‹ Œuvres complètesChapitre 21 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

C'est une doctrine aussi pcrniricuse qu'elle paraît religieuse dans son principe, de croire que, depuis le péché de notre premier père, tout e.st corrompu dans notre raison; et c'est rendre l'homme libertin, sous préiexte de l'humilier, de dire qu'au défaut de la foi, il n'a

SUn LE JtT.EHENT DFRNIER.

plus (Tnntrc rt^srlc de sa condiiilc que la passion et l'pnvur. ludt^pondnimncnl «le la foi, nous avons une raison qui nous j;ouverne, et qui subsiste ni(>inc après le péché ; une raison qui nous fait connaître Dieu, qui nous prescrit des devoirs, qui nous impose des lois, rpii nous assujellit ;\ l'ordre. Or, ce qui fait tout cela dans nous, ne peut pas être absolument ni entièrement dépravé. Je sais que cette raison seule, sans la grâce et sans la foi, ne suffit pas pour nous sauver, et en cela je renonce au pélagiafiisme. Mais du reste, quoiqu'elle n'ait pas la Tcrlu de nous sauver, je prétends qu'elle est plus que suffisante pour nous condamnei , et j'ai saint l'aul pour garant et pour auteur môme de ma proposition. J'avoue que cette raison, surtout depuis la chute du premier homme, est souvent offusquée des nuages de nos passions ; mais je soutiens qu'elle a des limiiéres que toutes les passions ne peuvent éteindre, et ([ui nous éclairent parmi les plus épaisses ténèbres du péché. Soit donc que nous considérions cette raison dans sa pureté et dans son intégrité, c'est-à-dire dans l'état où nous l'avons reçue de Dieu en naissant ; soit que nous la considérions dans sa corruption, c'est-à-dire dans l'état où nous-mêmes nous l'avons réduite par nos désordres, je dis , chrétiens, que Dieu s'en servira également pom' nous juger. Pourquoi? parce qu'il nous jugera, non-seulement par les connaissances naturelles que nous aurons eues du bien et du mal, mais même par nos propres erreurs, et c'est ce que j'ai présentement à développer.

Dieu nous jugera paj" la droite raison qu'il nous a donnée. Rien de plus vrai, mes chers auditeurs, et voici l'ordre qu'il y gardera. Nous choquons ouvertement cette raison, et nous nous révoltons contre elle : il la suscitera conti'e nous. Nous ne voulons pas écouter cette raison quand elle nous parle : il nous la fera entendre malgré nous. Nous nous formons des prétextes pour engager celte raison dans le parli de notre passion : il dissipera tous ces prétextes, en nous découvrant à nous-mêmes ce qu'il y avait en nous de plus caché, et ce que nous n'y voulions pas apercevoir. Ces trois ai'ticles, qui sont, suivant la doctrine de saint Berjiard, les trois principaux degrés de l'orgueil de l'homme, fourniront à Dieu contre les réprouvés une matière infinie et les plus justes litres de condamnation. Suivez ceci.

Nous péchons conh^e toutes les vues de notre raison, et c'est par où Dieu d'abord nous jugera. Car enfin, pourra-t-il diie à tant de liber-

tins et à tant d'impies, puisquft votre raison était le plus fort rctinnrhoment de votre liber* liuage, il fallait donc exactement vous attacher à elle; et pour ne donner aucune prise à ma j(isticc,-pliis vous vous êtes licenriés du côlé de la fol, ])lus devicz-vous êlre régulieis, sévères irrépréhcnsibh^s du côté de la raison. Or, voyons si c'est ainsi que vous vous êtes comportés ; voyons si voire vie a été une vie raisonnable, une vie d'hommes. Et c'est abrs, ciiréliens, que Dieu nous produira celte suite aUVeuse de péchés dont saint Paul fait aux P»omains le dénombrement, et qu'il reprochait à ces philosophes qui, par la raison, avaient connu Dieu, mais ne l'avaient pas glorifié connue Dion : des impudicités abominables, et dont la nature môme a horreur; dos artifices diaboliques à inventer sans cesse de nouveaux moyens de contenter les plus sales désirs, et une scandaleuse effronterie à en faire gloire ; des injustices criantes à l'égard du prochain, des violences, des usurpations, des oppressions soutenues du crédit et de la force ; des perfidies noires et des trahisons, communément appelées intrigues du monde ; des jalousies enragées (qu'il me soit permis d'user de ce terme), fomentées du levain d'une détestable ambition ; des aniinosités et des haines portées jusqu'à la fureur, des médisances jusqu'à la calomnie la plus atroce, des avarices jusques à la cruauté la plus impitoyable, des dépenses jusques à la prodigalité la plus insensée, des excès de table jusques à la ruine totale du corps, des emportements de colère jusque^au trouble de l'esprit. Mais que dis-je, et où m'emporte mon zèle? tout cela se trouve-t-il donc dans la conduite d'un homme abandonné à sa raison et déserteur de sa foi ? Oui, mes frères , tout cela s'y trouve communément, et l'expérience le vérifie.

