PREMIÈRE PARTIE
Pour éclaircir la première proposition que j'ai avancée, et qui, toute fondée qu'elle est sur les principes de la foi les plus solides, ne laisse pas d'avoir besoin d'explication, il faut d'abord en déterminer le sens, et vous le faire bien comprendre. Quand donc je dis que le péché anéantit la valeur et le mérite de toutes nos bonnes actions, prenez garde, je ne dis pas que nos actions, bonnes d'elles-mêmes, en conséquence du péché ou dans l'état du péché deviennent mauvaises et criminelles : ce serait une erreur grossière, autrefois soutenue par Wlclef, mais condainnée solennellement dans le concile de Constance. Non, chrétiens, quelque désordre que cause à l'àme le péché, sa malignité ne va pas jusque-là. Fussions-nous chargés devant Dieu de tous les crimes, nous pouvons encore dans cet état faire des actions vertueuses, honorer Dieu, secourir les pauvres, obéir à nos supérieurs, pra tiquer mille autres devoirs de piété et de justice. Non-seulemeut no^s le pouvons, mais nous le
SF.nMON POUR l?. Mr.RCnEDl m T \ ^JNQ!!Ir:M'^ SRMATW.
devonS) paire que l'état du \)éc\ic ne nous en dispense pas; et quoique alors Dieu nous consitlère connue ses ennemis, il nous connnande néanmoins tout cela ; et malgré celle qualité d'ennemis, il nous en recompense qnelqiiel'ois, selon la doctrine de saint Augustin, par des prospérités cl dos grâces temporelles, comme il récompensa, dit ce Père, les vertus des Romains par l'empire et la monarchie du monde, qu'il leur donna. Or, Dieu, qui est jtislcct saint, u'aurail garde de nous commander ce qui ne pourrait être en nous que vicieux et corrompu : beaucoup moins nous en récompcnscrait-il et l)énirait-il nne telle obéissance. D'où Je conclus que dans l'état même du |iéclié nous pouvons donc faire des actions honnêtes et louables : maximes de religion dont il ne nous est pas permis de douter.
Bien plus : quand je dis que nos bonnes œuvres dans l'état de péché n'ont aucun mérite devant Dieu, ma pensée n'est pas que l'état du péchélcs rende absolument inutiles pour le salut. A Dieu ne plaise que je sois dans ce sentiment ! Je sais trop quel est sur ce point la doctrine du concile de Trente, et ce que toute la théologie nous enseigne. Jeûner, faire des aumônes, morlitier sa chair lorsqu'on est séparé de Dieu par le péché, non-seulement ce sont des actions vertueuses, mais des actions surnaturelles et d'un ordre divin, qui disposent le pécheur à sa conversion, et qui lui servent de moyens pour retourner à Dieu : Qiiis scit si convertalur etignoscat^ ? Qui sait, disait le prophète, si Dieu ne sera point touché de tout ce que vous faites, et si tout € que vous faites ne l'obPjera [)oint à user envers vous de miséricorde ? Toutes ces œuvres ont donc en effet quelque vertu pour nous réconcilier avec Dieu ; et si Dieu, remarque Théophylacte, n'exauce pas les pécheurs jusqu'à faire en leur faveur des miracles, conformément à ces paroles de l'aveuglc-né : Scimus quiapeccatores Deus non awlit, il faut toutefois convenir, ajoute ce savant interprète, que les pécheurs, à force de prières et de vœux, obtiennent tous les Jours des secours de grâces qui les convertissent entin, et qui opèrent dans eux ces changements de mœurs et de vie que nous admirons. Autrement le publicain de l'Evangile aurait iimtilement prié, quand il disait : Seigneur, ayez pitié de moi qui suis uu pécheur : St peccatorcs Deus non audit, frustra publicanus dicerel : Denspropitius esto mihipeccatori. Il est donc encore vrai que, dans l'état du péché et dans la disgrâce de Dieu, on peut faire des œuvres qui, connne des
dépositions, contribuent à nous rapprocherde lui et à nous sauver.
