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LETTRE DE M. DE LAMOIGNON

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faTits, entre le maître et les domestiques, et s'ériger un tribunal souverain, pour savoir et pour ordonner jusqu'aux moindres choses qui se font dans une maison ?

Le P. Bourdaloue était aussi très-éloîgné de ceux qui condamnent tout sans rien examiner. Il voulait réfléchir longtemps avant que de donner ses décisions. Il présumait toujours le bien, et ne croyait le mal que lorsqu'il en était pleinement convaincu. Il n'effrayait point les hommes par sa présence ni par ses discours ; il les ramenait, au contraire, par sa prudence et par une certaine insinuation à laquelle il était difficile de résister.

Sévère et implacable contre le péché, il était doux et compatissant pour le pécheur. Loin d'affecter une austérité rebutante, et dont bien des gens de sa profession se font un mérite, il prévenait par un air honnête et affable. Austère pour lui-m^me, exact à observer ses devoirs, il était indulgent pour les autres, sans rien perdre de la sévérité évangélique, et sans donner dans aucun relâchement. Ses manières ont plus attiré d'âmes dans la voie du Seigneur que celles de bien d'autres , qui s'imaginent que la vraie dévotion consiste autant dans l'extérieur que dans l'intérieur.

Instruisait-il à contre-temps ceux qui conversaient avec lui? les reprenait-il à tout propos? en un mot était-il prédicateur à toute heure et en tous lieux ? Il prenait les temps propres pour dire à chacun ce qui lui convenait; il ne laissait jamais échapper ces moments heureux que lui donnait la Providence ; et il avait un talent admirable pour ne rien souffrir dans une conversation qui fût contre les bonnes mœurs, sans offenser néanmoins les personnes avec qui il se trouvait. Il savait se conformer à toutes les compagnies, sans rien perdre de son caractère, et sans que ce caractère éloignât de lui ceux qui, par leur conduite, y paraissaientles plus opposés.

Sa principale application, dans les conseils qu'il donnait, était à prendre garde si ce qu'il conseillait pour un bien à celui qui le consultait n'était point nuisible à d'autres; d, sous ombre de faire une bonne œuvre, eu ne cherchait point à contenter une secrète pa&feiun de haine ou de vengeance. Il considérait comme un très-grand mal tout ce qui troublait le repos des familles ; parce que, outre le mal que fait la première action qui le trouble, elle est la source d'une infinité de mauvaises actions.

H voulait que chacun vécût et se sanctifiât dans sa profession , persuadé que Dieu nous donne des grâces proportionnées à notre état, et que c'est notre faute si nous n'en faisons pas un bon usage. Il regardait la charité comme le fondement de la morale chrétienne : tout ce qui la blessait, ou qui la pouvait altérer le moins du monde, lui paraissait un crime. •

Je ne finirais point si je voulais vous marquer en détail toutes les actions de ce grand homme : son amour pour son état, son zèle pour le salut des âmes, tout ce qu'il a fait dans la seule vue de faire du bien. 11 était aussi appliqué auprès d'un homme de la lie du peuple, qu'auprès des têtes couronnées.

Souvenez-vous combien de fois nous l'avons vu donner tous ses soins à un domestique, à un homme de la campagne , et quitter pour cela une bonne et agréable compagnie. Et comment la quittait-il?

était-ce en annonçant ce qu'il allait faire ? Lui seul savait le bien qu'il faisait : jamais personne ne s'est fait moins que lui un mérite de sa vertu.

N'espérons pas retrouver jamais tout ce que nous avons perdu dans notre illustre ami. Mais après avoir donné quelque temps pour pleurer sa perte, disons-nous ce qu'il nous dirait lui-même si nous pouvions l'entendre. Ce n'est point par des larmes que nous devons honorer sa mémoire : imitons ses vertus, si nous voulons marquer le res-