Je sais qu'en spéculation l'un n'est pas une conséquence nécessaire de l'autre : mais il l'est en pratique, et l'a toujours été : soit que Dieu, par un juste châtiment, livre alors ces âmes profanes à leurs brutales passions, comme l'a estimé l'Apôtre ; soit que le naturel et le penchant, malgré les faibles vues de la raison, les entraîne là, quoi qu'il en soit, ces monstres de péchés se trouveront tous rassemblés dans Ici trésors de la colère de Dieu : Noniie hœc con^ dita sunt apiid me, et signata in Ihesauris meis 1 1 Dieu les représentera tous à la fois à un réprouvé ; et, par une espèce d'insulte (ne vous scandalisez pas de cette expression), c'est Dieu lui-même qui parle ainsi, et qui enfin prétend

1 Deut., xxxu,34.

SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE PE L'AVENT

è ce dernier jour être en droit d'insuUer à l'impie, uu du moins i\ son impiété: Ego quoque ridebo, et suhsannabo •. Dieu, dis je, par une es|H>ce d'insulte, lui demandera si sa raison lui su{;:;gérait toutes ces abominations, si sa raison Vas approuvait, si sa raison était lù-dessus d'intelligence avec lui.

Ah, Seigneur ! s'écriait saint Augustin, pressé des remords intérieurs qu'une vérité si terrible lui taisait sentir, je le confesse : voilà la pensée qui a consommé l'ouvrage de ma conversion, voilà le coup de mon salut, et ce qui m'a retiré du profond abîme de mon iniquité ; la crainte de votrejugemcnt, fontléc sur le jugement de ma raison, c'est ce qui m'a rappelé à vous. Je tâchais, Seigneur, à me défaire de TOUS, et à vivre comme n'ayant plus de Dieu ; mais j'avais une raison dont je ne me pouvais défaire, et celte raison me suivait partout. Quelque secte que j'eusse embrassée, et dans quelque opinion que je me fusse jeté, le péché où je vivais me paraissait toujours péché. Soit que je fusse manichéen, soit que je fusse catholique, soit que je ne fusse rien du tout, ma raison me disait que je n'étais pas ce que je devais être, et qu'il ne m'était pas permis d'être ce que j'étais. Et quand me le disait-elle? au milieu de mes plaisirs, parmi les divertissemenls et les joies du siècle, dans les moments les plus doux et les plus agréables. C'est alors que cette raison venait me troubler, et je la trouvais en tous lieux et en tout temps, comme un adversaire formidable qui s'opposait à moi. Or, de là, Seigneur, je concluais ce que je devais craindre de votre justice : car si je ne puis pas, disais-je, éviter la censure de ma raison, qui est une raison faible et imparfaite, comment pourrai-je éviter celle démon Dieu, c'est-à-dire la rigueur de son jugement? Voilà, chrétiens, ce qui se passait dans saint Augustin, et ce qui se passe tous les jours dans nous, quand nous commettons le péché avec la vue actuelle de la malice qu'il renferme. Or, ces combats de notre raison contre nous-mêmes, de nohe raison conti'e nos passions, de jio Ire raison contre notre libertinage, c'est déjà le commencement ou comme une ébauche du jugement de Dieu.

Ce n'est pas assez : en mille autres choses où notre raison ne nous parle pas si fortement ni si clairement, quoiqu'elle nous parle toujours, nous fermons l'oreille ; et parce que, si nous la consultions, ou si nous nous rendions attentifs à ce qu'elle nous dit, elle traverserait souvent nos

} ProT.. 1, 26,

desseins et nos entreprises, et par là nous deviendrait importune, bien loin de nous appliquer à l'entendre, nous étouf/ons sa voix, ou nous l'aflaiblissoiis : de sorte qu'elle ne peut presque plus pénétrer jusqu'à notre cœur. C'est le second désordre qui règne aujoui d'hui, mais désordre (jui cessera dans le jugement de Dieu. Car il est certain, comme l'a fort bien remarqué saint And)roise, que Dieu, en nous jugeant, nous forcera malgré nous à écouter notre raison. Et il lui sera bien aisé, dit ce saint docteur, ou plutôt l'état même où nous serons réduits ne nous y forcera que trop. Car ce qui nous empêche maintenant d'entendre la raison qui nous parle, c'est au-dedans de nous le tumulte de nos passions ; ce sont au dehors les objets que nous font voir nos sens, je veux dire le mensonge et l'imposture, l'adulation et la flatterie qui nous séduit ; la confusion, le bruit, le grand air du monde qui nous dissipe. Or, quand Dieu viendra nous juger, tout cela ne sera plus. Il n'y aura plus de monde pour nous, parce que. la figure de ce monde sera passée, connue dit l'Apôtre : Prœterit enim figura hujus vunuli *. Il n'y aura plus de passions dans nous, parceque la mort les aura éteintes. Il n'y aura plus de flatteurs auprès de nous, parce qu'il n'y aura plus personne qui ait intérêt à nous plaire. Abandonnés de toutes les créatures, nous resterons seuls avec nous-mêmes : et c'est alors que notre raison parlera, et qu'elle parlera hautement ; c'est alors qu'au lieu de ces mensonges agréables et avantageux qui nous auront flattés, et dont nous n'aurons pas voulu nous désabuser, elle nous dira des vérités fâcheuses et humiliantes que nous n'aurons jamais sues, parce que nous aurons affecté de ne les pas savoir. C'est alors qu'elle nous feia remarquer des défauts réels, des défauts grossiers, là où notre esprit se figurait des perfections imaginaires. Et quelle sera notre surprise de nous voir peut-être condamnés par les choses mêmes dont on nous aura tant félicités et tant applaudis!

