SUR LA RHICOMPENSE DES SAINTS
n'avait pourtant rien rpnrgné pour contoiilcr leur ambition et pour les conihlcr de ses fa- MMus ; mais on nuMuù temps le monde n'avait pas mancpié de milor [)armi ses (avems des semences d'ameilume (pii en riaient ins(^parables, et qui devaient bientôt après produire des fruits de douleur. Le monde, en les rendant puissants et opulents, leur avait donn»^ tout ce qui était de son ressort ; mais il n'avait pu leur donner ce rassasiement, cette paix du cœur, sans (juoi ni la puissance, ni l'opulence , n'empêchaient pas que leur état ne fût un état affligeant. Quelque heureux qu'ils parussent , combien leur manquait-il de choses pour l'être ? Vous me direz qu'ils ne devaient s'en prendre qu'à eux-mômcs, puisqu'ils n'étaient malheureux que parce qu'ils étaient insatiables. Et moi je réponds : Mais pourquoi , malgré les faveurs dont le monde les comblait, étaient-ils encore insatiables, sinon, ajoute saint Chrysostome, parce que c'est une vérité reconnue, constante, éternelle, que jamais les faveurs du monde, quelque abondantes que nous les concevions , ne pourront rassasier le cœur humain ?
Quoi qu'il en soit. Chrétiens, de le» je conclus l'excellence et la perfection de la récompense des élus de Dieu. Car il est encore de la foi que cette récompense seule remplira tonte la capacité, et même toute l'immensité de notre cœur. Il est de la foi que nous trouverons en elle l'accomplissement de tous nos désirs. Il est de la foi qu'elle sera pour nous une béatitude consommée, à laquelle il ne manquera rien, et qui nous tiendra lieu de tout. En un mot, il est de la foi qu'avec celte récompense, tout insaliablv\s que nous sommes, nons serons contents. Satiabor , cum apparuerit gloria tua i, disait à Dieu cet homme selon le cœur de Dieu : le serai rassasié, quand vous me découvrirez voire gloire. Comme s'il eût dit : Jusque-là, Seigneur, quoi que le monde fasse pour moi, je serai toujours affamé et altéré; jusque-là, ennuyé de ce que je suis, je voudrai toujours être ce que je ne suis pas ; jusque-là , mon cœur, plein de vains désirs et vide des biens solides, sera toujours dans l'agitation et dans le trouble. Mais quand vous m'aurez fait part de votre gloire, mon cœur rassasié commeLcera à être tranquille. Je ne sentirai plus cette soif ardente de la cupidité qui me brûlait; je n'aurai plus cette faim avide d'utie ambition secrète qui me dévorait. Tous mes désirs cesseront, parce que je trouverai dans votre gloire la plé-
nitude du bonheur, la plénitude du repos, la plénitude de la joie ; parce que cette gloire, quand je la posséderai, sera pour moi l'affranchissement de tout mal, et la jouissance de tout bien : Satiabor, cum apparueril (jUnia tua.
C'est ainsi que |)arlait David. Ktait-ce par exagération, ou dans le transport d'une extase? Non, Chrétiens : il |)arlait selon le premier sentiment qui naissait dans son âme ; et il ne, faut ()as s'étonner si, louché de la vérité que je vous annonce, il se servait d'une expression aussi forte que celle-ci : Satiabor ; parce qu'il savait que celte gloire et cette récompense des élus, après laquelle il soupirait, n'était rien autre chose que Dieu même. Car la foi nous ap|»rend encore que c'est Dieu lui-même qui doit être notre récompense : Ego merces tua magna nimis ' ; oui, moi-même, dit Dieu à son ser\ileur Abraham; moi-môme, qui suis ton Seigneur et ton maître, je serai ta récompense et ta béatitude. Hors de moi, rien ne pouvait l'être, et toute ma gloire sans moi ne serait pas assez pour toi. Il me fallait moi-même pour te rendre heureux, et c'est pourquoi je ne le promets point d'au Ire récompense que moi-même : c'est moi que tu posséderas: Ego m.erces tua. Or, il est aisé de concevoir comment la possession d'un Dieu peut opérer dans l'homme l'effet divin que David s'efforçait d'exprimer par cette parole : Satiabor. Car c'est là, mes chers auditeurs, tout le ^ecret de cette félicité incompréhensible dont jouiront les Saints dans le ciel. Ils posséderont Dieu; lisseront pleins de Dieu : Inebriabuntur ab tibertate domus tuœ 2 : ils seront enivrés, ô mon Dieu, de l'abondance qui remplit votre maison : Et torrente volnptatis tuœ potabiseos'^ : Ils boiront à longs traits dans le torrent de vos délices, dont ils seront inondés. Pourquoi ? Il en apporte la raison, qui est convaincante : Quouiam apud te est fons vitœ^'^ parce que c'est en vous qu'est la source de la vie. Voilà, dis-je. Chrétiens, quelle sera votre récompense ; voilà, au milieu des misère-: qui nous accablent dans cette vallée de larmes, ce que nous croyons et ce que nous espérons. 3Iais pcut-èire , charnels que nous sommes , ne le comprenons-nous qu'à demi; et peut-être vous, à qui je parle , auriez-vous besoin que votre foi sur cela fût soutenue et fortifiée par quelque effet présent et sensible. Hé bien ! comme prédicateur de l'Evangile, je veux en ceci m'accommoder à vos taibles dispositions.
Vous me demandez un préiiigé sensible de ce que la loi nous enseigne sur tout ce que je
' Gènes., xv,. l - ' Psalin., xxxr, 9. — ^ Ibid. — ' Ibid., 10.
viens de vous dire ? Le voici : c'est que tout ce que j'ai dit , non-seuleniciit s'accomplira , mais s'accomiilil en quelque manière di'S maintenant dans la personne des Jusles : Eccti merces vestra coiiiosa. Je m'explique : ce qui nous fait sensibli-ment connaître (pie les élus de Dieu seront rassasiés de la possession de Dieu, c'est qu'on clïet dès celte vie nous voyons des iiommcs qui, par un esprit de religion, renonçant ù tout le reste , se tienr.onl heureux de ne posséder que Dieu et de Jie s'attacher qu'à Dieu. Sans parler des Saints ylorilit's, nous voyons des Saints sur la terre qui jouissent déjà en quehjue sorte de ce bonheur : Sanclis, qui in terra siint ejus >. Il y en a peu , si vous voulez, dans ce degré de perfeeliou , mais il y en a, et peul-èti e en connaissez- vous qui y sont parvenus. Dos hommes détaches du monde, ([m ont tout quille pour Dieu et qui trouvent tout en Dieu ; dos hommes qui, coniotils de Dieu, disent, aussi bien que Da'.i î : Quid milii est in cœlo ? et a te quid vdiii super terrmn - ? qu'y a-t-il pour moi dans le ciel, et que désiré-je snr la letre, hors vous, Seigjicin- ? on plutôt qui, eiiCiiérissanl même sur ijavid, pourraient dire, non plus comme lui : Saiiabnr, Je serai rassasié ; mais je le suis du seul avant-goût que vous me donnez de votre gloire. Oui, nous en voyons des exemples ; et Dieu, ou pour nous édifier, ou pour nous confondre, nous en met devant les yeux.
C'est, malgré l'iniquité du siècle, ce que la grâce de Jésus-Christ opère dans ces fervents chrétiens qui sanctifient la terre par leurs vertus : Saudis, qui in terra sunt. Nous ne voyons point de mondains contents du monde, et bous voyons dos serviteurs et des servantss de Dieu contents du Dieu auquel ils se sont dévoués. En fau(irait-il davantage pour réveiller loul notre zèle? Nous ne voyons point de riches contents de leurs lichosses, et nous voyons des pauvres évangéliques contents de leur pauvreté. Nous ne voyons point d'ambilienx contents de leur fortune, et nous voyons des hommes solidement humbles conlcnls de leur abaissî^mout. Nous ne voyons point de sensuels cou lents de leurs plaisirs, et nous voyons des hommes, non-seulement morts, mais crucinés pour le monde, contents de leurs auslérités et de leurs croix. En un mot, nous voyons ces bôaliludes de Jésus-Christ, en apparence si paradoxes et si incroyables, aulhenliquoment et sensiblement vérifiées ; je veux dire des hommes dans la vue de Dieu, et, par un zèle ardent de
• Psal., XV, 3. — ' Psal-, lxxii, 25.
plaire à Dieu, heureux de souffrir, heureux de pleurer, heureux de ne posséder rien , parce qu'au milieu de tout cela ils possèdent Dieu; pendant que le monde, avec toutes ses prospérités el toutes ses fausses joies, ne peut être heureux ni content. Peut-on rien opposer h l'évidence de celte déir.onslraliou ?
Avoir Dieu pour partage et pour récompense, voilà le sort avanlageiLX de ceux qui cherchent Dieu de bonne foi et avec une intention pure. Le diiai-ie, et me oermeltrez-vous de m'eu icndre à moi-uièiue le lémoigiuige ? tout pécheur et tout indigne que je suis, voilà ce que Dieu, par sa grâce, m'a fait plu5 d'une fois scnlir. Combien de fois. Soigneur, m'cst-il arrivé de goûter avec suavité l'abondance de ces consol^itions célestes dont vous êtes la source, et qui sont déjà sur la terre un paradis anticipé? Condjion de fois, rempli de vous, ai-je méprisé tout le reste, et coiiptô le monde pour rien? Vous bannissiez de mon cœur les vains plaisirs ; mais, pour empêcher que mon coeur ne les regretUit, vous y entriez à leur place : Et inlrabaa pro eis i ; et dès Ui, Soigneur, la privation do iCr, plaiiirs était pour moi plus délicieuse que n'en aurait jamais été, ni n'en aurait pu èUe la possession. Or , si dans ce lieu de baï.nissemeut el d'exil, où je ne vous vois qu'à h'avers le sombre voile de la foi, vous remplissez déjà mon cœur, que sera-ce dans cette bienheiu'euse j)atiie, où je vous veirai face à face ? Quid erii in patria, si tanta est copia delectationis in via ? Si, en vertu de la profession que j'ai faite quand j'ai qnillé le m.onde poui* vous suisre, jeme liens déjà si riche de voire pauvreté, ([ue sera-ce, et que dois-je espérer des ricUes;os de voire sninle demeure? Qualem 7ne facturuses de diviiiis iuis, queui divilem jam facis de paupertute lua ? Si de souffiir pour vous est un si gi\u;d Lien, que sera-ce de rogner avec voua? ei .ir.e sorai-je dans la pailicipatiou de volie gi puisqu'il mest déjà si glorieux el si dmix u . part li vos ab»îissemenls ? Et quid ero tuœ : cipatione glorix, cujus jam sum «iprabrio r/osw5? Récompense abond^diie aas.^i biei; , ^re : vous l'avez vu. Je dis,, enfin, récouipciiio éternelle, qui nous est réservée d::ns le clei : Eœe merces vdslra copiosa est in cgiUs. C'est par où je vais finir.
