DEUXIÈME PARTIE
Quelque pénétration que nous ayons, et de quelque force d'esprit que nous puissions nous piquer, c'est un oracle de la foi, que nos pensées sont timides , et nos prévoyances incertaines : Cogitationes mortalium timidœ, et incertœ providentiœ nostrœ >. Nos [)ensées sont timides, dit saint Augustin expliquant ce passage, parce que souvent dans les choses même qui regardent le salut, nous ne savons pas si nous prenons le meilleur parti, ni môme si le parti que nous prenons est absolument bon; et que nous n'avons point assez d'évidence pour en faire un discernement exact, beaucoup moins un discernement sûr et infaillible. D'ou il s'ensuit que, malgré toutes nos lumières, nous craignons de nous y tromper, et que nous avons sujet de le craindre, puisque la voie où nous nous engageons, quelque droite qu'elle nous paraisse, peut ne l'être pas en elïet ; et que les vues courtes et bornées d'une faible raison qui nous sert de guide, n'empêchent pas que nous ne soyons exposés aux funestes égarements dont saint Paul voulait nous garantir, quand il nous avertissait d'opérer notre salut avec crainte et avec tremblement : Cogitationes mortalium timidœ. Comme nos pensées sont timides, l'Ecriture ajoute que nos prévoyances sont incertaines, parce que l'avenir n'étant pas en notre pouvoir, et Dieu s'en étant réservé la connaissance, de quelque précaution que nous usions, nous sommes toujours dans le doute si ce que nous entreprenons, quoique avec des intentions. pures et en apparence chrétiennes, est bien entrepris ; si nous n'aurons point lieu un jour de nous en repentir ; si notre conscience ne nous le reprochera jamais, et si ce que nous avons cru innocent pendant la vie ne sera point à la mort la matière de nos regrets
> Sap., u, 14.
SUll LA i'i!:NSÊR DR LA ."^JOUi.
et de nos tlôsospoirs: Et inccrUv providetitiœ nnxtrœ. Elal nialhiuiiciix, que le plus (^claire des homiiios (léplorail, et qu'il regardait coiiuiio la Buile fatale du pt'^clié. H serait donc important de trouver un moyen qui nous délivrAt de ecs incertitudes attligeantes, et de ces craintes si opposées i\ la paix intérieure de nos ftmcs ; qui, dans les occasions où il s'agit de nos devoirs, nous mît en état de conclure toujours sùromont, et qui, danïj mille conjonctures où le salut et la conscience se trouvent môles, nous préservât également de l'erreur et du repentir. Or, je souliens que le moyen pour cela le plus efficace est le souvenir de la mort. Pourquoi ? le voici : parce que le souvenir de la mort est une application vive et touchante, que nous nous faisons h nous-mêmes de la lin dernière, qui doit être le solide fondement de toutes nos délibérations ; et qu'il est certain qu'en pratiquant ce saint exercice du souvenir fréquent de la mort, nous prévenons ainsi tous les remords et tous les troubles dont pourraient être sans cela suivies nos résolutions. Dans l'engagement indispensable où nous sommes de régler selon Dieu notre conduite, est-il rien de plus instructif; rien do plus édifiant et même de plus consolant pour nous que ces vérités ? Suivez-moi.
Pour bien délibérer et pour bien résoudre, il faut toujours avoir devant les yeux cette fin dernière qui est la règle de tout, et à laquelle par conséquent tout ce que nous nous proposons dans le monde doit aboutir, comme autant de lignes au centre. J'entends par la fin dernière, ce souverain bien, cet unique nécessaire, ce salut que nous ne devons jamais perdre de vue, et dont toutes nos actions doivent avoir une dépendance essentielle et immédiate. C'est un axiome indubitable dans la morale cni'ctienne, et un principe universellement reconnu. Mais le moyen d'avoir toujours ce regard fixe sur un objet aussi élevé que celui-là, et de pouvoir être assez attentifs sur nous-mêmes, pour observer dans chaque actionde la vie le rapport qu'elle a, je ne dis pas à la fin particulière et prochaine qui nous fait agir, mais à la fin commune et plus éloignée où nous devons tous aspirer ? C'est, mes chers auditeurs, d'envisager et de prévoir la mort : la mort, malgré nousmêmes, nous rappelle toute l'éternité qui la suit : elle la rapproche de nos yeux, comme un rayon de lumière, mais un rayon vif et perçant qui se répand dans nos esprits ; et par là elle nous découvre tout ce qu'il y a dans nos entreprises et dans nos desseins de bon ou de mauvais, de sûr ou de dangereux, d'avantageux ou de nuisible.
