‹ Œuvres complètesChapitre 59 sur 183 · SUR LA PENSÉE DE LA MORT · texte numérisé non relu

SUR LA PENSÉE DE LA MORT

Minons encore mille raisons de nous reprocher nos rol.lcheinenls. Qiichiuo (^Ioi{çn(^e que fût k mort, chacune de nos actions se rapportant toujours h l'ctcrnité, étant toujours la matùVe du jugement de Dieu, pouvant toujours nous mériter une gloire immortelle, il serait toujours juste qu'elle fût faite d'une manière digne de Dieu, puisque Dieu doit toujours être servi en Dieu : il serait toujours juste qu'elle fût faite d'une manière digne de la récompense que nous attendons de Dieu ; et malheur h nous si nousahusions alors même d'un temps si cher, et si nous faisions, comme parle l'Ecrihire, l'œuvre du Seigneur négligemment ! Mais être h la veille de paraître devant Dieu, et demeurer tranquille dans une vie négligente ; toucher de près au terme où l'on ne peut plus rien faire, et ne pas redoubler ses soins par une vie plus agissante ; avoir déji\ la mort à ses côtés, mourir comme l'Apôtre à chaque moment : Quotidie morior ',et ne s'empresser pas d'arriver à la sainteté par la voie courte et abrégée d'une vie fervente, il n'y a, mes chers auditeurs, ou qu'une stupidité grossière, ou qu'une infidélité consommée, au moins commencée, qui puisse aller jusque-là. C'est néanmoins notre état, et l'état le plus déplorable. Ah ! chrétiens, Jésus-Christ nous dit en termes exprès : Ecce venio cito. Me voici , j'arrive : Merces mea mecum est^, j'ai ma récompense avec moi, pour donner à chacun selon ses œuvres. Pesez bien ces paroles. Il ne dit pas : Je viendrai, ni : Je me dispose à venir; mais il dit : Je viens, Ecce venio ; et je viens bientôt : Ecce venio cito. Hâtez- vous donc, conclut le Seigneur, en s'ad ressaut à une âme paresseuse et lente ; chargez-vous de dépouilles ; faites- vous un riche butin de tant d'aclions vertueuses que vous omettez, que vous négligez, et dont vous perdez le mérite : Accéléra spolia detrahere, festina prœdari 3. Dieu, dis-je, dans Fun et dans l'autre Testament, par lui-même, par ses prophètes, par ses prêtres, nous parle de la sorte, nous presse de la sorte, et toujours insensibles aux avertissements qu'il vous donne, et qu'il vous fait donner, vous demeurez dans le même assoupissement et dans la môme langueur : pourquoi ? parce que vous n'avez jamais l3ien considéré la brièveté de votre vie.

Car enfin, si vous et moi, mes frères, nous étions bien convaincus qu'il ne nous reste plus que fort peu de jours ; si nous nous disions souvent avec saint Paul, mais en sorte que nous fussions bien rempUs de cette pensée : Ego enim

« 1 Cor., XV, 31. — î Apoc., xxu, 12.— ' Isa., viii, 3.

B. - ToM. L

jam delibor, et tempus re.wlutionin meœ instat i : Je suis comme une victime qui va être immolée, et qui a reçu rasj)ersion pour le .sacrifice ; le temps de ma dernière dis.solulion approche, et il me semble que j'y suis déjà : si, par le ministère d'un ange, Dieu nous annonçait que ce sera i)our demain, que ferions-nous ? ou plutôt que ne ferions-nous pas ? Cette seule idée que je vous propose, et qui n'est après tout qu'une supposition, toute pure supposition qu'elle est, a néanmoins, au moment que je vous parle, je ne sais quoi qui nous touche, qui nous frappe, qui nous anime. Nous ferions tout ; et en faisant tout, nous gémirions encore d'en faire trop peu. Bien loin de nous ralentir, nous nous porterions à des excès qu'il faudrait modérer. Ni divertissement, ni plaisir, ni jeu qui nous dissipât ; ni spectacle, ni compagnie, ni assemblée qui nous attirât ; ni espérance, ni intérêt qui nous engageât ; ni passion, ni liaison, ni attachement qui nous arrêtât. Tout recueillis et comme tout abîmés dans nous-mêmes ; ou pour mieux dire, tout recueillis et comme tout abîmés en Dieu, morts au monde et à tous ses biens, à toutes les vanités, à tous les amusements du monde, nous n'aurions plus de pensées que pour Dieu, plus de désirs que pour Dieu, plus de vie que pour Dieu : pas un moment qui ne lui fût consacré, pas une action qui ne fût sanctifiée par le mérite de la plus pure et de la plus fervente charité. Et comme il arrive qu'un élément, à mesure qu'il retourne vers son centre, s'y porte avec un mouvement plus rapide, ainsi plus nous avancerions vers notre terme, plus nous sentirions croître notre activité et notre zèle. C'est le miracle visible que la présence de la mort opérerait. Or pourquoi ne l'opère-t-elle pas dès maintenant ? Jésus-Christ ne s'est-il pas expliqué en des termes assez précis ; et la parole d'un Dieu a-t-elle moins d'efficace que la parole d'un ange ?

Voulez-vous savoir, chrétiens, comment parle et surtout comment agit un homme qui envisage la mort de près, ei; qui en fait le sujet de ses réflexions ? Écoutez le saint roi Ezéchias, et formez- vous sur cet exemple. J'ai dit, s'écriaitil profondément humilié devant Dieu, j'ai dit, au milieu de ma course : Je m'en vas aux portes de l'enfer, c'est-à-dire, selon le langage du Saint-Eisprit, aux portes de la mort : Ego dixi in dimidio dierum meorum : Vadam ad portas iuferi 2 : J'ai supputé le nombre de mes années : Quœsivi resUluum annorum meorum ' ; et j'ai reconnu que je devais dans peu quitter

» U Timoth. iv, 6. — ' Jsa-, xxxvi:i, 10. — ' Ibid.