Mai?, celte vérité ainsi supposée, voici ce que j'ai ensuite à vous déclarer : c'est qu'encore que l'élal du péché n'exclue point toute action vertueuse, ni même toute action surnaturelle, il est pourtant de la foi (jue les actions, quoique vertueuses et même surnaturelles, faites dans l'élat du péché, ne méritent rien pour le ciel; que Dieu, dans l'ordre de la gloire, ne leur a pronis nulle récompense ; qu'il ne nous en tiemlra jamais compte dans l'éLcrnité ; cl que, du moment qu'elles ne sont pas marquées du sceau de la grâce sanclitianle, elles ne nous donniMil nul droit h l'héritage des enfants de Dieu et à celte couronne de justice que Dieu, comme souverain rémunérateur, réserve à ses élus. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'elles ne recouvrent jamais ce mérite qu'elles ont une fois perdu ; et lors même que nous rentrons dans la voie du salut, elles demeurent loujouis stériles et infiuctueuses ; jusque-là que, quand nous serions du nombre des prédestinés, ce ne sera point pour ces actions, toutes saiides qu'elles ont été, que Dieu nous béattiiera ; mais qu'elles seront toujours oubliées, toujours réprouvées, pai'ce qu'elles n'ont point eu ce germe de vie qui devait les animer, et les rendre agréables et méritoires. Voilà, chrétienne compagnie, le poiut important que j'ai à développer ; cl j'avoue d'abord que je ne puis assez admirer ici la profondeur et la sévérité des jugements de Dieu. Car enfin, s'il était permis d'en juger selon les premières vues de la raison humaine, je ne m'étonne pas que les actions les plus éclatantes et les plus glorieuses selon le monde soient souvent les plus indignes des récompenses de Dieu : pourquoi ? parce qu'elles sont souvent les plus vicieuses dans leur fond. Combien de grands seront damnés pour les mêmes choses qui leur ont atliié l'admiration et les applaudissements des peuples ? On les louait de leurs entreprises ; et leurs entreprises, dit saint Augustin, élaientsouventdesinjusticcs énormes. Us se rendaient célèbres par leurs conquêtes ; et leurs conquêtes, ajoute ce Père, en parlantdeshérosdu paganisme, n'étaient cojnmunénient que des brigandages publics . Je ne suis point surpris que certaines vertus, qui sont en elïet des vertus, et qui, comme t'Mles, servent d'ornement et de lien à la société civile, riionnèleté, la probité, la fidélité, l'équité dans le commerce, l'intégrité dans les jugements , la régularité dans les mariages, la modestie dans les succès, la force et la constance dans les malheurs, ne soient ordinairement comptées pour rien devant
SUR L'ÉTAT nu rf.ciir: et lT.tat de la r.r.ACE.
Dieu ; pnrrc que ce sont des vcrliis ()iirenicnt luunainos, tiui, de la inanii>re qu'elles se praliquiMit dans le monde, n'ont point la loi pour principe. Je cont.ois intime (ce qui arrive tous les jours), eonnnenl des actions chnHicniics, au moins en a|>p;irence, sont cependant rejctées de Dieu, parce (pi'ellesse trouvent corroinitucsdans l'intention et dans le molif; dr;vûtions que la vanité soutient, l'ervcurs de zèle (pie l'intérêt allume, exercices de pénitence et de bonnes œuvres donl l'hypocrisie se pare : \o\\h ce que je comprends. Mais que des actions vraiment religieuses et saintes dans toutes leurs circonstances, et à quoi il ne manque rien, hors qu'elles n'ont pas été laites lîans l'élal de la grAce, soient éternellement et al)solunient perdues : ah! mes chers auditeurs, c'est là ce qui me fait trembler ; et si nous savons peser les choses dans la balance du sanctuaire, c'est par où nous devons coimaiire coudjicn le péché est un mal h craindre, et quelles en sont les funestes conséquences.