Enfin, parce qu'en certains points où les déguisements et les artifices, pour ne pas dire les hypocrisies de l'amour-propre, sont si ordinaires, nous aurons cherché des raisons pour engager notre raison même dans les intérêts de notre passion, que fera Dieu ? lui qui, dans la pensée de saint Paul, est le plus subtil et le plus pénétrant anatomiste de notre cœur; lui qui en sait si bien faire toutes les dissections, et qui entre jusque dans toutes les jointures c'est-à-dire dans les plis et les replis de làmej

» 1 Cor., Tii, 31.

SUR LE JUGEMENT DKKMER

pour en discerner les mouvements les plus cachés; car c'est l'iinaiïe sous hujuellc l'Apôtre nous le rc[)r(''seule : PertiiKjt'iis usque ad dirisionem auimœ, compaginn quoque ac mednUarumi ft (liscretor cogilationum cordis ' ; il débrouillera tout ce mélange de passion et de raison, il séi)aiTra l'une d'avec l'autre, il mettra d'une part la raison, et d'aulre [)art la |)as- V sien; il distinj;ucra les intentions et les piclextes, les apparences et les clïets, l'illusion et la vérité; et de ce discernement il nous lera conclure à nous-mêmes, à nous, désormais inalyré nous raisonnables, (juil n'y a eu dans nous que malice et qu'iniquilé. Voyez, nous dira-t-il, en nous appli(iuant un rayon de sa lumière ; et, selon la doctrine des théologiens, il nous l'appliquera par les remords de notre i>ropre raison : voyez, et connaissez le motif qui vous a fait agir en lelle et en telle affaire, en telle et en lelle occasion. Ici c'est une maligne envie h laquelle vous saviez donner toute la couleur d'un véritable zèle. Là c'est une vengeance que vous déguisiez sous un faux dehors de justice. Vous étiez officieux et charitable, mais vous ne l'étiez que pour mieux parvenir à vos fins. Vos actions étaient édifiantes, mais, en édifiant le prochain , vous vous cherchiez voLis-mcme , et ne cherchiez que vous-même. Ah ! clu étiens, que d'hypocrites à qui Dieu tout à coup lèvera le mascjue ! Que de vertus chimériques et plâtrées, dont nous recevrons plus de confusion que de nos vices mêmes reconnus de bonne foi et confessés! Que de mérites prétendus, qui auront eu dans ce monde toute leur récompense, et qui ne seront payés dans l'autre que d'une éternelle réprobation !

Mais après tout, si notre raison a été en effet dans l'erreur, et que ce soient les erreurs de notre raison qui nous aient fait pécher , comment Dieu nous condamnera- t-il par elle? c'est à quoi je vais répondre ; et je ne veux pas qu'il vous reste rien à désirer sur une si importante matière. Je dis donc que Dieu alors même aura toujours droit de nous juger par notre raison : non pas, si vous le voulez, non pas précisément par notre raison trompée, mais par notre raison trompée sur certains articles, tandis qu'elle aura été si éclairée sur d'autres; mais par notre raison trompée à certains temps de la vie, après avoir été si éclairée en d'autres temps. Distinguez ces deux choses, et sentez-en bien la force. Raison si éclairée sur d'autres alfaires, et raison si éclairée en d'autres temps sur l'affaire même du salut. Car sur mille points où il

• Hebr., it, U.

ne s'agit ni de votre intérêt, ni de votre ambition, ni de votre plaisir, quelle est la péïK'tiation de vos lumières'/ (puîlle est la droiture de vosjugements? Vous voyez d'abord ce qui convient cl ce(jui ne convient pas, ce (|ui est raisonnable et ce qui ne l'est pas, ce qu'il faut prcndie et ce qu'il faut rejeter, ce qu'il faut approuver et ce qu'il faut condamner : vous donnez là-dessus des conseils si sages, vous [»renez des mesures si justes! et c'est cela même aussi que Dieu vous opposera. La belle excuse pour vous justifier auprès de lui: J'élais dans l'erreur! Mais vous y étiez parce que vous le vouliez, et vous le vouliez parce que votre intérêt vous le faisait vouloir ; vous le vouliez parce que votre ambition vous le faisait vouloir ; vous le vouliez parce que votre plaisir vous le faisait vouloir. Partout où l'intérêt, je dis votre intérêt propre, n'avait point de part , vous étiez si clairvoyant pour démêler la vérité de l'ailifice et du mensonge ! vous vous piquiez tant d'habileté, et vous en aviez tant pour découviir le fond de chaque chose, et pour en connaître l'équité ou l'injustice! Partout où l'ambilion ne prétendait rien, et n'avait rien à prétendre, vous saviez si bien distinguer le bon droit, et une probité naturelle vous donnait même tant d'horreur de certaines pratiques et de certaines menées secrètes où tous les principes, je ne dis pas seulement de la religion, mais delà société, mais de l'humanité, étaient renversés! Dès que la passion ne parlait plus, qu'il ne s'agissait plus de vos plaisirs infâmes, vous étiez contre le crime si sévère dans vos décisions, et si rigide dans vos arrêts ! Or cette diversité, cette contrariété de sentiments, d'où est-elle venue ? ce que. vous pensiez en telle et telle conjonctuie , pourquoi en telle autre ne le pensiez-vousplus? ce que vous étiez à tel ou tel temps, pourquoi à tel autre ne l'étiez-vous plus?

