‹ Œuvres complètesChapitre 13 sur 183 · LETTRE DU P. MARTINEAU · texte numérisé non relu

LETTRE DU P. MARTINEAU

mes, vpnîr mettre entre ses mains leurs cœurs ('îhranlés par la crainte et brisés parla componction qu'il leur avait inspirée !

Il n'a pas moins réussi dans la conduite des Ames, Evitant toute affectation et toute singularité, il les menait, parles routes les plus sûres, à la perfection propre de leur état ; et, appliqué à connaître la disposition particulière que la grâce produisait en elles, il savait parfaitement s'en servir pour avancer l'ouvrage de leur sanctification. La solide piété de tant de personnes, de toutes sortes de conditions, qui l'ont eu pour directeur, soit dans le siècle, soit dans les maisons religieuses, en est une preuve bien sensible. Mais ce don si excellent de conduire les Ames par les voies de la justice, éclatait particulièrement quand il assistait les malades. Rien de plus capable de les instruire et de les soutenir que ce qu'il leur disait dans ces tristes moments où l'homme, livré à la douleur et enveloppé des ombres de la mort, ne trouve que de faibles secours dans sa propre raison. On était si convaincu que le P. Bourdaloue avait grAce pour cela, que, depuis plusieurs années, il était trèss-ouvent appelé auprès des mourants : à quoi il répondait, de son cAté, avec tous les empressements de la charité chrétienne, passant quelquefois de la chaire au lit des malades, sans se donner un moment de repos.

De si importantes fonctions, exercées avec tant de distinction, lui avaient attiré une considération si universelle, que ce qu'il y a de plus élevé dans le royaume l'honorait de son estime, et se faisait même honneur, si je l'ose dire, d'avoir quelque liaison avec lui. A peine a-t-on su sa maladie, que les personnes du premier rang, soit de la cour ou de la ville, ont envoyé, avec des marques d'une inquiétude véritable, savoir de ses nouvelles; et dès qu'on a été informé de sa mort, tout le monde a pris part à notre afflic- * tion, et s'en est fait comme un devoir de reconnaissance, pour tout le bien qu'il a plu à Dieu d'opérer par lui, à l'avantage du public, durant le cours de tant d'années. Pour ceux qui lui avaient donné leur confiance, je ne sais si rien sera capable de les consoler. Comme ils le connaissaient encore mieux que les autres, l'entretenant plus souvent, recevant de lui des conseils très-salutaires, le trouvant toujours prêt à les secourir dans le besoin, et ne le quittant jamais sans une nouvelle conviction de son mérite, ils ont dû aussi ressentir plus vivemeQî. la grandeur de cette perte,

Mais co qui doit, mon révérend Père, nous rendre plus précieuse la mémoire du P. Bourdaloue, ce sont les vertus solides qu'il a su joindre, selon l'espritdenos règles, aux grands talents dont Dieu l'avait pourvu. Le zèle de la gloire de Dieu était l'Ame de tout ce qu'il faisait dans l'étendue de ses emplois ; la sienne ne le touchait point. Loin de s'applaudir lui-même par une vanité dont il est difficile de se défendre dans les grands succès, les applaudissements qu'on lui donnait le faisaient souffrir; et, toujours renfermé dans la plus exacte modestie sur ce qui le regardait , il était prodigue de louanges à l'égard de ceux en qui l'on voyiit quelque mérite. Je sais d'une personne pour qui il avait beaucoup de considération, que, lui ayant un jour demandé s'il n'avait point de complaisance parmi tant de choses capables d'en inspirer, il lui répondit que depuis, longtemps Dieu lui avait fait la grâce de connaître le néant de tout ce qui brille le plus aux yeux des hommes, et qu'il lui faisait encore celle de n'en être point touché. Il dit à un autre qu'il était si parfaitement convaincu de son incapacité pour tout bien, que, malgré tous ses succès, il avait beaucoup plus à se défendre du découragement que de la présomption.

Il n'était pas plus sensible à tous les agréments qu'il pouvait trouver dans le commerce que son ministère l'obligeait d'avoir avec le monde. Comme il servait le prochain sans intérêt, c'était aussi sans attachement: en voici une preuve qui ne peut manquer de vous édifier.

Il y a plusieurs années qu'il pressa les supérieurs de lui permettre de passer le reste de ses jours à travailler loin de Paris, dans une de nos maisons de retraite: et cette tentative n'ayant pas réussi, il en fit une, il y a trois ans, auprès de notre très-révérend Père général, pour obtenir la permission de se retirer au collège de la Flèche afin de s'occuper uniquement de sa propre sanctification. Mais Dieu, qui voulait se servir de lui pour en sanctifier bien d autres, ne permit pas qu'il roussît mieux cette seconde fois que la première. On peut dire néanmoins que h P. Bourdaloue a eu ce qu'il souhaitait le plus en cela : car, redoublant son attention sur lui-même, il a su se procurer, dans l'embarras où il était retenu par la Providence, !es mêmes accroissements de vertu qu'il se proposait dans le saint repos après lequel il soupirtiit.

