‹ Œuvres complètesChapitre 69 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il y a un précepte de l'aumône, et ce précepte sur quoi est-ii fondé ?ce précepte, en quelles conjonctures, en quelles nécessités des pauvres oblig l-il ? Ce sont les points importants que j'ai d'abord à éclaircir, et qui demandent, chrétiens, toute votre réflexion. Qu'il y ait un précepte de l'aumône, c'est une vérité conslaule. Le Sauveur du monde nous l'a expressément déclaré en son Evangile ; et ce commandemeut est si rigoureux, qu'il suffira de ne l'avoir pas accompU, |)Our être réprouvé de Dieu et pour entendre ce formidable arrêt : Discedile a me, maledicti * ; Retirez-vous de moi, maudits. Mais où iront-ils ? et h quoi sont-ils réservés ? au feu éternel : In ignem œternum. Pourquoi î en voici la raison : Ccst, dira le Seigneur, que j'ai eu faim, et que vous ne m'avez pas donné à manger : Esurivi enim, el non dedistis mihi manducare. C'est que j'ai été malade et en prison, el que vous ne m'avez pas visité : Infirmus et in

I Matth., XXV, 41,

SUR L'AliMONE.

varcere, et non vi^^itastis me. C'est qiio dans lu personnelles |)aiivros, que je regardais comme mes livres, loiiiine mes membres vivants, j'ai sonllert des l)esoins exirômes, et (juc vous n'avez pas pensé ;\ me seconrir : NudiiSy et non cooperuistis me. Chose étrange ! reprend saint Clirysostome ; l'Evangile ne manjue point d'autre cheld'acciisalion (jue celui-là : comme si toute la rigueur du jugement de Dieu devait consister dans la discussion de ce seul article ; et que Jésus-Christ, en qualité de souverain juge, ne dût venir ;\ la liu îles siècles que pour condamner la dureté et l'insensibilité des riches envers les pauvres. Or, ce Dieu si juste et si équitable, ajoute le même Père, ne réprouvera jamais les hommes pour avoir omis de simples conseils, mais pour avoir violé ses préceptes. Il faut donc, condul-il, (|ue l'amnône soit un précepte: cette preuve est convaincante, et résout en peu de paroles toute la question.

Allons plus avant, chrétiens, et voyons sur quoi ce préce|)te est fondé. Car de là, comme d'une soiuce iéconde, je tirerai non-seulement de grandes lumières pour vous instruire, mais de puissants motifs pour vous exciter h la pratique d'un devoir si essentiel, et d'une loi dont la transgress'on doit avoir pour vous des conséquences si affreuses. Sur quoi, dis-je, est fondé le préce()te de l'aumône? Ceci est remarquable. Sur doux litres, répond le docteur angélique saint Thomas : savoir, la souveraineté de Dieu d'une part, et do l'autre l'indigence du prochain. Deux principes, ^l'où résulte pour les riches du siècle une obligation si étroite, que l'aumône n'est pas seulement à leur égard un précepte, mais un précepte de droit naturel, mais un précepte de droit divin, et par conséquent un préce[)le dont nulle puissance sur la terre ne les peut dispenser. Appliquez- vous, et ne perdez rien de cette morale.

En ellet, mes chers auditeurs, Dieu est le souverain maître de vos biens, il en est le Seigneur ; il en est même absolument le vrai propriétaire; et par comparaison devons à lui, vous n'en êtes, h le bien prendre, que les économes et les dispensateurs. C'est ce que la raison et la foi nous démontrent évidemment. Or, puisque vos biens sont à Dieu par droit de souveraineté, vous lui en devez le tribut, l'hommage, la reconnaissance ; et puisqu'il en a la propriété mèine, et qu'elle lui appartient, il en doit avoir les fruits. Que fait Dieu, chrétiens ? il alTectc ce tribut et ces fruits à la subsistance des pauvres ; c'est-à-dire qu'au lieu d'exiger ce tribut par lui-même et pour lai-