Car enfin, chrétiens, malgré le prodigieux changement qui s'est fait en nous et dans toutes les puissances de notre âme, il y a eu un temps, un heureux temps, où l'innocence du baptême nous rendait comme des enfants raisonnables, c'est-à-dire purs et exempts des faux préjugés du monde : point de déguisements, alors, point de préventions et de maximes corrompues : Sicut modo geniti infantes, rationabile, sine dolo 1. Ce qui était vertu nous paraissait vertu, et ce qui était injustice nous paraissait injustice. Sentiments, dit TertuUien, d'autant plus épurés et plus divins, qu'ils étaient plus simples et plus naturels. Or venez, dira Dieu, venez,

! L Feu., Il, 2.

SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE L'A VENT

ûmc chivlionnc : Consiste in medio, anima ^. Proiliiiscz-vous dans la simplicité de votre être: Te simplicem compello. Je ne veux que vousnièiuc dénuée de tous les dons de giAce dont vous avez été rcvéli'.c. Je n'ai (]uc faire de votre foi; votre raison nie suiTil. Où est-elle cette raison que je vous avais d'abord donnée ? que vous dictait-elle? qui'lles loutes vous montraitelle, avant (jue la passion l'eût aveuglée? (jn'i'lle sorte des ténèbres où vous l'avez ensevelie ; et puisqu'elle ne vous a pas servi de guide lorsque vous deviez la suivre, qu'elle serve maintenant contre vous et de témoin et déjuge : Consiste in medio, anima; te simplicem compello.

\o\\h, mes chers auditeurs, ce qui m'a paru plus terrible dans le jugement de Dieu, et plus digne de vous être présenté. Tous ces signes qui le précéderont, et dont nous parle l'Evangile de ce jour, ne font pas sur moi une si grande impression. Mais un Dieu qui me juge par ma raison même et par ma religion, c'est ce qui cause toutes mes frayeurs. Sur quoi je n'ai plus rien à vous dire que ce que disait saint Bernard écrivant à un pape, et lui faisant des remontrances que son zèle l'engageait à lui faire. Car voici comment il lui parlait : « S'il y avait un juge dans le monde qui fût au-dessus de vous, je pourrais recourir à lui contre vous. Je sais qu'il y a un tribunal j)Our vous et pour moi, qui est celui de Jésus-Clirisl ; mais à Dieu ne plaise que je vous y api)ellc jamais, moi qui n'y voudrais paraître que pour votre défense ! Que me reste-t-il donc? sinon que j'en appelle à vous-même, et que je vous fasse vousmême le juge de votre pro[)re cause. » C'est ce que je vous dis aujourd'hui, chrétiens. Si je suivais l'ardeur de ce zèle dont je me sens animé pour les intérêts de Dieu comme son ministre, je vous citerais devant ce tribunal redoutable, où, quelque grands que vous soyez, toute votre grandeur sera anéantie : mais que le ciel pour jamais me préserve d'y devenir votre accusateur, moi qui dois joindre au zèle de la gloire de Dieu le zèle de votre salut ! Ce n'est donc point à Dieu que j'en appelle, mais à vous-mêmes, à votre religion, à votre raison. Faites-vous justice de vous-mêmes à vous-mêmes, ou faites-la plutôt à Dieu. C'est par où il faut que vous counnenciez. Quand vous vous serez jugés vous-mêmes je pourrai vous dire que tout n'est pas encore décidé ; et quelque avantageux que vous puisse être le jugement que vous aurez fait de vousmêmes, il faut toujours craindre celui de Dieu, puisque saint Paul, tout grand aptùre qu'il était,

«•^TertulL, de Teslim. on»»., c. l.

et quoique sa conscience ne lui reproch<M rien, ne se croyait pas pour cela justifié. Mais anjourd'hui je ne vais pas jusque-là. Assunz vous de vous-mêmes, répondez-vous de vous-mêmes, et il ne m'en faut pas davaidage. Or je dis, chrétiens , que vous n'aurez jamais celle assurance de votre part, tandis que vous vivrez dans le désordre du péché, et je n'en veux point d'autre témoin que vous-mêmes et voire cor .sciciiro Vous vous cachez h vous-mêmes p quelque temps, et vous cherchez h vous y ciier; mais la mort viendra, et le jugemc Dieu, où il faudra soutenir malgré vous celtl vue de vous-mêmes : car c'est cct(c vueiie vous» mêmes qui vous tourmentera à la rtiort , et après la mort. La vue d'un Dieu courniicé aura quelque chose de bien terrible ; mais l'objet qui vous fera plus d'horreur, c'est vous-mêmes. Et voilà pourquoi Dieu fait cette menace au pécheur dans l'Ecriture, de le présenter et de l'opposer lui-même h lui-même : Anjuam te, et statuam contra faciem tuam K