Or, l'arrêt, chréliens, en est porté dans l'Ecrilure, et saint Paul lui-même l'a prononcé. Non, mes frères, disait-il, écrivant aux Corinthiens, quoi que je fasse et quoi que mon zèle m'inspire, si je ne suis en grâce avec Dieu et si je n'ai la charité de Dieu, c'est en vain que je travaille. Quand je parlerais le langage des anges, quand j'aurais distribué tous mes biens aux pauvres, quand j'aurais livré mon corps au feu et que j'aurais souffert tous les tourments ; quand je ferais des miracles et que j'aurais assez de foi pour transporter les montagnes; sans la grâce et la charité qui l'accompagne, je ne suis rien, et tout ce que je fais ne me sert à rien. Ainsi parlait cet homme apostolique. D'où saint Chrysostome concluait (ce que nous devons conclure nous-mêmes avec lui) que Dieu donc a bien en horreur le péché, puisqu'un seul péché suffit pour faire disparaître à ses yeux et pour anéantir dans son estime ce qu'il y a d'ailleurs de plus héroïque et de plus grand. Car Dieu, dont la nature n'est que bonté, et que toutes ses inclinations portent à nous faire du bien; Dieu, qui, selon la doctrine des théologiens, se plait h récompenser au delà du mérite, et qui ne punit jamais le péché autant que le péché est punissable, ne réprouverait pas des acîions saintes en elles-mêmes, telles que sont les bonnes œuvres du pécheur, si elles avaient la moindre proportion avec cette gloire qui doit être le prix de nos mérites. Il faut donc qu'elles en soient bien indignes, puisque Dieu positivement les exclut, et qu'il y ait
de ituissaules rai.sons qui l'obliiv'ut à exercer une si rigoureuse justice.
Or, quelles sont ces raisons? c'o-l ce ipie je vous prie d'écouter. Première raison, tirée de l'étal ou de la disposition habituelle du pécheur. Qu'csl-ce que l'étal du [)éché? Apprenez, chrétiens, ce que vous êtes quand Dieu cesse d'être avec vous, et que vous cessez par le péché d'êtie avec lui. L'état du péché, répond le docteur anpéjique, saint Thomas, est propremoni un élut de mort. De là vient que le péché est appelé mortel, parce qu'il éfeinl en nous et qu'il fait mourir, pour ainsi dire, la grâce et la charité, qui sont les principes de la vie. Spiritus est (jui vivifient 1, disait le Sauveur du monde : c'est l'Esprit de Dieu qui vivifie, et qui nous communique à tous, en qualité de justes et d'cii/'anls de Dieu, une vie surnaturelle. Que fait le péché? Il étouffe cet Esprit, ou, pour [)arler plus exactement, il l'éloigné de nous ; et par celle séparation, il réduit notre Ame dans une espèce de mort plus terrible mille fois que cette mort naturelle, qui nous cause d'ailleurs tant d'effroi. Myslcre que l'apôtre saint Jacques exprimait si bien, quand il disait que le péché, au moment qu'il s'accomplit, engendre la n)ort : Veccatum verocum consummatum fuerit, générât mortem^.
Or, voilà, mes chers auditeurs, ce qui détruit d'abord tout le mérite des bonnes œuvres du pécheur : car comment dans un élat demort, pourrait-il faire desaclionsde vie? et, ne pouvant faire des actions de vie, comment pourrait-il mériter la plus excellente et la plus parfaite de toutes les vies, qui est la vie de la gloire? Comprenez, s'il vous plaît, la force de cette raison. Tout c qui est fait dans Dieu, dit saint Augustin, port le caractère de la vie de Dieu ; car c'est ains qu'il interprète ces paroles de l'Evangile : Quoi factum est in ipso, vita erat ^ ; c'est-à-dire que toutes nos bonnes actions, tandis que Dieu demeure en nous, et que nous demeurons eu lui par la grâce, sont autant d'actions vivantes qui se rapportent à celte vie bienheureuse et immortelle que nous attendons. Mais dans l'état du péché, nous sommes, pour parler de la sorte, hors de Dieu ; et comme Dieu est la vie de notre âme, elle ne peut, séparée de Dieu, opérer que des actions de mort. Quelque résolution qu'elle prenne, quelque effort qu'elle fasse, quelque devoir qu'elle pratique, elle ne vit plus, et pai conséquent il n'y a plus rien en elle qui soit vivant et animé ; et parce qu'il est impossible que des actions mortes puissent jamais conduire à la vie, la récompense éternelle que Dieu nous
