PREMIÈRE PARTIE
Nous craignons les jugements du monde, je dis les jugements que le monde fait de nous ; et ce qui nous doit être un grand sujet de confusion et de réflexion, dans l'idée que nous nous formons de ces jugements du monde à quoi nous sommes exposi^s, nous n'en craignons pas seulement l'iniquité et la malignité, mais nous en craignons encore plus la vérité ; nous ncii pouvons soufTrir la liberté, nous eu supjjortous avec peine la sincérité, nous en redoutons l'exacte et rigide sévérité; et quand ces juge-
« Malth,, xxiv, 3.
SUR LE Jr(.EMKNT DERNIER.
mcnts s'accordent sur ce qui peut nous rendre odieux et nous décrier, c'est siu'tout alors qu'ils nous accablent, et que nous n'en |)Ouvons soutenir runilonnité. Je le répète, et je dis en peu de paroirs, (|ui vont faire tout le fond de celte prcniiùre partie : nous craignons la censure dos hommes, et nous la craignons parce qu'elle n'est souvent que trop juste; nous la craignons parce qu'elle est libre, nous la craignons parce qu'elle est sincère, nous la craignons parce qu'elle ne nous lait nulle grâce, nous la craignons, parce qu'il force de se ré[)andre, elle devient cnlin contre nous un jugement public. Tout cela, mes chers auditeurs, ce sont autant de conjectures de l'extrême rigueur du jugement de Dieu, et autant d'épreuves sensibles par où Dieu semble déji\ nous y disposer. Ecoutez-moi, et tâchez à tirer de \h des conséquences dignes, et du sujet que je traite, et de la sainteté du christianisme que vous professez.
Nous voulons souvent, par une prétendue force d'esprit, nous mettre au-dessus de la censure et des jugements des hommes, el nous nous flattons quelquefois d'être en effet parvenus à cette heureuse indépendance; mais au même temps, pour peu que nous nous consultions nous-mêmes, nous voyons bien que nous nous ti'ompons : c'est-à-dire que nous voudrions mépriser cette censure du monde, et pouvoir la compter pour rien ; mais quelque mépris que nous en fassions, ou que nous affections d'en faire, nous sentons assez au fond de l'âme que nous la craignons. Car de là vient la désolation où l'on tombe et le trouble qui nous saisit, quand cette censure nous attaque personnellement, et qu'il nous arrive d'en éprouver les traits. De là \ient que nous en sommes si mortifiés, si piqués, si offensés. De là vient que les moindres rapports qu'on nous fait excitent en nous des mouvements si vifs de dépit, de colère, de vengeance ; marque évidente que nous ne la méprisons pas. En effet, si nous savions, en bien des rencontres et sur bien des sujets, les idées qu'on a de nous, ce que l'on pense de nous comment on parle de nous, nous en serions outrés de douleur. Si, lorsque nous sommes tranquilles, et peut-être contents de nous-mêmes, on nous faisait connaître pour qui nous passons dans l'estime du monde, il n'en faudrait pas davantage pour nous consterner et pour nous plonger dans le plus noir et le plus mortel chagrin. Ainsi le repos et la tranquillité de notre vie ne roule souvent que sur l'ignorance où nous sommes des jugements qu'on fait de nos personnes, de nos actions, de nos qualités : mais
qu'on nous tire de celte ignorance, et dès là nous commencerons à être malheureux.
11 est donc vrai que, malgré nous, nwis les craignons, ces jugements; et il est de l'ordre de la IVovidence, dit saint Chrysostome, qiicœla soit de la sorte. Pouniuoi? [)arce que, sans parler des autres biens que produit celte crainte, quoique humaine ; ou, pour mieux dire, sani parler des maux qu'elle empêche, en a)ntenant les hommes dans le devoir ; sans parler dea désordres qui s'ensuivraient imiuaurjuabieuient, si cette crainte n'était pas une barrière pour nous arrêter, au moins est-il certain qu'elle nous élève à la crainte du jugement de Dieu, qu'elle nous fait sentir par avance le jugement de Dieu, qu'elle nous sert à connaître la sévérité du jugement de Dieu. Car pour peu que nous ayons non-seulement de religion, mais de raison, voici, ce me semble les réflexions que nous devons faire. Nous devons chacun nous dire à nous-mêmes : Si les jugements que les hommes forment contre moi font en moi de si vives impressions, que sera-ce quand Dieu lui-même viendra me juger ? Si je crains tant d'être censuré par des hommes faibles comme moi, que sera-ce d'être condamné par un Dieu infiniment au-dessus de moi ? Pour peu que je sois fidèle à la grâce, cette réflexion que je fais, ce raisonnement suffit pour réveiller toute ma ferveur, et pour me faire marcher devant Dieu, comme l'Apôtre, avec crainte et avec tremblement.