Au .vtsl3. r-etle alleatioa s-ù? Eoi-oême !'«

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accompî»gn5 pendant toute sa vie-, et c'est par ce moyen qu'il a accompli si parfaitement l'avis de l'Apôtre à Tite, son disciple ; « Soyez, en toutes choses, un exemple de bonnes œuvres dans ce qui regarde la doctrine, l'intégrité, la sagesse. Que ce que vous dites soit saint et irrépréhensible, afin que quiconque est déclaré contre nous demeure confus, n'ayant rien à nous reprocher. » Vous le reconnaissez assurément dans ces paroles, mon révérend Père, pour peu que vous rappeliez dans votre esprit ce que vous avez vu vous-même si souvent. Je ne parle pas ici de ses discours publics, où, de l'aveu de tout le monde, il ne lui est rien échappé que la critique la plus exacte pût justement censurer ; je parle de sa conduite ordinaire, que la médisance s'est vue contrainte de respecter sous un habit qu'elle a coutume d'épargner si peu.

Au milieu des affaires dont la dissipation paraît le plus inséparable, il ne perdait point la possession de son âme, selon l'expression de l'Ecriture. Tellement qu'obligé de se communiquer au dehors, pour répondre à la confiance qu'on avait en lui, il ne s'éloignait jamais des bienséances de son état, et que, recherché de toutes sortes de personnes, il traitait avec chacune d'elles d'une manière proportionnée au rang oti la Providence les avait mises. Ainsi, il était respectueux envers les grands, sans perdre la liberté de son ministère ; et, sans en avilir la dignité, il était facile et affable aux petits. Le fond de cette prudence n'était point un raffinement de politique ; car il était Fhomme du monde le plus solide et le plus vrai. Il n'y avait rien de frivole en tout ce qu'il faisait, rien de contraire à son caractère, et nulle considération n'altérait sa franchise et sa sincérité. C'était la droiture, le bon sens et la foi qui lui faisaient découvrir dans chaque chose ce que Dieu y a mis pour servir de règle à notre conduite.

C'est par de semblables principes que tous lui étaient égaux à l'égard du salut des âmes, les gens de la plus basse condition trouvant en lui les mêmes secours pour leur sanctification que les personnes de la première qualité. Il y en a qui, lui ayant marqué que sa haute réputation les empêchait de s'adresser à lui au tribunal de la pénitence, ont été convaincus, par ses manières simples et prévenantes, qu'il ne bornait pas son mmistère aux gens distingués par leur naissance^et par leurs emplois. Il se comp^^rtaH deiaôme quand il s'agissait de prê-

cher ; car il le faisait aussi volontiers dan» les hôpitaux, dans les prisons, dans les villages, qu'à la cour ou dans les plus grandes villes du royaume. Le désir de rendre service au prochain lui fit toujours négliger ces ménagements de vogue et de santé qu'on craint ordinairement d'user en se prodiguant au public : ce que Dieu a tellement béni, que, par un rare exemple, on l'a vu prêcher dans un âge avancé avec la même vigueur et le môme succès que dans ses plus belles émnées.

Comme c'est la piété envers Dieu qui donne le prix à toutes les vertus, je dois, après ce que je viens de dire, vous faire voir jusqu'où elle a été dans le P. Bourdaloue. 11 était très-religieux observateur des saintes pratiques que la règle nous prescrit, pour entretenir en nous l'esprit d'une véritable dévotion. Les premiers jours de chaque année, il les consacrait à la retraite ; et, afin de conserver la ferveur qu'il y avait prise, il donnait chaque jour un temps considérable à la prière. L'office divin avait pour lui un attrait particulier ; il avait commencé à le réciter régulièreoaent, longtemps avant que d'y être obligé par les ordres sacrés ; et l'obligation qu'il en eut dans la suite, ne servait qu'à lui faire remplir ce devoir avec un sensible redoublement de ferveur. Pour ce qui est du sacrifice de nos autels, pénétré de la grandeur d'une fonction si sublime, il s'était fait une règle de le célébrer tous les jours, comme si chacun eût été le dernier de sa vie. Ainsi, ni l'accoutumance, qui attiédit ordinairement le cœur, ni la multitude des affaires, qui le dissipent, ne l'empêchaient point de puiser avec abondance dans cette source de grâces. D'où il arrivait que, plein des sentiments que produit dans une âme bien disposée la participation des divins mystères, il parlait, dans l'occasion, des choses de Dieu d'une manière également vive et touchante. Enfin, tout ce qui concerne le culte divin lui était précieux ; les moindres cérémonies de l'Eglise n'avait rien que de grand pour lui. A l'exemple du Prophète, il aimait la beauté de la maison du Seigneur ; et le zèle qu'il avait pour elle, lui faisait prendre un soin particulier de la décoration des autels. Sur combien d^autres choses la modestie du P. Bourdaloue a-t-elle jeté un voile qu'il n'est pas possible de lever ! Car, content de plaire aux yeux de Dieu, scrutateur des cœurs, il cachait à ceux des hommes tout ce que la loi de l'édification ne robJigeait pas de faire paraître. Une dévo-

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tion d'appareil n^était point de son poût, et l'on ne pouvait être plus ennemi de l'ostentation.