1 Joan., VI, 4. — ^ Jac, i, 15. — ' Joau. i, 3.
SERMON POUR LE MERCREDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE
préparc étant, selon le témoignage de Jésus- Clirist, la souveraine et prcmic^rc vie ; Ilœc est (intem vitaœlerna^ ut cognosmiit f^ ', il s'ensuit qu'entre cette récompense et les plus saintes actions du pécheur, il ne peut y avoir de proportion. C'est donc dans cet état que l'on peut bien nous dire sans figm'c ce que l'ange de l'Apocalypse disait à un des premiers évéqucs de l'Eglise : Scio opéra tua, quia nomen habes quod viras, et inortuus es 2 ; Je sais quelles sont vos œuvres; mais je sais au môme temps de quel œil Dieu les regarde, et qu'elles 110 peuvent iHrc devant lui de nulle valeur. Vous satisfaites à vos devoirs, vous accomplissez votre ministère, vous avez de la religion, et vous en donnez même des marques publiques ; mais avec cela vous n'êtes rien moins que ce que vous paraissez : car on vous croit vivant et vous êtes mort. Vos actions, dans la substance, sont les mêmes que celles des justes : vous priez comme eux , vous offrez à Dieu le sacrifice comme eux; vous exercez la miséricorde aussi bien qu'eux, et peut-être plus abondamment qu'eux ; [nais ce péché secret dont votre conscience est infectée, gâte tout, corrompt tout, en sorte que vous n'amassez pas et que vous ne recueillez pas avec eux : pourquoi? parce qu'étant mort, vous n'êtes plus comme eux en état de travailler pour cette •vie future, qui doit être leur partage : Quia nomen habes quod vivas, et mortuus es.
Approfondissons encore cette pensée. Quelle est, selon les Itères de l'Eglise et les théologiens, l'essence du péché, et en quoi consiste sa malice? Les uns prétendent que le péché est quelque chose de positif et de réel ; et les autres, que ce n'est qu'un pur néant et une privation totale do la grâce. Saint Augustin s'est déclaré, ce semble, pour la première de ces deux opinions, et saint Bernard pour la seconde. iilais, quoi qu'il en soit, ils sont convenus que si le péché n'était pas un néant, au moins avaitil la vertu d'anéantir l'homme en quelque manière, et de le réduire, par une espèce de destruction, à n'être plus rien dans l'ordre de la grâce. C'est ce que David confessa lui-même, quand il commença à ouvrir les yeux et à découvrir le désordre de sa conduite. Il est vrai. Seigneur, dit-il à Dieu, que le péché a fait dans moi un prodigieux changement. Au moment que la passion qui m'a porté à le comuiettre s'est emparée de mon esprit et s'est allumée dans mon cœur, je me suis trouvé, par la plus malheureuse destinée, ou plutôt par un juste abandon de votre grâce, réduit au néant : Quia in-
' Joan., XVII, 3. — ' Apoc, m, I.
flammatum est cor meum, et renés mei commutati sunt. Et ego ad niliHam redactus sum, et néscivi 1. Je ne le savais pas, ô jnon Dieu! mais enfin vous me l'avez lait connaître, et désormais je n'envisagerai plus mon péché comme un siml)le mal, mais comme la source de tous les maux et l'anéantissement de tous les biens : Ad nihilum redactus sum. En effet, dit saint Augustin, n'être plus h Dieu, nôtre plus pour Dieu, n'être plus, comme le pécheur, avec Dieu ni en Dieu, c'est môme un état pire que de cesser absolument d'être. D'où vient que l'Apôtre, pour exprimer la nature du péché, n'avait point d'expression plus énergique et plus propre que celle-ci : Si je ne suis en grAce auprès de mon Dieu, je ne suis rien : Si charitatem non habuero, nihil sum^. Or, d'un rien, reprend Guillaume de Paris, on ne doit rien attendre ; et il y a de la contradiction que ce qui n'est rien soit capable de mériter. Car toute action présuppose l'être, et dans un pécheur tout l'être de la grâce est anéanti. C'eat encore ce que nous marque le prophète royal dans ces paroles du psaume soixantequinzième : Dormierunt somnum suum, et nihil invenei'untomnesviridivitiaruminmanibussuis^. Les pécheurs, dit-il, se sont endormis : voilà l'assoupissement des consciences criminelles ; et dans cet état il leur est arrivé ce qui arrive tous les jours à un homme qui dort. Tout pauvre qu'il est, il se figure quelquefois des richesses immenses dont il devient possesseur, il augmente ses revenus, il accumule trésors sur trésors ; mais tout cela n'e^st qu'en idée, car à son réveil il se trouve les mains vides, et aussi pauvre que jamais : Et nihil invenerunt omnes viri divitiarum in manibus suis. Il en est de même du pécheur. Le pécheur, en pratiquant de bonnes œuvres, croit s'enrichir devant Dieu, et cependant rien ne lui profite. Il est assidu au service divin, il est charitable envers les pauvres, il est dur à lui-môme -, je le veux : mais, dans le sommeil du péché où il est enseveli, tout cela n'est qu'un songe; et quand la mort vient, qui est comme le réveil de l'àme, il n'aperçoit rien dans ses mains : Et nihil invenerunt in manibus suis. Il iie doit pas s'en étonner, poursuit saint Jérôme; car, puisque en qualité de pécheur il est lui-même réduit au néant, la raison veut qu'il ne trouve que le néant. Autrement le néant trouverait l'être ; et, si j'ose ainsi parler, le plus abominable de tous les néants, qui est le péché, trouverait le plus saint de tous les êtres qui est Dieu.
