‹ Œuvres complètesChapitre 23 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

n est nécessaire qu'il arrive des scandales : c'estJésuS'Christ quil'a dit, et c'est un de ces profonds jnystères où les jugements de Dieu nous doivent paraître plus impénétrables. Car sur quoi peut èùe fondée cette nécessité? N'en cherchons point d'autres raisons que l'iniquité du monde, dont Dieu sait bien tirer sa gloire quand il lui plait, mais dont il ne lui plaît pas toujours d'airêter le cours par les voies extraordinaires de son absolue puissance. Le monde, remarque fort bien saint Chrysoslome e\i)liquant ce passage, le monde étant aussi perverti qu'il est, et Dieu, par des raisons supérieures de sa providence, le laissant dans la corruplion où nous le voyons, et ne voulant point faire de miracle pour l'en tirer, il est d'une conséquence nécessaire qu'il y ait des scandales : Necesse estut veniaut scandala K Ha\s quelque nécessaire et quelque infaiUible que soil celte conséquence, malheur à l'homme par qui le scandale arrive ! C'est ce qu'ajoute le Fils de Dieu, et c'est le terrible anathème qu'il a prononcé contre les pécheurs scandaleux : Verumtamen vœ homini illi per quem scamlalum venit 2. Anathème, dit saint Ghrysostome, que les prédicateurs de l'Evangile ne sauraient, ni trop souvent répéter à leurs auditeurs, ni trop vivement leur faire appréhender. Appliquez-vous donc, chrétiens, et souvenez-vous que voici peut-être le point de notre religion sur quoi il nous importe le plus d'être solidement instruits. Yœ homini illi; malheur à celui qui cause le scandale! Pourquoi? parce qu'il est homicide devant Dieu de toutes les âmes qu'il scandalise, et parce qu'il doit répondre à Dieu de tous les crimes de ceux qu'il scandalise. Deux raisons qu'en apporte saint Ghrysostome, et qui sont capables de toucher les cœurs les plus endurcis, s'il leur reste

encore une étincelle de foi. Donnas, ««.jourdhui, Seigneur, ?i mes proies une force louti* nouvelle : et vous, chrétiens, rendez-vous jjIus attentifs (|ue jamais, et ne perdez rien de tout ce qu'il [tlaira à Dieu de m'inspirer pour votre ins- Iruclion.

Quiconque est auteur du scandale, selon tous les principes de la religion, devient homicide des àmcs (ju'il scandalise. Péché monslrueux. péché diabolique, péché contre le Saint- Ksprit, péché essentiellement opposé h la rédemption de Jésus-Christ, péché dont nous aurons singulièrement à rendre compte devant le tribunal de Dieu; mais ce qui mérite encore plus vos réflexions, péché d'autant plus dangereux qu'il est plus ordinaire dans le monde; que tous les jours on les commet sans avoir môme intention de le commettre ; que souvent il est attaché à des choses qui paraissent en elles-mêmes trèslégères, et dont on ne se fait nul scrupule, mais qui, selon Dieu, sont d'une malice énorme, parce qu'elles servent de matière au scandale. Comprenez bien tout ceci, et voyons s'il n'y arien en quoi je passe lesbornes delà plus étroite vérité.

Péché monstrueux : car quelle horreur de causer la mort à une c\me qui, juste et innocente, était agréable et précieuse à Dieul de lui ôter une vie surnaturelle et divine, cl de lui faire perdre son droit au royaume de Dieu! Or voilà, mes chers auditeui-s, le péché que vous commellez, quand vous scandalisez voire prochain, l'ùl-ce le dernier des hommes pour qui vous êtes un sujet de chute, ou en le détournant du bien, ou en le portant au mal, ou en lui communiquant vos sentiments dépravés , ou en l'entraînant par vos exemples contagieux ; fût-ce, encore une fois, le (icrnier des hommes et le plus méprisable d'aiiieurs, vous êtes toujours coupables ; ei c'est ce que le Fils de Dieu a voulu nous marquer clairement et distinctement dans l'Evangile par ces paroles, dont le sens est si étendu: Qui autem scaiida- Uzaverit uniim de pusillis islis qui iu ma cred«nn. Que si quelqu'un scamialise un de ces petits quicroienten moi. Prenez garde, reprend saint Ghrysostome, que Jésus-Christ ne dit pas: Si quelqu'un scandalise un grand de la terre. C'est encore un autre désordre plus criniinel^ et plus à déplorer dans le monde chrétien. Désordre toutefois si commun ! car cond)ien de tout temps n'a-t-on pas vu, et combien tous les jours ne voit-on pas de ces esprits pernicieux qui, par un secret jugement de Dieu, semblent n'approcher les grands et n'avoir pai't à leur

■ MaUh., XTiU, 7.

