TROISIÈME PARTIE
Quoique Dieu soit toujours le même, et que par rapport à lui ses perfections, qui ne changent point, le rendent toujours également aimable, il est toutefois vrai, comme l'a remarqué saint Bernard, que, selon les divers états où l'homme peut être considéré, l'amour qu'd doit à Dieu ne laisse pas d'avoir ses degrés différents ; et qu'à pro|)ortion des dons qu'il a reçus, les mesures de hauteur, de profondeur et de largeur, que saint Paul donne à la chanté, doivent être plus ou moins étendues. Or, de ce principe,
'Luc, X, 27.
que la raison méfne aidorise, je tire deux conséqiieiues : la preuuère, que dans le ( lin^liunisme, le précepte! (h; l'amour de Dieu impos<; à riionuue des <)bli;^ations beaucoup phw grandes (\uv. dans l'aruieiinc loi ; la seconde, (pic l'acte d'amour de Dieu dod donc être dans nous Iwancoup plus liéroï(pie(pi'il ne devaii l'èlnî dans on juif ou dans un ^vulil, avant que la bu de grâce eût été publiée. Parlons sans cxagéialion : voici la preuve de l'un el de l'autre. Du moment que je suis chrétien, il faut (pie j'aime Dieu eu cinélien. ()i-, aimer Dieu en chrétien, c'est bien plus que de l'aimer sim[)lenu'nf en homme; ponrquoi ? parce que c'est se charger en l'aimant, outre la loi éternelle et divine qin nous est comunme à tous, de la loi particulière dont Jésns-Christ est l'auteur. Par conséquent, c'est ajoider à la charité un nouvel engagement qu'elle n'avait pas dans son origine, et qui dans la suite des siècles est devenu le comble de sa perlection. Je vous déclare, mes frèies, disait saint Paul, que quiconque se fait circoncire prend sur lui tout le fardeau de la loi de Moïse : Testificor autem omni homini circumcidenti se, (juoniam debitor est univcrsœ legis fuciendœ '. Et je vous dis, chrétiens, conformément à ces paroles de l'Apôtre, qu'au même temps que vous avez été engagés à Jésus-Christ pa» le ba|)tème, vous vous êtes imposé un nouveau joug encoie plus saint que celui de la loi de Moïse ; mi joug que vous devez porter jusqu'à la mort, un joug auquel votre salut est indispensablement attaché, un joug sans lequel Dieu ne veut plus ni ne peut plus être aimé de vous. Ah ! mes chers auditeurs, quel fonds de réflexions ! Croire que la loi de Jésus-Christ est une loi de douceui-, une loi de grâce, une loi de liberté, une loi d'amour, c'est croire ce que le Saint-Esprit même nous révélé, et ce que toutes les Ecritures nous prêchent ; mais je persuader que celle loi soit douce, parce qu'elle nous prescrit des devoirs moins rigoureux et moins contraires aux sens et à la nature; se persuader que sa liberté consiste dans le relâchement, et que, pour être une loi de grâce et d'amour, elle en soit moins une loi d'abnégation et de travail, non-seulement c'est la méconnaître, mais la détruire. Non, non, mes frères, disait Terlullien, expliquant sur cela sa pensée, la liberté que Jésus-Christ nous a apportée du ciel ne favorise en aucune sorte la liieuce des mœurs. Si cet Homme-Dieu a fait cesser Im sacrifices et les céréfnonies de la loi écrite, ii nous a en échange donné des règles de vie bien plus capables de nous sanctifier; et ce qui éiait
' Galat..v,3.
SEIIMON POUK LE LUNDI DE LA CLNQLfIÈME SICMALVE.
condamné dans l'ancien TestaiTKMit par le préceple (le la divine charité, est donldeinent criminel depuis (jiie le Dieu de la cliarilé csl venu hii-niéiue nous enseigner sa dodrinc et nous proposer ses exemples : Libertas in Christo (ces paroles sont admirables), libertan in Christo non fi'cit imioreutiœ injtiriam. Operum juga rejecta sunt, tion disriplnianim ; et quœ in veteri Testamento crant interdicta, etiam annulatorio prœcepto apud nos prohibentur.
Rien de |)lus vrai, chrétiens. Car, comment ce Sauveur adorable s'en est-il déclaré dans l'Evauiiile ? Combien de fois nous a-t-il fait entendre (jue, pour embrasser sa religion, il fallait renoncer au monde et se renoncer soi-même beaucoup i)his parlailemenl que Moïse ne le demandait? kii combien de sens beaucoup plus étroits et plus sévères n'a-t-il pas interprété les principaux articles de la loi de Dieu ? Coudîien de dispenses, même légitimes, n'a-t-il pas abolies? S'il nous a délivrés des observances légales, à combien d'autres ne nousa-t-il pas assujettis? Le seul précepte de l'amour des ennemis n'estil pas d'une perfection pljs éminente que tout i c qu'enseignaient et pratiquaient les pharisiens? Jusques à quel point n'a-t-il pas élevé, pour ainsi dire, certaines obligations du droit naturel? Sur combien de sujets n'a-t-il pas usé de son souverain pouvoir, pour nous faire de nouvelles défenses? On a dit à vos pères que telle et telle chose leur étaient permises, (ainsi parlait-il aux juifs) -, et moi je vous dis que ces choses alors prétendues permises ne le seront plus pour vous.