Je m'aperçois, mon révérend Père, que cette lettre passe de beaucoup les bornes ordinaires; il faut donc la finir, pour vous apprendre en peu de muts quelle a été la find'une si belle vie. Le P. Bourdalouc a vu les approches de la mort avec une tranquillité qui était beaucoup moins l'effet de la force naturelle de son esprit, que de celle de sa foi et de l'espérance chrétienne qui le soutenait. Il l'a acceptée comme l'exécution de la sentence portée par la justice divine contre l'homme pécheur, et il l'a ret^^ardée en même temps comme le commencement des miséricordes éternelles sur lui : sentiments qu'il a exprimés en des termes si énergiques, que l'impression en demeurera longtemps gravée dans le cœur de ceux qui les ont entendus. « Je vois bien (ce sont à peu près ses propres paroles], je vois bien que je ne puis guérir sans miracle ; mais qui suis-je pour que Dieu daigne faire un miracle en ma faveur ?.... L'unique chose que je demande, c'est que sa sainte volonté-s'accompiisse aux dépens de ma vie, s'il l'ordonne ainsi... Qu'il détruise ce corps de péché, j'y consens de grand cœur ; qu'il me sépare de ce monde, où je n'ai été que trop longtemps, et qu'il m'unisse pour jamais à lui.

Il demanda, lundi matin, les derniers sacrements de l'Eglise, beaucoup moins par une nécessité pressante, autant qu'on en pouvait juger alors, que par le désir de les recevoir avec plus d'attention et de présence d'esprit. Aussi les reçut-il d'une manière si édifiante, que tous en furent infiniment touchés.

Tant d'illustres amis, que son mérite lui avait faits, seront peut-être bien aises de savoir qu'il ne les a pas oubliés dans ses derniers moments. Il pria de les assurer que, si Dieu lui faisait miséricorde, ainsi qu'il espérait, il se souviendrait d'eux devant lui, et qu'il regardait leur séparation comme une partie du sacrifice qu'il faisait de sa \ie au souverain domaine de Dieu .

J'ajouterai, mon révérend Père, qu'après m'avoir entretenu en particulier sur quel-

ques affaires, avec tout le bon esprit que vous lui avez connu, il me demanda ma bénédiction d'une manière qui me fit comprendre (fue le véritable mérite n'est pas incompatible avec la simplicité qu'inspire l'Evangile, ni avec cette foi qui découvre à l'humble religieux la personne de Jésus- Christ dans celle du supérieur, quelque méprisable qu'il puisse être. Au reste, ce n'est pas la première preuve qu'il m'en a donnée; car je ne dois pas omettre ici que, pendant toute sa vie, il a aimé la dépendance, qu'il l'a pratiquée avec exactitude, et qu'il l'a préférée à des emplois qui devaient l'en tirer, et qu'on l'a pressé plusieurs fois d'accepter.

Bien des raisons doivent le faire regretter de la Compagnie; mais la plus touchante de toutes est le tendre et sincère attachement qu'il avait pour elle. On ne peut dire combien il l'estimait, et jusqu'à quel point cette estime le rendait sensible à ses avantages et à ses disgrâces. Eu vain s'est-il trouvé des gens qui, pour diminuer rhunn( ur qu'il lui faisait, ont voulu plus d'une fois persuader le contraire au monde. C'est dans ces occasions qu'on voyait son zèle pour elle prendre une nouvelle vivacité; avec quelle force d'expression ne protestait-il pas alors qu'il lui devait tout, et que l'une des plus grandes grâces que Dieu lui eût faites étant de l'y avoir appelé, il eût été le plus injuste de tous les hommes s'il eût eu la moindre indifférence pour elle!

Le P. Bourdaloue était né à Bourges le 20 d'août de l'année 1632, et l'an 164811 entra dans la fiompagnic, le 10 de novembre. Ainsi il a vécu soixante-douze ans, dont il a passé cinquante-six ans dans la Compagnie. Bénissons Dieu de la fidélité qu'il lui a donnée pour fournir avec tant de distinction une si longue carrière, et prions-le, en même temps, de lui avancer la possession du bonheur éternel, s'il n'en jouit pas encore.

J'ai l'honneur d'être, avec beaucoup de respect, etc.

h Paru, ce 14 mai 1704

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