f)ect et la vénération que nous avons pour ui ; remplissons nos devoirs comme nous lui avons vu remplir les siens ; jugeons favorablement de notre prochain ; édifions-le par nos exemples ; tenons-nous dans l'état où Dieu nous a mis; conservons la paix et l'union entre nos proches, même entre nos domestiques; rendons-nous aimables à ceux qui nous approchent ; tâchons à gagner leur confiance par une conduite désintéressée ; ne nous laissons point entraîner à notre pente naturelle ; réfléchissons beaucoup avant que d'agir ; recherchons avec plus d'em pressement ce qui convient aux personnes avec qui nous avons à vivre, que ce que nous pouvons désirer pour nous ; préférons noire prochain à ce qui nous peut plaire; mais faisons tout cela sans aucun faste, sans aucun désir de nous singulariser : nous suivrons ainsi les instructions de notre illustre ami, nous le ferons revivre en nous, et profitant des exemples qu'il nous a donnés, nous espérerons le rejoindre un jour dans le cieLr *

PRÉFACE DU p. BRETONNÉaU

n estbienjiisteque notre Compagnie rende en quelque sorte au P. Bourdalouecc qu'elle en a reçu, et qu'après l'honneur qu'il lui a fait, elle s'intéresse à conserver la mémoire d'un homme qu'elle a regardé comme un de ses premiers ornements, tandis qu'elle a eu le bonheur de le posséder, etqu'elle pleure encore depuis qu'elle l'a perdn. Mais ce n'est point tant, après tout, dans cette vue qu'on publie les ouvrages de ce célèbre prédicateur, que pour le bien des âmes et pour perpétuer les fruits de son zèle. Il y a lieu de croire que ses sermons, mis sous lesyenx, sans être soutenus ni de l'action, ni de la voix, se soutiendront par eux-mêmes ; ou plutôt, il y a lieu d'espérer qu'avec les bénédictions que Dieu y a déjà données et qu'il y donnera, ils auront toujours de quoi opérer les mêmes effets de grâce, et de quoi inspirer les mêmes sentiments de religion. Ce ne sera pas seulement pour les prédicateurs un modèle de l'éloquence chrétienne ; toutes les personnes qui cherchent à s'édifier, et qui aiment à se nourrir de bonnes lectures, trouveront peu de livres de piété oii les grandes vérités du christianisme soient traitées d'une manière plus propre à convaincre les esprits et à toucher les cœurs.

Le P.Louis Bourdaloue naquit à Bourges, d'une des familles les plus considérables de la ville, le 20 d'août de l'année 1632 ; et dès l'âge de quinze ans il entra dans la Compagnie de Jésus. Il semble que Dieu, en l'appelant à cet état, eût une vue toute particulière sur lui. Etienne Bourdaloue, son père, homme lui-même très-recommandable, surtout par son exacte probité, et par une grâce singulière à parler en public, avait eu dans sa jeunesse la même vocation et ne l'avait pas suivie. Le Ciel voulut que le fils remplaçât le père ; et le père adorant la conduite de la Providence, et craignant de s'opposer une seconde fois à ses desseins, se crut obligé, après quelques difficultés, de condescendre aux instances de son fils, et d'en faire le eacrifice.

Il le fit, le P. Bourdaloue passa par tous les exercices de la Compagnie ; et les dix-huit premières années qu'il y vécut furent employées, soit à ses propres études, soit à enseigner les lettros humaines, et à prolesser la philosophie et lu théologie. Il se distingua partout, et donna des preuves de la supériorité et de l'étendue de son esprit.

Ce n'étaient là néanmoins encore que des dispositions. Comme il n'avait pas moins d'ouverture pour les sciences que de talent pour la chaire, il fut d'abord assez incertain du choix qu'il devait faire, et de l'emploi où le Ciel le destinait. Mais divers sermons qu'il prêcha, pendant qu'il enseignait la théologie morale, furent si bien reçus et tellement applaudis, que ses supérieurs se déterminèrent à l'appliquer uniquement au ministère de la prédication.

Il eut l'avantage, en entrant dans cette carrière qu'il a si heureusement fournie, d'être connu de feu Son Altesse Royale Mademoiselle. Cette princesse, dont la pénétration et le discernement, aussi bien que la grandeur d'âme, égalaient la grandeur de la naissance, l'entendit à la ville d'Eu, le goûta, l'honora non- seulement de sa bienveillance, mais de sa confiance, et lui en a donné le plus sensible témoignage, en le faisant appeler pour la soutenir dans les derniers moments de sa vie, et pour l'aider à mourir chrétiennement.