Dès maintenant cela n'est-il pas ainsi ? et cette vue de vous-mêmes n'est-elle pas la chose du monde que vous fuyez le plus ? Vous parlez de rentrer dans vous-mêmes, c'est un bmgage qui vous importune; et s'il m'arrivait de vous faire ici un portrait de vous-mêmes, un peu trop fidèle, vous vous tourneriez contre moi, marque évidente que vous ne pouvez déjà supporter la vue de vous-mêmes. Et puisque vous ne pouvez vous souffrh' vous-mêmes, vous n'êtes donc pas dans l'ordre, et il y a quelque chose de déréglé et de corrompu dans vous quJI vous fait peine. Mais c'est pour cela, dit saint Augustin, qu'il faut aimer celle vue de îioiis-mèincs, pai'cc qu'elle nous ciioque et qu'elle nous déplaît. Car pour plaire à Dieu, ajoute ce Père, il faut nous déplaire à nous-mêmes; et pour nous déplaire 5 nous-mêmes, il faut nous voir. Si nous nous voyions, continue ce saint docteur, nous nous haïrions, el Dieu commencerait à nous aimer. Parce que nous ne nous voyons pas, nous nous aimons et nous sommes insupportables à Dieu. Mais dans le jugement dernier nous nous verrons, avec celte triste circonstance que nous nous verrons trop tard, el que nous serons tout à la fois un objet de haine, et pour nous-mêmes et pour Dieu : pour nous-mêmes, qui nous verrons tels que nous sommes; pour Dieu, qui nous frappera d'un éternel anathème.

Voilà ce qui a fait trendder les Saints, et des Saints qui n'avaient assurément pas moins de force d'esprit que nous, ni des lumières moins

I r&alm.,xux, 21.

SERMON POim LE nEUXlf:ME DIMANCHE DE L'AVENT.

pén<^fiantos iiiio les iiôlres. Voil?» ce qui a persuadé saint Jôrùine dc(iiiiller le inonde et d'embarssrr les lij^Mionrs de lu pénitence. Si nous n'en sommes pas 1()uc1k''s, niallicur ;\ nous et à nuire emliireissenient ! mais(iucli]ue irisensi!)lcs que nous soyons, voilù ce que nous craiiulions un jour, et ce que nous rcgrellcrons peul-ùlrc élernellenient de n'avoir pas craint |>liis tôt. Craignons-le donc dès maintenant, mes cliers auditeurs ; et pour nous rendre cette crainte utile, jugeons-nous avant que Dieu nous juge. Soumelfons-nous à notre foi, alin qu'elle ne s'élève pas contre nous. Accordons-nous avec notre raison, écoulons-la, et laissons-uous-y conduire, afin que cet adversaire domestique, avec qui nous sonunes encore dans le chemin, ne nous livre pas aux ministres de cette justice rigoureuse dont il n'y aura plus de grâce i\ espérer. Prévenons cette vue i'orcée que nous auro!;s de nous-mêmes, par une vue libre et volontaire. Ah! Seigneur, pcrmeitez-moi de vous laiie ici une prière qui peut paraître téméraii'e et présomptueuse, mais qui ne procède

que des connaissances que vous me donnez du redoutable mystère de votre jugcjnent. Toute la grAce que je vous dcmarule h ce grand jour , c'est que vous me délèudiez de moi-même ; car pour vous, mon Dieu, j'ose ilire que je ne vous crains que j)arce que je me crains moi-même. Dans vous, je ne vois que des sujets de conliance, parce que je ne vois dans vous (pie bonté cl ijue miséricorde. Mais connue cette bonté est essentiellement opposée au péché, et que, sans changer de nature, toute bonté qu'elle est, elle est justice, elle est colère, elle est vengeance à l'égard du péché ; voyant ce péché dans moi, il faut que je craigne jusques h votre bonté, jusques à voUc miséricorde même. I*eut-èlre, mon Dieu, y a-t-il ici des âmes sur qui ces grandes vérités n'ont encore fait nulle impression. Mais vous êtes le maître des cœurs, puisque c'est vous qui les avez formés ; et vous avez des grâces pour les réveiller de leur assoupissement, pour les troubler, pour les convertir parce trouble salutaire, et les ramener dans la voie de l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.

SEMMPOURLE DEUXIÈME DIMANCHE DS L'AYE:>7

SUR LE SCANDALE

ANALYSE

Sujet. Jésus-Christ leur répondit ; Allez dire à Jean ce que vous ares vu et entendu. Les aveugles voient, lei ioitetta marchent, les sourds entendent, les morts ressu.i citent ; et heureux celui qui ne sera point scandalisé de moi !

Après tant de miracles, n'est-il passurprenant que Jésus-Clirist ait été un sujet de scandale pour le monde ? Ce monde profane et impie s'est scandalisé de sa personne, de sa doctrine, de sa loi, de sa croix, de sa moit. Cependant rendons gloire à Dieu: ce scandale enfin a cessé. Jésus-Christ a triomphé du monde, sa doctrine a été reçue, et son Evangile a prévalu. Mais si nous ne nous scandalisons plus de Jésus-Christ, nous scandalisons Jésus-Christ en scandalisant nos frères, qui sont ses n.em« bres ; et c'est de ce scandale qu'il est parlé dans ce discours.

'Di\is>io:i. iéms-Chnst iiis,Ail : Heureux celui qui ne sci-a point scandalisé de moi ! el i^AT une conséquence tout opposée, nous devons conclure que malheureux est celui qui scandalise Jésus-Christ en scandalisant le prochain. îlnlheurcux celui qui cause le scandale ; 1" partie : mais doublement malheureux celui qui cause le scandale, quand il est spécialement obligé à donner l'exemple ; ï' partie.