Je sais que saint Paul agissait par des principes plus relevés, quand il disait, plein d'une généreuse confiance : Peu m'importe que le monde me juge, parce que c'est assez pour moi de savoir que le Seigneur me jugera : Milii autem pro mininio est, ut a vobis judicer i. Mais il n'appartenait qu'à saint Paul de parler ainsi : outre que la sainteté de sa vie était à l'épreuve, et le mettait à couvert de tous les jugements du monde, il avait été ravi jusques au troisième ciel ; il avait puisé dans la source même la connaissance des vérités éternelles ; et par conséquent il n'était pas nécessaire qu'il fît aucune attention aux jugements du monde, pour être pénétré delà pensée du jugement de Dieu. Mais nous, sensuels et grossiers, nous, esclaves des sens et attachés à la terre, il n'est pas étrange que nous ayons besoin de ce secours, et c'est à nous, puisqu'il nous est propre, à nous en aider. Oui, devons-nous dire, il m'importe de penser que les hommes sont les censeurs de ma vie ; il m'importe de ne pas oubhcr que les
1 1 Cor., iT, 3.
SERMON POUR LE LUNDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE
bommes m'éclaircnt, qui que je sois et quoi que je fasse, et qu'ils sout en possession de me juger; il m'importe de me souvenir qu'en mille occasions cette censure des hommes m'alarme, me déconcerte, m'Iuunilic, m'abat; parce que ce sont là autant d'averlisscmcnls pour moi, et que j'apprends quelles précautions j'ai donc à prendre pour me préserver de ce jugement supérieur où je dois paraitie, et qui dort décider de mon éternité. Car si ce prétendu tribunal des honnncs qui me jugent sans autorité, et dont je ne reconnais point lajuridiclion, est néanmoins un tribunal formidable pour moi, quel sentiment dois-je avoir de celui d'un Dieu dont je révère la sainteté et dont je redoute la puissance? Et si je me contrains, si je m'observe, si je garde tant de mesures pour me sauver des jugements du monde, avec quel soin,aÉiec quelle circonspection dois-je régler ma vie pour me mettre en état de répondre à ce souverain Juge, qui tient en ses mains ma destinée? C'est ainsi que je m'instruis, et que, me faisant à moi-même de salutaires leçons, du monde je m'élève h Dieu. Avançons : voici quelque chose encore de plus important et de plus fort.
- Quelque vains et quelque injustes que nous supposions les jugements du monde, nous n'en craignons pas tant, après tout, l'iniquité et la malignité, que nous en craignons la vérité. Car pourquoi ces jugements critiques et désavantageux, quand nous venons à les connaître, nous sont-ils si sensibles, ou pourquoi y sommes-nous si sensibles nous- mêmes? avouons-le de bonne foi, parce que nous ne les trouvons que Irop véritables. S'ils l'étaient moins, ils nous troubleraient beaucoup moins; et s'ils étaient évidemment faux, on les négligerait. Ils ne nous blessent que parce qu'ils sont trop bien fondés, que parce qu'ils trouvent et qu'ils doivent trouver dans les esprits trop de créance, que parce que nous n'avons rien à y opposer. Et certes, sur tous les jugements outrés que la passion et la vengeance inspire contre nous, nous nous faisons aisément raison. Nous en appelions au témoignage de notre conscience et à la vérité connue ; et le témoignage de notre conscience, la vérité qui nous favorise, est un soutien pour nous contre la témérité et l'injustice : mais il y a une censure du monde équitable, droite, désintéressée ; une censure à laquelle il est évident que la passion n'a point de part ; une censure irréprochable, et qui porte avec soi sa conviction ; et c'est celle-là qui nous fait trembler. Donnons plus do jour 5 cette pensée. Nous haïssons, dit saint Augustin, noii-seulement la ca-
lomnie qui nous impose, mais la vérité qui nous reprend ; et si nous y prenons bien garde, souvent la vérité qui nous reprend nous choque et nous aigrit bien plus vivement que la calomnie qui nous impose. Car nous avons de quoi repousser la calomnie et de quoi la confondre ; mais la vérité, en nous convainquant, nous confond nous-mêmes. La calomnie qui nous impose, se détruit avec le temps et se dissipe ; mais la vérité qui nous reprend, s'éclaircit toujours d'un jour à un autre; et à mesure qu'elle s'éclaircit, elle découvre notre honte, et ne nous laisse rien à répliquer.