Je sais ce qu'ont avancé quelques interprètes, que le Fils de Dieu parlait de la sorte, non pas pour enchérir sur la loi ni pour y rien ajouter; mais seulement pour corriger les fausses explica lions des scribes et des docteurs de la synagogue. Mais je sais aussi que ce sentiment a été combattu par la plupart des Pères. Car, comme rejuarque saint Jérôme, si le Sauveur du monde ne prétendait autre chose que de réfuter les pharisiens, sans établir de nou\eaux préceptes, poui quoi aurait-il dit : Et moi je vous ordonne de taire du bien à ceux mêmes qui vous maltraitent, de prier pour ceux mêmes qui vous pcrsôcuteul, d'aimer ceux mêmes qui vous calomnient? Où trouvait-on ce counnandement? dans quel livre de la loi était-il inséré? N'y vuit-ou pas tout le contraire ; et le droit de haïr ceux (jui Jious haïssent n'y parait-il pas autorisé? Il e>ï donc vrai que Jésus-Christ voulait enchérii' sur Moïse, quand il disait : Ego autem dico vobis ' ; que son dessein était de nous prescrire
' M»M.h. V, 22, 28. «te.
des lois qui lui fussent pro|>rcs : ïlocest pra'cxptum ni' vni*; que ce(pienousappcl(»n> Décalo^^tie est quelque chose pour nous de plus pariait qu'il n'était pour les juifs; et, par une conséquence nécessaire, que pour aimer Dieu dans le chiislianisme, il en doit plus cofder qu'il n'en coûtait avant la prédication de l'Evangile.
Voilà, mes chers auditeurs, ce que Terlidlien, dans son style ordinaire, appcliit le poids du baptême : Pondus baptismi ; et ^oil^ ce qui lui donna lieu d*a|>puyer un sentiment qui, pour n'avoir |)as été entièrement conforme à l'esprit de l'Eglise, ne laisse pas de nous fournir la matière d'une excellente réflexion : faites-la, s'il vous plaît, avec moi. Il parlait des catéchumènes, qui, touchés de la grAcc, et pressés d'un impatient désir de se voir incorporés dans l'Eglise de Jésus-Christ, demandaient avec instance qu'on les admit au baptême ; ce que l'on jugeait quelquefois à propos de différer, pour avoir des preuves plus certaines de leur foi. Ce retardement leur causait une douleur extrême; et Ter tullien, au contraire, surpris de leur doideur et de l'empressement qu'ils témoignaient, leur remontrait que, s'ils avaient bien compris ce que c'était que le baptême, ils l'aïu-aicnt plutôt craint qu'ils ne l'auraient souhaité : Si pondus inlcUigerenl baptismi, ejus consecrationem nuigis timc'^ rent quam dilationem. J'ai dit, Chrétiens, que ce sentiment n'était pas conforme à res[)rit de l'Eglise, parce qu'il favorisait un désordre déjà trop commun, de remettre jusqu'au moment de la mort à recevoir le baptême, afin de vivre dans une plus grande liberté et avec plus de licence. Désordre que l'Eglise ne toléra jamais; pourquoi? Parce qu'elle estimait que, le baptême étant le premier lien qui nous unit à Jésus- Christ et le premier sacrement ([ui nous fait membres de son corps mystique, c'était un crime de se priver d'un tel avantage par la seule crainte des obligations qui y sont attachées. En cela donc Terlullien, aussi bien qu'en d'autres sujets, s'égarait, aveuglé par sou propre ser.s ; mais en ce qu'il soutenait que le bajjtême était un engagement pénible et onéreux, ne parlaitil pas juste? Jésus-Christ lui-même ne nous l'at-il pas fait entendre, et ne nous propose-t-il pas sa loi comnie un joug? Tollite jugum meum super vos 2. Mais il y en a, dites-vous, dans le christianisme qui ne sentent pas la pesanteur de ce joug. Ah! mon frère, répond saint Augustin, cela peut bien être, et cela est en effet; mais prenez garde à ne pas confondre les choses. Car, vous ne ressentez pas le joug du baptême, ou
! Joan., XV, 12.' Matlh., xi, ».
R(JR r/AMOiTH nr mpii
pnrco qno Dion vous donne dos forces poin- le porter, on parce (|iie vous vous en décli u>;e/ par une h\cl»e iulidélilé. Si c'est l'oncliou de la grAce (jui vous einpèclie de le senlii", j'en Ix'iiis Dieu el j'envie voire iHat, bien loin de vouloir vous le rendre suspect ; mais si vous ne sentez pas ce jon-r. parce (jue vous ne le portez pas, ou que vous ne le portez qu'^i demi; si vous ne le sentez pas, parce que vous avez l'accommoder ù vos inclinations, et que vous croyez pouvoir l'aceoicler avec les douceurs de la vie; si vous ne le sentez pas, parce que vous le réduisez à une austérité su|)er(icielle et apparente, el que vous n'en prenez que ce qui vous plait, trend)lcz et confondez-vous. Car, ce joug que vous pensez avoir secoué vous accablera un jour, el ces devoirs que vous aurez négligés feront, au jugement de Dieu, la matière de votre condamnation.
