‹ Œuvres complètesChapitre 70 sur 183 · SUR L'AUMONE · texte numérisé non relu

SUR L'AUMONE

je Jh '.n^iue ilnns le monde cljrétioîi ? Pennclloziiioi »lt* NOMS h" icnirsculcr, cl porlo/.-iMi (l(;vant Dieu la t'onltisioii. Quoi est, ilis-je, l'injuste \)vocédé des riches niomkiins? le voici : ils (uesinent tout, hors l'anniùne, sur le picdde leurs revenus et de lems biens. Je ni'ex|)li(|uo. Ils veuhuil ôfrc servis ;\ proportion de leiu's biens, ils veulent être vcMns à propoition de leurs biiMis, ils veulent ôtre loi^és, meublés à pro|)ortion de leurs biens, et non-seulement i\ proportion mais souvenl bi(>n an-del;\ de cette proportion : car i\ (juel excès ne va-t-on pas ? Il n'y a que l'aumône où l'on ne se pique de nulle proportion, quoi(|u'il n'y ait que l'aumône où la pro[)ortion soit un devoir indispensable. Car, en vérité, mes hères, les 1 iclu's du siècle rè?;lent-ils leurs aumônes par leurs biens ; et ([uelle proportion voyons-nous entre ce qu'il leur en coûte pour le soula;.ïement des pauvres, et ce que l'esprit du monde leur fait sacrifier à tant d'antres dépenses ? c'est-à-dire, les riches ilu siècle sont-ils magnifiques dans lems aumônes autant, par proportion, qu'ils sont supeibes dans leurs habits , autant qu'ils sont splendides dans leurs tables, autant qu'ils sont prodigues dans leur jeu ? J'en appelle à eux-mêmes. Est-ce de leur part que viennent les grandes contributions pour l'entretien des pauvres ? est-ce par eux que les hôpitaux subsistent ? par eux que tant de malades sont consolés ? par eux que tant de piisonniers sont secourus? Qu'une famille soit ruinée, qu'une province soit dans la désolation, qu'un établissement de piété soit prêt à tomber, est-ce sur eux que l'on doit faire fond pour y pourvoir? N'est-ce pas au contraire dans les conditions, dans les fortunes médiocres, que Dieu, par sa miséricorde, fait trou\er les plus abondantes ressources ? combien, dans cette ville capitale, de persormes vertueuses, à qui leur état ne fournit rien ou presque rien au-delà du nécessaire, savent néanmoins ménager sur ce nécessaire de quoi subvenir aux besoins des pauvTes ? Le dirai-je ? combien de pauvres sont plus charitables, plus libéraux pour les pauvres, que ces puissants, que cesopulents, qui tiennent dans le monde les premières places, et que Dieu a comblés de ses bénédictions temporelles ? Cependant c'est une loi, et une loi générale et absolue, que l'aumône et les biens doivent être proportionnés ; et quand Dieu viendra pour vous juger, il est de la foi qu'il prendra pour règle de son jugement cette proportion. Vos biens comparés à vos aumônes, ou vos aumônes comparées à vos biens, c'est ce M doit faire à son tribunal, ou votre justificaou voli-e conulamna»ion. Pourquoi ? parce

(pi'étant le souverain Seigneur, pins il vans a lait |)art de ses dons, [)lus il a le droit d'en exiger l(! légitime hommage, el(pi(! la rai.son même natm-ellc le veut ainsi. Souveraineté de Dieu, premier fondement du précepte de l'aumône. Quel est le second ?