Triste image du jugement de Dieu. Car, dit saint Jérôme, ce qu'il y a pour nous de plus redoutable dans ce jugement, ce n'est ni la majesté du Juge, ni sa puissance, ni sa grandeiu', mais sa vérité : cette vérité qui s'élèvera coulre nous ; cette vérité qui nous accusera, qui nous convaincra, qui nous condamnera, qui nous confondra: non pas cette faible vérité (les hommes, mais celte invincible vérité de Dieu, celte immuable vérité de Dieu, cette irréfragable vérité de Dieu, cette vérité qui ne peut être ni désavouée, ni contestée, ni éludée ; en un mot, ô mon Dieu, cette vérité qui environne votre trône, et que l'Ecriture appelle pour cela votre vér'ûé: Et Veritas tua in circuitu fuo i. Voilà, reprenait saint Jérôme, ce que j'ai à craindre. Car pour la vérité des hommes et de leurs jugements, quelque forte qu'elle fût contre moi , peut-être m'en pourrais-je défendre ; quelque évidente qu'elle parût, peut-être pourrais-je l'obscurcir ; peut-être au moins, à force de subtilités et de prétextes, pourrais-je l'affaiblir. Mais contre la vérité de Dieu, que ferai-je et que dirai-je, moi pécheur, moi ver de terre? Si je veux entrer en discussion avec elle, disait le saint homme Job, de cent crimes qu'elle me reprochera, je ne répondrai pas sur un seul. Si j'entreprends de me justifier, ma propre justification deviendra ma condamnation. Si je me crois innocent, dès là je me rendrai coupable. Quand il y aurait en moi quelque trace ou quelque rayon de justice, cette jusiice humaine, éclairée delà vérité de Dieu, s'effacera, s'évanouira. Ah ! Seigneur, concluait-il, vous dont la lumière sonde les plus profonds abîmes, vous à qui nul ne peut résister, que votre vérité est adoraI)le ! mais qu'elle est redoutable ! Il y a en effet, chrétiens, entre la vérité des hommes et la vérité de Dieu, des différences infinies : mais le caractère le plus distinctif et le plus particulier de la vérité de Dieu, c'est qu'en nous jugeant elle nous fer-
Tsïlffl-, UlXXTJII, 9.
'^ l.T. Jl'CE?.ÎE^T Dr-^^VEH.
m?rï la lioiuho ; /|a'oii nous coiulavnijanl cl en nons n'éprouvant, elle nous icSUura ;\ la lualliLMireusw et cruelle iiL^eessité d'approuver nousmftjueS; par un aveu forcé île nolie injustice, l'aj-nît J<' notre réprobation. Aussi est-ce votre \érit6, Sei;::neur, et ne convient-il (ju'ci votre mérité d'exercer sur nous un tel empire : Et Veritas tua incircuitu fuo. Revenons aux jugements des hommes.