TIlOlSlii.M'E PAUTI2.
Combattre comme lesalhlcles, et, à l'exemple des alhlèles, couru- dans la cai lière du salut qui nous est ouverte, eu sorte que nous
'Au£-, Con/tss. ,l\b. iv, c. 1.
SUR LA Rr:COMPENSE DKS SAINTS.
If
remportions lo prix, cVsl, dans la pciiSL^; de sailli Paul, à (iiioi nous soiiinios appelés, et ce qu'ont pratiqué les Saints : 5/6' cimite tit comprefiendatis '. Or les nthlî^tes, disait ce grand aptMrc, pour ôlrc plus libres dans la coure et moins embarrassés dans le combat, se dépouillent de tout, et ils nous appienneul par là que nous devons, comme chrétiens, ôlre détachés de toutes les choses du monde : 0?»»/s' nutem qui in arjoue coiitcmlit ab omnibus se abstinct 5. La différence entre eux et nous, ajoutait-il, c'est que les athlètes n'en usent ainsi, et n'observent les règles sévères qui leur sont prescrites, que pour gagner une couronne corruptible : dilTérence bien essentielle et bien capable de nous confondre si nous ne les imitons pas : Et illi quidem ut corruiitibilem coronam <iccil)innt ; nos mitem incorruptam'^. "Voil;\, mes ciiers auditeurs, le troisième et le dernier motif (jui a inspiré aux Saints, non-seulement tant de force et tant de courage, mais un détaciiement du monde si parfait dans les combats qu'ils on eu à soutenir : celte immortaliié, celle éternité, et, si je puis user de ce terme, celte incorruptibilité de la couronne qui leur était réservée dans ie ciel, comparée à la caducité, à la fragilité, à la courte durée des récompenses de la terre.
En effet, pour ne point sortir d'un ])arallèle aussi fécond que celui-là, et dont l'Apôtre s'est servi avec tant d'avantage, toutes les récom penses de la terre sont périssables; et, comme telles, non-seulement elles périront, mais eïles périssent et disparaissent conlinuellemenf à nos yeux. Combien vous et moi en avons-nous vu périr ? de combien de fortunes érigées et bâties sur ces prétendues récompenses ne voyonsnous pas aujourd'hui les tristes ruines et les pitoyables débris ? et combien de fois, depuis que vous êtes spectateurs et témoins des révolutions du monde et de ce qui s'appelle la scène du monde, n'avez-vous pas pu dire avec le Prophète : J'ai vu cet homme élevé comme tes cèdres du Liban : j'ai passé, et il n'était plus : Transiii, et ecce non erat^ ; je l'ai ciierché, et un autre occupait sa place : Qiiœsivi, et non^esî invenîiis locus ejus 5. Combien en avons-nous encore tous les jours d'exemples ? De ceux qui nous paraissent maintenant les mieux établis, et qui sont les élus du siècle, où est celui qui ose ou qui puisse se promettre un sort plus heureux et une plus durable prospérité ? et qui sait si tel, qui semble être sur le pinacle, du degré de bonlieur et d'élévation où il est au-
} 1 Cor., IX, ^6. — 5 Ibid, — 3 ibid. — 4 Psal,, xxxvi, 3ê. — > Ibid.
joiird'hui, n'est pas tout pr<M il tomber, et à confirmer |)ar sa chute (|iie le monde n'a rien de stable, beaucoup moins d'éleriiej, pour ceux qui le servent? Sans donc alteiidic la mort, où toutabonlit, à combien di; revers et de disgrâces ces faveurs du monde ne sont-elles pas sujettes?
Or cela seul. Chrétiens, me snffirait pour vous en détacher malgré vous-nêm -^, cl, s'il vous reste un degré de loi, pour \uus obligera chercher efficacement la récompense des élus de Dieu. L'instabilité des fortunes du monde, la peine de les conserver, le danger et la ci aintc de les perdre, le désespoir et la douleur de s'en voir déchu, les troubles, les révolutions inévitables auxquels sont exposés ceux qui en jouissent, ce serait, dis-je, assez pour persuader à un mondain, tout mondain qu'il est, de chercher des biens plus solides.
En effet, si les hommes faisaient souvent ees réflexions, ils n'auraient plus besoin de remontrances, ni absolument même du remède de la parole de Dieu, pour se guérir du poison de l'ambition mondaine qui les tue. Eux-inèmes, convaincus sur ce point de leur erreur et de leur conduite insensée, s'en diraient bien plus que je ne leur en dirai jamais. Si ceux que nous avons connus les plus avides des récompenses du siècle avaient pu prévoir ce qui devait leur arriver, et dans combien peu do teirps ces établissements de fortune qu'ils regardaient comme le fruit de leurs travanx devaient être renversés ; si l'on avait pu leur en marquer distinctement le terme, en leur (lisanl : Vous ne jouirez de tout cela, et tout cela ne durera qu'un très-petit nombre d'années, qui tous reste encore ; non, mes cliers auditeurs» jamais le désir de s'élever dans ie monde n'aurait éîé pour eux une passion, ni une tentaiion si dangereuse. Je dis plus ; il n'auraient jamais pu gagner sur eux de faire tout ce qu'ils ont fait, ni de se donner tant de peines [;0ur si peu de chose. Déplorons leur aveuglement, et profîîons-en : ils ne se pont livrés à l'ambition que parce qu'ils n'ont jamais envisagé avec une attention sérieuse les bornes éiioiles de ces prétendues fortunes ; et ils n'ont recherché avec tant d'ardeur ces récompenses de la terre que parce qu'ils n'ont pas voulu se souvenir que la durée en était courte, que parce qu'ils ont tâché de l'oublier, que parce qu'ils se sont éloui'dis pour n'y pas penser. S'ils en avaient toujours considéré l'issue et la fin, insensibles à ces récompenses, au moins n'en auraient-ils usé que selon la maxime de saint Paul, c'est-à-dire
SERMON vovn \.\ fï^.t: pr tous lf.s saints.
comme nVn usant pas, parce qu'ils auraient toujours élé lra|)pés de celle pensée que le momie passe, cl que les rccouipenses du monde passent avec lui : Mundus transit, et coucupiscenlia ejus ^
11 n'y a que la récompense des Justes qui ne passe point, parce que les Justes, dit ri<xrilure, vivront éternellement, et que leur récompense est en Dieu, qui ne peut changer : Justi autem in }^evpetuum vivent, et apud Dominum est merces eonim'^. 11 n'y a que cette récompense des élus qui soit immuable, invariable, inaltérable, parce qu'elle consiste, dit Jésus-Christ, dans le bonheur qu'ils ont de voir Dieu, d'aimer Dieu, de posséder Dieu, Or, éternellement ils le verront, éternellement ils l'aimeront, éternellement ils le posséderont. Comme le tourment des damnés sera d'être à jamais privés de Dieu et d'avoir éternellement à sentir la perte de Dieu, la béatitude des Saints sera de ne pouvoir plus perdre Dieu, de ne pouvoir plus être séparés de Dieu, d'être unis pour jamais h. Dieu : Ecce merces sanctorum 3. Voilà, et c'est l'Eglise elle-même qui le chante, voilà la récompense de ceux qui s'attachent à Dieu et qui le servent. Un royaume leur est préparé, mais un royaume éternel, où il n'y aura ni succession ni révolution ; une couronne les attend, mais une couronne dont le privilège, incommunicable à toutes les couronnes du monde, doit être la perpétuité. Ils régneront ; mais leur règne, aussi bien que celui de Dieu, sera le règne de tous les siècles : éternité de puissance. Ecce merces sanctorum; voilà la récompense de ceux qui souffrent et qui se mortifient pour Dieu : il seront comblés de joie, mais d'une joie qui n'aura jamais de fin, d'une joie qui ne sera ni troublée ni interrompue, d'une joie qui durera autant que Dieu, et que personne ne leur ôlera ni n'aura le pouvoir de leur ôter : éternité de bonheur. Ecce merces sanctorum ; voilà la récompense de ceux qui sont humbles, et qui, renonçant à eux-mêmes, deviennent par leur humilité grands devant Dieu : ils auront la gloire en partage, mais une gloire qui ne diminuera point, qui ne s'obscurcira point, qui sera toujours nouvelle, et dont la longueur des temps ne fera qu'augmenter l'éclat et le lustre : éternité de gloire.