De là concluons que l'amour de Dieu doit donc être beaucoup plus généreux et plus fort dans un elnétien, puisqu'il doit avoir une vertu proportiomiée à ces saintes et rigoureuses obligations que le baptême nous impose. Disons obligations, cbréliens, et non pas purement ni proprement vœux: car un vœu, dit saint Thomas, c'est, dans sa propre signification, une chose dont j'ai le choix libre, que Dieu ne me commande pas et que je me commande à moi-même, sans laquelle je pourrais me sauver et parvenir à ma fin. Or, il n'en est pas ainsi des obligations du baptême. Connue le baptême depuis Jésus- Christ est l'unique voie du salut, les obligations qui en dé()endent sont d'une absolue nécessité pour nous ; et quand je m'y soumets, quelque obéissance que je rende h Dieu, je ne lui fais point «e sacrifice pleinement volontaire que le vœu expriuie. C'est ainsi que raisonnent les théologiens, non pas pour ôter à une âme fidèle la consolation de se croire engagée à Dieu par des vœux, pourvu qu'elle convienne que ces vœux du baptême sont tellement des vœux, que Dieu ne lui en a point laissé la disposition ; pourvu qu'elle reconnaisse qu'outre ces vœux de nécessité il y en a d'autres de conseil, dont Dieu se tient spécialement honoré, et qui élèvent l'homme à une perfection encore plus éminenle, tels que sont les vœux de la religion et du sacerdoce ; enfin, pourvu que, sans y penser, elle ne favorise pas l'erreur des derniers hérésiarques, qui, pour colorer dans le monde leur apostasie, commencèrent, sous ombre de réforme, à exalter les vœux du baptême, pour décrier celui de la continence, qu'ils avaient honteusement abandonné. Du reste, que ce soient
obligations ou vcpux du baf)fArn'^, toujours es! il vrai qu'ils nous rendent beaucoup plus dilllcile la pi-ati(|ue de ce premier cotnmaudeuierit , hilifics ; piiisfpi'il est impossible, dans la loi de grAce, de tonner l'acte d'amour de. Di(;u, sims vouloir accomplir de boiun; Un tout ce qui est contenu dans la |)rolessi()n du christianisme;.
Je vais niême plus avant, et je finis par une pensée de (Guillaume de Paris, digne du zèle de ce grand évêcpie, mais dont je craindrais de vous faire part, si je n'étais également sûr et de votre intelligence el de voire [)iété : écoutez-la. C'est qu'afin que l'acte d'amour de Dieu ait ce caraclère de perfection que Dieu exige pour le salut, il ne suffit pas qu'il s'étende absohnnent à tous les préceptes, soit naturels, soit positifs, de la loi chrétienne ; mais il doit encore, sous coiidition, embrasser tous les conseils; sous condition, dis-je, remarquez bien, s'il vous plaît ce terme ; en sorte que, s'il était nécessaire, pour marquer à Dieu mon amour, de pratiquer ce qu'il y a dans les conseils évangéllques de plus mortifiant, de plus humiliant, de plus opposé h la nature et à l'amour-propre, en vertu de ce seul acte : J'aime Dieu, je fusse disposé à tout entreprendre et à tout souffrir. Ne pensez pas que cette disposition, quoique conditionuellc, soit chimérique ; il n'est rien de plus iéel : pourquoi ? parce que, comme il n'y a pas un conseil évangélique qui ne puisse devenir, et qui, dans mille rencontres, ne devienne un commandement pour moi, il faut que l'ainour de Dieu me mette au moins habituellement dans la disposition où je devrais être, et m'inspire la force que je devrais avoir si je me trouvais dans ces conjonctures. Ainsi, je ne suis point obligé, parce que j'aime Dieu, à quitter le monde, ni à prendre le parti de la retraite ; mais je suis obligé d'être préparé à l'un et à l'autre, parce que raa faiblesse pourrait être telle, que le monde serait évidemment un écueil à mon innocence, et qu'il n'y aurait que la retraite qui pût me garantir. Renoncer à mes biens, ce n'est, dans la doclriuc de Jésus-Christ, qu'un simple conseil ; mais êù/e prêt à y renoncer, c'est un précepte rigoureiu\, parce que l'expérience pourrait me convaincre que je ne puis les retenir sans m'y attache;', aj m'y attacher sans me perdre. Dieu ne im lochmande pas d'endurer le martyre, mwi il nU commande d'être résolu à l'endurer, rmicequ'ï! pourrait y avoir telle occasion oû le tuartyr;^ seiait une épreuve indispensabie -le u^ îtû ; d'où vient que TertulliHu, parlant 13 !â ii>J 'es chrétiens, disait excel'eMimentqa'slîo no'j^ -^«)i responsables et redevables à îijeii dà iu is«-
Sun I/AMOUn OR DIEU.
nu"'iiii's, jusqu'à nous oI)Iiger îi souffrir pour lui le iiinilyro, (jiidiul il y va de sa gloire : Fidem martyr a debitricem.