Comme nous en craignons la "vérité, nous n'en pouvons soullVir la liberté. Nous voudrions que la censiu'e au moins nous respectât ; nous la voudrions îi notre éj^ard, ou plus discrète, ou plus titniile : et Dieu, pour nous tenir dans l'ordre, permet qu'elle soit libre et hardie. Car nous avons beau présumer de nous-mêmes, nous n'empêcherons pas le monde de juger et de parler. Nous avons beau nous promettre que dans le rang où nous sounnes on nous épargnera ; fussions-nous encore plus grands, on ne nous épargnera pas : que dis-je ! souvent même plus nous serons grands, moins serons-nous épargnés. En vain notre orgueil s'en offensera • ce que nous témoignerons de sensibilité ou de hauteur ne servira qu'à piquer encore davantage, et à faire examiner de plus près notre conduite. En vain trouverons-nous des fauteurs de nos passions, des esprits assez complaisants et assez lâches pour applaudir à nos vices; nos vices, à mesure qu'ils seront connus, seront hautement condamnés. Pour un flatteur qui nous approuvera. Dieu suscitera mille censeurs qui se scandaliseront de nos désordres, et qui ne s'en tairont pas. Pour une langue muette qui retiendra la vérité captive et dans le silence, cent autres la feront éclater à notre confusion. Or qu'est-ce que cela, dit saint Chrysostome, sinon le jugement de Dieu en figure ? Oui, cette liberté, ou si vous voulez, cette licence, et même cette impunité des jugements du monde, dont rien ne nous peut garantir durant la vie, et qui, selon l'oracle du* Saint-Esprit, est encore plus inévitable à la mort ; cette censure du monde, à quoi malgré nous, vivants et mourants, nous sommes livrés, et qui n'excepte ni qualité, ni dignité, ni fortune ; que nous annonce- t-elle, sinon le jugement de Dieu, et ce qu'il y a peut-être dans le jugement de Dieu de moins soutenable et de plus accablant?
Je veux, chrétiens, vous en donner une idée encore plus sensible : rendez-vous attentifs à la supposition que je vais faire ; vous en serez touchés. Si donc, au moment que je parle, Dieu, par un trait de sa lumière, me découvrait ce qu'il y a dans chacun de vous de plus intérieur B. — ToM. I.
et de plus caché : ce n'est pas assez ; s'il ni'oi- (lonnail de vous re[)rocher ici publi(juiMnent ( t en face ce (pi'il y a dans votre vie de plus secret et de plus Innniliant; s'il me disait comme au Prophète : Fude parietem ', perce la muraille, et, parle droit que je te donne de révéler tes consciences, fais-en voir toute la noirceur et toute l'horreur : Exalta vocem tiiam ^ ; élève ta voix, et, sans craindre ceux qui t'écoutent, dis-leur hardiment ce qu'ils craignent le plus d'entendre, ce qu'ils seront au désespoir d'avoir entendu, ce qu'on ne leur a jamais dit, ce qu'ils n'osent se dire à eux-mêmes : Et annuntia populo meo sce» km eorum 3. Si, pour obéir à cet ordre, j'étendais jusque-là mon ministère et la libeité qu'il me donne, et que, sans nul discernement de vos condilions,je vinsseà manifester danscette chaire tant de mystères d'iniquité , disons mieux, tant de mystères d'ignominie ; enfin, si, revêtu de l'autorité de Dieu, j'entreprenais actuellement certains de mes auditeurs, réputés gens d'honneur et passant pour tels, mais dans le fond hommes corrompus, et peut-être scélérats insignes ; si je les désignais en particulier, et que je leur fisse essuyer l'opprobre de je ne sais combien de crimes, mais de crimes honteux, dont ils demeureraient flétris : ah ! chrétiens, tel qui m'écoute avec plaisir en mourrait de dépit et de douleur. Or, ce n'est là néanmoins qu'une ombre du jugement que je vous prêche ; de ce jugement, dont une des cu-constances essentielles est la liberté absolue, ou, pour user d'un terme encore plus propre, la liberté impérieuse avec laquelle Dieu condamnera ceux qui, dans le monde, se seront crus en possession de n'être jamais condamnés ; avec laquelle il reprendra ceux qu'on n'aura jamais repris ; avec laquelle il montrera qu'il est pour tous sans exception, mais encore plus pour ceux-là, le Dieu des vengeances : Deus ultionum Dominus ^. Car, dit le Prophète royal, par la raison même que la vengeance lui appartient, Deus ultionum, il agira librement et souverainement, c'est-à-dire en Dieu; en Dieu sans égards, ou plutôt supérieur à tous les égards ; en Dieu qui, dans la dernière justice qu'il rendra aux hommes, n'aura ni conditions à distinguer, ni personnes à ménager, parce qu'il viendra pour venger les abus qu'auront faits les hommes de leurs conditions, et pour punir les ménagements criminels qu'on a eus pour leurs personnes: Deus ultionum libère egit.