En voulez-vous voir un rayon ? Ecce merces sanctorum : sans parler de cette gloire essenlielle dont jouissent les Saints dans le ciel, voyez les honneurs qu'ils reçoivent dès maintenant
' Joan., II, 17. — ' Sap., v, 16. -- » Offlc. div. Antipb. 3. noct. S. plur. MarU
sur la terre. Voyez le culte que leur rend l'Eglise, et que l'on peut, dans un sens et avec raison, nommer un culte éternel. Jusqu'à la fin des siècles on «élébrera dans l'Eglise de Dieu les victoires et les triomphes de ces glorieux prédestinés ; juscju'à la fin des sITm les l'Eglise militante les canonisera, en publiant leurs mérites, leurs conversions, leurs vertus, leurs ferveurs, leurs austérités. C'est pour cela que sont instituées leurs fêtes, et que chaque année le souvenir de ce 'qu'ils ont fait pour Dieu est solennellement renouvelé, afin qu'on ne le perde jamais, et que de siècle en siècle, de génération en génération, ces Saints, ces élus de Dieu soient révérés. Tandis que l'Eglise de Jésus-Christ subsistera (or elle subsistera toujours, puisque les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle), ce culte, cet honneur des Saints subsistera. C'est ce que j'appelle un rayon de l'éternité de leur gloire, et comme une anticipation de l'éternité de leur récompense. La gloire des mondains meurt peu à peu, et s'ensevelit avec eux. Ils font pendant leur temps un peu de bruit; mais paice que leur temps est borné, leur mémoire, dit l'Ecriture, périt enfin avec ce bruit : Periit memoria eorum cum sonitu *. Combien de grands, autrefois les héros du monde, de qui l'on ne parle plus, et à qui l'on ne pense plus ! leur gloire, qui n'était que pour le temps, s'est évanouie comme une fumée : celle des Saints ne périra jamais : tandis quç Dieu sera Dieu, leur mémoire sera en bénédiction et en vénération : In memoria œterna erit Justus 2. Eternellement, ô mon Dieu, vos amis seront honorés, parce qu'ayant été vos amis, et ne pouvant jamais cesser de l'être, ils ne cesseront jamais d'être dignes des honneurs que nous leur rendons et d'en mériter infiniment plus que nous ne leur en pouvons rendre : Nimis honorificati sunt amici tui, Deus^,
Précieuse récompense 1 la pouvons-nous assez estimer ? Ecce merces sanctorum. Ce qui doit nous remplir de consolation, si nous sommes chrétiens d'esprit et de cœur, n'est-ce pas de penser que cette récompense nous est réservée dans le ciel ? Ecce merces vestra copiosa est in cœlis. Car malheur à nous si notre récompense était seulement pour ce monde, et si nous étions du nombre de ceux dont Jésus-Christ disait dans l'Evangile : Ils ont reçu leur récompense : Beceperunt mercedem suam 'i. Malheur à nous, si nos noms, au lieu
« Psalm., IX, 7. — » Psal., cxi, 7. — > Psal., cxxxviii, 17. — * Matth., Ti, &.
d'iMie i^erits dans le ciol, ii'ôlaiciit écrits que sur la tene, piiis(iuo, selon l'oracle du Saiul- Ks|)ril, ôlrc écrit sur la terre, c'est un caracl(''rc de uialt^diction ! Domine, omnes qui te derelinqunl coufuuih'nlur; rccedentt's a te in terra scrilh'ntur i. Seigneur, ceux ([ui vous abandouneul seront confondus ; et on écrira sur la terre ceux qui se retirent de vous. Au contraire, quand nous serions dans le monde les plus malheureux et les plus disgraciés des hommes, si nous sommes en grâce avec Dieu, réjouissons-nous de ce que nos noms sont écrits dans le ciel, et souvenons-nous qu'une des marques les [)lu3 certaines que nous en puissions avoir, c'est d'èlre éprouvés sur la terre par les alfliclions et les tribulations : in hoc gaudete, quod nomina vcstra scripta siint in cœlis 2, Dans quelque accablement que nous soyons de souffrances cl de peines, consolons-nous par ce qui consolait saint Paul, et appliquons-nous le sentiment dont il était pénétré quand il disait : Moinentaneum hoc et levé tribulationis nostrœ œternuni gloriœ iiondus operatur in nobis 3, Ce moment si court des adversités présentes de celte vie, qui sont si légères, c'est-à-dire celle maladie que Dieu m'envoie, celte injustice que l'on me lait, ce mauvais office que l'on me rend, cette persécution que l'on me suscite, celte perte de biens que le malheur des temps m'attire, celte humiliation qu'il me faut essuyer (car, quelque suite qu'ait tout cela, tout cela, dans l'idée de l'Apôtre, n'est censé qu'un moment court et facile à passer : Momentaneum hoc et levé), toutes ces afflictions temporelles produiront dans moi le poids éternel d'une souveraine gloire : sternum gloriœ pondus operatur in nobis. Vous voulez un motif pressant, touchant, convaincant, pour vous animer à la patience chrétienne : ai-je pu vous en donner un qui eût toutes ces qualités dans un plus éminent degré que celui-ci, je veux dire l'éternité de cette gloire qui doit être la récompense des élus ?
C'est par là que les Saints ont triomphé du monde, c'est par là qu'ils sont devenus inébranlables et invincibles dans les combats ; c'est par là, dit le maître des Gentils, qu'ils ont surmonté les tourments, le feu, le fer, tout ce que la mort a de plus effrayant et de plus cruel ; c'est ce qui les soutient encore tous les jours dans les rigoureuses épreuves que Dieu fait de leur constance et de leur fidéUté. lis souffrent tout, dit l'Ecriture, non-seulement avec patience, mais avec joie, parce que leur espé-
' Jerem., xyii, 13. - J Luc, x, 2Q. — J 2 Cor., ly, 17.
rance est pleine de l'immortalité qui leur est promise : Sjies illorum immortalitate plena est '. Pounpioi ne les imitons-nous pas ? Avonsnous d'aussi rudes cond)at8 qu'eux à soutenir ? avons-nous résisié comme eux jus(jua répandre du sang ? Poiinpioi donc sojnmes-nous si l;\chcs ? pourquoi, dégénérant de la vertu de ces glorieux prédestinés, qui sont aujourd'hui no modèles , faisons-nous paraître tant de faiblesse dans des occasions où, à leur exemple, nous devrions remporter sur nous-mêmes de saintes victoires ' C'est que nous n'envisageons pas comme eux cette immortalité où ils aspiraient, et dont l'espérance les piquait, les encourageait, les emportait au travers de tous les obstacles.
Triste et malheureuse différence qui se rencontre entre eux et nous I Faisons-la cesser, et pour cela, joignant au molif qui les a touchés leur exemple que Dieu nous propose, fortifions-nous comme eux, et sanctifions-nous par l'espérance des biens éternels. Autrement, mes chers auditeurs, en vain célébrons-nous avec l'EgUse les fêtes des Saints ; en vain, présumant du crédit qu'il ont auprès de Dieu, les invoquons-nous. L'abrégé de la religion, dit saint Augustin, est de pratiquer ce que nous solennisons, et de faire de l'objet de notre culte la règle de notre vie : Summa religionis est imitari quod colimus 2. La vue de la gloire du ciel les a détachés de la terre ; il faut qu'elle opère dans nous le même effet. La foi de l'immortalité les a conduits à la sainteté ; il faut que nous y parvenions par la même voie. Et c'est, ô bienheureux prédestinés, vous tous dont nous honorons en ce jour la glorieuse mémoire, ce que nous vous demandons,ou ce que nous vous conjurons de demander à Dieu pour nous. Vous avez été ce que nous sommes, et nous espérons être un jour ce que vous êtes, vous avez senti nos misères, nous soupirons après votre béatitude. Quoique pécheurs, nous sommes vos frères, quoique séparés de vous, nous sommes unis à vous par le lien de la plus étroite et de la plus intime société, qui est la communion des Saints. Quoique habitants de la terre, nous ne laissons pas d'être, en qualité de fidèles, vos concitoyens et les domestiques de Dieu : Cives Sanctorum et domestici Dei 3. Quoique pauvres et gémissant dans cette vallée de larmes, nous ne prétendons pas moins que d'être, comme enfants de Dieu, vos cohéritiers et les cohéritiers de Jésus-Christ : Hœredes quidem Dei, cohœredes (t%tem Christi *.
1 Sjffa m, 4. — ' August. — ' Ephes., ii , 19. — ♦ Kom., viu, 17.
SERMON POUR LA FÊTE DE TOUS LES SALXTS
Refraidez-nous donc comme revêtus de ces tilros, et |«»i" là comme des sujets di^^ics de V( tre charité ; regardez-nous comme ceux qui doivonl remplir avec vous le nombre des élus, et dont la simclilioalion est désormais la seule chose que vous puissiez désirer, lù-onlcz favoral)l.'uicnt nos juières, et présenlez-K's à celui dont vous environnez le Irônc, puisqu'il se [dait même h vous exaucer. Recevez nos lionimapes et nos vœux, et étendez sur nous votre protection et votre zèle. Soyez nos patrons et nos intercesseurs, comme nous voulons ôlrc vos imitateurs. Jouissez de votre félicité, mais souvenez-vous de nos besoins et de notre iii<ligence. Ils s'en souviennent, Chrétiens, et ils y pensent. Autant qu'ils sont tranquilles pour eux-mêmes, autant sont-ils zélés pour nous. Autant qu'ils sont sûrs de leur proj)re bonheur, autant, dit saint Gyprien, paraissent-ils et témoignent-ils ôlrc en peine de notre salul : Frequens nos et copiosa turba dejiiilerat, jum de sua immnrUilitate secura, et adhuc de nostra sainte sudicila '. Comptons donc sur leur piotection et sur leur intercession, et ne pensons qu'à suivre leurs exemples, qui s?ns cela deviendront pour nous le sujet de notre condamnation. Imaginons-nous que chacun d'eux nous dit aujourd'hui du haut de la gloire ce que saint Paul disait aux Corinthiens : Imitalores mei estote, slcut et ego Cliristi 2. Soyez mes iuiilateurs, comme j'ai été l'imitaîem- de iésus-Christ. En un mol , vivons comme eux, combattons comme eux, souffrons connue eux, si nous voulons régner avec eux et jiarliciper à leur gloire.