Or, In cliarilé ne vous charge pas moins de celle dcllo. Diles-inoi donc, cliréliens, quand les niarlyis dans les persécutions se laissaienl immoler comme des vicliines, (juand ils se laissaient brfder par le feu, quand on les étendait sur les roues et sur les chevalets, et que pour l'aujour de Dieu ils soutenaient avec un courage invineiMc toute la rigueur des tourments, faisaient-ils une œuvre de surérogation et pouvaient-ils s'en dispenser ? Non ; mais cela était nécessaire selon la loi de la charité, et s'ils n'avaient eu celle résolution et ce courage, ils auraient été réprouvés de Dieu. L'E\angile nous en assure ; et voilà pourquoi l'on excommuniait ceux qui ne résistaient pas jusqu'à l'effusion de lein- sang. Bien loin d'avoir égard à leur faiblesse, on les déclarait apostats, et on les retranchait comme des membres indignes de Jésus Christ. Les martyrs qui triomphaient de la cruauté des bourreaux étaient seulement loués pour avoir fait leur devoir, et non pas plus que leur devou*. Si la crainte les eût fait succomber, au lieu des bénédictions que leur donnait l'Eglise, elle n'aurait eu pour eux que des foudres el des analhèmes. Mais quoi! le commandemeiit d'aimer Dieu allait-il donc jusque-là? Oui, mes chers auditeurs ; et si nous nous en étonnons, c'est que nous n'avons pas encore commencé k connaître Dieu, ni à mesurer la perfection de son amour par la sévérité des lois du monde. Car telle est la fidélité dont on se pique dans le monde à l'égard de son prince et de sa patrie. On se lait un devoir parmi les hommes d'être prêt à mourir pour des hommes ; el nonseulement on s'en fait un devoir, mais on érige ce devoir en point d'honneur. Nous voyons tons les jours des sages du monde sacrifier pour cela leur repos, leur santé, leur vie ; et parce que souvent ils ne s'y proposent que des vues humaines, ce sont des martyrs du monde ; pourquoi donc trouver étrange que Dieu du moins en deman le autant de ceux qui l'aiment, et que la chai ilé ait ses martyrs comme le monde a les siens ?
Cependant, mes chers auditeurs, s'il s'agissait de donner à Dieu ce ténjoignage de notre amour, y serions-nous disposés ? S'il fallait, au moment que je parle, ou le renoncer ou mourir, îrouveiait-il encore en nous des martyrs ? Dispensez-moi, chrétiens, de répondre à cette quesUon, qui m'e?.pi>?;er;'ient peut-être, ou à trop prét;iimer de votre constance, ou à ti'op me
défier de votre lâcheté. Ce que je sais et ce que toute la théologie m'apprend, c'est, mes frères, (jue si nous avons cet amour, qui est le grand commandement de la loi, sans autre préparation d'esprit et de cœur, nous sommes en état d'être les martyrs de nolie Dieu ; el que s'il nou> manque aussi quelque chose pour êlre les martyrs de notre Dieu, quoi que nous sentions d'ailleurs pour lui, nous n'avons pas encore cet amour qui nous est si exprésseinenl ordonn' dans la loi. Quelques-uns prétt-ndent rju'il e; dangereux de faire ces su|)positions, et moi je soutiens que ces supposilions, ainsi faites, sont d'une utilité infinie : pour(iuoi ? premièrement, pour nous donner une haute idée de l'evceltence et de la grandeur du Dieu que nous servons ; en second lieu, pour nous inspirer, quand il est question de lui obéir, des sentiments nobles et généreux ; enfin, pour nous humilier el pour nous confondre, quand nous manfjiions à certains devoirs aisés et communs, puisrpie la charité nous impose de si grandes obligations.
Mais ces suppositions vivement connues peuvent porter au désespoir. Oui, chrétiens, elles y peuvent porter; mais qui ? ceux (|ui comptent sur leurs propres forces, et non pouit ceux qui s'appuient sur les forces de la grâce, puisque au contraire rien n'est plus capable d'animer notre espérance, que la grandeur el la dilficulté de ce commandement. Ca- il me suffit de savoir que Dieu m'oblige à cela, et que cela surpasse infiniment tout ce que je puis de moi même, pour être assuré que Dieu, qui est fidèle, me donnera infailliblement des secours proportionnés à ce qu'il me commande. Et voilà cequ' ^^utient l'espérance chrétienne ; au lieu que de moindres préceptes, par leur facilité apparente, font souvent naître la présomption. Ah ! mes frères, c'est maintenant que je conçois d'où vient l'efficace, ou, pour mieux dire, la toutepuissance de la charité divine. Quand ou me disait autrefois qu'il ne fallait qu'un acte d'amour de Dieu pour effacer tous les péchés ; quand on m'alléguait l'exemple de Madeleine, qui par ce seul acte intérieur avait expié tous les désordres de sa vie ; quand on me citait le? Pères de l'Eglise, qui conviennent que cet acte, s'il est sincère, a autant de vertu pour justifier un pécheur que le baptême et que le martyre : quoique je crusse ces, vérités, parce que la foi les autorise, à peine les pouvais-je goûter, parce que je n'en pénétrais pas le secret. Mais à présent, ô mon Dieu, je n'en suis plus surpris ; car il est bien juste que, puisque notre amour pour vous est une disposition au martyre, il ait autant
SERMON POîm LE MEnCUEm DE I-A f;i\OTTlf:ME SEMAJNE.