Première partie. Malheureux celui qui cause le scandale : pourquoi ? 1» parce qu'il est homicide devant Dieu de toutes les âmes qu'il scandalise ; 2° parce qu'il se charge devant Dieu de tous les crimes de ceux qu'il scnndalise.

l' Quiconque est auteur du scandale, selon tous les principes de la religion, est hrm'rî('e des ânes qu'il scandalise. Péché monstrueux, péché diabolique, péché contre le Saint-Esprit, péché essenlitllemint opposé à la rédemption de Jésus-Chrisi, péché dont nous aurons singulièrement à rendre compteà Dieu ; mais surtout péché d'autant plus dangereux que souvent on le commet sans avoir môme intention de le commettre, et qu'il est attaché à des choses dont on ne se fait nul srrupule.

Péché monstrueux ; car quelle horreur de causer la mort à une âme ! Fût-ce le dernier des hommes que vous scandalisiez, c'est toujours une âme précieuse à Dieu, et une âme à qui vous ôttz une vie surnaturelle et divine.

Péché diabolique ; car, selon l'Evangile, le caractère particulier du démon est d'avoir été dès le commencement du monde homicide des âmes.

Péché contre le Saint-Esprit, parce qu'il attaque directement la charité, et que le Saint-Esprit est personnellement la clwrité même. S'il est contre la charité d'enlever à un homme son bien, sa réputation, son crL'dit, qu'(S*-ce que de lui faire perdre sont salut éternel ? Otez-lui tout le reste : mais du moins conservez son âme . Verumlanien animam illius serra.

Péché essentiellement opposé à la rédemption de Jésus-Christ, puisqu'il fait périr ce que Jésus-Christ, est venu sauver. C'est

a8 SERMON POUR LE DEUXIÈME

te que l'Apôtre représentait si fortement aux Corinthien»; et ce qu'il leur disait, on peut bien vous le dire à Tous-mêmes : Quoi ! vous ferex périr votre frère, pour qui Jésus-Christ est mort t

iV'-clié dont Dieu nous fera rendre un compte plus rif,'oureux h son jugement: /pie tmpiuitn iniquitate sua morietur. Sanguinem autem ejus de manu tua requiram. C'est la menace que Dieu nous fait par son prophète. Cet homme, devenu impie et libertin, par le scandale que vous lui avez donné, mourra dans son iniquité, et en sera coupable. Mais vous qui l'aurez perdu, vous sirez encore |)lus coupable devant moi, et vous nie répondrez de son ùme.

Péché que tous les jours on commet sans avoir même intention de le comrucltre. Il n'est pas nécessaire, pour me rendre criminel en ce point, que je me propose, d'un dessein formé, de scandaliser mon frère ; il sufOt que je fasse ce qui le scan^lalise, et (lue je m'en aperçoive. Une femme à beau dire : Je ne cherche dans ces conversations libres, dans ces parures immodeste», quii me distraire ou à satisfaire ma vanité, et non point h entretenir la passion de cet homme. Car, sans chercher à l'entretenir elle l'entretient toutefois ; et dès là le scandale qu'elle donne est un péché pour elle et un péché grief.

C'est de là même que cet homicide des Ames est souvent attaché à des choses en apparence très-légèrci. Tttut cela est innocent, dites-vous ; mais appelez-vous innocent ce qui damne le prochain ? Est-ce ainsi qu'a raisonné saint Paul ? Non, non, di sait-il, si cette inonde, qu'il m'est néanmoins permis de manger, est une occasion de chute pour mon frère, je n'en mangerai jamais.

2» Quiconque est auteur du scandale, se charge devant Dieu de tous les crimes de ceux qu'il scandalise. Quel abîme ! De combien de péchés, par exemple, un mauvais conseil n'est-il pas la source ? Or, en le donnant vous devenez responsable de toutes ses suites.

Mais les péchés sont personels. Cela est vrai des autres péchés, et non du scandale, parce que l'homme scandaleux pèche tout à la fois et pour lui-même et pour autrui. Mais ces péchés ne m'ont pas même été connus. C'est assez que vous en ayez connu le principe, et que vous ayez eu sujet d'en craindre les funestes elTels. Et voilà pourquoi David demandait à Dieu qu'il lui lit grâce sur deux sortes de péchés : sur les péchés cachés : Ab occultis meis inunda me, et sur les péchés d'autrui, et ab alienis parce servo tua.

Sainte prière que devraient faire surtout certaines femmes mondaines : prière qui serait déjà le commencement de leur conversion. La conversion d'une âme scandaleuse est un grand miracle ; mais espérons tout de la grâce. Peut-être Dieu en voit-il quelqu'une qui profitera de ce discours ; et quand ce discours n'en gagnerait qu'une seule à Dieu, le succès en serait toujours assez heureux.