SUR LE SCANDALR.

laveur (jue pour les eorrumpro par le» ilôlcstablos iii.(\iiiu>s(|irils leur iuspii'oiii, ol pur les diuiuiaUles eonseils cprils sont en [)osses.sioa de leur doinior ! Quoi (lu'il eu soit, la uioiale de Jésus-ClM-isl, dans les paroles que j'ai rapporU^es, ne se borne i)as à la condilion des grands: il dil: Si quelqu'un scandalise un de CCS pelils : et par là, chrétiens, il confond l'erreur où vous pourriez ùlre, que la bassesse de la personne dut jamais vous tenir lieu d'excuse, etautoiiser vi>tre péché. Il est vrai, c'est une indigue créature, une créature de néant que vous pervertissez, c'est une Ame vile selon le monde que vous laites servir à votre incontinence ; mais cette dnic, selon le monde si vile et si abjecte, ne laisse pas, dans l'idée de Dieu, d*èlrc d'un prix infmi ; et voilà pourquoi le Dieu mùme qui l'a créé, (jui l'a rachetée, et qui sait la priser ce qu'elle vaut, vous déclare qu'autant de lois vous la scandalisez, il vaudrait mieux, non-seulement pour elle, mais pour vous,' qu'on vous précipitât au fond de la mer: Expedit ei ut demergatur in profnndum maris '.

Péché diabolique : el la raison qu'en donne saint Chrysostome est bien évidente. Car, selon l'Evangile, le caractère particulier du démon est d'avoir été homicide dès le commencement du monde: Ille homicida evat ab initio'^; et il n'a été homicide, poursuit ce saint docteur, que parce que dès le commencement du monde il a fait périr des âmes en les séduisant, en les attmmt dans le piège, en les faisant succomber à la tentation, en mettant des obstacles à leur conversion. Or que fait autre chose un libertin, un homme vicieux, un homme dominé par l'esprit impur, qui, dans l'emporlement de ses débauches, cherche partout, si j'ose m'exprimer ainsi, une proie à sa sensualité ? que l'ait-il autre chose, et à quoi sa vie scandaleuse estelle occupée ? A tromper les âmes et à les damner : je veux dire, à se prévaloir de leur faiblesse, à abuser de leur simplicité, à profiter de leur imprudence, à tirer avantage de leur vanité, à ébranler leur religion, à triompher de leur pudeur, à dissiper leurs justes craintes, à arrêter leurs bons désirs, à les confirmer dans le péché, après les y avoir fait honteusement tomber en les subornant ; à les éloigner des voies de Dieu, lorsque, touchées delà grâce, elles commencent à se reconnaître, et qu'elles voudraient sincèrement se relever. Ne sont-ce pas là, mondain voluptueux et impudique, les œuvres de ténèbres à quoi se passe toute votre

> MattU., xvui, 7 — ^îJoan., via, 44,

Vie '! (*'est donc l'ollice du démon qur vous exercez; el vous rt'xcTcez d'autant |)liis dangereusement , (pi'élanl vous-même sur la terre un démon visil)lc el revêtu de chair, ces ilnie& que vous scandalisez, accoutumées h se conduire |)ar les sens el charnelles auinna von», sont [)lus exposées à vos traits, et en ri;(,oivcnt de plus mortelles impressions. Le démon, dès le conunencenient du monde, a été homicide par lui-même ; mais il l'est maintenant |)ar vous: c'est vous qui lui servez de suppôt, vous qui lui prêtez des armes, vous qui poursuivez son entreprise, vous qui devenez à sa place le tentateur, ou, pour user toujours de la même expression, le meurtrier des àines, en sacrifiant ces malheureuses victimes à vos passions et ù vos plaisirs. Ille homicida erat ah initio. Péché contre le Saint-Esprit, parce qu'il attaque directement la cliarilé, et que le Saint- Esprit est pei-sonnellement la charité même: je n'en dis point encore assez, et j'ajoute, parce qu'il blesse la charité dans le point le plus essentiel, et qu'à l'égard de celte vertu si nécessaire, et dont le Saint-Esprit est la source, il rend l'homme crimuiel, pour ainsi parler, au premier chef. Car , pour raisoimer avec saint Chrysostome, si le larcin qui dépouille le prochain d'un bien passager, si la calomnie qui lui ôte une vaine réputation, si un mauvais office qui lui fait perdre son crédit, et qui ne va pour lui qu'à la destruction d'une fortune périssiible ; si ce sont là, dans toutes les règles de la religion, autant d'attentats contre la chaiilé qui lui est dr.e, qu'est-ce que le scandale qui tend à la ruine de son salut éternel ? Non, nou, concluait le disciple bien-aimé, un mal aussi grand que celui-là ne peut point êtie dans celui qui aime son frère: Qui diligit fvatrem suum, scandalum in eo non est K En effet, il ne faut avoir envers son frère qu'une médiocre charité, pour prendre garde à ne lui pas causer un dommage infini en le scandalisant. Yengezvous sur ses biens et sur sa personne, mais épargnez sa vie, dit Dieu à Satan, lorsqu'il lui permit de tenter Job : Verumtamen animam illius serva"^. Dieu par cet ordre, défendait seulement à Satan d'enlever au saint homme Job une vie naturelle et mortelle. Mais ne puisje pas bien dire encore avec plus de sujet à un pécheur scandaleux : Si votre frère a eu le malheur d'encourir votre indignation, et de devenir l'objet de votre haine, iaites-lui toute autiô injustice qu'il vous plaira, mais ne portez pas la vengeance jusquà lui ravu* une vie spiiû-