Voilà, Sire, la gloire qui vous est réservée, et qui doit nicUrc le comble à votre bonheur. Tout ie reste, quoique grand, quoique surprenant, quoiqu'au-dessus de toute louange, ne remplit pas encore la destinée de Voire Majesté. Il faut que la sainteté, et une sainteté gloriliée dans le ciel, en soit le couronnement. On ne me peut soupçonner de flatterie, quand je diiai que jamais monarque n'a su si parfaitement que Votre Majesté ce qui s'appelle l'art de régner. Mais il vous serait, Sire, bien inutile d'èlrc aussi savant que vous l'êtes dans l'art de régner sur les hommes, et d'ignorer celui qui rend les hommes, cai)ables de régner un jour avec Dieu. Si le bonheur d'un prince
> CjprUu., d$ âlorUtlU., »\xbûatm. — > 1 Cor., u, U
pouvait consister dans le nombre des conquêtes, s'il était attaché à ses vertus royales et éclatantes qui fout les Iiéros, et que le mcmde canonise, Votre Majesté, contente d'cllo-mémc, n'aurait |diis liiwi h désirer ; elle n'aurait qu'à jouir tranquillement du fruit de ses glorieux travaux. Mais tout cela, Sire, est encore trop peu pour vous. 11 n'en fallait pas tant pour faire un roi accompli selon le monde ; mais Votre Majesté est trop éclairée pour croire que ce qui fait la perfection d'un roi selon le monde, suffise puor faire le bonheur et la solide félicité d'un roi chrétien. Régner dans le ciel sans avoir jamais régné sur la terre, c'est le sort d'un million de Saints, et cela suffit pour être heureux. Régner sur la terre, pour ne jamais régner dans le ciel, c'est le sort d'un million de princes, mais de princes réprouvés, et par conséquent malheureux. Ma confiance,* écrivait saint Bernard (et ce qu'il disait aune têle couronnée, je le dis aujourd'hui moimême à Votre Majesté), ma confiance est que vous régnerez sur la terre et dans le ciel : 5^'^ etconfido quod hic et in œternum regnnhitis * ; que, malgré tous les dangers, malgré tous les obstacles du saUit, auxquels la condition des rois est exposée, Votre Majesté, sanctifiée par la vérité, je dis par la vérité des maximes de sa religion, en gouvernant un royaume tiMuporel, méritera un royaume éternel. C'est dans cette vue, Sire, que j'offre tous les jours à Dieu le sacrifice des autels : trop heureux si, pendant que tout le monde applaudit à Votre Majesté, éloigné que je suis du monde, je pouvais attirer sur elle une de ces grftces qui font les rois grainis devant Dieu et selon le cœur de Dieu : car c'est à vous, ô mon Dieu, et à votre grâce, de former des rois de ce caractère, de saints rois ; et ma consolation est que celui à qui j'ai l'ho'^neur de porter votre parole, par la solidité et par la grandeur de son âme, a de quoi accomplir vos plus grands desseins. La sainteté d'un chrétien est comme l'effet ordinaire de la grAce ; la sainlelé d'un grand en est le chef-d'œuvre ; la saintclé d'un roi en est le miracle ; celle du plus grand et du plus absolu des rois en sera le prodige ; et vous en serez, Seigneur, la récompense. Piiissions-nous tous y parvenir, à cette récompense innuortelle ! Je vous la souhait(^ etc.
l Sera., Jlpitt,
SRUMON POllU LK PllK.MIKK IH.MANCIIK l)I<: L'AVENT. 15
SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT
SUR LE JUGEMENT DERNIER
ANALYSE
Sujet. Alors ils VRrront le Fils de Ulomme venir sur une nuée avecune grande puissance et une grande majetlê.
Le terme (lo mijesié n'est altribué à Jésus-Christ dans l'Evangile , que lorsqull s'agit du jugement universel ; et il est remarqnahle que cet Homme-l)ieu n'a |>ris la qualité de roi qu'en deux occasions : 1° dans sa Passion , quand îl comimrut devant Pilate ; 2" dans la desci-iption qu'il nous a Taile du jugement même. Aussi Cft-ce proprement aux monarques et aux souverain» qu'il appartient do juger. Mais du reste, si c'est le propre des rois de juger les peuples, c'est lo propre de Dieu déjuger les rois; et cejugoment, où seront aj)pelés sans di<linotion les rois et les peuples, est l'importante matière de ce discours.
Division. Dieu, dit Tcrtullicn, est miséricordieux de son fonds, et juste du nôtre. Si donc il est sjvère dans ses jugements, c'est de nous-mêmes que procode cette sévérité : et quan I il nous jugera, il ne nous jugera que par nous-mêmes. Or il y a surtout deux choses dans nous qu'il produira contre nous, notre foi et notre raison, il se servira de noti-e foi pour nous juger comme chrétiens ; 1" partie. Use siTvira de notre raison pour nous juger comme hommes; 2° partie.
P«KMif:iŒ PAKTiE. Dicu sc Servira de notre foi pour nous juger. La foi mime des païens entrera dans le jugement que Dien, fera des chrétiens; c'est-à-dire, selon la ponsôede Tertullien, que Dieu comonJra la froideur et l'indifférence des chrétiens dan» son service, par le réiodes païens pour leurs fausses divinités. Or, si la foi des païens doit servir de la sorte à nous juger, que sera-ce de notre propre foi ? Dieu nous jugera par elle, 1° soit que nous l'ayons conservée ; 2° soit que dans le cœur nous l'ayons renoncée et abandonnée.
Supposant donc d'abord qne nous ayons toujours conservé la foi. Dieu nous jugera par notre foi : comment? 1» C'est que notre foi nous accusera devant Dieu ; 2° c'est que notre foi servira de témoin contre nous au tribunal de Dieu ; 3° c'est que notre foi dictera elle-même l'aiTèt de notre condamnation si nous sommes réprouvés de Dieu.
1° Notre foi nous accusera devant Dieu. Jésus-Christ lui-même nous l'apprcRd : Ne pensez pas que ce soit 7noi qui doive vous accuser devant mon Père; vous avez un accusateur qui est, Moïse. Or, en disant aux Juifs que Mo'i'se,c'est-ii-dire la loi de Mo'ise, devait les accuser au jugement de Dien, n'était-ce pas nous dire, à nous qui sommes chrétiens, qu'à ce jugement l'Evangile nous accuserait nous-raème^ ? Saint Paul nous enseigne la même vérité lorsque, parlant aux Romains, il leur dit que dans le jugement dernier les pensées des hommes s'accuseront mutuellement, et se défendront.
1' Notre foi servira de témoin contre nous au tribunal de Dieu. Comme les Justes l'auront honorée par leurs œuvres, elle leur rendra témoignage pour témoignage ; et parce que les pécheurs, au contraire, l'auront démentie dans la pratique et dans leurs actions, elle leur rendra témoignage contre témoignage. Tu croyais un Dieu, dira-t-elle au pécheur ; mais tu ne t'es pas mis en peine de le servir.
3° Notre foi dictera elle-même l'arrêt de notre condamnation, si nous sommes réprouvés de Dieu. Toutes ces malédictions de l'Evangile : Malheur à vous, riches ; malheur à vous, hypocrites ; malheur au monde, et les autres, qui ne sont maintenant que des menaces, se changeront en autant d'arrêts, et d'arrêts définitifs. Et voilà le sens de cette parole de saint Jean : Celui qui croitne sera point jugé, pourquoi '? parce qu'il est déjà tout jugé.
Ma religion me jugera, pensée touchante ; mais surtout pensée terrible. Cette religion si sainte condamnera ma vie criminelle, juge qu'il ne sera point en mon pouvoir de récuser. Lr. croix de Jésus-Christ, cette croix, l'abrégé des vérités de la foi, me sera présentée, et Dieu emploierai ma perte jusqu'à l'insirumcùde mon salut. C'està quoi nous ne pensons pas présentement; mais c'est ce qui nous remplira alors d'elFroi. Maintenant notre Toi est languissante et presque morte, mais Dieu la ranimera et la ressuscitera avec nous. Or celte foi ranimée et ressuscitée 'demandera justice, contre qui ? contre nous-mêmes.
Mais si nous avons perdu la fji, et que nous soyons tombés dans l'irréligion, sera-ce encore par la foi que Dieu nous jugera? Oui. Et nous serons alors jugés comme déserteurs de la foi ;car après l'avoir embrassée, il ne nous était plus permis de l'abaudonner. Un païen ne sera pas ainsi jugé, parce qu'il n'a jamais eu la foi ; au lieu qu'un homme soumis par le baptême à la loi chrétienne, et devenu apostat, trouvera dans son apostasie son jugement.
Et il ne faut point dire que Dieu, dans la profession de notre foi, nous a faits libres; car cette liberté ne va pas jusqu'à pouvoir renoncer à la foi quand il nous plaira. Dieu donc nous en demandera compte ; et qu'aurons-nous à lui répondre, surtout quand il nous fera voir comment la foi a convaincu le monde entier, comment nous avons quitté son parti, et quelles ont été les deux vraies causes de notre infidélité, savoir : le libertinage de l'esprit et le libertinage du cœur?
En appellerons-nous à notre raison ? roaisnotie raison elle-mdme nous condamnera jusque dans la perte de notre foi. D'ailleurs, qui sommes-nous pour vouloir entrer en raisonnement avec Dieu, et quel succès en pouvons-nous attendre ? Telle est néanmoins la ressource de l'homme criminel et libertin : il veut traiter avec Dieu par voie de raison, par conséquent il veut être jugé par sa raison, et c'est aussi l'autre tribunal où il sera présenté.
