DEUXIÈME PARTIE
Toute erreur est dangereuse, surtout en matière de mœurs ; mais il n'y en a point de plus préjudiciable, ni de plus pernicieuse dans ses suites, que celle qui s'attache au principe et à la règle même des mœurs, qui est la conscience. Votre œil, disait le Fils de Dieu dans l'Evangile, est la lumière de votre corps : si votre œil est pur, tout votre corps sera éclairé ; mais s'il ne l'est pas, tout votre corps sera dans les lénèbres. Prenez donc bien garde, ajoutait le Sauveur du monde, que la lumière qui est en vous ne soit elle-même que ténèbres : Vide erçj'^ ne lumen quod in te est. tenebrœ sint 3. Or l'œil dont parlait Jésus-Christ, dans le sens lill(>i .i' de ce passage, n'est rien auti"e cliose que la Cuus-
' Psalœ., im, 3. - 2 Ibid., 1. — » Lac., xi, 35.
SEllMON POLR LE TuOISIÈME DIMANCHE i):: L'AV..NT.
eiciKîc qui nous éclaire, qui nous diriffc et qui nous lail afçir. Si la couscionco selon laquelle nous agissons estpureet sans mélange d'erreur, cV.sl une lumière qui se répantl surtout le corps de nos actions, ou, pour mieux dire, toutes nos actions sont des actions de lumière ; et pour user encore du terme de l'Apùtro, ce sont des fruits de lumière : Fructus lucis ' ; tout ce que nous faisons est saint, lou.iMe , digne de Dieu. Au contraire, si la conscie.ce, qnicst le flambeau et la lumière de noire âme, vient à se clianger en ténèhrcs, par les erreurs grossières dont nous nous laissons piéoccuper, c'est alors que toutes nos actions devienucnt des œuvres de ténèbres, et qu'on peut bien nous appliquer ce reproche de Jésus-Christ : Si lumen quod in le est tencbrcc sunt ipsœ, tenebrce quantœ erunt^ ? lié ! mon frère ! si ce qui devait être votre lumière n'est que ténèbres, que sera-ce de vos ténèbres mêmes, c*est-ii-dire si ce que vous appelez votre conscience, et que vous croyez une conscience droite, n'est qu'illusion, que désordre, qu'iniquilé, que sera-ce de ce que votre conscience même condamne et réprouve ?que serace de ce que vous reconnaissez vous-mômc pour iniquité et pour désordre?
Voilà, mes chers auditeurs, l'écueil que nous avons à éviter : car de là s'ensuivent des maux d'autant plus allligeants et plus étonnants, qu'à force de s'y accoutumer, on ne s'en étonne plus, et l'on ne s'en afflige plus. Ecoulez-en le dclail : peut-être en serez-vous touchés. Il s'ensuit delà qu'avec une fausse conscience il n'y a point de mal qu'on ne commette. 11 s'ensuit de là qu'avec un3 fausse conscience, on commet le mal hardiment et tranquillement. Enfln, il s'ensuit de là qu'avec une fausse conscience, on commet le mal sans ressource et sans nulle espérance de remède. Maliieurs dont il faut aujourd'hiii nous préserver, si nous ne voulons pas exposer notre àme à une perte irréparable et à une éternelle damnation.
Non, chrétiens, avec une fausse conscience il n'y a point de mal qu'on ne fasse; dites-moi celui qu'on ne fait pas, et par là vous comprendrez mieiLX la vérité de ma proposition. Pour vous la faire toucher au doigt, je vous demande jusqu'où ne va|)as le dérèglement d'une conscience aveugle et présomptueuse ? Du moment qu'elle s'est érigée en conscience , dites-moi les crimes qu'elle n'excuse pas, et qu'elle ne colore pas ? Uaî.nd,par exemple, l'ambition s'«^st fait une conscience de ses maximes pour parvenir à ses lins, ailfa-moi les devoirs qu'elle ne viole pas, les sen-
•EiiUcà., T, 9. — ' Malth., yi, 23.