ilo pouvoir <|iio lo m.irlyre; otqiic puisqu'il cml)i-ass(' loiilcs les promesses et toutes les ol>li;;ations (lu l).iplôuio. il soit aussi suncliliantct aussi puri(i;iiil (pio le banU^nie. Mais si cela est vrai, chréliiMS, et si tout ee que j'ai dit est nt^'essaire pt)ur pi'oiluire un acle «l'aïuoiu* de Dieu, quel est celui (|ui aiuic Hieu '! C'est un uijslère (le pn ilesluiatiou (|u'il ne nous apparlieul pas d'exa niner. Dieu a ses pri^deslinés, et il les conuail. Ne nous niellous point en peine s'ils soni en f;i auds nombre ou en petit nombre ; maislàcliousà laliece quidt^pend de nous |)Our avoir place parmi cette troupe sainte L'A[)ùlro se prosleruail tous les jours devant le Père des mlsencoi des, pour lui demander la science surémiuenle de son amour : Taisons la mùme prière, et demaudons-lul cette science, qui est la première de toutes les sciences. Disons-lui avec i>aiul Augustin : Sero te amavi. Ali I Sei-
^tu'ur, c'est Irop lard que je vous al aimé : je le dis h ma conlusion, et j(! recomiais avec douleur (pie, dans luit le cours de ma vie, je n'ai |>eul-èlre jamais i'iit mi seul acle de voire amour. lOtcouuuenl l'aurais- je lait, union hieu, puisrjue je ne savais pas même eu ipioi il coiisisie et ee qu'il renlerme? Mais luainlenaiil que j'en suis instruit, je veux enfin vous aimer de toute l'èlcnduc de mon cœur et de toutes Icî forces de mon âme. Je veux, dis-je, vous aimer comme vous mérite/ de l'ôtie, cl coniuic \ous voulez l'être, d'un amour de prél'èrencc, d'un amour de plénitude, d'un amour de perfection. Faites cela, mon cher auditeur, et vous vivrez : Hue fac, et vives K Après avoir aimé Dieu dans le tcmiis, vous l'aiiuîrez et vous le posséderez dans l'éternité bienheureuse que je vous souhaite, etc.
' Luc, X, 28.
SERMON POUR LE MERCHEDI DE Li CINQUIEME SEMAINE.
SUR L'ÉTAT m 1 î'.CHÉ ET L'ÉTAT DE LA GRACE.
ANALYSE
Sujet. Si vous ne vou'es pas me croire, croyez à mes œuvres, a^n que vous connaissiez et que vous croyiez que mo% Père Vil en moi, et que je suis dans mon Père.
Il fiillail que Jésus-Chrisl, pour èlre saint, fût dans Dieu, elque Dieu fût en lui. Sans cela il n'eut pu dire, comme il lo dit aujourd'hui, que toutes ses œuvres rendaient témoignage en sa laveur, et qu'elles étaient devant Dieu d'un prix infini, .'\insi voulons-nous connaître la valeur de nos actions et le fruit que nous en pouvons espérer? jugeons-en par le principe d'où elle? partent, et voyons si elles sont faites dans l'état du péché ou dans l'état de la grâce. Deux états dont j'ai à vous entretenir da?;*. ce discours, pnr rapport au mérite de nos œuvres.
Division. Rien n'est plus important pour nous que de nous enrichir pour le ciel. D'où je forme ces deux proposilidns. E'M du péché, eiat souverainement malheureux, parce qu'alors, quoi que lasse le pécheur, son péché en détruit devant Dieu tc-.t le mérite; première partie. Etat delà grâce, état souverainement heureux, parce qu'alors, pour peu que fasse le juste, la ;ïru'5e quilesanctiiie en relevé devant Dieu le mérite; deuxième partie.
Pr. Ml. RE l'AUTiE. Etat du péché, état souverainement malheureux, parce qu'alors, quoique fasse le pécheur, son péché su détruit (levant Dieu tout le m/rite. Je ne dis pas que nos actions, bonnes d'eliis-mèmes, en conséquence du péché ou dans Vét^t du péché, deviennent mauvaises et criminelles. Erreur condamnée dans le concile de Constance. Je ne dis pas non plus i^ue l'':;jit du péehé les rende absolument inutiles pour le salut, puisque alors elles disposent le péclteur à sa conversion, et qu'elles lui servent de moyens pour retourner à Dieu. Mais je dis que nos actions tnéme vertueuses et surnaturelles, faites dans l'état du péché, ne méritent rien pour le ciel ; et ce qu'il y a de plus déplorable, qu'elles ne recouvrent jamais ce mérite qu'elle? ont une fois perdu. Sur quoi j'avoue d'abord que je ne puis assez admirer la profondeur et la sévérité des jugements de Dieu. Car enfin,je ne suis pas surpris que les actions les plus éclatantes selon le monde soient souvent les plus indignes dos récompenses de Dieu, parce quelles sont souvent les plus vicieuses dans leur fond. Je ne suis pas surpris que certaines vertus Bior,|.îs ng soient comptées pour rien devant Dieu, parce que ce sont des vertus purement hum aines. Je conçois même comment de.s tr loîii chrétiennes, au moins en apparence, sont cependant rejetées de Dieu, parce qu'elles se trouvent corrompues dans l'intention et dans le motif. Mais que des actions vraiment religieuses et saintes dans toutes leurs circonstances, hors qu'elles n'ont pas été faites dans l'état de la grâce, soient éternellement et absolument perdues, c'est ce qui me lait trembler, et ce qui m'ai>pr'>nd combien le péché est un mal à craindre.