C'est l'indigence et la nécessité du prochain, à quoi Dieu vous oblige de pourvoir, et |)r\r titre de justice, et par titre de charité : suivezmoi. Titre de justice, parce que c'est pour cela môme, et uniquement pour cela, que sa providence vous a faits ce que vous êtes, et "qu'elle vous a élevés à ce degré de prospérité qui votis distingue. Car il faut vous détromper, chrétiens, d'une erreur aussi commune dans la pratique, qu'elle est insoutenable dans la spéculation ; et ne vous pas persuader, si vous êtes riches, que vous le soyez pour vous-mêmes. Ce ne sont point là les vues de Dieu, ce n'est point là sa conduite. Vous êtes riches, mais pour qui? nour les pauvres ; et s'il n'y avait des pauvres dans le monde, j'ose dire que Dieu, l'arbitre et le suprême modérateur de toutes les conditions du monde, ne vous aurait jamais donné ces biens que vous possédez. Qu'a-t-il donc prétendu, et que prétend-t-il encore? que vous soyez les substituts, les ministres, les coopérateurs de sa providence à l'égard des pauvres. Voilà ce qu'il s'est proposé, et à quoi il vous a destinés. Emploi plus glorieux pour vous, emploi mille fois plus estimable que vos richesses mêmes. Car, qu'est-ce pour des hommes que d'être les coopérateurs de leur Dieu? 0 ", comprenez ma pensée : si Dieu^ immédiateiR?:ît et par lui-même, avait pris soin de pourvo r aux besoins des pauvres, il y aurait pourvu a'ondamment et en Dieu. Vous donc, les coc^ râleurs de Dieu, vous les ministres, les substi! Us de Dieu, comment y devez- vous subvenir? comme Dieu. Tel est le soin dont il s'est déchargé sur vous; telle est la commission qu'il vous a donnée. 11 a voulu faire dépendre les pauvres de votre charité, afin que cette dépendance fût le lien qui formât entre eux et vous une mutuelle société. Mais du reste, ce que je conclus, c'est que l'aumône n'est point seulement une charité pure, une charité gratuite, puisque vous ne donnez au pauvre qae ce que vous avez reçu pour le {)auvre, et avec une obligation étroite de l'employer au profit du pauvre. Ce que je conclus, c'est que, manquant à faire l'aumône, ou la faisant au-dessous de sotre condition, vous outragez, vous déshonorez, je dis plus, vous détruisez en quelque sorte, vous anéantissez la providence de Dieu. Po^»quoiî

SERMON POUR LE PREMIER VENDREDI DE CARÉ.'IIE

parce qu'autant qu'il est en vous, vous la rendez imparf;ii'.o el dc^fcclneuse ; parce que vous autorisoa contre elle les plaintes et les iriiinnnres des pauvres, parce que vous leur donne/ un spécieux prétoxlc de l'accuser, de la blasphémer, de la renoncer.

Mais ppnscz-vous que Dieu, jaloux desa gloire et touché des reproches injurieux que lui allirent vos sordides épargnes à l'égard des pauvres, ne les lasse |)as rolouibcr sin* vous-niônies, souvent par des vengeances d'autant plus terribles qu'elles sont moins connues? Je ne parle point de ces malédictions temporelles qu'il répand quelquefois sur ces riches si insensibles et si resserrés. Je ne parle point de ces r<n versement de fortune, de ces coups imprévus qui partent de la main du Dieu vengeur des pauvres. S'il ne s'attaciue pas toujours à vos biens, vous en devez plus craindre pour vos personnes, vous en devez plus craindre pour votre Ame. Vous oubliez ses pauvres, d'autres ne les oublieront pas. Dieu vous avait élevés pour leur soulagement, d'autres seront substitués pour en être les tuteurs ; mais en prenant sur la terre votre place auprès des pauvres, ils auront dans le ciel la place qui vous était réservée auprès de Dieu.

Titre de charité : ah I mes chers auditeurs, qui sont ces infortunés dont je plaide aujourd'hui la cause? et qui que vous puissiez ch-e selon le monde, ne sonl-ce pas vos frères? N'estce pas, dans le langage du Saint-Esprit, votre propre chair? c'est-à-dire, ces pauvres ne sontce pas des hommes de même nature que vous ? ne sont-ce pas les enfants de Dieu comme vous, appelés h la même adoption que vous, h la même grâce que vous, à la môme gloire que vous ? ne sont-ce pas les héritiers de Dieu, les cohéritiers de Jésus-Christ aussi bien que vous? Or, quel moyen, reprend le disciple bien-aimé saint Jean, que leur étant unis d'un nœud si intime et par tant d'endroits, vous les puissiez voir dans la souffrance, et ne leur pas ouvrir les entrailles de votre miséiicordc? ou que vous puissiez les abandonner dans leur disette, et avoir l'amour et la charité de Dieu en vous? Mais si vous n'avez pas alors l'amour de Hieu, vous êtes donc enneinis de Dieu ; si vous êtes ( nncmisde Dieu, vous avez donc violé un précopie de Dieu, et ce précepte ne peut être que l'inco. destable et l'indispensable commandement dr l'aumône : Qui hahuerit siibstatitiam hujusmuiid', et viderit fratremsuum necessiUitem habere, c! dauserit viscera suaab eo, quomodo charitas Del manet in eo ' ?

I 1 jMn., III, 17.