Uecukme p.vuTiE. Dieu se servira de notre raison pour nous juger. Indépendamment de la foi, nous avons une raison qui nous gouverne, raison obscurcie par le péché, mais toujours néanmoins assez éclairée pour nous conduire, avec le secours de la grâce. Or, soit que nous la considérions dans sa pureté et dans son intégrité, c'esl^-dire dans l'état où nous l'avons reçue de Dieu tn naissant ; soit que nous la considérions d;ms sa corruption, c'est-à-dire dans l'état où souvent nous la réduisons par nos desordres, il est certain que Dieu, pour nous juger, se servira également et de ses connaissances naturelles, et de ses erreurs.
Dieu nous jugera parla droite raison. 1° Nous choquons ouvertement cette raison, et Dieu la suscitera contre nous ; 1' nous ne voulons pas écouter cette raison, et Dieu couî h lera eatçaJre malgré nous ; 3- aous aous formons des prétexte» pour engager
SEHMON POim LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT.
eetle raison dans le parti do notre imsùoii, et Dieu li-s dissipera, et nous découvrira ce qu'il y avait de plus caché dans nous.
1" Nous piVJions ouvertement contre les vues de notre raison, et c'est par oii Dieu d'abord nous juj^era : car enfin, dira-t-H k un iiln-rtin, vous vous piquiez de raison ; nuiis votre vie a-t-elie été une vie ralsonnnbie ? Ces impudicités, ces débauches, ces violences, ces injustices, tout cela était-il selon la raison ? Et Toilà la pensée qui troublait saint Augustin dans son péché, et au milieu de ses plaisirs criminels.
2" Nous ne voulons pas, en mille rencontres, écouler notre raison, et Dieu nous forcera à l'entendre. Ce qui nous empêche muinliMianl de nous rendre attentifs h sn voix, c'est le tumulte de nos passions, ce sont les objets qui frappent nos sens. Mais, au juj^ement de Dieu, toutes nos passions seront éteintes, et nous n'aurons plus les mêmes objets pour nous dis>iper.
ù" Nous nous formons mille prétextes pour engager notre raison dans les intérêts de notre passion ; mais que fera Dieu ? l' confondra tous ces prétextes, en se servant etde ses propres lumières et ('e- lumières mêmes de notre raison , pour nous faire voir les vrais motifs qui nous ont fait agir ; envie, vengeance, intérêt, orgueil, hypocrisie.
Si notre raison a été dans l'erreur. Dieu nous jugera encore par elle : et comment ? Non point précisément parnotre raison trompée, mais 1° par notre raison trompée sur certains articles, tandis qu'elle aura été si éclairée sur d'autres ; 2° par notre raison trompée à certains temps delà vie, après avoir été si éclairée en d'autres temps. De celle droiture de raison que nous aurons eue, 1" sur toutes les autres affaires qui ne nous touchaient point, 2° b certains temps où nous n'étions point dominés par la passion. Dieu tirera des preuves invincibles pour nous condamner.
Co.NCLisio.N. C'est donc de nous servir de notre foi et de noire raison pour nous juger nous-mêmes dès celte vie, afin que Dieu ne nous juge point ; de rentrer dans nous-ra';;nes, et de nous appliquer îi nousconnaître nous-mêmes dès maintenant, afin que cette vue de nous-mîmes ne nous trouble point à la mirt, ni après la mjrt. Car si la vue de nous-mêmes nous fait dès à présent tant de peine, combien nous tourmentera-t-elle au jugement de Dieu ! Voilà ce qui a saisi les Saints de frayeur. Prière pour demander k Dieu qu'à ce grand jour où nous paraîtrons devant lui, il nous défende de nous-mêmes , c'est-à-diro de notre foi et de notre raison, parce que c'est ce que nous aurons surtout à craindre.
Tune videbunl Filium Hominis venienlem in nube, cum poteslaU PMçna et majeslate.
Alors ils verront le Fils de l'Homme venir sur une nuée, avec une grande puissance et une grande majesté. (Sain/ Lue, chap. xxi, 27.)
Sire,
C'est une réflexion bien judicieuse de saint Grégoire de Nazianze, que jamais le terme de majesté n'est attribué à Jésus-Christ dans l'Evangile que lorsqu'il s'agit du jugement universel, où la foi nous enseigne qu'il doit présider ; et il est bien remarquable, dit saint Jérôme, que cet Homme-Dieu, qui par tant de titres était roi, n'a pris néanmoins cette qualité qu'en deu.\ occasions. Premièrement, devant Pilate, c'esl-à-dire dans le temps de sa passion, parce que c'était là que le jugement du monde commençait, ainsi qu'il l'avait déclaré 5 ses disciples : Nunc judicium estmundi i. Secondement, dans la description qu'il nous a faite du jugement môme au chapitre vingt-cinquième de sainl Mattiiieu, où il ne se désigne point autrement que sous le nom de roi, parce que c'est alors qu'il exercera pleinement la juridiction que son Père lui a donnée sur tous les hommes : Tune dicet rex lus qui a dextris erunt 2.
Aussi est-ce proprement aux monarques et aux souverains qu'il appartient de juger; et jamais la majesté d'un roi n'est plus auguste que quand il tient son lit de justice, et qu'il parait sur le tribunal. Encore plus vénérable quand c'est un roi qui ajoute i\ l'éclat de la couronne les lumières d'uiie sagesse toute royale, un roi qui sait faire le discernement de ses sujets, et peser le mérite dans une juste balance, qui n'a pour le crime que des châtiments, tandis que toutes ses récompenses sont
pour la vertu ; qui non-seulement fait état de venger les injustices et les violences, mais qui s'applique h réformer la justice môme ; qui en corrige les abus, qui en rétablit le bon ordre ; qui, sans éloigner persoime de son trône, prête l'oreille aux humbles supplications des petits, écoute les plaintes des particuliers, et par là tient les juges et les magistrats dans le devoir ; enfin qui, se voyant au-dessus de tous, n'a rien plus à cœur que d'être équitable envers tous. Car qu'y a-t-il qui nous représente mieux sur la terre le jugement de Dieu, et qui en soit une image plus sensible et une preuve plus authentique ?
Mais, Sire, si c'est le propre des rois de juger les peuples, il n'est par moins vrai que c'est le propre de Dieu de juger les rois ; et comme le grand privilège de la souveraineté est de ne pouvoir être jugé que de Dieu seul, on peut dire que la grande marque de l'autorité suprême de Dieu est d'être lui seul le juge de tous les souverains. Il nous l'a lui-même marqué en ceut endroits de l'Ecriture ; et si son jugement doit être terrible pour toutes les conditions des hommes, il semble néanmoins qu'il affecte de le faire paraître plus redoutable pour les grands et pour les rois de la terre : Tenibilis apud reges teirœ ' .
C'est de ce jugement. Sire, où les rois seront appelés aussi bien que les peuples, que j'ai à parler aujourd'iiui. Autrefois saint Paul, prêchant cette matière en présence des infidèles môme et des païens, la traitait avec tant de force et tant d'énergie qu'ils en étaient émus, saisis, effrayés : Disputante autem illo de justitia et castitate, et dejudicio futuro, treme-
\ rsalffi., uxT, 13.
SUR LK JUGKMENT DKUMEU.
factus Félix K Jo n'ai ni lo zMo, ni l'ôloquencc de sailli Paul ; mais aussi j'ai ravaiitaj^c de [mvler (lovaiil un roi cluvlion el livs-cluiHiiMi, devant lui roi docile aux vôrilés de la religion, et disposé nou-sculeincnt à les écouter, mais à eu piollter. Ainsi j'ai droit d'espérer de mou Miiuistère, tout indigne (jue j'en suis, un sueoès beaucoup plus heureux. J'ai besoin pour cela des lumières du Sainl-Kspril, et je les demande par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
De toutes les expressions dont les Pères de l'Eglise se sont servis pour nous donner quelque idée de la justice de Dieu, je n'en trouve point qui me paraisse plus belle, plus solide, et remplie d'un plus grand sens que celle de TertuUien, que vous avez souvent entendue, et qui ne peut être assez méditée, savoir : que Dieu est miséricorilieux de son propre fonds, et qu'il est juste du notre : Deiis de suo oplimus, de iiiostro jiistus 2. C'est h celte parole que je veux m'attacher dans ce discours ; et, quoique le sujet que j'ai à traiter soit d'une étendue presque intinie, je me borne à cette pensée, parce qu'elle suflira pour vous faire entrer dans le mystère adorable , mais redoutable du jugement de Dieu. Je veux vous montrer que le fond de la justice de Dieu est en effet dans nousmêmes ; que si Dieu est sévère et rigoureux dans ses jugements, comme l'Eglise nous le dit, c'est de nous-mêmes que procède cette sévérité ; que c'est nous-mêmes qui le faisons tel pour nous, en un mot, que quand il nous jugera il ne nous jugera que par nous-mêmes : Deus de suo uitimis, de nostro justus.
Pour établir ma proposition, et pour y observer quelque ordre, je remarque qu'il y a dans nous deux choses qui ont un rapport nécessaire au jugement de Dieu : l'une est notre foi et l'autre est notre raison. En qualité de chrétiens, nous avons la foi ; et en qualité d'hommes, nous avons la raison. La foi est une lumière surnaturelle que nous avons reçue de Dieu depuis notre naissance, et la raison est une lumière naturelle que nous avons apportée avec nous en naissant. Or, c'est par ces deux grandes règles, qui doivent nous diriger dans loulc la conduite de notre vie, c'est par ces deux lumières, par ces deux connaissances, que Dieu nous jugera : comme chrétiens, il nous lugera par notre foi ; et comme hommes, il nous jugera par notre raison. Si donc, dans le jugement qu'il fera de nous, il use de sévérité, c'est uniquement sur ces deux principes quelle
î Act., XXIV, 23. - 2 Tertull., de Beiwrecl., c. 14.