1 1 Joan., II, 10. — 2 Job. u, 6.

SERiMON SUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT.

tuellc cl immortelle. Donnez-lui mille chagrins, suscitez-lui mille affaires, troublez son repos, soyez son persécuteur ; mais respectez au moins son âme, n'attentez point à sa conscience et à son salut : Verumtamen animam iUius scrva. 11 s'ensuit donc que celui qui compte pour rien de scandaliser son frère, n'a pour lui nulle charité, et par conséquent qu'il est devant Dieu, non-sculemcnt homicide de sou hère, mais de la charité même : Qui oclit fratrem tuum homicida est K Or combien d'hommes de ce caractère, dans le siècle où nous vivons ? c'est-à-dire combien d'hommes emportés dans leur libertinage, insensibles à la ilamnation de leurs frères, et qui, bien loin d'être touchés de la perte d'une âme, affectent d'y contribuer positivement, y travaillent de dessein formé, en cherchent les voies et les occasions, et se glorifient comme d'un succès d'y avoir réussi ? Est-il un meurtre plus cruel ? parlons plus simplement : est-il un crime plus outrageux au Saint-Esprit et à sa grâce ?

Je vais plus avant, et je dis : péché essentiellement opposé à la rédemption de Jésus-Christ; car, au lieu que Jésus- Christ qui s'appelle et qui est par excellence le Fils de l'Homme, est venu en qualité de rédempteur pour chercher et pour sauver ce qui avait péri : Veyiit enim F'IiusHominis quœrere et salvum facere quod perierat 2 ; le fils de perdition et d'iniquité, qui est, dans la pensée de Tertullien, l'homme scandaleux, vient, par un dessein tout contraire, pour damner et pour perdre ce qui a été racheté. Et c'est en cela que le grand Apôtre a fait particuhèremcnt consister la griôveté du scandale. C'est sur quoi était fondée cette remontrance si pathétique et si vive qu'il faisait aux Corinthiens, quand il les conjurait de renoncer à certains usages auxquels ils étaient attachés, mais dont quelques-uns de leurs frères, moins confirmés dans la foi, se scandalisaient. 11 y a des faibles parmi vous, leur disait-il, et les libertés que vous vous donnez leur sont des occasions de chute ; mais savez-vous que ces faibles, à qui votre conduite est un scandale , sont des hommes , et des hommes fidèles, pour lesquels Jésus-Christ est mort? Savez-vous qu'en les scandalisant, en les perdant par votre exemple, vous détruisez, au moins dans leurs personnes, tout le mérite et tout le fruit de la mort d'un Dieu ? Il faudra donc, poursuivait l'Apôtre, que Jésus-Christ ait «oullert inutilement pour eux ? Il faudi'a que votre frère, encore faible, périsse et se damne,

U Joan., XII, 16.— > Luc, xu,10.

parce qu'il ne VOUS aura pas plu de ménager sa faiblesse, ni d'avoir pour lui les égards que la charité et la prudence chrétienne exigeaient de vous? Il faudra que vous arrachiez, comme par violence, à Jésus-Christ, ce qui lui a coûté tout son sang ? Et peribit infirmus iu tua scieU' lia frater,propter quem Christuf mortuus est^.

