serait donc de se précautionner contre soi-même : Curcf teipmm ; et de faire les réflexions suivantes : Je passe pour singulier, et je le suis en effet; j'ai toujours des sentiments écartés, et opposés aux sentiments communs. Or, dans la conduite du prochain, dois-je tant déférer à mes lumièies; et la prudence ne veut-elle pas (juc je m'attache à ce qui est généralement approuvé, et que je me départe de re que je vois contredit i)ai' une certaine-raison univereeiïe? C'est ainsi que le zèle
poiu'rait devenir dineret et sage; mais, bien loin lie se faire une si ulib^ le(;on, on se fait de ses bizarreries une espèce (W mérite; et paice<|u'on a l'esprit tourné autrement (pie le resti; des honnnes, on se croit au-dessus de; tous les autres hommes, sans considérer (pi'il est bien plus probable qu'on est d'autant plus au-dessous, qu'on pense moins y être.
De là, zèle borné et limité : ce que l'on ajii^^é bon et saint, on veut qu'il soit bon et saint |)our tout le monde ; et si tout le monde n'en passe par là, on est déterminé à condamner tout le monde, et à croire tout le monde perdu. Hors du plan de réforme qu'on a conçu, tout |iaiaît égarement, tout paraît désordre et relâeli'iiicnt. Mais Dieu, le souverain maître, a-l-il donc traité avec vous pour ne distribuer ses dous et ses grâces que selon vos projets ? n'a-t-il point, dans les trésors de sa sagesse, d'autres idées du bien que celles que vous proposez ? nous appelle-t-il tous au même genre de perfccliun ? nous conduit-il tous par le même chemin? estce à vous seul qu'il a révélé ses voies ? est-ce de vous seul qu'il veut se servir pour l'accomplissement de ses desseins? et qui êtes \ous, enfin, pour entreprendre, si je puis ai)isi |)ar- 1er, de raccourcir sa providence, et pour vouloir lui prescrire des bornes ? Il aurait fallu de bonne heure vous élever l'esprit : (A(ra teipsum; il aurait fallu vous faire une plus grande âme, une âme capable de tout bien, capable au moins d'estimer le bien partout où il est, et de quelque pari qu'il vienne. Il aurait iallu vous appli(|uer ces paroles de l'apôlre aux Corinthiens : Eamdem aiitem habentes rernnncrationem... dilalamini et vos ' ; Ayez, mes frôres, les uns pour les autres un zèle moins étroit et moins resserré. Alors on ne vous verrait pins tant fatiguer le monde de vos avis ; on ne vous entendrait plus tant déclamer contre ceux |ui prennent d'autres routes que les vôtres, et vous ne feriez plus tant d'efforts pour les amener, ou de gré ou de force, à votre point.
Cependant, après avoir rectifié le zèle pir rapport à l'esprit, il reste à le régler el à l'épurer par rapport au cœur ; et c'est ici que notre amour-propre triomphe, et qu'il met en œuvre tous ses artifices et toutes ses ruses. Car de croire que tout zèle pour la pcrfectioii du prochain soit un zèle inspiré de Dieu, abus, chrétiens. Si cela était, il ne serait ni si prompt, ni si naturel ; il ne serait pas si aisé de l'avoir, il en coûterait davantage pour le souieiui el Ton ne verrait pas les plus impurlaitb el >ou-
II Cor., ri, 13.
SERMON POUR LE LUNDI DE LA TROISIEME SEMAINE
vent niôino les plus libertins s'en faire honneur. Mais l'illusion esl de confondre les choses, et de prendre pour vrai zèle ce qui est passion, et , pure passion ; je veux dire de prendre pour zèle ce qui est chagrin, de prendre pour zèle ce qui est inquiétude, de prendre pour zèle ce qui est intrigue, de prendre pour zèle ce qui est envie, de prendre pour zèle ce (jui est ambition et intérêt ; car tout cela, quoique infiniment éloigné d'un zèle chrétien, ne laisse pas de l'imiter et d'en avoir toutes les apparences. Ainsi l'envie semhle-t-elle déplorer dans le prochain des défauts qu'elle se plaît h y remarquer. Ainsi l'ambition, sous prétexte de rétablir ou de maintenir l'ordre, cherchc-t-clle à dominer. Ainsi l'esprit d'intrigue trouve - t - il par là mille occasions de se produire et de s'ingérer. Ainsi la vivacité d'une ûme naturellement inquiète la porte-t-elle h sortir hors d'elle-même, pour s'attacher aux imperfections du prochain, et pour y trouver des sujets sur quoi s'exercer. Ainsi la mélancolie prend-elle le nom de zèle, pour avoir droit de contester et de condamner. Mais tout cela, ajoute saint Grégoire, pape, n'est point ce zèle de Dieu qu'avait saint Paul, quand il disait aux Corinthiens : ^mulor enim vos Dei œmulatione^ . C'est le zèle de l'homme et de l'homme passionné, de l'homme aveugle et corrompu. Or, sans le zèle de Dieu, celui de l'homme n'est qu'un fantôme, et, pour parler avec l'Ecriture, une idole de zèle : Idolum zeli 2; c'est l'ex-
\ pression du prophète Ezéchiel ; et vous savez ce que dit l'apôtre saint Jacques, que la passion de l'homme, c'est-à-dire le zèle de l'homme, n'accomplit jamais la justice de Dieu.
Mais qu'un homme, de bonne heure, se soit étudié lui-môme pour connaître les plus secrets mouvements de son cœur; que, par de saintes violences, il se soit rendu maître de ses inclinations et de ses antipathies, de ses désirs et de ses aversions ; qu'il ait appris à réprimer sa cupidité, à borner son ambition, à étouffer ses ressentiments, à modérer ses colères, à calmer ses inquiétudes : alors il sera en état de distinguer quel esprit l'anime dans son zèle, et de le réduire aux termes de la raison et de l'équité. Sans autre pierre de touche que ses propres réflexions, il démêlera, au travers des plus belles couleurs dont se pare le faux zèle, la malignité de l'envie, l'aigreur de l'animosité et de la
■; haine, les emportements de la vengeance, les artifices de l'intrigue, les prétentions de i'iuté-
^■^ l'êt, les saillies et les impétuosités du naturel.
4 II saura quand il faudra parler, et quand il
^ » U Cor., XI, U. — ' Ezeclj., yui, 6.
faudra se laire. U ne cherchera point à guérir un mal, peut-être assez léger, par un autre mal beaucoup plus grand ; à corriger un désordre, peut-être assez sensible, par un autre désordre beaucoup plus criminel, je veux dire par une médisance atroce, ou par un éclat scandaleux. Il ne s'attachera point opiniâtrement, sous une apparence de zèle, à butter certaines personnes qui ne lui plaisent pas, à les décrier et à les détruire, plutôt que d'autres qu'il aime et à qui il passe tout. Dès qu'il aura quelque sujet de craindre que ses vues ne soient pas assez épurées et qu'il n'y entre de la passion, il prendra le parti de l'humilité et du silence, persuadé qu'il vaut mieux, après tout, risquer la perfection de son frère, que la sienne propre. Ah! mon Dieu, qu'est-ce que l'homme, et combien est-il sujet à s'égarer, lors même qu'il semble tenir les voies les plus droites et pratiquer les plus belles vertus ? Quoi qu'il en soit, chrétiens, il ne suffit pas d'autoriser notre zèle pour la perfection du prochain et de le régler, il faut encore l'adoucir; et c'est à quoi nous servira le zèle de notre perfection particulière, comme je vais l'expliquer dans la troisième partie.