Le P. Bourdaloue continua quelques années à prêcher en province; mais on ne tarda pas à l'en retirer, dès qu'on le crut en état de paraître dans Paris. Il y vint, et ce fut là que la Providence ouvrit à son zèle le ](lus vaste et le plus beau champ. Quoique l'on attendit beaucoup de lui, il est vrai qu'il surpassa encore toutes les espérances qu'on en avait conçues. Il y a des succès si extraordinaires et des mérites si universellement reconnus, qu'il est permis à quiconque d'en Parler, sans craindre ni d'aller au-delà de idée commune, ni de blesser certaines bienséances. A peine eut-il paru dans l'église do

PRÉFACE DU P. BllETONNEAU.

la maison professe des jésuites, que de tout Paris et do la cour m^me une foule prodigieuse d'auditeurs y accourut. Une réputation si prompte est quel(piefois siijcth- à dt'fiénérer : celle du P. Jiourdalou(î crut toujours d'un sermon à l'autre ; e«t plus on l'entendît, plus on eut de g'oût pour l'entendre.

Aussi avait-il dans un éminent degré tout ce qui peut former un parfaitp rédicateur. H reçut de la nature un fonds de raison qui, joint à une imagination vive et pénétrante, lui faisait trouver d'abord dans chaque chose le solide et le vrai. C'était là proprement son caractère, et ce fut, avec les lumières de la foi, cette raison droite qui le dirigea dans tous les sujets de la morale chrétienne, et dans les mystères de la religion qu'il eut à traiter. C'est aussi ce qui donne à ses sermons une force toujours égale. Leur beauté ne consiste point précisément en quelques endroits bien amenés, où l'orateur épuise tout son art et tout son feu, mais dans un corps de discours où tout se soutient, parce que fout est lié et bien assorti. Ses divisions justes, ses raisonnements suivis et convaincants, ses mouvements pathéthiques , ses réflexions judicieuses et d'un sens exquis, tout va à son but ; et, malgré l'abondance des choses que lui fournissait une admirable fécondité, et qu'il savait bien enfermer dans un même dessein, il ne s'écarte pas un moment de sa proposition. Qu'une pensée soit commune, il ne la rejette point ; c'est assez qu'elle soit vraie et qu'elle lui serve de preuve. Il l'approfondit et il la creuse, et par là même la met dans un tel jour, que, de commune qu'elle était, elle lui devient particulière, de sorte qu'en pensant ce que les autres ont pensé avant lui, il pense néanmoins tout autrement que les autres. Qu'il s'oppose une difficulté, il y fait une réponse à laquelle il n'y a point de réplique ; et quelquefois il tire de l'objection même de quoi la résoudre, et il convainc l'auditeur par ses propres sentiments. S'il cite l'Ecriture ou les Pères, il les cite en maître, jusqu'à faire le précis de tout im traité pour l'appliquer à la vérité qu'il prêche. Du reste, ce ne sont point tant les paroles des Pères qu'il rapporte, que leur doctrine at leurs raisons. Il les développe, et surtout il les place si à propos et les fait tellement entrer dans son sujet, qu'on dirait que les Pères n'ont parlé que pour lui. Des auteurs sacrés, il eut, à ce qu'il paraît, plus assidûment devant les yeux Isaïe et saint Paul ; et des Pères, Tertùllien, saint Augustia et saint Jean Chrysostome, parce qu ii y

trouvait plus d'énergie et plus de grandeui-.

Son expression répond parfaitement à ses pensées : elle est noble et naturelle tout ensemble. Il parle bien, (!t ne lait jioiut voir qu'il veut bien [)arler. Quand il s'clcve, ce n'est point avec emphase ; c'est, jxnu' user d'un terme consacré parle Saint-Esprit, avec \ine certaine magnificence, où sans qu'il y aitrien d'outré, tout est majestueux ctgrand. Et quand il se communique, c'est toujours avec la même dignité ; et, dans les plus petits détails, il n'a rien de petit, ni de raml)ant. On trouvera peut-être quelques expressions moins usitées et un peu hardies ; mais l'image qu'elles font à l'esprit les justifie assez, et ii faut dire alors que, si ce c'est pas communément ainsi qu'on s'exprime, c'est ainsi qu'il a dû et qu'on devrait, ce semble, s'exprimer.