C'est ainsi que leur parlait saint Paul, et cette raison seule les persuadait. Ce zèle dont ils étaient animés pour Jésus-Christ les engageait h se contraindre, et h ne s'attirer pas le juste reproche d'avoir été les ennemis de sa croix, en servant à la perte de ceux pour qui ce Dieu-Homme a voulu être crucifié : Propter quem Cfnistus mortuus est. Touchés de ce motif, ils renonçaient sans hésiter à des pratiques qu'ils se croyaient d'ailleurs permises. Or, quel droit n'aurais-je pas, mes chers auditeurs , de vous reprocher aujourd'hui , je ne dirai pas de semblables libertés, mais des libertés bien plus dangereuses, bien plus condamnables ? Car combien de fois, et en combien de rencontres n'avez-vous pas dû vous appliquer ces paroles : Et peribit infirmas in tua scientia f rater , propter quem Christus mortuus est ? Combien de fois, par des libertés criminelles qu'il vous était aisé de retrancher, n'avez-vous pas blessé des consciences, et donné la mort à des âmes faibles, pour qui votre Dieu a donné sa vie ? Et si ce qu'a dit saint Jean dans sa première épitre canonique est vrai, comme il l'est en effet, qu'il y a déjà dans le monde plusieurs Antechrists : Et nunc Autichristi multi facti sunt 2 ; pourquoi ? parce que le monde est plein d'indignes chrétiens qui, par leurs scandaleux exemples, ruinent l'ouvrage de Jésus-Christ, et anéantissent le prix de sa rédemption adorable ; à combien de ceux qui m'écoutcnl cette malédiction , dans le sens même littéral de l'Apôtre , ne peut-elle pas convenir ? Et nunc Autichristi 7nulti facti sunt; combien d' Antechrists au milieu du christianisme, d'autant plus à craindre quils sont moins déclarés et moins connus ?

De là, péché dont Dieu nous fera rendre un compte plus rigoureux à son jugement. Car une des menaces de Dieu les plus teri-ibles que je trouve dans l'Ecriture, c'est celle-ci : qu'il nous demandera compte, non-seulement de nous-mêmes, mais de notre prochain : Sanguinem autem ejus de rnanu tua requiram^. Dois-jo répondre d'un autre que de moi ? disait Caïn en parlant à Dieu et voulant se justifier devant lui ; m'avez-Yous établi le tuteur et le gardien

• 1. Cor., vui, 11. — ' l Joan., ii, 13. — » Ezech. iu, 20.

SUR LE SCANDALE

de mon frère? Num custos fratris meisum ego^f Langafrc qne tiennent encore tous les jours tint de mondains : Suis-je cliargé du salut d'autrui? en suis-je responsalde ? Oui, reprend le Seigneur par son prophète, vous m'en répondrez ; et quand je viendrai, comme juge souverain, pour rendre ii chacun ce qui lui sera dû et pour porter mes derniers arrêts, j'aurai droit, selon toutes les lois de l'équité, de me venger sur vous de bien des crimes dont \ous aurez été le premier principe. Car c'est par vos sollicitations que votre frère s'est perdu; c'est par vos discours licencieux que la pureté de son âme a été souillée; c'est vous qui , par vos erreurs et par les détestables maximes de votre libertinage rafliné, lui avez gûté l'esprit ; c'est vous qui, par l'attrait et le charme de votre vie dissolue , lui avez empoisonné le cœur ; c'est vous qui l'avez dégoûté de ses devoirs; vous qui, par vos railleries pleines d'irréligion, lui avez fait secouer le joug et abandonner toutes les pratiques du christianisme : s'il s'est engagé dans vos voies corrompues, c'est par la liaison qu'il a eue avec vous; s'il s'est livré h toutes ses passions, c'est par la fausse gloire qu'il s'est faite de vous imiter ; s'il a contracté tous vos vices, c'est par le désir de vous plaire. Voilà, dit Dieu dans son courroux, ce qui vous sera imputé et ce que je punirai par les plus sévères châtiments. Vous avez fait de cet homme un impie ; et, entraîné par votre exemple, il a vécu et il est mort dans son iniquité : mais son sang criera à mon tribunal bien plus haut que celui d'Abel ; il me demandera justice contre vous, et quelle sera votre défense? Ipse impius in iniquitate sua morietur : sanguinem autem ejus de manu tua requiram 2. Le texte hébraïque porte : Animam autem ejm de manu tua requiram : Je prendrai, pécheur, mais à tes dépens, la cause de cette âme reprouvée, dont tu auras été l'homicide ; et, toute réprouvée qu'elle sera, m'intéressant encore pour elle, je ferai retomber sur ioi le malheur de sa réprobation.