En effet, si nous l'en croyons lui-même (et quel autre que lui en croirons-nous ?) comme
>Ez«ii., Tui, 7. — > Is»., LTIU, l. — » Ibid, LTiU. l. — * tmlm
SERMON POUF. :.i: LLALi tiH ;^\ TMiLTii^aE SEMAINC.
Dieu des vengcancee, biea loin de respecter \à qualité, c'est contre la qualité même qu'il s'élèvera ; bien loin de considérer la grandeur, c'est à la grandeur même qu'il s'en prendra : non pas, ajoute saint Clujsostonie, par une vaine ostentation de la prééminence de son être et de »a souveraine autorité, mais par une nécessité indispensable, et pai- une loi inflexible de son adorable équité. Pourquoi ? parce que la qualité et la grandeur, quoique innocentes d'ellesmêmes, perverties par le pécbé, se trouveront aloi^s cbargées des plusgrièves et des plus énormes initjuilés du monde. Connue Dieu des vengeances, il parlera, il romi)ra ce silence étonnant que sa patience lui avait lait garder, mais dont la malice et le libertinage des péclieurs aura abusé : Deus noster, et non silehit i. Comprenez bien ceci, grands de la terre, disait le plus ëage des rois, ou plutôt disait Dieu même, dont ce sage roi n'était que l'organe et l'interprète. Cette indépendance d'un Dieu qui exaiiiinera vos œuvres, et qui les censurera ; cette liberté d'un Dieu qui vous reprochera vos injustices, n'a-t-cllc pas de quoi vous saisir de Irayeur ? et n'est-ce pas pour cela même qu'il est important que vous en soyez instruits ? Car, puisqu'il est de la foi qu'il doit y avoir un jugement rigoureux, et, selon le terme de l'Ecriture, rigomeux jusqu'à la dureté pour ceux qui sont élevés et qui gouvernent les autres : Quoniam judicium duTissimun his qui prœsunt 2, votre capital intérêt n'cst-il pas qu'on vous y fasse penser, qu'on vous le mette sans cesse devant les yeux, que sans cesse on vous en renouvelle le souvenii' ? et aurais-je pour vous la cliarité que Lieu m'inspire, et qui me presse, comme l'Apôtie, si je ne m'acquittais de ce devoir avec tout le zèle d'un libre et désintéressé ministie de l'Evangile ? Poursuivons.
Comme nous craignons la vérité et la liberté des jugements du monde, nous n'en pouvons suppôt ter la sincérité, ni même la fidélité. Je m'explique : un ami sincère et fidèle, à force d'être fidèle et sincère, nous devient odieux. Nous le voulons fidèle, mais fidèle avec discrétion, fidèle avec circonspection, fidèle avec précaution : nous voulons qu'il soit sincère, mais sincère jusiju'à un cerlfiin point. Où est celui qui le voulût autrement et sincère et fidèle, qu'à ces conditions ? c'est-à-dire, où est l'homme assez sûr de lui-même, ou assez solidement hura- We, qui, t»uclié du désir de se connaili-e, s'accommodàl d'un ami fidèle sans prudence, d'un 4(Uidout ringcuuilé allàtjusqucsà la siuipUcilé,
1 PsaliD., xux,8. — > S»p« Ti, 8,
jusquesà l'in.poi tuûilf- ! tin soii de O; caîMkr.fckc, pour peu que nous nous; seotion.t faible^, etqoe la vérité nous blesse, nous est plus incoinniodji qu'un ennemi. Car, au moins, sonuneo-n.ius en di oit de n'en pas croire un ennrmi ; s'il no'Jî condamne, nous pouvons penser que c'est prévenfion, aversion, jalousie ; mais d'un un>i demi on ne peut ni accuser ni soupçonner les intentions, certain trait de sincérité est comme un coup de foudre qui nous écrase.