Ce qu'il y eut encore de plus singulier dans le P. Bourdaloue, c'est la manière dont il traite la morale. Nul autre prédicateur ne lui avait en cela servi de modèle, et l'on peut dire qu'il en a servi lui-même à tous ceux qui sont venus après lui. Persuadé que le prédicateur ne touche qu'autant qu'il intéresse et qu'il applique, et que rien n'intéresse davantage et n'attire plus l'attention qu'une peinture sensible des mœurs, où chacun se voit lui-même et se reconnaît, il tournait là tout son discours. Non qu'il négligeât d'expliquer les plus hauts mystères et les plus difficiles questions de la foi , il en parlait avec habileté, et même avec d'autant plus d'autorité, qu'il possédait parfaitement ces sortes de matières, et qu'il croyait devoir prendre alors plus d'ascendant sur les esprits, pour confondre le libertinage et pour faire respecter la religion ; mais après avoir donné aux points les plus obscurs tout l'éclaircissement nécessaire, il passait à ce qu'ils ont d'instructif et de moral; et c'est là que lui servait infiniment la connaissance qu'il avait du monde et du cœur de l'homme : car il ne disait rien qu'il ne connût, ni qui portât à faux. C'est de là même que ses expositions sont si vraies et ses portraits si ressemblants. Pour peu qu'on ait d'usage du monde, et qu'on sache comment vivent les hommes, on les y voit peints sous les traits les plus marqués. Aussi, avec quelle attention se faisait-il écouler, et combien de fois s'est-on écrié dans l'auditoire qu'il avait raison, et que c'était là en effet l'homme et le monde? Certains sentiments, certains tours élevés, touchants et nouveaux, lof^u dont il animait soa action, iîà rapidité en prononçant, sa voix

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PIl£FACE DU P. DUETO^^EAU.

pleine, résonnante, douce et harmonieuse, tout était orateur en lui, et tout servait à son talent. *

Voilà par où cet excellent prédicateur s'acquit une si haute réputation. Il l'a conservée jusqu'à sa mort; et comme il n'y en eut peut-^'tre jamais de plus juste ni de plus universelle, il n'y en a point eu de plus constante. Il a proche durant trente-quatre ans, soit à la cour ou dans Paris ; et pendant ces trente-quatre années, il a eu l'avantage assez peu commun d'être toujours également goûté des grands, des savants et du peuple. On n'en doit point être surpris, dès qu'on fait réflexion au caractère de son éloquence. Ce qui est naturel et fondé sur la raison, plaît partout, et est de tous les goûts et de tous les temps.

Quoique le P. Bourdaloue eût abondamment de quoi s'occuper, et de quoi glorifier Dieu dans le saint ministère qu'il exerçait, il n'y renferma pas tout son zèle. Tant de personnes touchées de ses explications s'adressèrent à lui, et lui confièrent leur âme, qu'il ne crut pas pouvoir leur refuser son secours; et même il comprit que rien ne convenait mieux à un prédicateur que de cultiver, selon le langage de l'Ecriture, ce qu'il avait planté, et de perfectionner dans le tribunal de la pénitence ce qu'il n'avait proprement encore qu'ébauché dans la chaire. C'est pour cela que le P. Bourdaloue se chargea d'une fonction aussi importante et aussi pénible que la direction des consciences. Plein de l'Evangile, et jugeant de tout par les grands principes de la foi, solide dans ses conseils, juste dans ses décisions, droit et désintéressé dans ses vues, il n'était ni rigoureux à l'excès, ni trop indulgent ; mais il était sage, et d'une sagesse chrétienne. C'est-à-dire qu'il savait distinguer les conditions, et prescrire à chaque condition ses devoirs ; qu'il était ferme, sans égard ni à la qualité, ni au rang^, quand il fallait l'être; mais qu'il l'était aussi comme il fallait l'être, et toujours selon les règles de la discrétion ; qu'ennemi des sirgularités, il voulait qu'on allât à Dieu avec simplicité et bonne foi, par les voies communes et sans affectation; mais, du reste, avec une régularité exemplaire, et une fidélité parfaite à remplir toutes ses obligations.