même, ce (pii ne convient pas h sa grandeur, il l'exige par les mains des pauvres; ou plutôt il siibslilue les (taiivres, pour l'exiger en son nom. Tellomont ipio i'aumone, qui, par rapport au pauvre, est un devoir de chanté et de miséricorde, est, par rapport à Dieu, un devoir de justice, un devoir de dépen«lance et de sujétion ; et c'est ce que le Saint-Esprit nous a fait entendre par cette belle parole : Honora Dominum de tua substantia K Prenez garde, s'il vous plaît : il veut que l'homme lasse honneur à Dieu de ses biens, qu'il a reçus de la main de Dieu ; et l'homme, dit saint Léon, pa[)e, s'acquitte de ce devoir en payant à Dieu, et comme vassal, et comme sujet, les droits dont il lui est redevable. Droits honoriliques, puisqu'en eflet ils honorent Dieu ; mais au même temps droits utiles et profitables aux pauvres, à qui Dieu par sa providence lésa résignés. Car Dieu, je le répèle, a établi les pauvres dans le monde pour recueillir ses droits en sa place; et l'aumône est lu seul moyen par où les riches puis^ sent rendre à Dieu ce qu'ils lui doivent. C'est pourquoi saint Pierre Chrys(»loj5ue, parlant des pauvres, leur donne une qualité bien glorieuse et une commission bien honorable, lorsqu'il les appelle les receveurs du domaine de Dieu, et qu'il nous fait considérer la main du pauvre comme le trésor de Dieu sur la terre : Gazophylacium Dei, manus pauperis.

Que fait donc le riche quand il oublie le pauvre, et qu'il lui refuse l'aumône? Vous ne vous êtes peut-être jamais formé l'idée de ce péché, telle que je la conçois, et telle que l'Ecriture même nous la donne. Je dis qu'un riche qui refuse au pauvre l'aumône, est un sujet rebelle qui refuse le tribut à son souverain ; que c'est un vassal orgueilleux, qui, par un esprit d'indépendance, ne veut pas reconnaître son Seigneur. Excellente idée, qui nous fait comprendre d'une part la supériorité infinie dé l'être de Dieu, et de l'autie la nature de l'aumône. Car de là, mes chers auditeurs, je lire deux conséquences, qui ne peuvent être, ni assez attentivement méditées, ni assez fortement prêchées dans le chiislianisme. La première, qu'il est essenliel à l'aumône d'être faite dans un sentiment d'hujriilité, et que bien loin que ce soit une œuvre [)ropre à nous inspirer l'orgueil et à nous enller, elle nous tient au contraire dans la soumission, en nous réduisant à la connaissance de nous-mêmes.

Pourquoi ? parce que l'aumône est essenliellement un aveu que l'homme fait à Dieu de sa

' Prov., iii, 9.

SEUMON I'OU!\ LE PUEMIEll VENDUEDI DE CAKÉAJE.

dépontlancc. Or il ii'csl pas nalmol nti'iin sujet tiiP vanité (!•' sa coiidilion de siijol, ni du !émoipii.ipc niôine qu'il rend do sa (idélilé cl ilc jicn ol)éissnncc.

El c'est le secret que comprit parfailomcnt Abraham, loisqu'il reçnt trois an ;es dans sa maison, sons la ligure et sous l'habit de trois pauvres. L'Ecriture dit que, pour se disposer h leur rendre ce devoir d'IiospilalitcS il s'lri!>iilia, et que, proslcrru'i en lenr présence, l'^s voyant trois, il ncn adora (pi'un : Très vi(iit,ct mium fidorarit. Que signifient ces paroles ?(leinaiulent les inlor|)rctes : en adora-til un des trois qu'il voyait? ou, s'élovant au-dessus des trois, en adora-t-il un (|n;.tri''nie qu'il ne voyait pas ? Quelques-uns ont cru (|ue Dieu dès lors, par une grâce paiticulière, lui révéla l'auguste mystère de l'ineffahle Trinité ; et que l'adoration d'un seul h la vue de trois fut comme la confession de foi qu'en'fit ce saint Patriarche, reconnaissant en trois pcrsoimes l'unité d'un Dieu : c'est la pensée de saint Augustin, aussi solide qu'ingénieuse. Mais il me semble que saint Jérôme a pris la chose dans un sens plus naturel ; cl j'aime mieux dire avec lui, qu'Abraham voyant trois pauvres se prosterna devant Dieu, parce qu'il allait payer à Dieu, dans la personne de ces trois pauvres, le tiibut de SCS biens : comme s'il eût ainsi voulu marquer le principe de l'aumône qu'il allait faire, et nous montrer par son exem|)lc avec quel esprit nous la devons faire nous-mêmes: Tresvidit, et unum adoravil. Car telle est, mes frères, dit saint Chrysoslome, la première vue que nous devons avoir dans nos aumônes, puisque l'aumône est une espèce de culte (|ue nous rendons à Dieu. Tel est le premier sentiment que la foi doit former dans nos cœurs, et dont elle nous doit remplir : un sentiment de vénération pour Dieu. Que vais-je faire par celte aumône? Je vais reconnaître l'empire de Dieu sur moi; je vais protester à Dieu qu'il est mon Dieu, et que je suis sa créature. Oui, Seigneur, et c'est pour cela que je me mets en devoir d'assister le pauvre délaissé et abandonné. En le soulageant dans sa misère, je ne vous donnerai rien ; et que pourrais-je vous donner, ô mon Dieu? vous êtes trop riche, et je suis trop faible : mais je prétends par là même avouer ma faiblesse ; je ijiôlends confesser par là que tout ce que j'ai Cbi à \oas, et que je n'ai rien ipii ne relève de vous. Ainsi, dis-jc, y doit procéder un chrétien, qui veut satisfaire au précepte de l'aumône en chrétien.