Or, l'arrêt néanmoins en est porté dans l'Ecriture, et l'Apôtre lui-même l'a prononcé, en disant aux Corinthiens : Quoi que,'e fasse, et quoi que mon zèle m'inspire, si je ne suis pas en grâce avec Dieu et si je n'ai pas la charité, c'est en vain que je ".ra vaille. D'où s;>intChr\sostome conclut que Dieu donc a bien en horreur le péché, puisque, tout bon i|u'il est, il n'a. pour un seul péché, nul tgard a ce qu'il y a d'ailleurs de plus héroïque et de plus grand. Voyons-en les raisons. J'en trouve surtout ;iei.x.
Première raison, tirée de 1 état ou de la disposition habituelle du pécheur. Car létat du péché est un état <i-, noi*. Or, Jaos un état de mort, comment faije des actions de vie ? et si ce ne sont pas des actions de vie, comment mériteraient- .>lies la pi'>: excellente de toutes les vies, qui est la vie de la gloire ? C'est donc dans cet état qu'on peut dire au péeheu- :\- i,ue i'aage ^ l'Apocalypse disait k un des premiers évêqnes de l'Rglise : .Scw opéra tua, quia nom-m ha'oe^ ^i-oi viv^?, et mojtuu' «♦.
498 SERirON POUR I.E MF.UCREDI DE LA CINOUrf':ME SEMAINE.
ApproronJisàoni cuiiOio celte (tiiisJe. SjIouIous Ici l'ijr<is elles lliéilogieii», le pécliii aiit-aiilil riioinine en quelque manière et Iciv.liiit, par une espèce de destruction, à n'être plus rien dans l'orJre de la gràcj. Or, d'un rien on ne doit rien attendre. Lesp'clicursse sont endormis, disait David, et din> col (^tat il leur est arrivé ce qui arrive quelquefois à un homme qui dort. Il se croit riche ; mais à son rcveil il n'aperçoit rien dans ses mains.
Seconde raison, TonJ^esur la nature du raJrite. iNo> actions ne sont méritoires pour l'éternité qu'autant qu'elles sont consacrées et oom ne divinisées par Jé-ius-Ciirist. Or, pour cela, il faut que nous soyons unis à Jésus-Christ par la charité. Tandis que celt(> union subsiste, nos actions tirent de lui une vertu particulière ; mais ôtez cette communication, nous devenons, selon la figure de rEvan;,'ile, comme des sarments inutiles. Prophète, disait Dieu, parlant ii Ezéchiel, que veux-lu que je fasse du sarmint'? Ou mot eu œuvre tout autre bois : in\is le bois de la vigne, sans force, sans solidité, à quoi est-il propre qu'à jeter au feu 'l Tel est rét;it d'un homme séparé de Jésus-Christ par le péché.
Mais si cela est, (lue pouvons-nous dire de la plupart des hommes ? Omnes decUnaverunl ; simitl inutiles facti sunt. Combien peu de chrétiens, engagés dans le commerce du monde, sont en état d'agir utilement pour Dieu et pour eux-mêmes!
Cependant devez-vous conclure de là que dans l'état du péché il ne faut donc plus se mettre en peine de bien faire, ni de bien vivre, puisque les œuvres les plus saintes ne sont de nulle valeur ? Raisonnement impie. Au contraire, 1" il va des œuvies d'obligation que vous ne pouvez omettre dans l'état mjme du péché, sans vous rendre coupable d'un nouveau péché ; 2"' vous devez lâcher, non-seulement par ces œuvres d'obligation, mais par des œuvres de surérogation, à toucher la miséricorde de Dieu et à lléchir sajustice. En use-t-on autrement dans le monde, surtout ii la cour ? et que ne fait-on point pour rentrer dans la grâce du prince, quand on s'est attiré son indignation ?