B. - ToM. I.
sera fondée. Comprenez, s'il vous pîad, mon dessein et le parlagi; de ce discours. Sévérité du jugement de Dieu fondée sur la loi du chrétien, ce sera la [ireiMière partie ; sévérité du jugement de Dieu fondée sur la raison de l'homme criminel et libertin, ce sera la seconde partie. Deux |)()iuts île religion et de morale que toute l'éloipieuce des [)ré(licaleius de l'Evangile ne peut épuiseï'. N'en mesurez pas rim()ortance par ce que je vous en dirai ; mais de ce (pie je vous en dirai, vous pourrez toujours apprendre ce que vous en devez craindre. Voilà tout le sujet de votre attention.
Tertullieu, admirant autrefois le zèle que les païens faisaient paraître pour leur fausse religion, et le comparant avec la froideur et l'indifférence des chrétiens dans le service et le culte du vrai Dieu, a fait une remarque bien solide, et dont nous n'éprouverons que trop la vérité au jugement dernier. Voyez, disait ce grand homme, le caractère du démon. Il n'y a point de marque de divinité qu'il n'affecte. On lui rend dans le monde les mômes honneurs que l'on rend à Dieu ; on lui fait des sacrifices comme à Dieu ; il a ses martyrs aussi bien que Dieu ; ses lois sont reçues et observées plus exactement que celles de Dieu ; et il s'est mis en possession de tout cela pour nous confondre un jour devant Dieu, quand il nous opposera la conduite de ces malheureux, qui, aveuglés des erreurs du monde, s'assujettissent à lui, et lui obéissent comme au Dieu du siècle : Agnoscamus ingénia diaboli, idcirco quœdatn de divinis a(fectantis, ut nos de suorum fide confundatetjudicet K C'est ainsi, mes chers auditeurs, et celte pensée a quelque chose de bien surprenant, c'est ainsi que la foi des païens doit entrer dans le jugement que Dieu fera des chrétiens, et que les vrais fidèles se verront alors condamnés par l'infidélité même.
Mais si cela est de la sorte, et si la foi des païens, toute superstitieuse qu'elle est, doit être pour nous si redoutable au tribunal de la justice de Dieu, jugez ce que nous devons craindre de notre propre foi : car c'est par notre propre foi que commencera le jugement de Dieu. Celle des païens et des idolâtres ne sera tout au plus qu'un surcroit de conviction que Dieu y ajoutera ; mais la nôtre, c'est-à-dire celle que nous professons, en sera l'essentiel et le capital. Et ce qui vous étonnera peut-être, mais que je vous prie de bien concevoir, comme le point
1 Tertull., de Coron, in /ine.
>ft
SERMON POUIl LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT.
inipiirlant que j'ai à vous expliquer, c'est que Dieu MOUS jugera par notre religion, soit (jue nous l'ayons conservée, soit que dans le cœur nous l'ayons renoncée et abandonnée ; soit (juc nous ayons cru constamment et sincèrement les vérités qu'elle nous proposait, soit que nous ayons cessé de les croire. 11 semble (ju'i! y ait en ceci delà contradiction; car si nous ne croyons plus les vérités que la foi nous propose, comment peut-on dire que c'est notre loi ? et si ce n'est plus notre loi, commenl Dieu nous jngera-t-il par elle ? Ce sera i\ moi de répondre à celte difficulté ; et je réclmrciraien telle sorte, <iuc, bien loin qu'elle alfaiblisse la proposition que j'ai avancée, elle en sera une des plus solides preuves.
Prenons donc d'abord le parti le plus favorable et à votre piété et Ix mon ministère. Nous faisons tous profession d'être cbréliens ; et puisque nous portons celle qualité, mon devoir même m'oblige à supposer que nous avons dans le cœur la loi, dont nous donnons extérieurement des témoignages' et que nous confessv-ns au deliors. Or, supposant que nous l'avons, je dis que Dieu se servira d'elle pour nous juger. Aurons-nous droit de refuser cette condition ? ?.lais comment Dieu y procédera-til ? c'est, mes chers auditeurs, ce qui demande une réllexiou parliculière. Dieu nous jugera par noire foi, parce que c'est notre foi qui nous accusera devant lui; parce que c'est notie foi qui servira île témoin contre nous ; parce que c'est notre foi, si jamais nous avons le mallieur d'être réprouvés, qui diclera elle-même l'arrêt de notre réprobalion. Peut-on contribuer en des manières plus différentes et plus directes à im jugement ?
Oui, c'est notre foi qui nous accusera devant /lieu. Jésus-Christ l'a dit, et sa parole y est ùx- ])i-QSse: Nolile piitare quia ego accusatnnu: sum vûsapud Patrem ; est qui accusât vos Moyses '; ne pensez pas, disait-il aux juifs, que ce soit moi qui doive vous accuser devant mon Père : vous avez un accusateur, qui est Moïse. Or, par Moïse, connue remarque saint Augustin, il n'entendait pas la personne de Moïse, mais il entendait la loi de Moïse , les Ecritures qu'ils avaient par tradition reçues de Moïse, en un mot, la religion qu'ils suivaient et qui leur avait été enseignée par Moïse. Comme s'il leur eût dit : C'est cette loi, c'est cette religion, ce sont ces Ecritures qui s'élèveront contre vous au jugement de Dieu. Mais ce qu'il leur disait, chrétiens, doit être encore tout autrement vr.ii par rapport à nous. Car, outre ces livres de
) Joan., ▼, 4&«
Moï.se, (pli nous sout communs avre les juifs, nous avons \m Evangile qui nous est propre ; et cet Evangile, si nous y prenons garde, n'est rien antre chose qu'une continuelle accusation de noire vie, en je ne sais combien de chefs doiit Moïse ni les prophètes n'ont point parlé. Nous dcviius donc nous atlendre à soutenir devant Dieu des accusations bien plus prcs.^antcs et bien plus fortes que les Juifs ; pourquoi ? parce que notre religion, en ajoutant à celle des juifs toutes les vérités évangéliques, se trouve bien [dus ample, bien plus développée, bien plus Stùute et plus parfaite que celle des juiis, et qu'elle aura par conséquent bien plus de reproches à nous faire.
C'est ce que saint Paul a voulu nous exprimer dans cet admirable passage de l'épitre aux Piomains, où, parlant du jugement dernier, et voulant nous en donner une idée, il dit qu'il s'y fera comme un conflit entre les pensées des hommes, et que les pensées des hommes s'y accuseront mutuellement et s'y défendront, tandis que Dieu, scrutateur des cœiM-s, en révélera tous les secrets : Inler se iiivicem cogitationibus accusaiitihus, aut eliam defendenVihu^, in die, cum judicabit Deiis occulta liomi)ium '. Or, ce.s pensées qui s'entr'accuseront, qui s'entrechoqueront, selon !e terme et dans le sentiment même de l'Apôtre, ce sont celles qui partageront alors un réprouvé entre sa conscience et sa foi ; car sa foi lui dira : Tu as cru ceci ; et sa conscience lui dira : Tu as fait cela. Ces deux pensées : Tu as cru ceci, et : Tu as fait cela, se trouvant opposées l'une à l'antre, formeront contre lui la plus juridique de toutes les accusations. La foi se déclarera contre la conscience criminelle, et la conscience criminelle tâchera à se défendre contre la foi, jusqu'à ce qn'ennn la foi, triomphant des vains efforts de la conscience, la convaincra, la consternera, l'accablera : Inler se cogitalionibiis accusantihus, aut ctiom defendentibus; c'est la paraphrase que fait saint Chrysoslome de ces paroles de l'ApùIre.
De 15, chrétiens, j'ai dit que le pn^uicr témoin qui parlera contre nous dans notre jugement, c'est notre foi, et je l'ai dit après saint Augustin, qui, pour donner plus de jour h sa pensée , met l?i-dessus une différence bien remarquable enti'e les pécheurs et les justes. Car la foi, dit cet incomparable docteur, rendra aux jusles témoignage pour témoignage, et aux pécheurs témoignage contre témoignage- Appliquez-vous, s'il vous plaît : il dit que la foi rendra aux Justes témoignage pour témoignage,
1 Rom. li, 16
SUR LE JIT.F'MENT DERNfF.U.
parro qu'il est cerlain que les justes reccvioul devant t)i('U un léiuoiguage honorable de leur foi, et ce sera la récompense de celui qu'ils auront eux-nicines rendu ti la toi devant les hommes. Connue ils auront glorilié leur loi devant les hommes par leiu" bonne vie cl |)ar leurs vertus, leur foi à son tour les i^Ioriliera devant Dieu, par la juslilicalion de leins personnes et de l«'urs œuvres. Au contr.iire , poursuit siiint Augustin, celte même loi rendra aux pécheurs témoignage contre témoignage, parce (ju'au lieu (pie les péclieurs auront démenti leur foi par une vie déréglée et corrom[)ue, iem* loi , se faisant malgré eux reconnaître il eux, les confonilra d'une manière sensible : et cela commmt ? Tertullien lexplique dans l'excellent traité qu'il a composé du témoignage de l'àme, où il représente une Ame réprouvée aux prises, si j'ose me servir de cette expression, avec Dieu et avec elle-même ; car au même temps que Dieu, d'une part, pressera le réprouvé, sa foi, comme un témoin incorrup- 'lible, lui dira de l'autiC: 11 est vrai, tu croyais un Dieu, mais tu ne t'es pas mis eu peine de le chei-cher et de lui plaire; tu avais renonce au monde en qualité de chrétien, et tu n'as pas laissé d'en être esclave ; tu détestais les idoles de lagontilité, qui n'étaient que des idoles de bois et de pierre, mais lu l'es fait dans le christianisme des idoles de chair : Deum prœcUcahas, et non rjquirebas ; dœmonia alwminabaris, et illa colebas ^.\oi[i\, dit ce Père, le témoignage que la foi portera contre les péchem's.