Et ne pensons pas que ce devoir ne regarde que certaines nécessil"^ des pauvres pl-is pressantes et plus rares. Ui'and je dis que la justice, que la charité nous obligent à aider nos frères dans leurs besoins, qu'est-ce que j'entends? besoins communs, tels qu'ils se préscidcnt tous les jours h nos yeux, ou tels que nous ne les connaissons pas, mais dont sans doute nous serions émus, tout couununs qu'ils sont, si nous étions plus attentifs à les découviir et h les connaître. Car c'est une autre illusion non moins grossière, et qui renverse toides les lois de l'humanité, de croire que le précepte de l'aumône n'est rigoureux qu'à l'égard des nécessités extrêmes des pauvres. Outre ces extrêmes nécessités, il y a des nécessités grièves et plus fréquentes; el si Dieu, dans ces grièves nécessités, nous permettait de laisser les pauvres sans secours, comment le Sauveur du monde, en condamnant un jour tant de réprouvés, prendraitil pour le sujet ca[)ital et universel de leur réprobation, l'oubli volontaire des pauvres? Ya-t-il donc tant de riches assez impitoyables pourvoir périr un pauvre à leurs yeux, po(u* le voir presque réduit aux abois et prêt à rendre l'Ame, sans prendre soin de lui conserver la vie, et de le tirer d'rme telle extrémité? Y a-t-il d'ailleurs tant de pauvres dans un état si misérable et si dépourvu? Par conséquent, concluent les théologiens, pour expliquer l'Evangile, il ne faut pas seulement l'entendre de ces nécessités extraordinaires, mais des antres qui nous frappent plus communément la vue, et à quoi Dieu nous ordonne, sous peine d'une damnation éternelle, d'apporter le remède qui dépend de nous et que nous avons dans les mains. En sorte que, suivant la pensée d'un des plus savants hommes du siècle passé, un chrétien qui formerait, ou qui forme en elTet cette résolution, de ne faire l'aumône que dans les dernières nécessités des pauvres, dès là commet un péché grief, et perd la grâce de Dieu, parce qu'il est dans une disposition criminelle, et dans une volonté directement opposée à la loi de Dieu.

Tristes vérités pour vous, riches du monde, et qui ne confirment que trop ce terrible analhème que le Fils de Dieu a prononcé contre vous : Vœ vobis divitibus ! Malheur à vous qui vivez dans l'opulence 1 Pourquoi? parce que votre opulence même a presque toujours l'un de ces deux effets, ou d'allumer dans votre cœur la cupidité et l'envie d'avoir, au lieu de l'éteindre; ou de vous rendre plus sensuels et plus amateurs de vous-mêmes, deux principes de votre indifférence pour les pauvres; car, possédés d'une

SDR Î/AUMONE.

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atat-e convoiliso, vous voulez profilor do tout et ne voiisdossaisir" i\o licii ; toiijoiii's b'KMissiir biens, toujours acijiitMs sur aequôls; toujours les mains ouvertes pour recevoir, et jamais pour donner , que ilis-je ? et souvent nu>uie falliM-il dépouiller le pauvre et lui arracher le peu qui lui reste, bien loin de contribuer h sa subsistance; fallûtil l'opprimei', bien loin de le relever, tout n'eslil pas mis eu usa^e pour contenter la faim iusaliable qui vous dévore? Les droits les plus saints ne sont-ils pas foulés aux pieds? ne se porle-t-on pas jusqu'à la violence la plus injuste et la plus criaille, jusiju'à la cruauté, jusqu'à la barbaiie? ou bien, idolàlresde vos sens et tout occupés de vous-mêmes, vous n'avez d'attention que pour vous-mêmes, de sentiment que pour vous-mêmes. Que le pauvre pAtisse dans la disette, que le malade languisse sur la paille, que la veuve chargée d'enfanls et percée de leurs cris, ressente toutes leurs douleurs et ne puisse répondre à leuis gémissements que par ses larmes, comme ce sont des maux étrangers et qui u'approclieut point de vous, pourvu que votre seusualité soit sati'^faite, pourvu que votre corps ait toutes ses commodilés et toutes ses aises, vous êtes contents, et vous ne pensez guère si les autres le doivent être. Mais Dieu y pense ; et viendra le temps où il saura vous y faire penser malgré vous, quand, pour la justification de sa providence, il vous demandera raison du pauvre , quand il vous traitera comme vous avez traité le pauvre, quand il vous jugera.sans miséricorde, comme vous avez rejeté le pauvre sans compassion. Voilà, mes chers auditeurs, sur quoi il faudrait s'examiner, s'accuser soi-même. Voilà, de tous les points de conscience, l'un des plus essentiels, et sur quoi les ministres du Seigneur devraient être plus vigilants et plus sévères, puisqu'il y va de l'honneur de Dieu et de l'intérêt du prochain. Cependant, convaincus du précepte de l'aumône, vous voulez savoir quelle en doit être la matière, et c'est ce que je vais "vous apprendre dans la seconde partie.

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