Rn oflcl, pénétré (]uc je suis de celte pensée, il faut mourir, je commence ;i juger bien p!u!» sainement de toutes choses : di^agé de ini!I(î illusions que la mort et l'élornité dissipf^nt, quelque occasion qui se présente, je vois bien plus clairement et bien plus vite ce qui m'éloigne de ma fin, ou ce qui peut m'aider à y parvenir ; et dès que je le vois, je ne balance point sur la résolution que j'ai à former touchant ce qui m'est ou salutaire ou préjudiciable dans la voie de Dieu. Je dis sans hésiter : Ceci m'est pernicieux, ceci m'est utile, ceci m'exposera, ceci me perdra. Et puisqu'il m'est pernicieux, je le dois donc rejeter ; et puisqu'il m'est utile, je le dois donc prendre ; et puisqu'il m'exposera, je le dois donc craindre; et puisqu'il me perdra, je le dois donc éviter. Sans la vue de la mort, cette considéra lion de ma dernière fin ne ferait tout au plus sur moi qu'une impression superficielle , qui ne m'empêcherait pas de donner dans mille écueils, et de faire mille fausses démarches : c'est ce que l'expérience nous apprend tous les jours. Mqis quand je médite la mort et l'éternité qui en est inséparable, elle frappe non esprit et toutes les puissances de mon âme, en sorte même que je ne puis plus me distraire ni me détourner de cette fin bienheureuse à laquelle je suis appelé, et pour laquelle j'ai été créé. Je me trouve comme déterminé à la faire entrer dans tous les projets que je trace, dans tous les intérêts que je recherche, dans tous les droits que je poursuis ; et parce que cette fin ainsi appliquée est la règle infaillible du mal qu'il faut fijir et du bien qu'il faut embrasser, la méditation de la mort devient pour moi, selon l'Ecriture, un fonds de prudence et d'intelligence : Utinam sapèrent et inteUigerent, ac novissima providerejit i .'
Aussi, pourquoi les païens même rendaientils une espèce de culte aux tombeaux de leurs ancêtres? pourquoi y avaient-ils recours comme à leurs oracles ? pourquoi , dans les traités et dans les négociations importantes, y tenaientils leurs conseils et leurs assemblées ? C'était une superstition ; mais cette superstition, remarque Clément Alexandrin, ne laissait pas d'être fondée sur un instinct secret de raison et de religion; car ils semblaient ainsi reconnaître que leurs conseils ne pouvaient être ni régulièrement ni constamment sages, sans le souvenir et la vue de la mort. C'est pour cela qu'ils ne s'assemblaient pas dans des lieux de réjouissance, mais dans le séjour de l'affliction et des larmes ; parce que c'est là, comme dit Salomon,
) i)eutor., XXXII, 2».
SERMON POUR LE MERCREDI DES CENDRES
que l'on est aulhenliciueineul averti de la (in de tous les lioiniaes , et par conséquent que l'on est i)lus capable de consulter et de décider : JUic enim linis cunctorum admonelur kominum *. Or, ce que faisaient les païens peut nous servir de modèle, en k rectifiant et le sauctifiant par la foi.