Appliquons ceci, mes frères, au jugement de Dieu. Nous voulons dans nos amis de la fidélité ; mais nous prétendons, bien ou mal, qu'ime partie de leur fidélité doit consister à nous èlre quelquefois un peu moins fidèles. Nous piéteodons que s'il s'agit de certaines véiilés assommantes (pardonnez-moi cette expression), le devoir d'un ami, quoique sincère, est de noua les adoucir, de les envelopper, de nous y préparer, de bien prendre et son temps et le nôli*e pour nous les faire entendre. Telles sout les lois de la société. Or, Dieu, mes cbers auditeurs, indépendaumient de ces lois, nous jugera selon les siennes. Car, sans adoucissement, sans déguisement, il nous fera voir la vérité, et la vérité toute nue, la vérité avec toute son amertume, la vérité avec tout son poids, la vérité avec tout ce qu'elle aura de plus douloureux et de plus désolant pour nous. Vue affligeante par où Dieu punira ces délicatesses, ou, pour mieux dire, ces honteuses faiblesses à ne la pouvoir écouter, quand elle mortifiait notre orgueil: ces artifices à l'éluder, quand elle troublait notre repos ; cette obstination à vouloir l'ignorer, quand elle avait de quoi nous déplaire. Vue par où Dieu confondra ces erreurs grossières où nous aurons vécu, ce profond oubli de nous-mêmes, où le mensonge et la flatterie nous auront entretenus.£xtstimasti, inique, quod ero lui similis ; arguam te, et statuam contra faciem tuam 1. Vous vous promettiez, dira Dieu (paroles foudroyantes) , vous vous promelfiez, et vous étiez assez insensé pour croire que je serais d'intelligence avec vous; que, comme vous preniez plaisir à vous aveugler, en éteignant toutes les lumières qui vous éclairaient, j'aurais assez d'indulgence pour favoriser votre aveuglement, sans vous forcer jamais à ouvrir les yeux. Mais en cela vous ne m'avez pas connu. Car étant ce que je suis, et comme juge souverain ne pouvant me dispenser de vous faire voir ce que vous êtes et de vous en convaincre,je vous reprendrai, arguam te; et, par la censure de mon jugement, je suppléerai aux conseils fidèles que vous avez rejetés, aux sages remoo-
I Ptaio., ujm, 3L,
U:ik J.f. Jli<»tH.k'.5T DW^.NIER.
fcranoRâljtiâ i>iîfc avca né^îJjgées, aux zt^vréhcusioius à-ilut. M sii t!c Ceux iiiù \o.iliii'}iiL ei (]ui dewi^nt vi>«/.4 itulresscr, mais dont voire iiKlocililé a rcfioitli et coiniiic anéanti le zèle, Anjuani te, je wnis re[)iendi"ai, et parce que vous n'avez pas voulu proliler de la sincérité des honunes, ni pour vous corriger, ni pour vous instruire, je irous exposerai, je vous produirai vous-même devant vous-mêmes : Et statuam contra facicm iuttm. Ce n'est pas assez, chrétiens; et ce préjngé, dont le fond est inépuisable, me fournit encore quelque chose de plus essentiel.