J'en ai dit assez , chrétiens, pour vous faire connaître la grièveté de ce péché ; mais sans insister là-dessus davantage, voici ce qui doit surtout exciter notre vigilance, et nous servir de règle pour apprendre à nous en préserver.

Péché dont souvent on se rend coupable, sans avoir même intention de le commettre. Serais-je assez heureux pour vous faire bien senUr cette vérité, et pour obtenir de vous que chacun s'applique à lui-même cette importante

G«o., nr, 9. — ' Ezech., m, 18,

B. — ToM. I.

leçon ? Car il n'est pas néccsKiire, pour scandaliser les Ames, de se proposer, par un dessein formé, leur damnation, ni d'avoir une volonté déterminée d'être au prochain un sujet de chutt. Le démon seul est cajjable d'une telle malice, et lui seul, dit saint Chrysostome, aime le scandale pour le scandale môme. Il n'est pas, dis-jc, besoin que je veuille expressément faire périr l'Ame de mon frère ; c'est assez que je m'aperçoive qu'en efiet je la fais périr ; c'est assez que je tienne une conduite qui tend d'elle-même à la liire périr ; c'est assez que je fasse une action en conséquence de laquelle il est indubitable qu'elle périra. Mais je voudrais qu'elle ne pérît pas. Il est vrai, vous le voudriez ; mais vouloir qu'elle ne pérît pas, et en même temps vouloir ce qui la fait périr, ce sont, répond saint Chrysostome, deux volontés contradictoires : et votre désordre est, que de ces deux volontés, l'une bonne et l'autre mauvaise, la première, qui vous fait souhaiter que votre frère ne pérîl pas, et qui est bonne, n'est qu'une demi-volonté, qu'une volonté imparfaite, qu'une de ces velléités dont l'enfer est plein, et qui ne servent qu'à notre damnation ; au lieu que la seconde, par où vous voulez ce qui le fait périr, et qui est mauvaise, est une volonté efficace] une volonté absolue, une volonté consommée', et réduite à son entier accomplissement.

Ainsi, une femme remplie des idées du monde et vide de l'esprit de Dieu, se trouve engagée dans des visites ; dans des conversations dangereuses, et qu'elle ne veut pas interrompre, se portant à elle-même témoignage qu'elle ne s'y propose aucune intention criminelle : toutefois elle voit bien que par ce commerce elle entretient la passion d'un homme sensuel, qu'elle excite dans son cœur des désirs déréglés, qu'elle le détourne des voies de son salât, qu'elle donne lieu à ses folles cajoleries ; elle voit bien qu'en souffrant ses assiduités', sans qu'elle le veuille perdre, elle le perd néanmoins : en est-elle moins homicide de son âme? Non, chrétiens : le scandale qu'elle donne est un péché pour elle et un péché grief. Son intention, dans ce commerce, n'est que de satisfaire sa vanité; mais, indépendamment de son intention, sa vanité ne laisse pas d'allumer dans ce jeune homme et d'y nourrir une impudicité secrète. Elle ne répond à l'attachement qu'on a pourelle que par des complaisances qu'elle appelle de pures honnêtetés, et elle est bien résolue d'en demeurer là ; mais sa résolution n'empêche pas que l'effet de seS complaisances n'aille plus loin, et que, malgré

SERMON POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT

elfe, elle ne fasse périr celui qu'elle voudrait seulement se conserver, et à qui elle n'a pas le courage de renoncer.

C'est de là môme que j'ai dit (et plût au ciel que vous sussiez profiter des nialiieureuses épreuves que vous en laites tous les jours, et de l'expérience que vous en avez, ou que vous en devez avoir !), c'est de là que j*ai dit, et je le dis encore, que cet homicide des Ames est souvent attaché à des choses très-légères dans ro[>inion d{i monde, mais qui, pesées dans la balance du sanctuaire, sont des abominations devant Dieu ; à^les immodesties dans les habits, h un certain luxe dans les parures, à des nudités indécentes, à des modes que le dieu du siècle, c'est-à-dire qiie le démon de la chair a inventées ; à des légèretés et des privautés où l'on ne fait point djlficulté de se relâcher d'une certaine bienséance; à des entretiens particuliers dont le sçcret, la familiarité, la douceur affaiblit les forts et infatué les sages ; à des airs d'enjouement peu réguliers et trop libres, à des affectatijOns de plaire et de passer pour agréable. Tout cçla, dites-vous, est innocent. Hé quoi ! répond saint Jérôme, vous appelez innocent ce qui fait à l'Ame de votre prochain les plus profondes et les plus mortelles blessm-es ! Et quand, selon vos vues, que Dieu saura bien confondre, tout cela ep soi-même serait innocent, du moment que les suites en sont si funestes, devez-vous vous le permettre, ou plutôt ne le devez-vous cas avoir en horreur?