Seconde raison, fondée sur la nature du raé-
fsaln-, Lxzu, 22. —'l Cor., xiii, i. — ' Psalm., lxzv, 6.
sim i;i'.TAT on pp.nifi et lTtat de la grâce.
rite. Ceci me parait oiu'ore plus loiichunt. D'où pcMSOZ-voiis, mes eliers amliteiirs, (jiie iJiocùile le mérite de nos l)omies n'iivies, je dis ce mérite suniatmel qui les rend dignes de la gloire et de riiéiilage céleste ? Est-ce delà substance même de nos hmimcs ? Ce serait une enenr insonlenaldede le présmner. Non, mes IVùrcs, dit suint l*aul, ce n'est [Joint sm- ce l'ondenuMit (pie lions devons établir notre es[)éraiice. Unchine saiideté qu'il y ait dans nos actions, nos actions prises eu elles-mêmes n'ont rien qui les élève à ce degré d'excellence. Si elles mérilent le royaume de Dieu, c'est parce qu'elles sont consacrées et connue divinisées par Jésus-Christ, qui en est aussi bien que nous le principe, et qui, pail'étroite liaison (ju'il y a entre lui et nous, se les rend propres et leur donne une heureuse fécondité. VoiliJ, dit l'ange de l'école, saint Thomas, d'où dépend tout le mérite des justes. Or, pour cela il tant que nous soyons unis à Jésus-Christ par la charité ; et, pour user de la comparaison de Jésus-Christ même, il Tant que nous lui soyons attachés comme les branches de la vigne à leur cep. Car il est le cep de la vigne, et nous en sommes les branches : Ego siun vitis, vos IHilmites '. Et comme les branches delà vigne séparées de leur cep ne portent aucun fruit et sont incapables d'en porter, ainsi ne produironsnous jamais un seul fruit de grâce et de salut, si nous ne sommes, selon le terme de l'Apôtre, entés sm" Jésus-Christ : In quo complantati fucti sumus 2. Tandis que celte union subsiste, toutes nos achons tirent de lui une vertu particuhère; de même que les branches de la vigne tirent du cep à quoi elles tiennent, le suc ou la sève qui les nourrit. Mais ôtez celte communication, nous devenons comme de sarments inutiles : Sid | palmes non potest ferre fruclum a semetipso, Ha ec vos nisi in me mauserilis 3. Or, tel est \otre état, chrétiens, dans le péché. Il vous détaclie de Jésus-Christ. Dès là veillez, priez, humiliez- vous; jamais par toutes vos veilles, par toutes vos prières, par vos plus profonds abaissements, vous n'acquerrez le moindre degré de gloire : pourquoi ? parce que vous êtes alors, mon cher auditeur, une branche coupée et desséchée. Comparaison que le Fils de Dieu empruntait de la vigne, et non des autres plantes ni des autres arbres, pour nous donner à entendre, remarque sanit Augustin, que comme il n'y a point de bois plus inutile que celui de la vigne, quand il est une fois hors de son cep, aussi n'est-ii rien de plus infructueux que les bonnes œuvres du pécheur, lorsqu'il est séparé de Jésus-Christ.