limentsd'humnnilé qu'elle n'étouffe p;is, les lois de probité, d'/Mpiitr, de fidélité, rprelle ne renverse pas? Conscience tant qu'il vous plaira: corrompue ([u'elle est par l'ambition, dites-moi les iiiulign(\s jalousies (|u'elle n'inspire pas, les damnablcs intrigues qu'elle n'entretient pas; les tourberies, les trahisons dont, s'il est nécessaire, elle no s'aide pas? Quand la conscience est de concert avec la cupidité et l'envie d'avoir, ditesmoi les injustices qu'elle ne permet pas, les usures qu'elle ne favorise pas, les simonies qu'elle ne pallie pas, les vexations, les violences, les mauvais procès, les chicanes qu'elle ne justifie pas? Quand la conscience est formée par l'auiniosité et la haine, dites-moi les ressentiments , les aigreurs qu'elle n'autorise pas, les vengeances qu'elle n'appuie pas, les divisions scaniialeii-es, les inimitiés qu'elle ne fomente pas, les fiertés, les duretés qu'elle u'approuve pas? Non, encore une fois, rien ne i'ariôte : pervertie qu'elle est d'une part, et néanmoins conscience de l'autre, elle ose tout, elle entreprend tout, elle se po. te à tout. Elle couvre la multitude des péchés, et des péchés les plus énormes, non pas comme la charité, en les effaçant , mais en les tolérant, en les soutenant, en les défendant.
Avec une far.sse conscience, que ne firent pas les juifs ? Ils crucifièrent le Saint des saints, ils mirent à mort Jésus-Christ. Voilà jusqu'où pouvait aller la fausse conscience des hounncs, et voilà jusqu'oii s'est portée la fausse conscience d'un peuple qui, d'ailleurs, se piquait et se glorifiait d'avoir de la religion. Du plus horrible de tous les crimes, qui était le déicide, •il s'est fait une religion, et, par le même prificipe, on commet tous les jours dans le monde, quoique sans effusion de sang, les plus cruels homicides. C'est-à-dire, avec une fausse 'conscience, on égorge son prochain, on lui porte en secret des coups mortels, on lui ôte l'honneur, qui lui est plus cher que la vie ; on détruit sa réputation, on ruine par de mauvaisoffices sa fortune et son crédit. Ne vous offensez pas de la comparaison des juifs; elle n'a que trop de fondement. En effet, avec une fausse conscience, les juifs n'appréhendèrent point d'être souillés du sang du juste, qu'ils demandèrent à Pilate, quoiqu'en même temps, scrupuleux et superstitieiLX, ils refusassent d'entrer chez Pilate même, parce qu'il était gentil, et qu'ils craignaient de devenir impurs et de se mettre hors d'état de manger la Pàque. Et par un abus tout semblable, et si connnun aujourd'hui dans le monde, avec une fausse conscience on a\ale le chameau et ou le diijorc, tandis qu'on craint
SUR r\ FAISSE CONSCIKNCE.
d'nvalor le inoncheroii. C'csl-.Vdire, avec une fausse conscience, on s'abandonne aux plus violentes et aux plus ai-tlenles passions, on se satisfait, on se veni^e, on s'empare du bien irautrui, on le relient injustement, on dévore la ^envo et rorpliclin, on dépouille le pauvre et le laihle, tandis qu'h l'exemple des pharisiens, on se lail des crimes de certains points très-peu importants; on est exact et régulier comme eux juscpi'au scru[)ule sur de légères observances qui ne regardent (pie les dehors de la religion, pendant cpie l'on se moipie et que l'on se joue de ce qu'il y a dans la religion etdans lu loi de Dieu de plus grand et de plus indispens;ible. sav()ir: la justice, la miséricorde et la foi.
Qu"ist-ce que la fausse conscience? unahime, dit saint Bernard, mais un abîme inépuisable de péchés : Conscientia quasi abyfisus mitlta i ; une mer profonde et affreuse, dont on peut bien dire que c'est là où se trouvent des reptiles sans nombre : Mare magnum ac spatiosum; Uiic reptilij, quorum non est numerus 2. Pourquoi des reptiles ? parce que de même, dit ce Père, que le reptile sinsinue et se coule subtilement, aussi le péché se glisse-t-il comme imperceptiblement dans une conscience où la passion et l'erreur lui donnent entrée. Et pourquoi des reptiles sans nombre ? parce que de même que la mer, par ime prodigieuse fécondité, est abondante en reptiles, dont elle produit des espèces innombrables, et de chaque espèce un nombre infini, aussi la conscience erronée estelle l'éconde en toutes sortes de péchés qui naissent d'elle et qui se multiplient en elle.
