PREMIÈRE PARTIE
Comme il est de la foi que l'orgueil fut le premier péché de l'homme, et qu'il est encore
la source et le. principe de tout péché, Inilium uiniiis pcvr.ali est supcrbia > ; il ne faut pas s'élormer (piel(! incmi; (»rj,Mieil soit un ohstacli; essenliel à la péuitence,élaljli(; de Dieu pour être le remède du [)éclié. Je m'expli(pie. Si l'homme, persévérant dans le hienliem-enx état où Dieu l'avait créé , était deiiHMiré dans les termes de celte humilité, cpii lui était comme naturelle, puisque l'humilité n'est rien autre chose que la parfaite connaissance de soi-môine; quelque avanta^^e ou de la nature ou de la grâce qu'il eût reçu, il n'aurait jamais couru risque d'en abuser au préjudice de ce qu'il devait à Dieu : et si dans l'instant que nous violons la loi de Dieu, nous faisions un retour sur nous-mêmes, il nous suffirait de nous connaître nous-mêmes, pour rentrer dans l'ordre, cl pour nous mettre, comme pécheurs, en disposition de satisfaire h Dieu. Mais cet esprit de pénitence et de justice qui nous porte à réparer les offenses de Dieu, se trouve combattu dans nous par un autre esprit, qui est l'esprit d'orgueil, et de même qu'en péchant nous nous révoltons contre ce souverain législateur, nous avons après le péché une opposition secrète à lui en faire la juste réparation qui lui est due.
Quel remède, chrétiens ? celui même que l'Eglise nous propose dans la cérémonie de ce jour, en nous obligeant à nous souvenir de ce que nous sommes, afin de corriger notre vanité par notre vanité, comme parle saint Augustin. Car il faut faire de temps en temps remonter l'homme jusqu'à son origine, dit ce grand docteur; et par la considération de sa faiblesse, de sa misère, de son néant, le forcer malgré lui de renoncer aux présomptueuses et vaines idées qu'il a de lui-même, ei qui, l'empêchant de s'humilier, l'empêchent de se convertir. Or, c'est ce que fait la pensée de la mort. Quand un homme sans quahté et sans naissance, mais élevé néanmoins à une haute fortune, et comblé de biens et d'honneurs, vient à s'enorgueillir et à s'oublier, le moyen de réprimer son orgueil est de lui remettre devant les ; yeux l'obscurité et la bassesse de son extraction, i Ne vous enflez point, lui dit-on ; on sait qui vous • êtes et d'où vous êtes venu. Cela seul est capable ' de le confondre, et de lui inspirer des sentiments de modestie. Mais si de plus, par une vue anticipée de l'avenir, on lui marquait ce qui lui doit bientôt arriver ; si l'on pouvait lui dire, et lui dire avec assurance : Prenez garde ; quelque grand que vous soyez, vous êtes sur le point de votre ruine ; une disgrâce dont vous êtes menacé
• EccU., r, 16,
SECOND SERMON POUR LE MERCREDI DES CEM,>RES
et que vous n'éviterez pas, va vous réduire à n'ôlre pins que ce que vous étiez dans votre première condition; si, dis-je, on pouvait lui parler ainsi, en sorte qu'on lui lit connaître à lui-mômo la vérité de ce qu'on lui annonce, cette vue sans doute ferait encore sur lui une bien plus forte in)pression. Pénétré de celle pensée : Il n'y a plus pour moi de ressource et je vais périr, il serait doux et humain ; il ne lerait plus voir dans sa conduite ni arrogance, ni lierlé; cette enflure de cœur, que lui causait la prospérité et l'élévation, s'abaisserait tout à coup : pouniuoi? parce qu'il n'envisagerait plus sa fortune, si je puis user de cette expression, que comme la hauteur du précipice où il va tomber, et qu'au lieu de s'éblouir de ce qu'il est, il gémhait sur ce qu'il va devenir.