' Est-ce ainsi qu'a raisonné saint Paul, et sontce là les principes de morale qu'il nous a donnas ? Non, non, disait cet homme apostolique, je ne me croirai jamais permis ce que j'aurai prévu, et ce que ji saurai devoir être nuisible an salut de mon frère. Il parlait des viandes immolées aux idoles, qui, par elles-mêmes, n'ayant rien d'impur, pouvaient, dans le sentiment des apôtres, être mangées indifféremment par ceux des fidèles qui avaient la conscience droite, c'est-à-dire qui ne se sentaient nul penchant à l'idolâtrie, et qui faisaient une profession sincère de croire en Dieu seul. 11 n'importe, dirait ce vaisseau d'élection, cet homme suscité de Dieu pour nous instruire et pour former nos mœurs : si la viande que je mange scandalise mbn frère, quoique l'usage de celte viande ne me soit défendu par nulle autre loi, je me condamnerai par la loi de la charité à n'en point manger : Si escascandalizat fratrem meum, escnm non manducubo in œternum •. Etes-vous chrétiens, plus privilégiés que saint Paul? cette

i 1 Cor., Tiii, 13.

loi de la charité vous oblige-t-elle moins que lui T vous est-il plus libre qu'à lui de vous en dispenser? et si rA()ôlre, renonçant ù ses droits, a cru qu'il devait s'abstenir d'une viande, quoique permise, mais dont il craignait qu'on ne se scandalisât, avec quel front pouvez-vous soutenir devant Dieu cent choses que vous traitez d'indifférentes, mais dont vous savez mieux (jue moi les pernicieux effets? Avec quel front les pouvez-vous traiter d'indifférentes, ayant taci de fois reconnu combien elles sont préjudiciables à ceux qui vous approchent? Non, doit dire avec l'apôtre de Jésus-Christ une Ame vraiment chrétienne, si ces pratiques, si ces coutumes qu'autorise le monde et qui flattent mou amour-propre sont en moi des sujets de scandale, quoi qu'allègue ma raison pour me les justifier, je veux me les interdire : quelque innocentes qu'elles me paraissent, je les abhorre, je les déteste, j'y renonce pour jamais : Si esca scandalizat fratrem meum, non manducabo carnem in œternum.

Voilà comment vous devez parler et raisonner, si vous raisonnez et si vous parlez selon les principes de voire religion. Autrement (et c'est comme je l'ai d'abord marqué, le second malheur de celui qui donne le scandale) , autrement , mon cher auditeur , vous vous chargez devant Dieu et devant les hommes, non-seulement du crime particulier que vous commettez en scandalisant votre frère, mais généralement de tous les crimes que commet et que commettra celui que vous scandalisez. Or qui peut creuser et mesurer la pix)fondeur de cet abîme î et, pour me servir de l'expression du Saint-Esprit, quelle multitude d'abîmes ce seul abîme n'attire-t-il pas? Abysstis abyssum invocat >. Qui pourrait en faire le dénombrement ? et quel autre que vous, ô mon Dieu, qui sondez les abîmes, les peut connaître ? Deus qui intueris abyssos * . De combien de péchés, par exemple, un mauvais conseil n'est-il pas la source ? un conseil violent et injuste donné à un homnie puissant, et qui l'engagea satisfaire ou sa vengeance ou son ambition, quels maux ne cause-t-il pas ? de quels désordres n'est-il pas suivi ? quelle propagation, si j'ose ainsi dire, et quelle multiplicité de crimes n*enh-aîne-t-il pas après lui ? Vous êtes trop éclairés pour n'en pas voir les conséquences, et trop sensés pour n'en pas frémir. Or, il est de la foi que quiconque est auteur d'un tel conseil, au même temps qu'il l'a donné, sans y contribuer autre chose que

1 Paalm., xu, 8. — » Daniel., ni, 66.

de ravoir (Ionn<^, s'est i\6}h rendu par avance coupable de tous CCS malheurs ; qu'il s'est fait malgré lui comi)lice et {garant, disons mieux, qu'il se trouve uialgrt^ lui solidairement chargé de toutes les injustices de celui qui le suit et qui l'exécute. Que vos jugements, Seigneur, sont incompréhensibles, et qu'il laut que les enfants des hommes soient livrés à un sens bien réprouvé, quand ils oublient de si grandes et de si terribles vérités !