Car c'est là, poursuit saint Bernard, où s'engendrent les monstres : Illic 7'epUlia. C'est dans la fausse conscience où se couvent les envies , les aversions noires et pleines de venin ; là où se forment les médisances raffinées, les calomnies enveloppées, les intentions de nuire, les perfidies déguisées, et, par une maudite politi que, artificieusement dissimulées; là où croissent et se nourrissent les désirs charnels, suivis de consentements volontaires que l'on ne discerne pas ; les attachements secrets mais criminels dont on ne se défie pas; les passions naissantes, mais bientôt dominantes, auxquelles on ne résiste pas ; là où se cache l'orgueil sous le masque de l'humilité, l'hypocrisie sous le voile de la piété, la sensualité la plus dangereuse sous les apparences de l'honnêteté ; là où les vices s'amassent en foule, parce que c'est là qu'ils sont comme dans leur centre et dans leiu" élément : Illic reptilia quorum non est nu:nerus.
' Bern. — » Psalm., cm, 26,
A <f<ioi ncsl-on pas exposé, et de quoi n'csl-on pas capalde en suivant une conscience aveuglée par le péché?
N'en demeurons pas là : j'ajoute qu'avec une fausse conscience, on commet le mal hardiment et tranrpiillemenl. Hardiment, parce (pi'on n'y trouve dans soi-même mdie opposition; Iranquilleinonl, parce qu'on n'en ressent aucun trouble, la conscience, dit saint Augustin, étaid alors d'intelligence avec le pécheur, et le pécheur, dans cet état, ayant fait comme un pacte avec sa conscience, qin le met enfin dans la funeste possession de pécher et d'avoir la paix Ur la paix dans le péché est le plus grand de tous les maux. Non, chrétiens, le péché sans la paix n'est point absolument le plus grand mal que nous ayons à craindre, et la paix hors du péché serait sans exception le plus grand bien que nous puissions désirer. Mais l'un et l'autre ensemble, c'est-à-dire la paix dans le péché, et le péché avec la paix, c'est le souverain mal de cette vie, et ce qu'il y a pour le pécheur de plus approchant de la réprobation.
Or voilà, mes chers auditeurs, ce que produit la fausse conscience. Prenez garde, s'il vous plaît, à la remarque dj saint Bernard, qui éclaircira ma pensée. Il distingue quatre sortes de consciences :la bonne, tranquille et paisible; la bonne, gênée et troublée; la mauvaise, dans l'agitation et dans le trouble ; la mauvaise, dans le calme et la paix : et ià-dessus écoutez comment il raisonne. Une bonne conscience tranquille et paisible, c'est, dit-il, sans contestation un paradis anticipé ; une bonne conscience gênée et troublée, c'est comme un purgatoire dans cette vie, dont Dieu se sert quelquefois pour éprouver les âmes les plus saintes; une mauvaise conscience dans l'agitation et dans le trouble que lui cause la vue de ses crimes, c'est une espèce d'enfer. Mais il y a encore, ajoute-t-il, quelque chose de ph-e que cet enfer : et quoi ? une mauvaise conscience dans la paix et dans le calme, et c'est où la fausse conscience aboutit. Car, dans la conscience criminelle, mais troublée de la vue de son péché, quelque image qu'elle nous retrace de l'enter, au moins y a-t-il encore des lumières ; et par conséquent, au moins y a-t-il encore des principes de componction, de contrition, de conversion. Le pécheur se révolte contre Dieu, mais au moins sait-il bien qu'il est rebelle, mais an moins ressent-il lui-même le malheur et la peine de sa rébellion ; sa passion le domine et le rend esclave de l'iniquité; mais au moins ne l'er^'èche-t-elie pas de conuuifcie ses devoii's, ni d'eue
SERMON POUR LR TUOISfr<:ME DIMANCHE DE L'A VENT.
«oumish la vérité. Donnez-moi le mondain le plus emporté dans son libertinage ; tandis qu'il a une conscience droite, il n'est pas encore tout h fait hors de la voie de Dieu : pourquoi ? parce que, malgré ses emportements, il voit encore le bien et le mal, et que cette vue peut le ramener à l'un et le retirer de l'autre.
Mais dans une fausse conscience il n'y a que ténèbres, et que ténèbres intérieures, plus funestes mille fois que ces ténèbres extérieures dont nous parle le Fils de Dieu, puisqu'elles sont la source de l'obstination du pécheur, et de son endurcissement. Ténèbres intérieures de la conscience, qui font que le pécheur au milieu de ses désordres, est content de lui-même, se tient sûr de Dieu, se rend de secrets témoignages d'une vaine innocence dont il se flatte, pendant que Dieu le réprouve, et prononce contre lui les plus sévères arrêts.