Deuxième PARTIE. Doublement malheureux celui qui cause le scandale, lorsqu'il est obligé à donner l'exemple, il n'y a point d'homme qui ne doive au prochain le bon exemple ; mais sur cela même il y a encore des engagements et des devoirs particuliers, selon les divers rapports que nous avons les uns avec les autres, dans la société humaine. Tels sont ceux 1* d'un père & l'égard de ses enfants; 2° d'un maître à l'égard de ses domestiques ; 3" des prêtres et des ministres des autels, à l'égard du troupeau de Jésus-Christ ; 4» des serviteurs de Dieu par profession, à l'égard du public ; 5' des forts dans la foi, j'entends les catholiques, à l'égard des faibles, c'est-à-dire à l'égard de nos frères, ou séparés encore par le schisme, ou nouvellement réunis. Malheur donc spécialement àl'hommepar qui le scandale vient, lorsqu'il a une obligation spéciale de donner l'exemple, parce que c'est alors que le scandale est plus contagieux, et que l'impiété en tire un plus grand avantage I

1» Quel est le crime d'un père qui scandalise lui-même et qui corrompt ses enfants '! C'était à lui à les former au bien , et t'est lui qui les tourne au mal. Or à combien de pères ce caractère ne convient-il pas ? Tel est, par la même raison, le désordre d'une mère mondaine à l'égard d'une fille à qui elle inspire tout l'esprit du mon le par sa conduite, tandis, quelle lui fait d'ailleurs dans ses discours de si belles mais de si vaines leçons de régularité et de vertu.

2" Quel est le crime d'un maître qui engage ses domestiques dans ses propres débauches, et qui les rend complices de ses iniquités? Saint Paul traitait un maître peu vigilant d'infidèle et d'apostat ; qu'aurait-il dit d'un maître scandaleux ? Votre maison, femme chrétienne, si toulel'ois vous êtes en effet chrétienne, devait être pour cette jeune personne qui vous sert, une école de sagesse ; et c'est là qu'elle apprend à déposer toute pudeur. Sans porter la chose si loin, [que ne font point sur des domestiques vos seuls exemples, lors même que vous y pensez le moins et que vous le voulez le mjins ? De croire que vous puissiez leur cacher vos dérèglements, abus. Autant de domestiques, autant de témoins et de censeurs qui vous éclairent , et qui vous rendent toute la justice qne vous méritez.

3» Quel est le crime de ces ministres du Seigneur qui profanent les plus saintes fonctions, et font rejaillir le scandale de leur vie jusque sur leur ministère ? C'est ce qui excitait contre eux l'in.lignation de Dieu: Je vous avais établis pour édifier et pour conduire mon peuple ; mais vous vous êtes é(jarés, et vous en avez égaré plusieurs avec vous. C'est pourquoi, concluait le Dieu d'Israël, je vous ai rendus vils et méprisa'>les. Qu'y a-t-il aussi de plus méprisé qu'un prêtre scandaleux ? et n'est-ce pas de quoi le monde sait tant se prévaloir ? Cependant malheur au monde qui se fait un scandale, non plus absolument deJé- •us-Christ, mais de Jésus-Christ dans la personne de ses mlnitrcsl Car, 1' le Sauveur des hommes nous a prédit ce scandale afin que nous n'en fussions point surpris ; 2» il nous a dit de les écouter et non de les imiter.

A" Que faut-il dire de ceux qne nous appelons les forts dans la foi, parce qu'ils sont nés et^qu'ils ont été élevés dans le sein de l'Eglise catholique ? Sont-ils excusables, lorsqu'au lieu de contribuer ou à ramener nos frères égarés, ou à confirmer nos frères réunis, ils ne servent, par leurs exemples, qu'à éloigner les uns davantage, et qu'à replonger les autres dans leur premier aveuglement ? Car voilà ce que font nos scandales, et ce qus naturellement ils doivent faire. Mais vivons bien, notre bonne vie sera plus efficace contre l'erreur que toutes nos paroles.

5» Que faut-il dire de ceux qui font profession de piété, lorsque dans leur piété ils laissent glisser et apercevoir des défauts qui décréditent la piété même 1 Le monde est le premier à s'en scandaliser. C'est souvent une injustice, j'en conviens ■ et le inonde, à l'égard des gens de bien, est un censeur trop sévère : mais plus il estsévère, plus nous devons être exacts et réguliers. Le fruit de ce discours est: 1° de nous i)réserver des scandales qu'on nous peut donner ; 2' de n'en point donner nous-mêmes. Cet avis vous regarde, vous surtout que Dieu a élevés dans le monde, etdontles exemples font plus d'impression. Ahl Seigneur, que ne puis-je faire ici ce que feront vos anges à la fin des siècles I que ne puis-je, comme eux, ramasser et jeter hors de votre royaume tous les scandales I

Sesponden* Jetus, ait illis : Eunles, renuntiate Joanni q\uB au- entendent, les morts ressuscitent, et heureux celui qui ne sera point diitis et vidistis : Cwci vident, claudi ambulant , turdi audiunl,mor. Scandalisé de moi 1 (Saint iïali/iitu,ch&n. ii, 14.)

fui resurgunt, et bealus est qui non /utrit scandalizatus in me I

SlRE,

Jésus-Christ leur répondit ; Allez dire i Jean ce que vous avez vu , , .

et entendu : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds ApFCS dCS miracleS SI éclatantS, le SaUVeUt

SUR LE SCANDALE

du inonde avail droit de se pronieUre, iiom-scmilenKMit (jue les hounncs iio se scaiulalisi'raient point (le son ICvaii;^ile, mais qu'ils Ccraieutj^loire de l'ombrassor et de le suivre. Tant de malades guil^ns , sourds, muets , aveugles, boiteux, des moris rcssusoili'^s, mille autres prodiges (jui marquaient si visiblement la l'oree et la vertu d'un Dieu, devaient sans doute lui attirer le respcel et la vénération, (juc dis-je? l'adoration mùme et le culte de toute la terre. Cependant, ô profondeur et abime des conseils de Dieu ! malgré CCS miracles, Jésus-Christ est un sujet de scandale pour le monde, et ce scandale est devenu si général, que lui-même, dans rF^vangilc, il déclare bienheureux quiconque saura s'en préserver : Et beatus qui non fuerit scandalizaius in vie!