En effet, il n'y a point de jour, mes chers auditeurs, où vous ne deviez, pour ainsi dire, tenir conseil avec Dieu et avec vous-mêmes ; tantôt pour le diuix de votre état, tantôt pour le gouvernement de vos familles, tantôt pour l'usage de vos biens, tantôt pour la disposition de vos euiplois, tantôt pour la mesure de vos divertissements, tantôt pom- l'ordre de vos dévotions, tantôt pour votre propre conduite, tantôt pour la conduite de ceux dont vous devez répondre ; car malheur à nous si nous abandonnons tout cela au hasard, et si nous agissons sans règle et sans principe ! En vain dii-ons-nous que nous n'avons i)as eu assez de lumières pour trouver lîi-dessus, parmi les embarras du siècle, le point fixe .et immobile de la vraie sagesse. Abus, chrétiens, puisque nous en avons le moyen le plus efficace. En voulez-vous une preuve senâble ? faites-en l'essai, et jugez-en par vousmêmes. Il s'agit de choisir un état de vie: choisissez-le comme devant un jour mourir ; et vous verrez si la tentation et le désir de vous éiever vous y fera prendre un vol trop haut, il est question de régler l'usage de vos biens : réglez-le coinme les devant bientôt perdre, parce qu'il faudra bientôt mourir ; et vous verrez si l'attachement aux richesses tiendra votre cœur étroitement resserré dans les bornes d'une avare convoitise. On vous propose un intérêt, un gain, un profit : examinez-le comme étant sur d'en rendre compte à Dieu et de mourir ; et vous verrez si les maximes du monde vous \ feront rien hasarder contre les lois de la conscience. Vous êtes embarqué dans une afl'aiie, vous avez un différend à terminer ; videz l'un et l'autre, comme vous voudriez l'avoir fait s'il fallait maintenant mourir , et vous verrez si l'enlôtement ou l'orgueil vous (era oublier les lois de la justice et manquer aux devoirs de la charité. Non, chrétiens, il n'y aura plus rien à craindre pour vous. La seule pensée que vous devez mourir corrigera vos erreurs, détruira vos préjugés, arrêtera vos précipitations, -urvira de frein à vos empressements et de contre- poids à vos légèretés. Et n'est-ce pas ce qui de tout temps a conduit les saints dans les voies droiles qu'ils ont leuues, sons s'é-
> ficelés., n^ a»
garer et sans tomber ? N'est-ce pas ce qui leur a fait prendre si souvent des résolutions que le monde condamnait do folie, mais que leur ins|)irail la plus liante sagesse de l'Evangile ? N'est-ce pas ce (|ui les a portés ù cmbiasser des vocations pénibles, huiuiiiantes, contraires a toutes les inclinations de la terre, et où la seule grûcc de Dieu les pouvait soutenir ? Les routes qu'ils devaient suivre pour ne se pas perdre étaient autant de secrets de prédestination : mais ces secreis,aulrement ijnpéuéh'ables,8e développaient sensiblementà leurs yeux dès qu'ilsregardaient la mort. Il y avait des dangers et des pièges dans le chemin où ils marchaient, pmsqu'il y en a partout ; niais la vue de la mort les préservait de tous les pièges et de tous les dangers ; et il ne tient qu'à vous et à moi den tiier le même avantage.
Si donc nous n'avons pas assez de discernement pour nous bica conduire, et si, manque de connaissances, nous faisons des fautes iiréparables ; si nous nous engageons témérairement; si nous choisissons des états où Dieu ne nous a point ap()elé>,ou s'il nous pri>e de mille grâces qu'il voulait nous douner ailleurs; si nous prenons des emplois à quoi nous ne bommes pas propres, et où notre incapacité nous fait commettre des péchés sans nombre ; si nous contractons des alliances qui ne pioduisent que des chagrins, que des amertumes, que des guerres intestines, que des divorces scandaleux; si nous nous jetons dans des inhigues qui nous attirent de tristes revers, et dont le succès ne tourne qu'à notre confusion et à notre ruine; si nous entrons en des sociétés, en des parties, en des négoces qui intéressent la conscience, et où le salut nous devient comme impossible (car vous savez combien ce que je dis est ordinaire ; et Dieu sait co mbien d'àmes seront élerneilement malheureuses pour s'être livrées de la sorte elles-mêmes, sans réflexion et sans discrétion); sidis-je, tout cela nous arrive, ne l'imputons point à Dieu, chrétiens, ne l'imputons pas même à notre misère. Dieu y avait pourvu ; et malgré notre misère, le souvenir de la mort pouvait et devait nous mettre à couvert. Mais n'en accusons que noire inlidélité, qui nous lait éloigner de nou^s ce souvenir si nécessaire, comme un objet fâcheux et désagréable, et qui, par une suite inévitable, nous expose à tous les égaiements où nous nous laissons entraîner.