Car puiu'quoi craignons-nous les jugements deshouuuea? c'est, ajoute saint Chrysostonie, parce que nous savons que ce sont des jugements où k'on ne nous [)ardonne rien, où l'on ne nouN lait nulle grâce, où l'on nous rend une éiioi te justice; et cette justice étioite que l'on BOUS lend nous désespère. Nous voudrions quoa iH)u.> jugeât avec limnaiiité ; et sans faire attention à la manière dont nous traitons les autres, sans nous souvenir de ce qui est écrit, qu'on se servira à notre égaid de la même mesure que nous prenons pour les autres; c'est-à-dii'e qu'on nous jugera comme nous les jugeons (loi, dit saint Augustin, qui dès cette vie s'observe inviolablemeut), par un excès de présomption, tandis que nous jugeons les autres à la rigueur, et souvent plus qu'à la rigueur, nous trouvons étrange qu'ils n'aient pas pour nous toute la douceur que nous demandons, et un certain fonds de béuignité, sans quoi nous comprenons Lien que leurs jugements n'iront jamais qu'à nous condamner et à nous humilier. C'est là ce qui nous les fciit tant craindre. Or avons-nous lesprit de Dieu, reprend saint Clirysoslome î avons-nous même la raison, si de là nous n'apprenons pas quel sera ce jugement sans miséricorde dont Dieu nous menace î
Et voilà, mes chers auditeurs, de tous les points de noU-e foi un des plus incroyables, à ce qu'il semble d'abord, mais néanmoins des plus incontestables : je dis ce jugement sans grâce et sans compassion. C'est ainsi que Dieu même l'a déflni, en parlant au prophète Osée : Prophète, lui disait le Seigneur, donne à ma justice un nom qui lui soit propre, et qui signifie, dans toute son étendue, ce qu'elle est ou ce qu'un jour elle doit être. Et comment l'appellerai-je. Seigneur? une justice sans miséricorde: Voca nomen ejus absque misericordia K Mais une justice si rigoureuse peut-elle convenir à un Dieu? et Dieu, dont la nature n'est que bonté, peut-il être juste sans être miséricordieux ? Non, répoiid
&ain*i Au;,ustin, il ne le peut .'Ire fibsoliimcnl et en lui-même; mais à cirtciin temps il peut et il duitrètie par rap|)(>ilà nous. Une justice sans miséricorde ne lui convient pas, tandis que nous sommes encore sur la terre; mais elle lui conviendra quand le temps des vengeances sera venu, et qu'aux dépens des pécheurs, lui-même, juge et arbitre dans sa propre cause, il entreprendra de se satisfaire. Aussi, pendant la vie, Dieu fait justice et miséricorde tout ensemble : sa miséricorde précède toujours sa justice, et jaiuaissajustice n'est séparée de sa miséricorde; souvent sa miséricorde agit toute seule, mais sa justice n'a point d'action qui, selon le texte sacré, ne soit tempérée par sa miséricorde : Cum iratus fueriSy misericordia recordaberis * ; dans l'ardeur de voh-e colère, vous vous souviendrez, S<âgneur, et il paraîtra que vous êtes le Dieu des miséricordes, puisque votie colère même est bien souvent pour les pécheurs une des plus grandes miséricordes. Ainsi en use-t-il maintenant, âlais dans son jugement, il exercera sa justice toute pure, à peu près comme nous l'exerçons envers nos plus déclarés ennemis. Pardonnez- moi, mon Dieu, si je fais entrer un de vos plus saints attributs en comparaison avec nos passions les plus déréglées. A l'égard d'un ennemi nous nous piquons d'équité, mais d'une équité selon la lettre, d'une équité sans bonté. Or, clu-étiens, la foi nous apprend que Dieu nous jugera de la sorte; et ce qui est en nous dureté, dans Dieu sera sainteté; ce jugement sans miséricorde que la charité nous défend et dont on nous fait un crime, c'est ce qui fera sa gloire : Jadicium absque misericordia. Achevons. Ce qu'il y a d'insoutenable dans la censure du monde, c'est qu'elle soit générale, et qu'elle devienne contre nous un jugement public. Qu'il me soit encore permis de m'expliquer. Nous voir décriés dans l'opmion d'un petit nombre de personnes, c*est une peine; mais une peine quti nous soutenons, parce que nous trouvons de quoi nous dédommager dans l'estime de plusieurs autres dont les jugements nous sont ou plus favorables, ou moins contraires. Mais quand le décri est universel» et que tous les sentiments s'accordent contre nous; quand notre réputation est absolument ruinée, que notre conduite est en horreur à tous les gens de bien, qu'on n'ose plus prendre dans le monde notre parti, que les plus modérés et les plus sensés nous condamnent; que nos amis même, réduits à se taii'e, eu disent plus par leur silence que ceux qui se déclaient ouverten>'«£ c ah 1 chré-
{ Hïbac., lu, 3*
SUMOÎ^ ?OUK It LViyUi ôfi Lk l'kO: £PiE SEMAINE.
