DE LA COUPAGNIE BB JÉSUS
•ONFEBSCUR DU P. BOURDALOUE ET DU DUC DE BOURGOGNE i
Mon révérend Père»
CpAte lettre apprendra à Votre Révérence la perte que lu maison professe fit hier, à cin(} liciires du malin, dans la personne dn P. Louis Bourdaloue, qu'une jQcvre, accompagnée d'une violente inflammation de poitrine, nous a enlevé en moins de deux jours; car il eut encore dimanche dernier, fête de la Pentecôte, le bonheur de dire la messe, a son ordinaire.
Nous pouvons dire que cette courte et fâcheuse maladie a été l'effet de son zèle. Il avait, depuis quelque temps, un assez gros rhume, cependant il prêcha il n'y a pas plus de dix jours, et il s'est si peu ménagé dans la suite, qu'il semble même avoir redoublé son assiduité auprès des malades et au confessionnal. Ainsi il a eu la consolation de mourir comme il souhaitait, les armes à la main, et avant que les années d'un âge plus avancé le missent hors de combat.
Vous pouvez juger, mon révérend Père, de la grandeur de notre affliction, par l'avantage que cette maison avait de posséder un homme en qui se trouvaient, dans un éminent degré, toutes les qualités qui peuvent rendre utiles à l'Eglise les personnes de sa profession ; un génie facile et élevé, un esprit vif et pénétrant, une exacte connaissance de tout ce qu'il devait savoir, une droiture de raison qui le faisait toujours tendre au vrai, une application constante à remplir sesdevoirs, une piété qui n'avait rien que de solide.
Ces qualités avaient paru en lui dès ses premières années, dans les classes où, selon nos usages, il a été, soit en qualité d'écolier de théologie, soit en qualité de professeur de
grammaire, de rhétorique, de philosophie et de théoloij;ie morale.
Mais le temps marqué par la Providi^nce pour le mettre sur le chandelier par les deux plus importantes fonctions du ministère évangélique étant venu, elles parurent avec un éclat que rien n'a pu effacer, et dont on conservera longtemps le souvenir.
Nuln'ignorejusqu'où il a porté l'éloquence de la chaire. S'il avait reçu tous les talents propres pour y réussir, il les a cultivés par un travail si constant, il les a employés avec un si grand succès, pendant l'espace de quarante ans, que la France le regarde comme le premier prédicateur de son siècle. Ce qu'on peut dire de lui, sur ce point, de plus singulier, c'est que, comme il parlait toujours avec beaucoup de justesse et de solidité, il savait rendre la religion respectable aux libertins mêmes, les vérités chrétiennes conservant dans sa bouche toute leur dignité et toute leur force.
En effet, sans faire son capital de la politesse, qui ne lui manquait assurément pas, il donnait à ses discours une beauté majestueuse, une douceur forte et pénétrante, un tour noble et insinuant, une grandeur naturelle et à la portée de tout le monde. Ainsi, également goûte des grands et du peuple, des savants et des simples, il se rendait maître du cœur et de l'esprit de ses auditeurs, pour les soumettre à la vérité qu'il leur annonçait. Aussi avait-il sou ventla consolation decueillir lui-même la moisson qu'il avait préparée, en jetant le bon grain de la parole de Dieu dans le champ du père de famille. Car combien a-t-on vu de personnes, du grand monde même, aveuglées par l'enchantement du siècle et endurcies par une longue suite de cri-
t. C«tte lettre fut écrite le lendemain de la mort de Bourdaloue.
xz