‹ Œuvres complètesChapitre 26 sur 183 · SUR LA FAUSSE CONSCÎENCE · texte numérisé non relu

SUR LA FAUSSE CONSCÎENCE

IcToir de faiib-e, ou plutôt, quand son cœur a pris parti, quel miracle ne serait-ce pas s'il conservait dans cet étal une conscience pui'e et saine, je dis pure et saine d'erreurs? Mais s'il est aisé de se faire une fausse conscience en se la formant selon ses désirs, beaucoup plus l'est-il encore en se la formant selon ses intérêts ; et c'est ici où je vous prie de renouveler votre attention. Car, comme raisonne fort bien saint Cbrysostome, c'est particulièrement l'intérêt qui excite les désirs, et qui leur donne cette vivacité si propre à aveugler l'homme dans les voies du salut. En effet, mes chers auditeurs, pourquoi se fait-on dans le monde des consciences erronées, sinon parce qu'on a dans le monde des intérêts à sauver, et auxijuels, quoi qu'il en puisse être, on n'est pas résolu de renoncer? Et pourquoi tous les jours, en mille choses que la loi de Dieu défend, étouffe- t-on les remords de la conscience les plus vifs, sinon parce qu'il n'y en a pas de si vifs que la cupidité, encore plus -vive, et l'intérêt, plus fort que la conscience, n'aient le pouvoir d'étouffer? On nous l'a dit cent fois, et malgré nous-mêmes peut-être l'avons-nous reconnu : dès qu'il ne s'agit point de l'intérêt, il ne nous coûte rien d'avoir une conscience droite, ni d'être réguliers et même sévères en ce qui regarde les obligations de la conscience. Notre intérêt cessant ou mis à part, ces obligations de conscience n'ont rien d'onéreux que nous n'approuvions, et même que nous ne goûtions. Nous en jugeons sainement, nous en parlons éloquemment , nous en faisons aux autres des leçons, nous en poussons l'exactitude jusqu'à la plus rigide perfection, et nous témoignons sur ce point de l'horreur pour tout ce qui n'est pas conforme à la pureté de nos principes. Mais est-il question de notre intérêt ? se présente-t-il une occasion où par malheur l'intérêt et cette pureté de principes ne se trouvent pas d'accord ensemble ? vous savez, chrétiens, combien nous sommes ingénieux à nous tromper. Dès là nos lumières s'affaiblissent , dès là notre sévérité se dément, dès là nous ne voyons plus les choses avec cet œil simple, cet œil épuré de la corruption du siècle. Parce qu'il y va de notre intérêt, ces opinions , qui jusqu'alors nous avaient paru relâchées , ne nous semblent plus si larges ; et les examinant de plus près, nous y découvrons du bon sens. Ces probabiUtés dont le seul nom nous choquait et nous scandalisait, dans le cas de notre intérêt, ne nous paraissent plus si odieuses. Ce que nous condamnions auparavant comme injuste

et insoutenable, à la vue de notre Intérêt change de face, et nous parait [)lein d'équité, ce que nous blAmious dans les autres coiiinience à être légitime et excusable pour nous, l'eut-ôtre ne laissons-nous pas de disputer un peu avec nous-mêmes ; mais entin nous nous rendons ; et cet intérêt dont nous ne voulons pas nous dé[)Ouiller , par une vertu bien surprenante , fait prendre à nos consciences tel biais et tel pli qu'il nous plaît de leur donner.