Mais les péchés, me direz-vous, sont personnels ; et Dieu, quoique redoutable dans ses jugements, semble nous rassurer par ses promesses, lorsqu'il nous dit, dans l'Ecriture, que l'iime qui péchera est la seule qui mourra : Anima quœ peccaverit, ipsa morietur * ; c'est-;\-dire que chacun péchera pour soi ; que le fds ne répomlra point de l'iniquité de son père, ni le pi^re de l'iniquité de son fds : Filius non portahit iniquitatem patris * ; que quand il faudra comparaître devant le souverain tribunal, chacun portera son propre fardeau, et non celui d'un autre : Unusquisque onus suum portabit '. J'en conviens, et je sais que ce sont là autant d'oracles contenus dans la loi divine, et qui, suivant l'ordre de la justice, se vérifieront à l'égard de tous les autres péchés ; mais exceptez-en le scandale : pourquoi ? parce que le scandale n'est pas un péché purement personnel, mais comme une espèce de péché originel qui, se communiquant et se répandant, infecte l'âme, non-seulement de son propre venin et de sa propre malice, mais de la malice encore de tous ceux à qui il s'étend et sur qui il se répand. Exceptez, dis-je, de ces règles, l'homme scandaleux, qui, péchant et pour soi et pour autrui, doit être jugé aussi bien pour auh"ui que pour soi-même ; et la raison en est bien naturelle. Car si, selon la loi de Dieu, celui qui pèche doit mourir ; beaucoup plus, dit saint Chrysostome, celui qui fait pécher, celui qui incite au péché, celui qui conseille le péché, celui qui enseigne le péché, celui qui donne l'exemple du péché, celui qui fournit les moyens et les occasions du péché, tout cela, en quoi consiste le scandale, étant, sans contredit, plus punissable et plus digne de mort que le péché même. 11 est donc vrai que chacun portera son propre fardeau ; mais pour vous, pécheur, par qui le scandale arrive, avec votre propre fardeau vous porterez encore celui des autres ; et quoique les autres, dont vous porterez l'iniquité, n'en soient pas plus déchargés ni plus justifiés, c'est ce fardeau de l'ini-

I Ezwh., XYUi, 4. — î Ibid., 20. — 3 Qalat., n, 6.

quité d'autrui qui achèvera de vous accabler.

Mais ces péchés, ajoutcz-vous, ne m'ont pas même été connus. Connus ou non, répond saint Jérôme, puisque votre péché en a été l'origine, ces péchés des autres, par une fatalité inévitable, sont devenus vos propres péchés. Vous n'avez pas su les désordres de ceux que vous scandalisez ; mais pour ne les avoir pas sus, vous n'en avez pas moins été le principe. Vous ne les avez pas sus, mais vous avez dû les savoir, mais vous avez dû les craindre, mais vous avez dû les prévenir , et c'est ce que vous avez négligé : il n'en faudra pas davantage pour vous en (aire porter toute la peine.

Voilà pourquoi le plus saint des rois, dans la ferveur de sa pénitence, demandait à Dieu qu'il lui fît particulièrement grûce sur deux sortes de péchés dont les conséquences lui paraissaient infinies : les péchés cachés et les péchés d'autrui ; les péchés qu'il commettait lui-même sans le savoir, et les péchés qu'il faisait commettre aux autres sans jamais se les imputer : Delicta quis intelligit ? ab occultis meis munda me, et ab alienis parce servo tuo i. Ah ! Seigneur, s'écriait-il, quel est l'homme qui connaisse toutes ses fautes ? quel est l'homme qui s'applique à les connaître ?quel est l'homme qui, pour les pleurer et pour les expier, ait le don de les discerner ? Delicta quis intelligit ? Purifiezmoi donc, mon Dieu, ajoutait-il, purifiez-moi des péchés que mon orgueil me cache, de ceux que la dissipation du monde m'empêche d'observer, de ceux dont le nuage de mes passions, ou le voile de mon ignorance, me dérobent la vue : Ab occultis meis muiida me. Mais en mémo temps pardonnez- moi les péchés du prochain dont je me suis rendu responsable, les péchés du prochain à quoi j'ai malheureusement coopéré, les péchés du prochain dont ma scandaleuse conduite a été la source empoisonnée, les péchés du prochain que vous me reprocherez un jour, etqui, joints aux miens propres, mettront le comble à ce pesant fardeau que je grossis tous les jours, et sous lequel peut-êtreje dois bientôt succomber : pardonnez-les-moi. Seigneur, e'. accordez-moi que je prévienne par une exacte et une sévère pénitence le jugement rigoureux que vous en ferez : Et ah alienis parce servo tuo.