Son zèle ne fut pas moins ardent ni moins agissant que sage. On sait quelle était son assiduité à entendre les confessions. Il y passait des cinq ou sis heures de .suite ; et quiconque l'a cctiiiu, jugera aisiziienl quo I::

vue seule de Dieu et du salut des âmes pouvoit accorder une telle patience avec sa vivacité naturelle. Suit qu'on l'appelât dans les maisons religieuses, soit qu'on vînt le consulter et prendre ses avis, soit qu'il y eût des malades à visiter, il ne s'épargnait en rien, également prêt pour qui que ce fût, et se faisait tout à tous. Dans ce grand nombre de personnes de la première dictinction dont il avait la conduite, bien loin de négliger les pauvres et les petits, il les recevait avec bonté ; il descendait avec eux, dans le compte qu'ils lui rendaient de leur vie, jusques aux moindres particularités ; il entrait dans leurs besoins, et plus sa réputation et son nom leur inspiraientde timiditéen l'approchant, plus il s'étudiait à gagner leur confiance et à leur faciliter l'accès auprès de lui. Il ne se contentait pas de ce bon accueil. Il les allait trouver, s'ils étaient hors d'état de venir euxmêmes; il adoucissait leurs maux par sa présence, et les laissait remplis de consolation, et charmés tout ensemble de son humilité et de sa charité.

Mais où il redoublait sa vigilance et ses soins, c'était auprès des mourants. On avait souvent recours à lui pour leur annoncer leur dernière heure, et pour les y disposer; et se croyant alors responsable de leur salut, il leur parlait en homme vraiment apostolique. Ce n'était pas sans réflexion et sans étude. Il savait trop de quelle conséquence il est de ménager des moments si précieux, et de ne les pas perdre en des discours vagues et peu utiles. Outre le long usage qui l'avait formé à ce saint exercice, outre la méthode particulière qu'il s'en était lui-même tracée, il prévoyait ce qu'il avait à dire : et s'abandonnant ensuite à l'esprit de Dieu, il disait tout ce qui peut porter une âme à la pénitence et à la confiance. C'est ainsi qu'il s'est acquitté des derniers devoirs d'une amitié solide et chrétienne envers tant d'amis que leur naissance, leur nom, leur mérite personnel et une liaison de plusieurs années luiiendaicntégalementrespectables et chers, et à qui il a été fidèle jusqu'à la mort.

Cependant le P. Bourdaloue, en pensant aux autres, ne s'oubliait pas lui-môme : au contraire, ce fut par de fréquents recours sur lui-même qu'il se mit en état de servir si utilement les autres. Cette attention lui était nécessaire parmi de continuelles occupations au dehors et de grands succès. Ses succès ne l'éblouircnt point, et ses occupations ne l'empêchèrent point de veiller rigoureusement iur sa conduite. D'^uUntplus en garde qu'il

PRÉFACE DU P. DRETONNEAU.

xxa.

<^(ait plus connu et dans unn pins haute considj^ation, il no compta janmis sur le crédit où il «'tait pour agir avec moins de réserve. Etroitement resserré dans les bornes de sa profession, il joignait aux talents de la prédication et de la direction des Ames le véritable esprit d'un religieux et les vertus que demandait de lui sa Compagnie ; surtout un parlait mépris du monde et de ses grandeurs, sans manquer à rien néanmoins de ce qu'il devait aux grands ; un dévouement inviolable au service de l'Eglise, et une soumission entière aux puissances ecclésiastiques ; une estime de sa vocation dontilse déclaraitpartout, et un attachement à son état capable de l'affermir contre les offres les plus avantageuses ; un zèle sincère et vif pour le bon ordre, et un soin exact de s'y conformer luimême et de le snivre.