En quoi avons- nous communément la conscience exacte, et sur quoi sommes-nous sévères dans nos maximes ? confessons-le de bonne foi : sur ce qui n'est pas de notre intérêt, sur ce qui touche les devoirs des autres, sur ce qui n'a nul rapport à nous : c'est-à-dire que chacun pour son prochain est consciencieux jusfju'à la sévérité : pourquoi ? parce qu'on n'a jamais d'intérêt à être relâché pour autrui, et qu'on a plutôt intérêt à ne l'être pas , parce qu'on se fait, môme aux dépens d'autrui, un honneur et un intérêt de cette sévérité. Mais au même temps, par un aveuglement grossier dont il y a peu d'âmes fidèles qui sachent bien se garantir, chacun n'est consciencieux pour soi qu'autant que la nécessité de ses affaires, qu'autant que l'avancement de sa fortune, qu'autant que le succès de ses entreprises, en un mot qu'autant que son intérêt le peut souffrir : et de là vient que l'erreur et l'iniquité sont aujourd'hui si répandues dans les consciences des hommes. Ecoutez un laïque discourir sur les points de conscience qui concernent les ecclésiastiques ; c'est un oracle qui parle, et rien n'approche de ses lumières ; mais voyez comment il raisonne pour lui-même, ou plutôt jugez-en par ses actions : à peine lui trouverez- vous souvent de la conscience, et cet oracle prétendu vous fera pitié.

Voulez-vous, chrétiens, que je vous fasse sentir cette vérité ? elle est trop importante pour ne la pas mettre dans tout son jour. Appliquezvous à ma supposition. Que je ramasse dans ce discours tout ce qu'enseignent les théologiens les plus modérés, et les plus éloignés de porter les choses jusqu'à l'excès d'une indiscrète sévérité ; je dis même, si vous voulez, les plus commodes et les plus soupçonnés, soit avec sujet, soit sans sujet, de pencher vers le relâchement : que je ramasse, dis-je, tout ce qu'ils enseignent et qu'ils soutiennent être d'une obligation étroite de conscience, et à quoi néanmoins la conscience souvent des plus zélés conh*e eux et contre leur morale n'est pas dans la disposition de se soumettre. Tout commodes qu'on les prétend, que

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SERMON POUR LE TROISIÈME DIMANCHE DE L'AVENT

je rapporte ici, sans y rien ajouter «t dan« les termes les plus simples, leurs décisions sur cer^ tains chefs qui touchent les intérêts des hommef, et que j'en fasse l'application à tel qui se pique le plus d'une conscience timorée, il y en aura peu dans cette assemblée que je ne confonde, et peut-être intérieurement que je ne révolte. Que je remontre, par exemple, à un bénéficier jusqu'où va la sévérité de ces théologiens indulgents, sur cinq ou six articles essentiels dont je veux bien lui épargner le détail ; pour peu qu'il ait de sincérité et de droiture, il s'humiliera devant Dieu, et reconnaîtra qu'il est encore bien éloigné de cette exactitude dont il se flattait : mais pour peu que la vérité le blesse, il s'offensera de celle-ci. Si je ne m'adressais qu'à lui, tous les autres qui m'écoutent, n'y étant point intéressés , loueraient mon zèle , et s'écrieraient que j'ai raison. Mais que j'étende l'induction jusqu'à leurs personnes et à leur état, que je passe du bénéficier au financier, du financier . au magistrat, du magistrat au marchand et à Tartisan ; qu'avec la sainte liberté de la chaire je marque à chacun en particulier en quoi devrait consister pour lui la sévérité de la morale chrétienne, s'il voulait l'embrasser de bonne foi, et que je le convainque, comme il me serait aisé, que c'est sur cela même qu'il donne dans les plus grands relâchements dont il ne s'aperçoit pas, et à quoi il ne pense pas ; que je les lui fasse connaître, et que sans nul ménagement je les lui nielle devant les yeux, oui, je le répèle, peu s'en faudra que tout mon auditoire ne s'élève contre moi. Et pourquoi ? ah 1 chrétiens , c'est ici la contradiction. Nous voulons une morale étroite en spéculation, et non en pratique ; une morale étroite, mais qui ne nous oblige à rien, qui ne nous incommode en rien, qui ne nous contraigne sur rien ; une morale étroite selon notre goût, selon nos idées, selon notre humeur, selon nos intérêts ; une morale étroite pour les autres, et non pas pour nous; une morale étroite qui nous laisse la liberté de juger, de parler, de railler, de censurer ; en un mot, une morale étroite qui ne le soit pas : et de là vient que ce prétendu zèle de morale étroite n'empêche pas que dans le monde, et dans le monde même chrétien, on ne se forme tous les jours de fausses consciences.