Sainte prière que l'Esprit de Dieu suggérait à David, et dont je suis persuadé que l'usage ne serait pas moins nécessaire à la plupart de ceux qui m'écoutent ! Prière qu'une femme mondaine devrait faire tous les jours de sa vie dans l'esprit d'une humble componction ? Et quand

I Fnim., xYiii, U.

SERMON POUR LE DEUXIEME DIMANCHE DE

je dis une femme mondaine, je ne dis pas une femme sans religion, ni môme une femme sans règle, qui vil dans le libertinage et dans le désordre ; mais je dis une femme du monde qui, contente d'une spécieuse régularité dont le monde se laisse éblouir, est toutefois bien éloignée de vouloir se gêner en rien, ni s'assujettir à marcher dans la voie étroite de la loi de Dieu. Je dis une femme du monde qui, se piquant d'être irrépréhensible dans l'essentiel, ne laisse pas, par mille agréments qu'elle se donne et qu'elle veut se donner, d'être un scandale pour les Ames. Je dis une lemme du monde qui, sans èlre passionnée, ni attachée, n'est pas souvent moins criminelle que celles qui le sont ; et qui, avec la fausse gloire dont elle est si jalouse, et dont elle sait tant se prévaloir, d'être à couvert de la censure et au-dessus des faiblesses de son sexe, n'en est pas moins, par les péchés qu'elle entretient, ennemie de Dieu. Prière qui serait déjà le commencement de sa conversion, si, à l'exemple de David, elle disait chaque jour à Dieu : Ab alienis parce ; pardonnez-moi. Seigneur, tant de péchés dont je me croyais en ▼ain justifiée devant vous, et que l'aveuglement de mon amour-propre m'a fait jusqu'à présent envisager comme des péchés étrangers, mais dont je commence aujourd'hui àsentirle poids ! Pardonnez-moi toutes ces pensées, pardonnezmoi tous ces désirs, pardonnez-moi tous ces sentiments que j'ai fait naître par mes ajustements étudiés, par mes discours insinuants, par mes manières engageantes, quoiqu'accompagnées d'ailleurs d'une modestie qui m'inspirait plutôt une fierté profane qu'une retenue chrétienne : Ab alienis parce ! Mais, Seigneur, si vous me les pardonnez, puis-je me les pardonner à moi-même ? et quelles bornes dois-je mettre à ma pénitence, lorsque je n'ai pas seulement à satisfaire pour moi-même, mais pour tant de pécheurs qui ne l'ont été et qui ne le sont encore que par moi? Delicta quis inlelligit ? ab occultis meis munda me, et ab alienis parce servo tuo.

Ce langage, il est vrai, femmes mondaines, ne vous est guère ordinaire ; mais Dieu est le maître des cœurs, et quand il lui plaît, il donne bénédiclion à sa parole. Je sais que la conversion d'une âme scandaleuse est un grand miracle dans l'ordre du salut; mais le bras du Seigneur n'est pas raccourci. Espérons tout de la grûce de Jésus-Christ : elle est plus torle que le monde ; et quelque abondante que soit l'iniquilc du monde, elle n'empêchera pas l'accomplissement des desseins de Dieu. Il y aura dans

cet auditoire des Ames qui ne m'en croiront pas, et qui persisteront dans leurs scandales. Il y aura des chrétiens lâches, qui, convaincus de leurs scandales, n'auront pas la force d'y renoncer. Mais Dieu, parmi ces âmes lâches et ces âmes dures, a ses prédestinés et ses élus ; et peut-être, au moment que je dis ceci, en voitil quelqu'une qui, efficacement persuadée de la vérité que je viens de lui annoncer, est enfin résolue à retrancher de sa personne, de sa conduite, de ses manières, de ses divertissements, de ses entretiens, de ses actions, tout ce qui peut être en quelque sorte contraire à la pureté de sa religion et à l'édification du prochain. Quand je n'en gagnerais qu'une à Dieu, ne serais-je pas assez heureux ? Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs, voilà ce que l'Evangile nous apprend, et ce qu'il ne nous est pas permis d'ignorer, puisque c'est un des articles les plus formels de la foi que nous professons. Tout scandaleux est homicide des âmes (ju'il scandalise ; et tout scandaleux doit répondre à Dieu des crimes de ceux qu'il scandalise : mais si le scandale absolument et en soi est un si grand mal, que sera-ce du scandale causé par celui dont on doit attendre l'exemple ? Malheureux celui qui est auteur du scandale, mais doublement malheureux celui qui le donne, lorsqu'il est spécialement obligé à donner l'exemple 1 encore un moment de votre attention, c'est la seconde partie.

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