1 Jean., xt, 6. — ' Rom., vi, 6. — 3 Joan., xv, 4.
Pro|>liète, disait Dieu parlant h Ezéchiel, <(ue veux-tu (|ne je lasse de ce sarment? Piii fiominis, quid fict di' liqno vitis ex omnibus lignis nemorum ' ? On met en œuvre tout autre bois; mais le bois de la vigne, sans force, sans solidité, à (pioi est-il pr(i|)re (pi'à jeter au feu? C'est ainsi, prophète, ajoutait le Seigneur, que je regarde les habitards de Jérusalem. Ils se sont relirés [de moi pour se livrer à leurs passions ; or, sache que tandis qu'ils sont dans cet état, je n'accepte plus leurs sacrifices, que je mé|)rise leius jeûnes, que je les réprouve comme un bois stérile et de nul usage : Proplerea /lœc dicit Dominus : Quomodo erit viiis inter ligna sylvarum, sic erunt habitatores Jérusalem 2. Or, c'est à nous-mêmes, chrétiens, aussi bien qu'aux juifs, que Dieu faisait cette menace ; et c'est cette même menace que notre divin Maître a renouvelée dans la suite des temps, et que nous lisons au quinzième chapitre de saint Jean : Si quis in me non manserit, mitlelur foras sicut palmes, et arescet, el in ignem mittenl, et ardet -^
Mais si cela est, que pouvons-nous dire de la plupart des hommes ? Ce que disait David en se représentant avec douleur l'iniquité de son siècle : Onines declinaverunt, simul inutiles facti sunt ^. N'appliquons point ces paroles aux païens et aux idolâtres ; laissons les hérétiques et les schismatiques ; ne parlons point des hbertins et des athées ; ne comprenons pas même dans ce nombre certains pécheurs insolents qui, connaissant Dieu par la foi, font profession de le renoncer par leurs œuvres ; c'est à des sujets moins odieux et plus dignes de compassion que je m'adresse. Combien peu de chrétiens engagés dans le commerce du moi^de sont en état d'agir utilement pour Dieu et pour eux-mêmes, si pour agir de la sorte il faut être ami de Dieu? De ceux que nous appelons gens d'honneur, gens de probité, et qui comme tels vivent dans l'exercice de leur religion, combien peu, au miheu des occasions et des dangers à quoi le monde les expose, conservent cette pureté de conscience si nécessaire pour se maintenir dans la grâce de Dieu ? Désolation générale que déplorait le prophète : Omnes decliuavemnt, simul inutiles facti sunt. Ils se sont tous égarés, et en s'égarant, ils se sont tous rendus inutiles : inutiles pourDieu,etinutilespoureux-mêmes; pour Dieu, qui ne se tient plus honoré du bien même qu'ils font ; pour eux-mêmes, parce que tout ce qu'ils font, quoi que ce soit, n'est point marqué dans le livre de vie : en sorte que, faisant même le bien, et le faisant avec ardeur et avec persé-
> Ezech., XT, 2. — ' Ibid. 3 ' Joan., xv, 6. — * Ps., LU, 4.
SERMON POUR I.E MPRCREDI DE LA CîNOnf<:ME SEMAINE.
vérancc, ils ne font i icii : Non est qui faciat boiium, non est iisque ad uniun '. S'ils osaieiil s'en plaindre ii Dieu et lui en demander la raison ; s'ils osaient lui dire connue ces israéliles : Quare jejunuvimus et non aspexisti ? humiliavimus animas nostras, et »£;5m7i^ ? Pourquoi, Seigneur, n'avcz-vous pas daigné jeter les yeux sur nous, quand nous nous sommes prosternés devant vos autels ? pourquoi avons-nous jeùiié, sans que vous ayez paru le savoir el y prendre garde? Dieu, toujouis sur de la droiture et de TcHiiiité de sa conduite, leur ferait la même réponse qu'à celte nation infidèle : In die jejnnii vestri invenitur volant a s vestra '^; c'est que sous ces beaux dehors de pénitence vous cachez un cœur criminel, une haine dont rien ne peut adoucir l'amertume, une injustice dont même vous ne laites nul scrupule, un attachement opiniâtre à quoi vous ne voulez pas renoncer. Voilà, dirait le Dieu d'isfacl, voilà le ver qui corrompt le fruit de vos meilleures actions. Ne le cherchez point ailleurs que dans vous-mêmes. C'est ce péché qui, vous dépouillant de ma grâce, a ruiné le fond de votre mérite. Seminastis muUum, etintulistisparum^; vous avez beaucoup semé, mais votie misère est qu'aux temps de la moisson vous n'aurez rien à recueillir; vous avez bâti, mais sur le sable ; et au lieu d'édifier de l'or, de l'argent, des pierres précieuses, vous n'avez édifié que du bois et de la paille.