Mais j'ai dit, et je le redis, que ce sont surtout les grands qui se trouvent plus exposés au malheur de la fausse conscience ; et le devoir de mon ministère, le zèle que Dieu m'inspire pour leur salut, ne me permet pas de leur taire

une vérité aussi essentielle que celle-là. Plus exposés, comme grands, an malheur de la fausse conscience : pourquoi T par mille raisons évidentes qu'ils ne sauraient trop méditer. C'est qu'étant grands et élevés, ils ont des intérêts plus difficiles à accorder avec la loi de Dieu, et par conséquent plus sujets à devenir la matière et le fonds d'une conscience erronée. Car ce ne sont pas les intérêts des grands qui font que, dans leurs entreprises et dans leurs desseins. Dieu est rarement consulté ; que chez eux le ressort de la conscience est si souvent affaibli par celui de la politique ; ou, pUilùt, que la politique est presque toujours la règle de leurs plus importantes actions, pendant que la conscience n'est écoutée ni ne décide que sur les moindres ; que ce qui s'appelle leur intérêt n'est presque jamais pesé dans la balance de ce jugement redoutable , où eux-mêmes néanmoins ils doivent l'être un jour : comme si leur intérêt était quelque chose pour eux de plus privilégié qu'eux-mêmes ; comme si la politique des hommes pouvait prescrire contre le droit de Dieu, comme si la conscience n'était un hen que pour les Ames vulgaires. Plus exposés, comme grands, au malheur de la fausse conscience : pourquoi ? c'est que tout ce qui les environne contribue à la former en eux. Rien, dit saint Bernard, n'est plus propre à séduire une conscience que les applaudissements, que les louanges, que les complaisances éternelles, que de n'être jamais contredit, que d'être toujours sûr de trouver des approbateurs : or, tel est le funeste sort de ceux que Dieu élève dans le monde. Plus exposés, comme grands par la fatalité de leur état, au malheur de la fausse conscience : pourquoi? parce que souvent ils sont servis par des hommes dont l'intérêt capital est de les tromper, des hommes dont toutes les vues sont peut-être fondées sur l'aveuglement delà conscience de leurs maîtres, des hommes qui seraient désolés si leurs maîtres, avaient une conscience plus exacte, par conséquent des hommes dont tout le soin est de jeter dans l'illusion ces maîtres dont ils ont la confiance, et de les y entretenir, soit par les conseils qu'ils leur donnent, soit par les sentiments qu'ils leur inspirent.

J'ai dit même, plus en particulier, que dans le monde où vous vivez, qui est la cour, le désordre de la fausse conscience était encore bien plus commun et bien plus didicile à éviter, et je suis certain que vous en tomberez vous-mêmes d'accord avec moi. Car c'est à la cour où les paâsions dominent, où les désirs sont plus