Mais s'en tienJra-t-elle là ? non; car, après avoir porté contre eux ce témoignage, elle prononcera elle-même l'arrêt de leur réprohation ; et en quels termes ? Observez ceci : dans les mêines termes qu'il est déjà conçu en tant d'endroits de l'Evangile. En effet, qu'y a-t-il dans l'Evangile de plus souvent répété que ces malédictions et ces analhèmes fulminés par Jésus-Christ contre les mauvais chrétiens ? Et qu'est-ce que ces anathômos, sinon autant d'arrêts de la réprobation future des pécheurs, dressés par avance, et qu'il ne reste plus qu'à leur signifier ? Quand nous lisons dans saint oîatthieu : Vœ mundo a sconlalis 2 ; Vœ vobis hypocritiC 3 ; Vœ vobis divitibus 4; Vœ vobis qui consolaîionem habeîis vestrmn^; malheur ù vous, sensuel^ et voluptueux, qui ne respirez sur la terre que le plaisir; malheur à vous, riches sapct-bes et insensibles aux miscrv<s des pauvres; malheur à vous, hypocrites, c'e^l-à-
"Tertull., de Te,Um. anin. - 2 Matth., X.?;ii, 7. ~ s ioid juin, 13-29. — • Luc, VI, 21. - i Ibid.
dire politiques du siècle, qui n'avez qu'une vaine montie et une fau.sse apparence de j)robité ; malheur à vous, qui, par vos scarulales et vos pernicieux exemples, faites [>cr\v les ;\nies de vos frères I <piand Jé.sus-Christ nous parle de la sorte, ne recevons-nous pas tout cela connue autant d'oracles de notre religion ? Or, je l'ai dit et je le redis, ces oracles de notre religi.ui se changeront en autant d'airèts et d'arrêts détinilifs, dans le jugement de Dieu. Le Eil.s de Dieu n'aura qu'à les ramasser tous, et qu'à en faire ra[»|)lication. Celte seule parole ; Vœ vobis divitibus, inaliieur à vous, riches ! aura pour damner un avare le môme cfièt que celte autre : Disoedite maledicti ', retirez-v :us, maudits ! C'est donc ainsi que toute la [»roc;édure du jugement des chrétiens se réduira h leur religion.
Et voilà, mes chers auditeurs, l'éclaircissement, et même le sens littéral de celte proposition de saint Jean si étonnante, et qui scnd)le d'abord si paradoxe, quand il dit que celui qui croit ne sera pas jugé ; Qui crédit eum non judicabitnr 2. Car il ne prétend pas que celui qui croit ait une exemption et un privilège pour ne point comparaître au dernier jom- devant le tribunal de Jésus-Christ ; ce n'est point de cette maniùre qu'il l'entend ; mais il dit que celui qui croit, en conséquence de ce qu'il aura cru, ne sera point jugé; parce que dès là qu'il aura cru, il se jugera lui-même, sans qu'il soit nécessaire qu'un autre le juge. Car, ou il aiu-a vécu conlormément à sa créance et à sa religion, et alors sa religion seule le justifiera; ou sa vie naura eu nul rapport à sa foi, et alors sa foi seule le condamnera. Tellement que Jésus-Christ , s'il m'est permis de parler de la sorte, n'aura plus à le juger, parce qu'il le trouvera déjà tout jugé, et que toute la juridiction qu'il exercera, comme souverain juge, sera de confirmer, par mie ratification authentique, le jugement secret que notre foi aura fait de nous, el de le rendre, de pat ticulier qu'il était, coimnun et public. Voilà, mes chers auditeurs, la première pensée qui s'est présentée à moi sur le sujet que je traite.
Pensée touchante, mais surtout pensée terri !)Ie! c'est ma religion qui me jugera. Ah i chrétiens, la grande parole ! comprenons-en toute l'étendue et toute la force. C'est ma religion qui méjugera, cette religion si sainte si pure , si irrépréhensible , cette religion si ennemie de mon amour-propre , si contraire à ine< iiiflinations, si opposée à l'esprit
• MaUli., XX.V, il. — 2 Joan., m, Ir
so
SERMON POUR LE PRETER DIMANCHE DE L'AVENT
du monde dont je suis rempli ; celte religion aussi exacte et aussi sévère dans ses maximes que Dieu l'est dans ses jugements, ou plutôt dont les maximes ne sont rien autre chose que le jugement de Dieu môme; c'est par elle que Dieu décidera de mon sort éternel ; c'est sur elle que roulera tout l'examen de ma vie : et il ne sera point en mon pouvoir de la récuser ; et je n'aurai point droit de demander que mes actions soient pesées dans une autre balance que la sienne; et je ne serai point recju à me justifier sur d'autres principes que les siens. Quelque excuse que j'allègue à Dieu, il me rappellera toujours à cette foi, et il m'obligera h répondre sur autant d'articles qu'elle m'aura enseigné de vérités. Il n'y en aura pas une qui ne soit pour moi la matière d'une discussion rigoureuse. Et parce que la croix de Jésus- Ctu"ist aura été l'abrégé de toutes les vérités de la foi, cette croix, ce signe auguste et vénérable du Fils de l'Homme, paraîtra tout éclatant de lumière, pour être la règle de mon jugement et de celui du monde entier, comme il commença il l'être quand il lut élevé sur le Calvaire : Et tune parebit signinn Fiîii Hominis ^ Celte croix me sera présentée ; et tout ce qui n'en portera pas dans moi le caractère et le sceau sera réprouvé de Dieu. Ah ! mon Dieu, estil donc vrai que vous emploierez pour ma perle jusqu'à l'instrumeut de mon salut, et que ce qu'il y a en moi de plus saint, je veux dire ma religion, prendra parti contre moi-même ? Oui, chrétiens, c'est ce que nous devons craindre, et de quoi nous ne pouvons avec trop de soin nous préserver; c'est ce qui doit nous faire frémir dans l'attente de ce jugement redoutable. Pendant celle vie nous n'y pensons pas, ou nous n'en sommes qu'à demi touchés. Comme nous ne considérons les vérités de la foi que superficiellement, à peine en appréhendons-nous les conséquences; ces maximes évangéliques que l'on nous prêche, celte voie étroite du salut, cette nécessité de la pénitence, cette obhgalion indispensable de mortilior sa chair et de le crucifier avec ses vices, tout cela sont termes spécieux que nous écoulons avec respect, que nous débitons quelquefois magnifiquement aux autres, et que nous n'entendons plus dès qu'il est question de les réduire à la pratique. Mais quand Jésus-Christ, avec tout l'éclat de sa majesté et tout le poids de sa puissance, viendra nous imprimer une idée vive de ses grandes vérités , et qu'en les appliquant à notre Tie, il nous fera voir dans toute notre conduite
I Matlh. xav,30.
une monstrueuse contradiction de mœurs et de créance ; quand il comparera tous ces principes de détachement de soi-même, de renoncement à soi-même, avec nos injustices, avec nos vengeances, avec nos sensualités, avec nos déli-» calesses et ces recherches conlimu llesde nousmêmes, ah ! c'est alors que nous apprendrons combien il est affreux de tomber entre les mains de ce Dieu vivant, de ce Dieu, non plus seulement l'auteur ni le consommateur, mais le défenseur, mais le vengeur de notre foi.
Maintenant celte foi est comme languissante, ou presque morte dans nos cœurs; et quand le Fils de l'IIoimne paraîtra à la fin des siècles, il doute, ce semble, s'il en trouvera encore quelquesrestessur la terre. Oui , chrétiens, il en trouvera, oui, il en trouvera du moins autant qu'il lui en faudra pour nous juger et pour nous condamner. Car cette foi, qui était presque morte et comme ensevelie dans nous, ressuscitera avec nous ; et un des miracles que doit opérer Jésus- Christ, lui qui est notre résurrection et notre vie, sera de faire revivre intérieurement la foi dans nos âmes, au môme temps qu'il fera revivre nos corps. Or cette foi (écoutez un beau sentiment de saint Augustin) , cette foi ainsi ranimée , ainsi ressuscitée par la présence de Jésus- Christ, lui demandera justice, et co!itre qui ? non pas contre les tyrans qui l'auront persécutée, elle se fera hoimeur de leurs persécutions; non pas contre les païens qui l'auront méconnue, leur infidélité les rendra en quelque sorte moins criminels; mais contre nous ; et de quoi ? de tous les outrages que nous lui aurons faits : justice de l'avoir laissé languir dans l'inutilité et l'oisiveté d'une vie mondaine, sans la mettre en œuvre et sauf jamais la faire agir pour Dieu ; justice de l'avoil retenue captive dans l'état du péché où notre endurcissement nous aura fait passer sans trouble des années entières ; justice de l'avoir déshonorée par des actions indignes du nom que nous portions et du caractère dont nous étions revêtus ; justice de l'avoir décriée et scandalisée devant les hérétiques, ses mortels ennemis, qui n'auront pas manqué de s'en prévaloir contre elle et contre nous ; enfin justice de ce qu'étant capable par elle-même de nous faire des saints, elle n'aura pas été, par notre faute, assez puissante pour nous empêcher d'être des impies et des réprouvés. C'est de quoi elle demandera justice à Dieu, et c'est à nos dépens que cette justice lui sera accordée.