Contemplez-vous, mes frères, dans ce tableau: telle est votre vie et tel est votre malheur tout ensemble. Cependant (levoz-vous conclure de là que dans l'étatdu péché il ne faut donc plus se mettre en peine de bien faire ni de bien vivre; qu'il faut quitter tout, abandonner tout, puisque les (cuvres les plus saintes ne sont plus alors de nulle valeur? Ah ! chrétiens, c'est un des prétexte du libertinage et un des obstacles les plus ordinaires à la pénitence des pécheurs. On dit : Je suis dans l'habitude du péché et dans la disgrâce de Dieu : pourquoi donc prier? ourquoi m'acquiler des devoirs delà religion? que m'enreviendia-t-il,et quel a\aiit;!ge eu pourrai-je tirer? Raisonnement impie, qui ne peut être suggéré que par l'esprit tentateur, et suivi que u'uu funeste désespoir. Non, mon cher auditeur, ce n'est point là le parti que vous avez à prendre. Si par un criminel attachement à la créatiu-e vous êtes tombé dans la haine de votre Dieu, il ne faut point ajouter encore à ce déplorable élat une illusion si pernicieuse. Vous êtes pécheur, et c'est pour cela môme que vous devrez pratiquer de bonnes œuvres, afin de disposer Dieu à vous
'Psal., U\, 4, — » Isa-, LViii, 3. — 3 Jbid. — « Aggese, i, 6.
donner une grâce de conversion, et de vous disposer vous-juênie à vous convertir. Car il e.stde la foi que vous ne disposerez jamais Dieu à se réconcilier avec vous que par les œuvres de la pénitence chrétienne; et que sans les œuvres de la pénitence chrétienne vous ne vous disposerez jamais vous-mêmes à rentrer eu grâce avec lui. Outre les œuvres d'obligation, que vous ne pouvez omettre dans l'état môme du péché, sans vous rendre coupable d'un nouveau péché, n'cst-il pas juste que vous lâchiez encore, j)ar des œuvres de surérogalion, à toucher la miséricorde de Dieu et à fléchir sa justice ? En usct-on autrement dans le monde, surtout à la cour? Quand, par une faute dont on ne tarde guère à se repentir et que l'on paie bien cher, on s'est attiré l'indignation du prince, quels efforts ne fai(-on pas pour s'en rapprocher? que ne met-on pas eu usage pour le prévenir? amis, patrons, prières, larmes, protestations de zèle, que n'emploie-t-on pas? Or voilà, homme du monde, où le péché vous a réduit. Vous êtes ce criminel d'État, dégradé auprès de Dieu de tout mérite ; on vous dit que votre ferveur et vos bonnes œuvres peuvent contribuer à vous rétablir dans la possession de celte grâce que vous avez perdue, et que c'est la seule ressource qui vous reste ; mais vous la négligez, et parce que vous êtes pécheur, vous prétendez encore avoir droit de demeurer sans action cl sans soin. Estce raisonner en chrétien ? est-ce môme raisonner en homme ? Mais le bien que vous ferez dans cet état, dites-vous, sera inutile : inutile dans un sens, j'en conviens ; niais infiniment avantageux dans l'autre : inutile, parce qu'il ne vous rendra pas encore digne de la gloire; mais infiniment avantageux, parce qu'il vous disposera à la pouvoir mériter : inutile, parce que Dieu ne le récompensera jamais ; et souverainement nécessaire, parce qu'il engagera Dieu à vous rappeler de votre égarement, et à vous remettre dans la voie du salut. La conséquence que vous devez donc tirer, c'est de rompre au plus tôt vos liens et de sortir promptement de votre péché, pour commencer à jouir du privilège de l'état de grâce, qui sanctifie jusqu'à nos moindres actions, et les rend précieuses devant Dieu, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.