Deuxième partie. Etat de la grâce, état souverainement heureux, parce qu'alors, pour peu que fasse le juste, la grâce, qui le sanctilie, en relève devant Dieu le mérite. Il y a une espace d'émulation entre la mi.séricorde de Dieu et sa justice ; en sorte qu'autant qu'il est sévère à l'égard du pécheur, autant est- il miséricordieux à l'éi^ard du juste. Pour dédommager les hommes des pert<:s (pi'ils devaient fiire dans l'état du péché, il a voulu, dit le chancelier Gerson, qu'ils pussent acquérir dans l'état de la grâce, par les moyens les plus faciles, des richesses infinies. Faites-vous un trésor pour le ciel ; et de quoi ? des moindres actions, (les moindres soulTiances. Ram issez tout, jusques aux fragments. Quels sont ces fragments, demande saint Grégoire pape ? ce sont mille petits mîrites que nous né^ligeoaî, et que nous pouvons recu^llir. Avec peu, reprend saint Dernird, oiî gagne beaucuup auprès de Dieu. Ce que nous faisons n'est rien, et ce qu'il nous promet comprend tout. Cent pour un, voilà le traité qu'il lait avec nous.
Aussi le Fils de Dieu, dans l'Evangile, s'engage à nous donner son royaume ; pourquoi V pour un verre d'eau. Où donc est noire prudence, si nous ne profitons pas d'une telle libéralité? Le laboureur ne néglige pas son grain, sous prétexte que c'est peu de chose ; mais il le cultive, parce qu'il sait que ce grain, tout petit qu'il est, contient toute l'espérance de l'avenir. Ainsi devons-nous ména':îer tant u'occasions qui se présentent tous les jours di; mériter devant uieu, et c'est néanmoins de quoi nous ne lirons nul avantage.
Ci'pendant ne cessons point d'admirer le pouvoir de la grâce sanctiftaBi». Car, ians cet état, il n'est pas mériTe nécessaire que nos œuvres soient saintes par elles-mêmes; c'est assez, quoiqu'elles soient indifférentes de leur nature, que la cbaiité les dirige et que la grâce les anime. Vous me demandez sur quoi tout ceci est fondé : sur trois belles qualités qui conviennent au jn>ie, et qui le disiin^ueiil d^-vaut Dieu, l" Qualité dami de Dieu ; 2° qualité de ministre de Dieu ; 3" qualité démembre incorporé à Jésus-Christ, qui est l'Homme-Dieu.
l" Qualité d'ami de Dieu. D'un ami tout est bien reçu, el les moindres services de sa part ont un agrément particulier. Vou$ ar«z biesïé ;iion cœur, dit l'Epoux à l'âme fidèle; et par où l'avez-vous blessé ? ;>ar i'éc/a( d'un de vos yeux, cl par un cheveu de votre tête. Que signifie cela, sinon que le cœur de Dieu est aussi bien touché de la fidélité du juste dans les petites choses que dans les grandes?
2' Qualité de ministre de Dieu, parce que le juste, agissant comme juste, agit pour Dieu et au nom de Dieu. Or, quand les caints agissaient au nom de Dieu, que n'ont-ils pas fait avec les plus faibles instruments ?Moïse avec une baguette remplit 1*. gypte de prodiges.
3" Qualité de membre incorporé k Jésus-Christ, qui est l'Hommo-DIeu. Car du moment que nous sommes en grâce avec Uieu, nous ne faisons plus qu'un corps avec Jésus-Christ. Par conséquent c'est Jésus-tihrist qui agit en nous Or, si c'isl Jésus- Christ qui a^it en nous, de quel prix ioivml être iTites nos actions ! Du reste, que ne fait-on pas pour s'enrichir el pour s'agrandir dans le monde ? Si je vous lisais que d ins l'état de la grâce tout réussit el toit prospère selon le monde, quelle arileur allumerais-je tout h coup dans vos cœurs? Kl si j'ajoutais que cette prospérité temjiorelle est attachée aux niuindres exercices du christianisme, avec quel zèle vous les verrait-on pralMiuerl Or, ce que je ne puis vous dire à l'égard du monde et de ses (aux biens je vous le dis par rapport à Dieu et au bonheur que vous en devez attendre. Jusques à quand, ô mon Dieu, les enf.ints des hommes aimeront-ils la bagatelle i" Dissipez le charme qui les aveugle. Péaéirez-les d'une crainte sal utaire du péché ; et inspirez-leur une haute estime de votre grâce.
Simihinon vultis credere, operibus creiile, ut cognoscaCis el ère- intime. Si DiCU, par line SUppOSillon Chimérique, dali, quta Pater in me est. et ego in Pâtre. ^ .^, ^^^^^ ^, « j^.^ ^^^^ ,^jj ^j ^^^^ j^^ j ^^^ ^^^ j^^.
Si vous oe voulez pas me croire, croyez à mes œuvres, afin que . -, -, c (iV|re aVCC DicU et tlaUS DieU
vous connaissiez el que vous croyiez que mon Père est en moi, et inLinC 11 tUl tebSt U LUC dVCl. LFItll Cl UrtlIS Uieu, que je suis dans mjn Père. (^Saint Jean, chap. x, 38.) dès là il eÙt CeSSé d'ètrC Ce QU'il élait ; Cl CC qtlC
nous appelons Jésus-Christ, ou plu loi ce qui
Madame*, serait resté de Jésus-Christ, c'est-à-dire son hu
Quelque idée que nous ayons de la sainteté manité ainsi délaissée et abandonnée à clle-
de Jésus-Chiist, il lallait, pour être saint, que .môme, eût été dans une impuissance absolue
Diea lût en lui et qu'il liit dans Dieu ; et il n'a d'agir pour Die u, et de rien faire d'agréable -i
mè'.ne été le Siiut des saints que parce que Dieu Dieu. Mais parce que ce Sauveur des hommes et
était eo toi, cl qu'il était en Dieu d'une façon plus ce Fils unique de Dieu était dans son l'ère, el
paiticulicre et p;u- une uiùoii beaucoup plus qu'il agissait toujours avec son Père et au nom
^,^^ de son Hère, il pouvait bien dire, comme il i€
SUR L'IÎTAT DU pr.CIir I:T I/ltTAT DE LA r.RACR.