Mais après tout, si cette religion se trouvait
SUR LE JUGEMENT DRRNIKR
enti^renlent détruite en nous, et s'il arrivait que, par le (U^rô^ItMueiit de nos mœurs, nous lussions toud)ùs dans une irrcMiL;io:i secrète, état où le péclié eidiii conduit; si cela était, Dieu nous ju|^era-t-il encore par la foi? Ne perdezpas ceci, je vous prie: voici le nanid de la dillicullé que je me suis moi-mi^uie proposée. Oui, mes cliers auditeurs. Dieu nous jugera encore par notre foi ; cl bien loin que celte it religion secrète adoucisse en aucune sorte notre jugement, c'est ce ({ui en redoublera la rigueur. Caril faut, cbrétiens (et celle pensée n'est pas de moi, mais de saint Jérôme ), il laut bien établir dans nos esprits une vérité, h quoi peutêtre nous n'avons jamais fait toute la réllexion nécessaire : que dans le jugement de Dieu il y aura une diflérence iulinie enlre un païen qui n'aura pas connu la loi chrétienne, et un chrétien qui, l'ayant connue, y aura intérieurement renoncé; et (jue Dieu, suivant les ordres mêmes de sa justice, traitera l'un bien autrement que l'autre. On sait assez ({u'un païen à (jui la loi de Jésus-Christ n'aura point été annoncée ne sera pas jugé par cette loi, et que Dieu, tout absolu qu'il est, gardera avec lui cette équité naturelle de ne le pas condamner par une loi qu'il ne lui aura pas fait connaître : et c'est ce que saint Paul enseigne en termes formels : Quicumque sine lege peccaverunt, sine lege jJ^ribunt *. Mais je prétends qu'il n'en est pas de même d'un chrétien qui a professé la loi de Jésus-Christ, et qui, après l'avoir embrassée, en a dans la suite secoué le joug. Je prétends qu'ayant péché après avoir reçu cette loi, il doit périr par celte loi, et que sa désertion est justement le premier chef que Dieu produira contre lui. Car il ne lui était pas permis, dit saint Chrysostome, de s'émanciper de l'obéissance due à cette loi, après s'être engagé à elle par le baptême. Il ne pouvait plus sans apostasie, après avoir ratifié cet engagement par divers exercices du christianisme, y renoncer de ce renoncement môme intérieur dont je parle. Qu'arrivera-t-il donc ? Remarquez la fin malheureuse de l'impiété : cette loi de Jésus-Christ, abandonnée et renoncée, poursuivra l'impie au jugement de Dieu, comme un déserteur. Et de même qu'un déserteur de là milice séculière est traité, s'il a le malheur d'être repris, selon les lois les plus rigoureuses de la milice qu'il a quittée (ce qui n'est point censé injuste, parce que tout homme, dit-on, doit subir la sévérité des lois auxquelles il s'est lui-même obligé) ; ainsi, mais à bien plus forte raison, un libertin, présenté devant
' Som., u, 12.
Dieu CDumic un déserteur de sa religion, doit être jugé suivant les maximes de cette reli^-'ion même, sans qu'il puisse prétexter que ce n'était plus sa religion, et(ju'd ne la connaissait plus; puisque, bien loin de le justifier, c'est ce qui fera son crime de ne l'avoir plus reconmie. Pensée que saint Cyprien exprimait si noblement quaiul il disait, en parlant du baptême : Bap'ismusornat Christi militcm, convincit deser- ^)ré?/H '. Car j'appelle toujours déseï leur de la milice de Jésus-Christ celui qui n'a plus le christianisme dans le cœur, quoiqu'il en conserve encore les dehors.
Je sais néanmoins, et il est bon d'aller au-devant de tout, je sais ce que l'infidélité pourrait opposer; je sais que, jusque dans la profession de notre foi. Dieu nous a faits libres ; je sais que la religion est une vertu qui demande le consenlement de notre volonté, et que pour èlie chrétien il faut vouloir l'être. Mais Dieu par là n'enlcnd pas que nous ayons droit de l'être ou de ne le pas être, selon nos caprices, et qu'après nous être une fois soumis à son Evangile, il nous soit libre d'en laisser et d'en prendre ce qu'il nous plaira. Ce sera donc à nous, si nous avons été assez perdus, assez obstinés pour étouffer dans notre cœur une foi si sainte, de lui en rendre raison et de lui dire pourquoi. Or, quelle raison lui en rendrons-nous? dirons-nous que cette religion ne nous a pas paru assez bien fondée? Il sera bien étrange que ce qui a suffi pour convaincre un monde entier ne nous ait pas convaincus nous-mêmes, et qu'une religion à laquelle les plus grands hommes de la terre se sont rendus, contre laquelle un saint Augustin, avec toute la force de son génie et toute la curiosité de son esprit, n'a pu se défendre ; qui, par l'évidence de ses miracles, a triomphé de toutes les erreurs du paganisme, et qui, dans ses preuves, dans ses principes, dans ses règles, dans sa morale, dans ses mystères, dans son établissement, portait toutes les marques de la Divinité ; qu'une telle religion n'ait pas eu de quoi nous satisfaire. C'est, dis-je, ce qui sera bien étonnant. Mais sans que Dieu entre avec nous dans une pareille recherche, il n'aura qu'à nous demander si c'est en effet par raison que nous nous serons départis de notre première soumission à la foi; si, pour nous engager dans un pas aussi dangereux et aussi hardi que celui-là, nous avons bien consulté, bien examiné, bien cherché à nous instruire, et, supposé que nous l'ayons cherché, que nous ayons examiné, consulté, si nous l'avons lait avec humilité, si t
1 Cyprian.
SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE Ï/AVENT
nous l'avons fait avec docilité, si nous l'avons fait sans préjiijii', si nous l'avons fait par un di^sir sincère de découvrir la viîrilé; siii tout si nous l'avojis fait avec colle pureté de vie qui devait ser\ir de disposition aux lumières de la grâce ; car, dans une affaire de celle consé(iucncc.. il ne fallait rien ouiellrc, ni rien négliger.
Or, dans lous ces chefs, Dieu trouvera de quoi nous confondre et de (|uoi nous condamner : car il nous fera voir, mais évitleunnent, que tout ce désordre de noire infidélité n'aura point eu d'autre principe qu'une ignorance criminelle où nous aurons vécu, sans nous élrc jamais appliqu(}s a une élude sérieuse de notre religion. Et certes, rien pour l'ordinaire de plus ignorant en matière de religion que ce qu'on appelle les libertins du siècle. Il nous fera voir que, dans l'examen que nous aurons fait des vérités de la foi, nous aurons prestjue toujours apporté un esprit d'orgueil, un esprit présomptueux et opiniâtre, un esprit plein de lui-même, plein de sa propre suflisance et abondant en son sens. Il nous lera voir et il nous lepi'ochera que, tandis que nous étions si rebelles à sa parole, nous avons été sur mille articles les plus dociles à la parole des hommes. Il nous fera voir que nous n'aurons connnunément raisonné, philosophé sur noire créance, qu'avec malignité et dans le dessein d'y trouver du faible \)Oiiv la contredire : prévention seule capable d'éloigner Dieu de nous, quand d'ailleurs il aurait voulu se communiquer à nous. Voilà sur quoi il nous conlondia.
Mais ce qui mettra le comble à notre confusion, c'est lors(|ue, remontant à la source et nous y faisant remonter avec lui, il nous forcera à reconnaître les deux vraies causes de notre infidélité, savoir : le libeitinage de notre esprit et le libertinage de noire cœur ; libertinage de notre esprit, qui se sera fait juge de tout, pour ne s'assujetir h. rien ; qui se sera détaché de la foi, non pas pour suivre un meilleur pai ti, mais pour ne savoir plus lui-même ni ce qu'il suivait, ni ce qu'il ne suivait pas ; pour abandonner toutes choses au hasard, pour se réduire à une palheureuse indifférence en matière de religion, jlisons mieux, pour n'avoir plus absolument de rehgion ; libertinage de notre cœur, qui, se trouvant gêné |)ar la foi, nous aura peu à peu sollicités, et enfin déterminés h sortir de cette contrainte, et à nous affranchir de la servitude : ce que Dieu n'aura pas de peine à justifier, et ce qu'il jusiiliera par une comparaison sensible et convainc:inle, en nous montrant que, tandis que nos mœurs ont été réglées, noire foi a été
saine, et que notre foi n'a commencé à se démentir, que quand nos mœurs ont commcucéà se corrompre.
Or, encore une fois, que répondrons-nous H tout cela ? En appellerons-nous de notre foi à notre raison, et espérerons-nous que cette raison qui, ilans les princi()es de la théologie, est un des fbndemenls essentiels et nécessaires de notre foi, nous serve de défense contre la foi même? Non, non, mes frères, dit saint Chrysostome, ne nous proniellons rien de ce côté-là : si notre foi nous condamne, ce sera du consentement et de l'aveu de notre raison. Car cette raison nous disait elle-même que nous ne devions pas trop déférer h. nos vues naturelles et à ses connaissances ; que, dans les choses de Dieu, il fallait avoir recours à des lumières supérieures et moins trompeuses, et que quelque éclairée qu'elle pût être, la foi et l'autorité de Dieu devait rem[)orter sur elle. C'est ce que la raison nous dictait : de sorte que quand nous lui avons permis de critiquer et de censurer les points de notre foi, nous lui avons donné, nonseulement plus qu'elle ne demandait, mais ce qu'elle ne demandait pas. Elle nous condamnera donc jusque dans la perte de notre foi. Cependant n'y trouverons-nous point d'ailleurs quelque appui ? Ah ! chrétiens, le faible appui que celui de notre raison contre le jugement de Dieu ! Quand un sujet veut enti er en raisonnement avec son prince, et disputer de ses droits avec son souverain, il faut qu'il se sente bien fort ; et pour peu que sa cause soit douteuse, on ne peut pas l'excuser d'une extrême folie d'en vouloir sortir par raison. Que sera-ce d'une créature qui veut contester avec son créateur? Eh! qui suis-je, Seigneur, pour me mesurer avec vous? Ne sais-je pas que, pour une raison que je pourrais peut-être alléguer en ma faveur, vous m'en opposerez cent autres auxquelles je n'aurai rien à répliquer ? Ainsi parlait le sidnl homme Job. Quel doit donc être le senliment d'un pécheur? C'est là néanmoins la ressource de l'homme criminelet libertin : il ncuI ti aller avec Dieu par voie de raison, et i^ar coi>sé(]ucnl il veut être jugé par la raison ; et c'est l'autre tribunal où je le vais présenter dans la seconde partie.