‹ Œuvres complètesChapitre 63 sur 183 · CÉRÏ<MONIE DES CENDRES · texte numérisé non relu

CÉRÏ<MONIE DES CENDRES

Elles nous appronncnl que nous sommes donc bien injustes, quand, ù «luelcjne prix que ce soit, et souvent contre l'ordre de la Providence, nous prétendons nous dislinj^^uer, et que nous voulons faire dans le inonde certaines figures qui ne servent qu'à flatter notre vanité : que ces rangs que nous disputons avec tant de chaleur, ces droits que nous nous attribuons, ces points d'honneur dont nous nous entùtons, ces singularités que nous afTeclous, ces airs de domination que nous nous donnons, ces soumissions que nous exigeons, ces hauteurs avec lesquelles nous en usons, ces ménagements et ces égards que nous demandons, sont autant d'usurpations que l'ail notre orgueil, en nous persuadant, aussi bien qu'au pharisien de l'Evangile, que nous ne sommes pas connue le reste des hommes : erreur dont la cendre où nous réduit la mort nous détrompe bien, par l'égalité où elle met toutes les conditions, disons mieux, par leur entière destruction. Car voyez dit éloquennnent saint Augustin au livre de la Nature et de la Grâce ; voyez si dans les débris des tombeaux vous distinguerez le pauvre d'avec le riche, le roturier d'avec le noble, le faible d'avec le fort ; voyez si les cendres des souverains et des monarques y sont différentes de celles des sujets et des esclaves. Ah! l'esclave et le roi ne sont là qu'une même chose ; et ce fut la belle réponse que fitun philosophe à un fameux conquérant, lorsque, interrogé pourquoi il paraissait si attentif à contempler des ossements de morts entassés les uns sur les autres, « Je tâche, lui dit-il, seigneur, à discerner dans ce mélange le roi votre père ; je l'y cherche, mais en vain, parce que ses cendres, confondues avec celles du peuple, n'y retiennent nulle marque de distinction par où je puisse le reconnaître. » Paroles dont le plus fier des hommes, quoique païen, ne laissa pas de s'édifier, et qui reviennent à ce qu'on nous dit aujourd'hui : Mémento, homo, quia pulvis es, et in pnlverem reverteris.

Elles nous apprennent que, malgré les vastes desseins que forme l'ambitieux de s'établir, de s'agrandir, de s'élever, de croître toujours, sans dire jamais : C'est assez ; la mort, par une triste destinée, le bornera bientôt à six pieds de terre : c'est trop, à une poignée de cendres. Car voilà, mes chers auditeurs, pour m'exprimer ainsi, usqu'où Dieu nous pousse à son tour ; voilà à quoi aboutissent tous nos projets, toutes nos entreprises, toutes nos prétentions, toutes nos intrigues, en un mot, toutes nos fortunes et toutes nos grandeurs, lorsque nos corps, par la dernière résolution qu'il s'en fait dans le tom-

beau, se raccourcissent, s'abrégrnt presque jus- (jues à s'anéantir. Ecce vix totnm Hercules impievit nrnam. Quel changtiment ! disait un sage, quoi(pie mondain, eu voyant l'urne sépulcrale où étaient les cendres d'Hcicnle; cet ilercide, ce héros à qui la terre ne su (lisait pas, est ici ramassé tout entier ! à peine a-l-il de quoi remplir cette urne! Kéllexion (jue l'Eglise nous fait faire aujourd'hui bien plus saintement et bien plus ellicacement, quand elle nous dit : Mémento homo, quia pulvis es,et /u puluerem reverteris.

Elles nous apprennent que non-seulement la mort détruira ce fantôme de grandeur el de fortune après lequel nous courons, mais que notre mémoire môme périra, qu'on ne parlera plus de nous, qu'on ne pensera plus à nous, qu'on se consolera de notre perte, que quelques-uns s'en réjouiront, que nos proches seront les premiers à nous oublier; que ces amis sur qui nous comptions se lasseront bientôt de nous pleurer; que l'indifférence des uns, que l'ingratitude des autres, effacera dans peu de jours le souvenir des bons offices que nous leur avons rendus, et que tout ce que nous aurons fait dans une autre vue que celle de Dieu, sera semblable à la poussière que le vent emporte ; car ainsi le concevait Job : Memoria vestra comparabitur cineri K Ainsi Dieu le marquait-il lui-même, quand il disait, par la bouche d'Ezéchiel, à ce roi impie : Dabo te in cinerem 2 ; je te réduirai en poudre, et ces éclatantes actions dont tu te promettais dans la mémoire des hommes une espèce d'immortalité, s'évanouiront et se dissiperont comme la cendre. En effet, chrétiens, c'est le véritable symbole de cette fausse gloire dont nous sommes si jaloux, puisqu'il est certain qu'elle a toutes les propriétés de la cendre ; qu'elle est vile comme la cendre, légère comme la cendre, stérile et inutile comme la cendre, et que, quand nous en aurions autant que notre vanité en peut demander, ce qui ne sera jamais, on aurait toujours droit de nous dire : Mémento^ homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris.