De là suit une autre conséquence : que l'au-

mône, pour être faite dans la rigueur du i '■ceple, doit élre proportionnée aux bien« . î h leur qiianlilé. Car Dieu, mes rhcrs audite,:;S, qui règle tout inr sa sagesse, et qui a tout lai! avec noîubre, poids et mesure, exige de vou^ ce trihiil seloîi foule l'étendue de voli'e pouvoir. J^es [jrince-; de la lerrc n'en usent pas lonjo!M> de la sorte; ( t souvent, par des laisons de politique que la nécessité môme autorise, ils se trou vent obligés à tirer les plu> grands secours de lenis moindres sujets, pendant qu'ils ménagent les plus opulents et les j)l'.is aisés. iMais notre Dieu, qui ne voit point de nécessité suj)rrieure à sa loi, cf devant qui toutes les conditions du monde ne soiil rien ; sans se rel:\cher de ses di'oil.^ et san.^. égard à vos pcrsoun(\s, fait une imposition réelle sur vos biens. Elcs-\ous dans l'abondance, il attend de vous nu tribut abondnul ; ot c'est vous flatter, ou pour mieux dire, c'est vous tromper vous-mêmes, si vous vous en tenez quittes pour de légères a'imôues, quand vous pouvez les grossir, et que vous avez de quoi fournir h de plus amples largesses. Abus, disait saint Auibrois;^" ce n'est point aumône que de donner peu, lorsqu'on a beaucoup reçu : Non est eh-emosyna e multis pauca largiri. Sur quoi ce saint docteur ajoutait : Non ergo 'juid fastidio expuds, sed quidreligionis affectu et studio conféras pensandum est. iVenez donc garde, concluait-il, en parlant à un riche chrétien, que l'aumône n'est point une œuvre de surérogalion, mais une dette, dont Dieu vous a chargé; et qu'il ne s'agit pas seulement pour vous de donner aux pauvres le rebut de votre m tison, el je ne sais quels restes de votre luxe jetés au hasard ou arrachés par importunité, comme peut-être vous vous êtes contenté jusques à présent de le faire ; parce que traiter ainsi votre Dieu, et le partager si mal, c'est le mi^prisor : Non ergo quid fastidio exjmas. Mais voidez-vous lui rendre ce qui lui est dû î rentrez en vousmême, examinez vos facultés et vos forces; pesez, mais dans la balance du sanctuaire, comment vous faites l'aumône : si vous la faites avec cet esprit d'équité, avec celte exacte proportion que laloi demande : si vous !a faites suffisamment, si vous la faites libéralement, si vous la faites pleinement. Car ce que vous devez craindre, poursuivait saint Ambroise, c'est qu'au lieu d'être récompensé pour avoir donné, vous ne soyez puni pour avoir donné trop peu : Metuendum est enim ne plus plectaris ob retenta, quam compenseris ob data.

Or quel est, mes chers auditeurs, le grand désordre qui règne aujourd'hui dans le monde,

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