SERMON POUR LE MERCREDI DES GENDRES

celte demeure terrestre, pour être transféré ailleurs , couuiic l'on Iransporle la tente d'un berger d'un champ h un autre : Gencratio mea ablata est a me, quasi tabernaculvm pastorum • : que, par une destinée à laquelle je suis forcé de me soumettre, le fil de mes jours allait être coupé connue une toile à demi tissue : Prœcisa est velut a texente vila mea ^ ; que du matin au soir ce serait fait de moi, et que mon arrêt ayant été prononcé dans le conseil de Dieu, l'exécution n'en pouvait plus être longtemps retardée : De mane usque ad vesperam finies me 3. Or ces principes ainsi établis (car c'était là en effet, remarque saint Ambroise, comme autant de principes qu'il posait) , quelles conséquences en lirait-il? quelles conclusions pratiques pour la réformalion de sa vie ? Elles sont admirables, et je ne puis vous donner un plus beau modèle. Ah ! Seigneur, poursuivait le saint roi, c'est donc pour cela que je pousserai sans cesse des cris vers vous, comme le petit d'une hirondelle qui demande la pûturc : Sicut pullus hirundinis, sic clumabo * : voilà la ferveur de sa prière. C'est pour cela que je gémirai comme la colombe, et que je m'appliquerai jour et nuit à méditer la profondeur de vos jugements : Meditabor ut columba^ : voilà la ferveur de sa méditation. C'est pour cela que mes yeux se sont affaiblis à force de regarder en haut, d'où j'attendais tout mon secours, et où je cherchais mon unique bien : Attenuati sunt oculi mei, siispicientes in excelsum 6 : voilà la ferveur de sa confiance. C'est pour cela que je résiste aux plus violentes tentations qui m'attaquent, et que pour n'y pas succomber, instruit que je suis de la force de votre grâce, je vous prie de combattre et de répondre pour moi : Domine, vim patior ; responde pro me ^ : voilà la ferveur (le sa foi. C'est pour cela que je repasserai devant vous toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon âme : Recogitabo tibi annos meos in amaritudine animœ meœ » : voilà la ferveur de sa pénitence. Car je sais, ô mon Dieu, ajoutait-il, que ce n'est ni l'enfer, ni la mort qui célèbrent vos louanges : Quia non infernus confitebitur libi, neque mors lauàabit te » ; c'est-à-dire, selon l'explication de saint Jérôme, je sais que ce ne sont pas les mourants qui vous glorifient, ni qui sont en état de vous glorifier par leurs œuvres : et qui donc ? ceux qui vivent, Seigneur, mais qui vivent aussi persuadés que moi qu'ils doivent

• Isai, xxxvni, 12. — » Ibid. — ' Ibid., 13. — ♦ Ibid., 14. «. » Ibid. — 6 Ibid. — ' Ibid., U.— » Ibid., 1&. — » Ibid., 18.

bientôt mourir ; mais qui vivent délermîués comme moi à liiire de celte persuasion la règle de toutes leurs actions : Vivens, viveus, ipse^ confitebitur tibi, sicut et ego hodie '. Ainsi parlait ce reli^icux monarque ; et de là, chrétiens, nous apprenons cette méthode si solide, si connue des saints, si peu pratiquée parmi nous, mais si praticable néanmoins, et d'où dépend la sanctification de notre vie ; savoir, de faire toutes nos actions comme si chacune était la dernière, et devait être suivie de la mort. Prier comme je prierais à la mort ; examiner ma conscience comme je l'examinerais à la mort; pleurer mon péché comme je le pleurerais à la mort ; le confesser comme je le confesserais à la mort; recevoir le sacrement de Jésus- Christ comme je le recevrais à la mort : voilà de quoi corriger toutes nos tiédeurs et toutes nos lâchetés, de quoi vivifier toutes nos œuvres par le souvenir même de la mort et de sa proximité.

Mais il m'est incertain si la mort est proche, ou si elle est encore éloignés de moi : je le veux, mon cher auditeur; que concluez-vous de là ? Parce qu'il est incertain quand et à quel jour vous mourrez, en devez- vous être moins actif, moins vigilant, moins fervent dans l'observation de vos devoirs ; et cette incertitude, qui peut-être vous sert de prétexte pour justifier vos négligences, n'est-elle pas au contraire une nouvelle raison pour les condamner ? Car pourquoi le Sauveur du inonde nous ordonne-t-il de veiller ? Ce n'est pas seulement parce que la mort est prochaine, mais parce qu'elle est incertaine, c'est-à-dire parce que nous n'en savons ni le jour ni l'heure : Quia nescitis diem, neque horam 2. Ah ! chrétiens, Jésus-Christ sans doute aurait bien mal raisonné, si l'incertitude de la mort autorisait en aucune sorte nos lâchetés et nos tiédeurs. Mais c'est ici que saint Augustin a admiré la sagesse de Dieu , qui nous a caché le jour de notre mort, pour nous faire employer utilement et saintement tout les jours de notre vie : Latet uUimus dies, ut observentur omnes dies .

En effet, si nous connaissions précisément le jour et l'heure où nous mourrons, plus de pénitence dans la vie, plus d'exercice de piété. Tout serait remis à la dernière année ; et dans la dernière année, au dernier mois ; et dans le dernier mois, à la dernière semaine ; et dans la dernière semaine, au dernier jour ; et dans le dernier jour à la dernière heure, ou môme au dernier moment. Et de là, plus de salut î

I I»a., uxvui, 19.— ' MaUb-, xxv,

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