Enfin elles nous apprennent que, quelque enraciné que soit notre orgueil, il ne tient qu'à nous de trouver dans nous notre humiliation : Ilumiliatio tua in medio tui 3, puisque cette partie de nous-mêmes dont nous sommes si occupés et si idolâtres, ce corps n'est au fond que le plus abject de tous les êtres, qu'un sujet de corruption, et, selon l'expression de Tertullien, qu'un peu de boue figurée en homme : Limus titulo hominis incisus. Or, est-il juste que la poussière et la boue s'enfle de ce qu'elle est, et

1 Job., xm, li, — î Ezech., xxnii, 18. — ' MicU-, ti, li.

SECOND SERMON POUR LE MERCREDI DES CENDRES

que, par la malice du péché, elle s'élève contre ct'liii «nii, raniiiiaiit de son esprit, l'a élevée par sa miséricorde au-dessus de ce qu'elle était ? Quid suptrbit terra et cinis ' ? La mort que nous avons sans cesse devant les yeux, dcNait être sur tout cela pour nous une contimielle leçon ; mais parce qu'il arrive, comme l'a fort bien remarqué saint Chrjsoslome, que tous les hommes voient la mort, mais (pic peu ont le don de la comprendre : Mortem omîtes vident, pduci intelligunt; l'Eglise joint à cette vue de la mort l'usage des cendres qu'elle nous présente, et qui, sanclitiécs par les prières de ses ministres, ont une grAce spéciale pour faire entrer dans nos cœuis ces importantes vérités : Mémento^ homo, quia piilvis es, et in pulverem reverteris.

Cependant vous me demandez pourquoi l'on nous met ces cendres sur la tête et sur le front : autre mystère qu'il est aisé d'éclaircir, et qui doit encore édifier votre piété. On nous met ces cendres sur la tête, qui est le siège de la raison, pour nous faire entendre que l'objet le plus ordinaire de nos réflexions et de nos considéralions pendant la vie doil être la mort et les suites de la mort. Or c'est ce que l'on nous déclare quand on nous dit : Mémento, Sou venez -vousen, et ne l'oubliez jamais ; parce qu'en effet il nous servirait peu d'être une fois convaincus que nous sommes mortels, si, par une forte pensée et par un fréquent souvenir, la conviction que nous en avons n'était pour nous une source (le sagesse, et ne produisait en nous cette disposition d'humilité, qui est déjà le commencement de la pénitence.

Aussi est-ce le souvenir de la mort qui, de tout temps, a le plus retenu les hommes dans l'ordre, et les a mis, malgré les soulèvements de leur orgueil, comme dans la nécessité d'être humbles. De là vient, dit saint Jérôme (et ce ne sera point là une digression, ou cette digression n'aura rien d'ennuyeux et de fatiguant pour vous) ; de là vient que parmi toutes les nations, non-seulement chrétiennes, mais païennes, le souvenir de la mort, et môme l'usage de la cendre, a été une des principales circonstances des pompes les plus solennelles et des cérémonies les plus augustes ; que les Grecs, au rapport du cardinal Pierre Damien, après avoir couronné leurs em|)ereurs, leur oflVaienl un vase plein d'ossements et de cendres, pour les avertir que la suprême dignité dont ils venaient d'être revêtus ne les exemptait pas de la mort ; que les Romains, dans leurs triomphes, faisaient marcher un héraut après le vainqueur,

1 £ccl., X, 9.

pour lui crier, au milieu des applaudissements publics, qu'il était homme et sujet à la mort; que le grand piètre, dans l'ancienne loi, se puriliait avec de la cendre quand il devait entrer dans le sanctuaire ; et que maintenant encore, dans la consécration des papes, on fait passer devant les yeux du nouveau pontife quelques étoiipcs que le feu consume, pour lui faire entendre que la gloire du inonde passe de môme, et que la tiare nel'empôche point d'être tributaire de la mort : comme si les hommes avaient eux-mêmes reconnu qu'à mesure que le monde ou la Providence les exalte, ils ont besoin d'un contre-poids qui les rabaisse, et que le plus puissant et le meilleur est le souvenir de la mort. De là vient que les peuples les plus barbares, par un secret instinct de religion, se sont fait un devoir de conserver les cendres de leurs ancêtres. Ces cendres leur faisaient voir à quoi leur sort devait enfin se terminer; et ce souvenir les rendait naturellement humbles, dans le môme sens que notre àme, selon le langage de Tertullien, est naturellement chrétienne. Ces cendres, s'ils se sentaient ou passionnés ou préoccupés, leur suftisaient pour se dire à euxmêmes : Mémento, homo ; Souviens-toi, homme, et humilie-toi; souviens-toi, et modère-toi; souviens-toi, et détrompe-loi. De là vient que Moïse sortant de rEgy[)te, au lieu d'emporter les riches dépouilles des Egyptiens, comme les autres Hébreux dont il était le conducteur, se contenta d'emporter les cendres du patriarche Joseph ; ne croyant pas pouvoir mieux dompter ni mieux soumettre à l'empire de Dieu ces esprits fiers et indociles, qu'en leur montrant les cendres de ce grand homme, dont ils se glorifiaient d'être descendus. De là vient que les mêmes Israélites ayant abandonné Dieu dans le désert, et l'ayant irrité par une scandaleuse rébellion , lorsqu'en l'absence de Moïse ils adorèrent un veau d'or, ce sage législateur, animé de zèle, prit le veau d'or, le brûla, le pulvérisa, et les obligea d'en boire la cendre, pour confondre leur idolâtrie, en leur faisant voir la vanité de leur idole. De là vienl cnlui que quelques princes chrétiens, par une pratique toute sainte^ quoiqu'elle n'ait pas été du goût du monde, pour se former de la mort une idée plus vive, non contents de la méditer, ont voulu se la rendre sensible et palpable ; et que les uns, pendant leur vie même, ont fait placer dans leur palais la bière destinée à leur sépulture; les autres ont gardé, parmi leurs meubles les plus précieux, le crâne d'un mort, qui semblait leur redire sans cesse : MementOf homo, quia

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