Et c'est là, chrétiens, ce que j'ai prétendu, quand j'ai dit, en dernier lieu, qu'avec une fausse conscience on commet le mal sans ressource ; car la grande ressource du pécheur, c'est la conscience droite et saine, qui, en commeltant même le péché, le condamne et le reconnaît comme péché. C'est par là que Dieu nous rappelle, par là que Dieu nous presse, par là que Dieu nous force , pour ainsi dire, de rentrer dans l'ordre, et dans la soumission et l'obéissance due à sa loi. Ce fut par là que la grâce de Jésus-Christ, victorieuse, triompha du cœur d'Augustin : cette rectitude, et , pour ainsi dire, cette intégrité de conscience que saint Augustin avait conservée jusque dans ses plus grands dérèglements, fut le remède et la guérison de ses dérèglements mômes. Oui , Seigneur, disait-il à Dieu, dans cette humble confession de sa vie que je puis proposer aux âmes péiiilcntes comme un parlait modèle ; oui, Seigneur, voilà ce qui m'a sauvé, ce qui ma retiré du profond abîme de mon iniquité : ma conscience, déclarée pour vous contre moi; ma conscience, quoique coupable, juge équitable d'ellemême, voilà ce qui m'a fait revenir à vous. Voyez-vous , chrétiens, la conduite de la grâce 4ans la conversion d'Augustin? ce fonds de conscience qui était resté en lui, et que le péché même n'avait pu détruire, fut le fonds de toutes les miséricordes que Dieu voulait exercer sur lui : le trouble de cette conscience criminelle, mais, malgré son péché, conforme à la" loi, fut la dernière grâce, mais au môme temps la plus efficace et la plus invincible de toutes les grâces, que Dieu s'était réservée pour fléchir et pour amollir la dureté de ce cœur impénitent. Pensée
consolante pour un pécheur intérieurement agité et livré aux remords de sa conscience. Tandis que ma conscience me fait souiïrir cette gêne cruelle, mais salutaire ; tandis qu'elle me reproche mon péché , Dieu ne m'a pas encore abandonné, sa grâce agit encore sur moi : il y a encore pour moi de l'espérance ; mon salut est encore entre mes mains, et les miséricordes du Seigneur enfin ne sont pas encore épuisées : ces remords dont je suis combattu m'en sont une preuve et une conviction sensible , puisque Dieu me marque par là la voie que je dois suivre pour retourner à lui.
Et en effet, avec une conscience droite, quelque éloigné de Dieu que l'on puisse être, on revient de tout. C'est ce que l'expérience nous fait voir tous les jours en mille sujets où Dieu, comme dit saint Paul , se plaît à manifester les richesses de sa grâce, et qui, après avoir été les scandales du monde par leur vie abominable, en deviennent, par leur conversion, les exemples les plus éclatants et les plus édifiants. Au contraire, avec une fausse conscience, mortellement blessé, ouest dans l'impuissance de guérir; engagé dans les plus grands crimes et dans les plus longs égarements, on est sans espérance de retour. Avec une fausse conscience, on est incorrigible et inconvertible ; on s'opiniâtre, on s'endurcit, on vit et on meurt dans son péché : d'où il s'ensuit que la fausse conscience, et surtout la paix de la fausse conscience, dans l'ordre des jugements de Dieu , doit être regardée du pécheur, non-seulement comme une punition de Dieu, mais comme la plus formidable des vengeances de Dieu, mais comme le commencement de la réprobation de Dieu.
Et voilà pourquoi, dit saint Chrysostome (ne perdez pas cette réflexion, qui a quelque chose de touchant quoique terrible), quand Isaïe, animé du zèle , de la gloire et des intérêts de Dieu, semblait vouloir porter Dieu à punir les impiétés de son peuple, il n'employait point d'autres expressions que celle-ci ; Excœca cor populi hujus •; aveuglez le cœur de ce peuple, c'est-à-dire la conscience de ce peuple. 11 ne lui disait pas : Seigneur humiliez ce peuple , confondez ce peuple, accablez, opprimez, ruinez ce peuple. Tout cela lui paraissait peu en comparaison de l'aveuglement , et c'est à cet aveuglement de leurs cœurs qu'il réduisait tout . Excœca cor. Comme s'il eût dit à Dieu : C'est par là. Seigneur, que vous vous vengerez pleinement. Guerres, pestes, famines, calamités temporelles, ne seraient pour ces âmes révoltées
* Isai., VI, tO.