De ià vient un autre avantage qui est comme une conséquence du premier. Car pour délibérer sagement, il laut préveaii' les inquiétudes.
Sia IwV TENSpJi: DE LA MORT.
bcaucoin)i»?us les ropcntirs elles désespoirs dont nos résolutions poinraiciil élre suiviiM, puisque, coauiie dit saint lienianl, ce qui doit ùlrc le siyol d'un repentir ne peul ôlre le conseil d'un hoinnu' sensé. Or, d*oi\ peul venir un elTel aussi avaul.i-jeux (pie celui-là ? qui peut nous nietire eu élal de dire, si nous voulons, h chaque nioujent : Je prends uu parti dont je ne iue repentirai jamais ; ce que je fais, je me saiuai élernelleineut bon gré de l'avoir fait? Qui le peut, chrétiens ? l'usage fréquent de ce que j'a[)pelle la science pratique de la mort. Pourquoi? excellente raison de saint Augustin : Parce que la mort, dit ce saint docteur, étant le terme ou aboutissent tous les desseins des hommes, c'est là même que naissent leurs repentirs les plus douloureux. Mais le secret de les prévenir, c'est de prévenir, autant qu'il esl possible, le moment de lu mort. Et comment ? En se deuiandant à soi-même ; Quel sentiment aurai-jo à la mort de ce que j'entreprends aujourd'liui ? ce que je vais faire me troublerat-il alors? me consolera-t-il ? me donncra-lil de la confiance? me causera-t-il des regrets? l'approuverai-je ? le condamnerai-je ? Car, pour chacune de ces questions, nous avons dans uous-mômcs une réponse générale, mais décisive, sur laquelle nous pouvons faire fond ; et cette réponse, pour appliquer ici la parole du grand Apôlre, c'est la réponse de la mort : El ipsi in nobis responsum mortis habemus i. Tandis que nous raisonnons selon les principes de la vie, les réponses que nous nous rendons à nousmêmes nous entretiennent dans un dérèglement de conduite, qui fait que nous nous repentons maintenant de ce qui devrait nous consoler, et que nous nous applaudissons de ce qui devrait nous affliger ; mais la pensée de la mort, par une vertu toute contraire, et que l'expérience nous fait sentir, redresse, si je puis ainsi parler, tous ces sentiments ; elle ne nous donne de joie que pour ce qui doit être le vrai sujet de notre joie, et ce qui le sera toujours*, elle ne nous donne de douleur et de repentir que pour ce qui doit être le vrai sujet de notre repentir et de notre douleur, et ce qui ne le sera plus à la mort, après l'avoir été dans la vie. En noas attachant à la vie, nous ne concevons que des repentirs passagers et variables , qui nons font aujourdhui condamner ce que demain nous approuverons ; d'où viens que nos repentirs même ne peuvent former en nous cette conduite uniforme, qui est le caractère de la prudence chrétienne, Mais quand nous mé-
^UCoT.,\,9k
(liions la mort, nons la prévoyons, et en la ]>ré-
voyant nous [irévenons ces repentirs éternels, dont l'horreur, toujoiu's la rnûmc, non-seulement esl sulUsaute, mais toute-puissante pour arrêter les saillies de notre esprit, et pour empêcher que la cui)idité ne l'aveugle cl (pi'elle ne l'emporte. Or, c'est bien ici que la piudence des justes triomphe de la témérité des im[)ies. Car enlin, mon frère, dirais-je avec saint Jénune h un libertin du siècle, quelque endurci que vous soyez dans votre péché, quelque tranquille que vous affectiez de paraître en le commettant, quelque force d'esprit que vous marquiez lorsqu'il faut vous y résoudre, votre malheur est de ne pouvoir faire un retour sur vous-même, sans porter déjà contre vous-même ce triste arrêt : Je vais faire un pas qui me jettera dans le plus ci*uel désespoir, du moins à la mort, et que je von drais alors réparer par le sacrifice de mille vies.