SUR LA FAUSSIC CKJNSCIENGK

ardents, où les intér<^ts sont pins vifs, et par une cons«^qtience infaillihle, où s'aveuglent plus aisi^ment et se pervertissent les eonsciences mi"^nie les plus éclairées et les plus droites. C'est ?» la cour où cette divinité du monde , je veux dire la fortune, exerce sur les esprits des hommes, et ensuite -sur leurs consciences, un empire plus absolu. C'est là où la vue de se maintenir, où l'impatience de s'élever, où l'entêtement de se pousser, où la crainte de déplaire, où l'envie de se rendre agréable, forment des consciences qui passeraient partout ailleurs pour monstrueuses, mais qui, se trouvant là autorisées par l'usage et la coutume, semblent y avoir acquis un droit de possession et de prescription. A force de vivre h la coiu* sans autre raison que d'y avoir vécu, on se trouve rempli deses erreurs. Quelque droiture de conscience qu'on y eût apportée, à force d'en respirer l'air et d'en écouter le langage, on s'accoutume à l'iniquité, on n'a plus tant d'horreur du vice ; et après l'avoir longtemps blâmé, mille fois condamné, on le regarde enfin d'un œil plus favorable, on le souffre, on l'excuse, c'est-à-dire qu'on se fait, sans le remarquer, une conscience nouvelle , et que par un progrès insensible, de chrétien qu'on étai!, on devient peu à peu tout mondain et presque païen.

Vous diriez, et il semble en effet qu'il y ait pour la cour d'autres principes de religion que pour le reste du monde, et que le courtisan ait un titre pour se faire une conscience différente en espèce et en qualité de celle des autres hommes : car telle est l'idée qu'on en a, si bien confirmée, ou plutôt si malheureusement justifiée par l'expérience. Voici, dis-je, ce qu'on en pense et ce qu'on en dit tous les jours : que quand il s'agit àe la conscience d'un homme de cour, on a toujours raison de s'en défier, et de n'y compter pas plus que sur son désintéressement. Cependant, mes chers auditeurs, saint Paul nous assure qu'il n'y a qu'un Dieu et une foi : et malheur à celui qui le divisant, ce seul Dieu, le représentera à la cour moins ennemi des dérèglements des hommes que hors de la cour, ou qui, partageant cette foi, la supposera plus indulgente pour une condition que pour l'autre! Anathème, mes frères, disait le grand Apôtre, à quiconque vous prêchera un autre Evangile que celui que je vous ai prêché! Fût-ce un ange descendu du ciel qui vous l'annonçât, cet Evangile différent du mien, tenez-le pour séducteur et pour imposteur. Ainsi, chrétiens, anathème à quiconque vous dira jamais qu'il y ait pour vous d'autres lois de conscience que ces mêmes lois B. — TOM. I.

sur lesquelles les derniers des hommes doivent (Mro jugés de Dieu ! et anathème à quiconque ne vous dira |)as ((ue CCS lois générales sont pour vousd'atil.inl plus terribles que vous avez plus de pencliaut à vous eu émanciper, et que vous êtes à la cour dans un plus évident péril de les violer !

Reprenons et concluons : désirs et intérêts des hounnes, sources maudites de toutes les fausses consciences dont le monde est plein. Désirs et intérêts des hommes, qui faisaient tirer à David cette triste conséquence, dont il n'exceptait nulle condition ; Omues declinaverunt 1 ; tous se sont égarés, tous ont maiché dans la voie du mensonge et de l'erreur, tous ont eu des consciences corrompues et même des consciences abominables : Corrnpii sunt, et ahominabilcs facti sunf^: pourquoi? parce que tous ont été passionnés et intéressés. 0 mon Dieu, faites-nous bien comprendre cette vérité, et qu'elle demeure pour jamais profondément gravée dans nos esprits I Puisqu'il est vrai que ce sont nos désirs qui nous aveuglent, ne nous livrez pas aux désirs de notre cœur ; puisque ce sont nos intérêts qui nous pervertissent, ne permettez pas que ces intérêts nous dominent. Donnez-nous, Seigneur, des cœurs droits qui, soumis à la raison, tiennent en bride toutes nos passions ; donnez-nous des âmes généreuses et supérieures à tous les intérêts du monde, l'ar là nos consciences, qui sont nos voies, seront redressées, et par là nous accomplirons la parole du précurseur de Jésus-Christ : Dirùjite viam Domini. Mais autant qu'il est aisé de se faire dans le monde une fausse conscience, autant est-il dangereux de s'y livrer et de la suivre : c'est le sujet de la seconde partie.

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