Entre ses devoirs, il s'en fit un particulier de la prière. C'est en présence des autels qu'il rappelait ces grandes idées de religion dont il était rempli ; et, pénétré de la majesté de Dieu et de la sainteté de son culte, il ne se permettait pas la moindre négligence en célébrant les sacrés mystères, ou en récitant l'office divin.

Avec cette piété qui fait l'homme chrétien et l'homme religieux, que lui manquait-il d'ailleurs de ce qui fait, même selon le monde, l'honnête homme? Il en avait toutes les qualités : la probité, la droiture, la franchise, la bonne foi; ne disant jamais les choses autrement qu'il les pensait, ou, si par sagesse il ne les pouvait dire telles qu'il les pensait, ne disant rien. Beaucoup de prudence et de pénétration dans les affaires ; mais en même temps beaucoup de retenue, pour ne s'y point ingérerde son mouvement propre; n'y entrant qu'autant qu'on l'y faisait entrer ; proposant ses vues comme un ami, sans entreprendre de décider en maître ; cherchant à se rendre utile et à servir, et non à se faire valoir et à dominer. Bien de l'agrément dans la conversation, un air engageant, des manières aisées, quoique respectueuses et graves; une douceur qui lui devait coûter, du tempérament dont il était; mais, pardessus tout, une modestie qui lui attirait d'autant plus d'éloges qu'il avait plus de peine .à les entendre ; les fuyant, bien loin de les rechercher, élevant volontiers les autres, et ne parlant jamais de lui-même.

; Ce caractère, dans un homme aussi distingué que le P. Bourdaioue, ne le faisait pas moins honorer et respecter qtie tous ses talents. Après l'avoir admiré dans la chaire.

on Tadmirait dans l'usage de la vie. Où n'était il pas reçu avec plaisir? et depuis les premiers rangs jusqu'aux conditions les plus communes, qui ne se faisait pas, non-seulement un plaisir de le recevoir, mais comme un mérite de le connaître et d'être en commerce avec lui?

Il fallait un cœur aussi détaché que le sien pour former, au milieu des applaudissements du monde, le dessein qu'il prit dans les dernières années de sa vie. Touché d'un saint désir de la retraite, et voulant se préparer à la mort, il résolut de quitter Paris, et de finir ses jours en quelque maison de la province, où il pût se recueillir davantage et vaquer uniquement à sa perfection. Il jugea bien qu'il aurait sur cela des obstacles à surmonter de la part de ses supérieurs en France ; et pour lever toutes les àifficultés, il s'adressa au général de la Compagnie. Mais cette première tentative ne réussit pas. On le remit à uneautreannée, et on le pria de faire encore de nouvelles réflexions sur le parti qu'il voulait prendre. Il y pensa ; et sans se rebuter, dès l'année suivante il redoubla ses instances auprès du Père général. La lettre qu'il lui écrivit est si remplie de l'Esprit de Dieu, que le public sera bien aise d'en voir un extrait. Le voici, traduit du latin :

« Mon très-révérend Père, Dieu m'inspire et me presse même d'avoir recours à Votre Paternité pour la supplier très-humblement mais très-instamment, de m'accorder ce que je n'ai pu, malgré tous mes efforts, obtenir durévérend Père provincial. Il y a cinquantedeux ans que je vis dans la Compagnie, non pour moi, mais pour les autres; du moins plus pour les autres que pour moi. Mille affaires me détournent et m'empêchent de travailler, autant que je le voudrais, à ma perfection, qui néanmoins est la seule chose nécessaire. Je souhaite de me retirer et de mener désormais une vie plus tranquille : je dis plus tranquille, afin qu'elle soit plus régulière et plus sainte. Je sens que mon corps s'affaiblit et tend vers sa fin. J'ai achevé ma course ; et plût à Dieu que je puisse ajouter : J'ai été fidèle ! Je suis dans un âge où je ne me trouve plus guère en état de prêcher. Qu'il me soit permis, je vous en conjure, d'employer uniquement pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste de vie, et de me disposer par là à mourir en religieux. La Flèche, ou quelque autre maison qu'il plaira aux supérieurs (car je n'en demande aucune en pailiculier, pourvu que je sois éloigné de Paris), fera te lieu de mon repos. Là, ou-

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