Je sais qu'autant qu'il est en vous, vous étouffez ce sentiment ; mais je sais aussi qu'il n'est pas toujoursen votre pouvoir de vous en défaire. Je sais que cette rétlexion se présente à vous malgré vous, lors même que vous faites plus d'efforis pour l'éloigner de vous ; je sais qu'elle vient jusques au milieu de vos plaisirs, parmi les divertissements et les joies du monde, dans les moments les plus heureux en apparence, vous saisir, vous troubler ; et qu'au fond de l'àme elle vous fait bien payer avec usure cette fausse Irauquillilé, qui ne consiste que dans des dehors trompeurs. Mais moi qui veux me garantir de ces alarmes et de ces agitations secrètes, que fais-je ? J'aime à m'occuper du souvenir de la mort, afin qu'un remords pu quant el importun ne l'excite pas dans moi contre moi. Je préviens par la pensée tous les repentirs de la mort ; et au lieu de les réserver à cette dernière heure, je me les rends utiles pour l'heure présente. J'en veux être touché maintenant, afin qu'ils ne me désespèrent pas à la mort; c'est-à-dire, je veux maintenant me remplir de cette idée, que je me repentirais, afin de ne me repentir jamais. Je dis, comme le Prophète royal : Circumdederunt me dolores mortis < ; les douleurs de la mort, ses regrets, ses désespoirs m'ont investi, m'ont assiégé de toutes parts; et bien loin de m'en défendre, j'en fais mon bonheur et ma sûreté. Car qu'y a-t-il de plus désu-able pour moi que d'avoir en moi ce qui me répond de moi-même ; ce qui me sert à régler toutes mes démarches, à mesurer tous mes pas, à en découvrir les suites iàr
SERMON POUR LE MERCREDI DES CENDRES
cheuses, età les éviter? Avec cela que puis-je craniilre? ou avec cela que ne pnis-jc pas entreprendre? Pensée de la mort, remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions, régie la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations; enfin, motif le plus efficace pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions. C'est la troisième partie.
TftOisiÈMB PARTIE.