En effet, de quoi le monde, je dis le monde profane et impie, ne s'cst-il pas scandalisé dans ce Diou-IIomme? II s'est scandalisé de sa personne, il s'est scandalisé de sa doctiine, il s'est scandalisé de sa loi, il s'est scandalisé de ses souffrances, il s'est scandalisé de sa mort, jusque-là que saint Paul, lorsqu'il parlait aux fidèles du mystère de la croix, ne l'appelait plus le mystère de la croix, mais le scandale de la croix : Ergo evaciiatum est scandalum crucis ^! Eh ! quoi donc, mes frères, écrivait-il aux Galates, le scandale de la croix est-il anéanti ? ce que les fidèles entendaient, et ce qui leur faisait comprendre que la croix, qui devait être pour les prédestinés un mystère de rédemption, serait pour les réprouvés un signe de contradiction, et que le grand scandale des hommes serait le Dieu même qui s'était fait homme pour les sauver.

Tel était alors le langage des apôtres ; mais rendons aujourd'hui gloire à Dieu, ce scandale enfin a cessé : Jésus-Christ a triomphé du monde, sa doctrine a été reçue, sa religion a prévalu : sa croix, comme dit saint Augustin, est sur le front des souverains et des monarques. Mais à ce scandale dont Jésus-Christ était lobjet, il en a succédé un autre dont nous sommes les auteurs ; un autre non moins funeste, et peutêtre encore plus criminel. Je m'explique. Jésus- Christ n'est plus pour nous un sujet de scandale, mais nous sommes des sujets de scandale pour Jésus-Christ ; nous ne sommes plus scandalisés de lui, mais nous le scandalisons lui-même dans la personne de nos frères, comme il est écrit que saint Paul le persécutait en persécutant l'Eglise : Saule, Saule, quid me persequeris 2 ? Saul, Saul, disait le Sauveur du monde, pourquoi me persécutez-vous ? N'est-ce pas ainsi

1 Galat., V, 11. — 2 Act., jcxvi, H.

(pi'il pourrait nous dire : Pourquoi me srandalis(V,-V(»us en scandalisant ceux qui m'a|»parlienncnl, el(|ni sont les membres de mon corps myslifpie ? Or c'est de ce scandale causé au pi'ochain (pie j'ai aujourd'hui à vous entretenir, après (|Ui! nous aurons demandé le secours du ciel par l'intercession de Marie. Ave, Maria.

J'entre d'abord dans mon sujet, et m'arrôlaut à la pensée du Fils de Dieu, sur laipielle roule toute la morale de notre Evangile, et qui doit servir à notre instruction ; au lieu que le Sauveur du monde déclare heureux quiconque ne sera point scandalisé de lui : El beatus qui non fuerit scandalizatus in me, par une conséquence tout opposée, je conclus que malheureux est celui qui scandalise Jésus-Christ même, en scandalisant le prochain. Voilà le point important que j'entreprends d'établir. Péché de scandale, que Dieu déteste el qu'il condamne si hautement en mille endroits de l'Ecriture. Péché qu'il reprochait si fortement à une âme infidèle, par ces paroles du psaume : Adversus filium matris tuce ponebas scandalum ^; vous dressiez un piège à votre frère, pour le faire tomber ; et, insensible à la douleur que l'Eglise, voire commune mère, ressentirait de sa perte, vous ne craigniez point d'être pour lui une occasion de scandale. Péché, dit ïertullien, qui forme les âmes au crime, comme le bon exemple les forme à la vertu. Scandalum exemplum rei jnalœ, œdificans ad delictum 2. Je veux aujourd'hui , chrétiens, vous donner l'idée et la juste notion de ce péché ; je veux vous en inspirer l'horreur ; je veux, avec le secours de la parole de Dieu, vous apprendre à le craindre et à l'éviter.

Or, pour cela j'avance deux propositions : écoulez-les, parce qu'elles vont faire le partage de ce discours. Malheureux celui qui cause le scandale : c'est la première ; mais doublement malheureux celui qui le cause, quand il est spécialement obligé à donner l'exemple : c'est la seconde. 3Ialheureux celui qui cause le scandale : voilà le genre du péché que je combats, el qui, regardé absolument, ne se trouve que trop répandu dans toutes les conditions. Mais doublement malheureux celui qui cause le scandale, quand il est spécialement obligé à donner l'exemple : voilà l'espèce particulière de ce péché, qui, pour ctie bornée à certains états, n'est encore néanmoins, comme vous le verrez, que d'une trop grande étendue. Malheureux l'homme, quel qu'il soit, qui devient à ses frères un sujet de scandale et de chute : la seule qua-

J Psalm., 49. — ' TertuU.

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