(lit aux Juifs tlans notre r.vaiii^ilo, (|iie toutes ses u'iivres rendaient téinoip:na;^c en sa laveur, et qu'elles étaient devant Dieu d'ini prix infini : Opcra ifitiv l'ijo fticio in lunniiit' Piitri;^ nwi, hœr te.^timonintn perhibcnt i\c »mc'. Applifinons-nous eelte vérité, chrétiens ; car ce qui était vrai de Jésus-Christ, notre chef et notre nioiléle, l'est autant par proportion de nous-niémcs ; et si nous voulons bien connaître la valeur de nos actions et le fruit (pie nous en p.):ivons espérer, jugeons-en par le principe d'où elles partent, et voyons si c'est dans l'état du péilié qu'elles sont fiiites ou dans l'étal de la gr.lce . Etat du péché, état de la grâce, deux états l'un à l'autre directement opposés ; deux étals qui partagent le christianisme et presque toutes les sociétés du momie, avec cette triste inégalité que le nombre des pécheurs ennemis de Dieu par le péché est infiniment au-dessus de celui des justes unis à Dieu par la grâce ; deux étals dont j'enirepreuds de vous faire voir aujourd'hui l'essentielle différence, non point en général, mais par rapport à notre intérêt propre. Heureux si je puis ainsi vous donner de l'un toute l'horreur qu'il mérite, et de l'autre toute l'estime qui lui est due ! Je vais mieux encore vous expliquer mon dessein après que nous aurons salué Marie, en lui disant : Ave, Maria.
De tous les intérêts de l'homme, le plus important c'est le salut : par conséquent, de tous les soins de l'homme dans la vie, celui qui le doit occuper préférablement à tout autre et même uniquement, c'est le soin du salut. C'est, dis-je, le soin de s'enrichir pour cette demeure céleste où nous sommes tous appelés, et qui doit être le terme de notre course ; de travailler pour cela, d'agir pour cela, de rapporter là toutes nos pensées, tous nos désirs, toutes nos œuvres; enfin de grossir chaque jour ce trésor de gloire qui nous est promis, en grossissant chaque jour le trésor de nos mérites. Yoilà, mes chers auditeurs, le souverain point de la sagesse chrétienne ; et si nous nous aimons solidement nousmêmes, voilà le précieux avantage dont nous devons être jaloux, et le bien durable et permanent que nous devons rechercher. Riches pour le ciel, il nous importe peu de l'être pour la terre, puisque les richesses de la terre sont périssables ; et, riches pour la terre, si vous ne l'êtes pas pour le ciel, au milieu de cette opulence fastueuse que vous étalez avec tant de pompe aux yeux des hommes, vous êtes pauvres devant Dieu, et dans uue misère d'autant plus déplorable que vous
• Joan., X, 25.
B. — ToM. I.
en devez ressentir éternel Icinent les effets. S'il y a donc un étal où rien ne nous profite pour l'élcrnilé bicnlieuriMise, et un é|,»t au coulrair* où rien ne soit perdu de tout W. bien (pu; nous praliipions, c'est par là ipi'il faut juger de l'un et de l'autre : et c'est aussi la grande règle que je prends pour vous faire connaître le mallieur d'une Ame dans l'étatdu péclié, et l'inestimable prérogative du juste dans l'état de la grâce sanctiliaule. Eu efl" l, .lans l'état du [)éclié, l'homme n'osl plus en Dieu ni avec Dieu, |)arce <pie le péché l'en sépare; et dans l'élat de la grâce, le juste est avec Dieu et en Dieu, parce que le propre delà grâce s.uictifiante est de l'y tenir étroitonient uni. Or, puisque le pécheur est séparé de Dieu, il n'agit [)lusavec Dieu, et par là nièine rien de tout ce qu'il fait ne peut plaire à Dieu. Puisque le juste est uni à Dieu, c'est avec Dieu qu'il agit, et, par une suite infaillible, tout ce qu'il fait est agréé de Dieu. De là je forme deux l)ropositions qiù vont partager ce discours. Etat du péché , état souverainement malheureux ; pourquoi ? parce qu'alors, quoi que fasse le pécheur, son péché en détruit devant Dieu tout le mérite ; c'est la première partie. Etat de la grâce, état souverainement heureux; pourquoi? parce qu'alors, pour peu que lasse le juste, la grâce qui le sanctifie en relève devant Dieu le mérite : c'est la seconde partie. Deux pensées que j'ai à développer, et théologie sublime que je tâcherai de rendre également sensible et instructive.