C'est de la ferveur de nos actions que dépend Il sainteté de notre vie ; et c'est la sainteté de notre vie qui doit rendre devant Dieu notre mort précieuse. Voilà, dit saint Chrysostome, l'ordre naturel que Dieu a établi pour ses élus, et dont on peut dire que sa providence ne peut pas même nous dispenser. Ce qui déconcerte, ou plutôt ce qui renverse ce bel ordre, c'est un fonds de lâcheté et de tiédeur. Tiédeur si hautement réprouvée de Dieu dans l'Ecriture, tiédeur qui corrompt nos meilleures actions, je dis celles à quoi la religion et le christianisme nous engagent par devoir ; en sorte que, toutes bonnes qu'elles sont en elles-mêmes, notre vie, bien loin d'en être sanctifiée, n'en devient souvent que plus imparfaite et même que plus criminelle, et se termine enfin à une mort qui nous doit faire trembler, si l'on en juge dans les vues de Dieu, et par l'extrême rigueur de sa souveraine justice. Il s'agit, chrétiens, de combattre cette lâcheté, qui, sans autre désordre qu'elle-même, est seule capable de nous perdre : il s'agit de la surmonter ; et c'est ce que le Fils de Dieu a voulu particulièrement nous apprendre, et à quoi, si nous y prenons bien garde, il a, ce semble, réduit tout son Evangile. Car qu'est venu faire sur la terre ce Dieu Sauveur ? Il est venu répandre dans les cœurs des hommes le feu de la charité et le zèle des bonnes œuvres : Ignem veni mittere in terram^. Telle est la fin de sa mission. Or, de tous les motifs qu'il pouvait nous proposer, et qu'il nous a en effet proposés pour exciter cette ferveur et pour allumer ce feu céleste, les deux plus puissants sont sans doute la proximité de la mort, et l'incertitude de la mort. Proximité delà mort qu'il s'est efforcé, pour ainsi dire, de nous faire sentir, comme l'aiguillon le plus vif et le plus capable de nous piquer. Incertitude de la mort, qu'il nous a tant de fois représentée comme le sujet de notre vigilance et d'une continuelle attention. Deux motifs où ce divin Maître a rapporté toutes ses adorables instructions, et où nous trouvons de quoi réveiller toute notre
ardeur, et de quoi nous animer à faire tout le bien que sa grAce nous inspire.
Oui, chrétiens, il faut travailler, et travailler avec cette ferveur d'esprit qui doit être l'âme de toutes nos actions, parce que nous approchons de notre terme : premier motif qui confond notre Mclieté. Marcliez, disaille Sauveur du monde , tandis que la lumière vous éclaire, pourquoi? parce que la nuit vient, où personne ne peut plus agir. Veillez : pourquoi? parce que le Fils de l'Homme, que vous attendez est déjà à la porte. Négociez, et faites profiter les talents que vous avez en main : pourquoi ? parce que le maître qui vous les a confiés est sur le point de revenir, et de vous en demander compte. Tenez vos lampes allumées : pourquoi? parce que voici l'époux qui arrive. Ilàtez-vous de porter des fruits ; pourquoi ? parce que c'est bientôt le temps de la récolte. Que voulait-il nous faire entendre par là? Ah ! chrétiens, ces paraboles, toutes mystérieuses qu'elles sont, s'expliquent assez d'elles-mêmes, et nous font connaître malgré nous notre folie, lorsque nous proposant la mort dans un éloignement imaginaire, quoique, selon le terme de l'Ecriture, il n'y ait qu'un point entre elle et nous, nous croyons avoir droit de nous relâcher dans la pratique de nos devoirs. Car tel est notre aveuglement, et voilà l'erreur dont Jésus-Christ nous veut détromper. Cette marche qu'il nous ordonne n'est rien autre chose que l'avancement et le progrès dans le chemin du salut, Ambulate i ; cette veille, que l'atlention sur nous-mêmes, Vigilate 2; ce négoce, que le bon usage du temps, Negotiamini ^ ; ces lampes allumées, que l'édification d'une vie exemplaire, Luceat luxvestra coram hominibus *; ces fruits, que les œuvres de pénitence et de sanctification, Facile fructiis dignos pœnitentiœ^ , et ce jour de la récolte, ce retour du maître, cette arrivée de l'époux, cette nuit qui vient, n'étaient, dans le langage ordinaire du Fils de Dieu, que les symboles, mais les sym- . boles naturels, d'une mort prochaine. Comme si Jésus-Christ nous eût déclaré que sa sagesse, ^ tout infinie qu'elle est, ne lui fournissait rien de plus propre à nous embraser d'un saint zèle, età nous retirer d'une vie tiède et languissante, que la proximité de la mort.
En effet, chrétiens , quand nous aurions à vivre des siècles entiers, et que Dieu , par une conduite, ou de sévérité ou de bonté, nous laisserait sur la terre aussi longtemps que ces premiers patriarches fondateurs du monde, nous
i Jou., zn, K. — > Luc. xxi, 3«. — * Ibid., six, 13. — * Uatth., y, U. * * LiM.1 m, 1.