Or, c'est justement, mes chers auditeurs, de celte double vue, et de ce que nous avons été, et de ce que nous serons, que l'Eglise se sert aujourd'hui pour nous tenir devant Dieu dans riiumilité et dans la soumission. L'homme, dit l'Ecriture, élait dans l'honneur et dans la gloiie, où Dieu l'avait élevé par la création ; mais, au milieu de sa gloire, l'honnne s'était méconnu : Hotno cum tn honore esset, non intellexUK Cet oubli de lui-même, par une suite nécessaire, l'avait porté jusqu'à l'oubli et môme jusqu'au mépris de Dieu. Que fait l'Eglise ? Pour rétablir en nous ce respect de Dieu, et cette crainte que nous perdons par le péché, et qui doit être le fondement de la pénitence, elle nous engage ou plutôt elle nous oblige à concevoir du mépris pour nous-mêmes, eu nous adressant ces paroles : Mémento, homo, quia pulvis es, et in j)ulverem reverteris. Comme si elle nous disait : Pourquoi, homme mortel, vous attribuer sans raison une grandeur chimérique et imaginaire ? Souvenez-vous de ce que vous étiez il y a quelques années, quand Dieu, par sa tonte-puissance, vous tira de la boue et du néant. Souvenez- vous de ce que vous serez dans quelques années, quand ce petit nombre de jours qui vous reste encore sera expiré. Voilà les deux termes où il tant malgré vous que tout votre orgueil se borne. Raisonnez tant qu'il vous plaira sur ces deux principes ; vous n'en tirerez jamais de conséquence, non-seulement qui ne vous humilie, mais qui ne vous rappelle à votre devoir, lorsque vous serez assez aveuglé et assez insensé pour vous en écarter. Telle est, encore une fois, chrétiens, la salutaire et importante leçon que fait rEglise,comme une raère sage, à tous ses enfants.
< PMlm., XLTIII, 13.
Mais examinons plus en détail la manière dont elle y procède, et toutes les circonstances de cette cérémonie des cendres qu'elle observe en ce saint jour. Car il n'y en a pas une qui ne nous instruise, et qui n'aille directemont à ces deux fins, de rabattre notre orgueil et de nous disposer à la pénitence. En effet, c'est pour rabattre notre orgueil qu'elle nous présente des cendres, et qu'elle nous les lait mettre sur la tète. Pourquoi des cendres? parce que rien, dit saint Ambroise, ne doit mieux nous faire comprendre ce que c'est que la mort, et l'humiliation extrême où nous réduit la mort, que la poussière et la cendre. Oui, ces cendres que nous recevons prosternés aux pieds dcsministrcsdu Seigneur; ces cendres dont la bénédiction, selon la pensée de saint Grégoire de Nysse, est aujourd'hui comme le mystère, ou, si vous voulez, comme le sacrement de notre mortalité, et par conséquent de notre humilité, si nous les considérons bien, ont quelque chose de pins touchant que tous les raisonnements du monde pour nous humilier en qualité d'hommes, et pour nous faire prendre, en qualité de pécheurs, les sentiments d'une parfaite conversion, et d'un retour sincère à Dieu. Car elles nous apprennent ce que nous voudrions peut-être ne pas savoir, et ce que nous tâchons tous les jours d'oublier. Riais malheur à nous, si jamais nous tombons, ou dans une ignorance si déplorable, ou dans un oubli si funeste I Elles nous apprennent que toutes ces grandeurs dont le monde se glorifie, et dont l'orgueil des hommes se repaît; que cette naissance dont on se pique, que ce crédit dont on se flatte, que cette autorité dont on est fier, que ces succès dont on se vante, que ces biens dont on s'applaudit, que ces dignités et ces charges dont on se prévaut, que celte beauté, cette valeur, cette réputation dont on est idolâtre, que tout cela, malgré nos préventions et nos erreurs, n'est que vanité et que mensonge. Car que je m'approche du tombeau d'un grand de4a terre, et que j'en examine l'épitaphe : je n'y vois qu'éloges, que titres spécieux, que qualités avantageuses, qu'emplois honorables : tout ce qu'il a jamais été et tout ce qu'il a jamais fait y est étalé en termes pompeux et magnifiques. Voilà ce qui parait au dehors. Mais qu'on me fasse l'ouverture de ce tombeau, et qu'il me soit permis de voir ce qu'il renferme ; je n'y trouve qu'un cadavre hideux, qu'un tas d'ossements infects et desséchés, qu'un peu de cendres, qui semblent encore se ranimer pour me dire à moi-même : Meynento, homo^ quia pulvii es, et in pulverem reverteris.