tiens, ce déchainemenl général est une espèce de réprooalion ;i laquelle nous suceonibous, et qui nous paraîl plus aflVeuseque la mort. Je sais qu'il y a des ftines peu sensibles h tout ce qui s'appelle honneur, et peut-être me diiez-vous qu'il y en a môme sans pudeur; je sais qu'il y fi (les pécheurs qui ne rougissent de rien, el qui se sont lait un Iront sur tout : mais, oulie (pic ce sont des monstres qui ne peuvent servir d'exemple ; outre que nul de ceux qui m'écoulent ne voudrait avoir part à ce honteux privilège d'insensibilité, et, pour user des termes propres, d'impudence et d'effronterie; toujours est-il vrai, môme pour le plus hardi pécheur, que ce qu'il soutiendrait le moins, ce serait d'être regardé comme l'objet de l'abomination et de la haine publique; d'être méprisé, abhorré, détesté de tout ce qui l'environne : toujours est- il vrai que pour les âmes bien nées, ce serait le comble de tous les maux. Or, maintenant, dans quelque décri que nous soyons, il n'est jamais complet ni uniforme. En perdant l'estime des uns, nous conservons encore celle des autres; pour un qui sait notre désordre, cent l'ignorent, cent ne le croient pas, cent le pardonnent et l'excusent. Tel à la cour est abîmé, qui garde ailleurs tout son crédit; tel est diffamé dans un pays, qui marche dans un autre la tète levée ; et il n'y a point enfin de réputation tellement détruite, qu'elle ne trouve encore dans le monde quelques partisans pour en sauver les débris.
Mais au" jugement de Dieu, nulle ressource pour le pécheur: pourquoi? parce que Dieu, réprouvant le pécheur, répandra dans tous les esprits l'horreur qu'il en a lui-même conçue; parce que toutes les créatures intelligentes, prenant contre le pécheur le parti de Dieu, nonseulement le condamneront avec Dieu, mais s'uniront avec Dieu pour le haïr, selon cet arrêt prononcé par le Saint-Esprit : Et pugnabit cum illo orbis terrarum contra insensatos i. Un criminel que l'on conduit au supplice après la sentence de mort portée contre lui est une image, ïuoique imparfaite, de la réprobation de Dieu, /)arce qu'alors il est juridiquement et pubHquement diffamé, et qu'on a droit de le regarder comme un sujet de malédiction et d'opprobre. La justice des hommes va jusque-là. Que serace Jonc quand Dieu aura ouvert ce tribunal, où toutes les nations du monde comparailronl, et qu'il y produira le réprouvé, pour en faire l'objet éternel de leur mépris et de leur exécration ? Ah ! mes cliers auditeurs, nous ne le comprenons pas; mais il faut que ce soit quelque chose
de bien terfifilu, puisque Dieu lui-même affecfft si t€uveni de iiotis eu menacer par la bouche de sesprophtMes : Ostcndam (jenlibus uwiUuLem tuant el reguis ignomiiiiam luum '.
Quel fruit de cette première parlie ? Le voici, chrétiens, réduit eii pratique. Pour nous disposer au jui^cmûnl de Dieu, respectons les jugements du monde ; car le monde même, selon la règle de saint Paul, doit être respecté; et il ne le mérite jamais mieux que lorsqu'il condamne nos désordres. Mettons-nous en état, s'il est possible , de ne pas craindre sa censure ; mais souvenons-nous en môme temps qu'il ne nous est point permis de la négliger ; ou plutôt souvenons-nous qu'autant que nous avons droit de mépriser la censure du monde, dès qu'elle nous détourne de nos légitimes devoirs, autant Dieu veut-il que nous ayons d'égard pour elle quand elle nous y attache. Pour nous préparer au jugement de Dieu, aimons dans les jugements du monde la vérité qui nous corrige, et non pas celle qui nous flatte ; la vérité qui nous rend humbles, et non pas celle qui nous enfle ; l'une, quoique amère et lûcheuse, nous guérira, nous sauvera ; l'autre, par l'abus que nous en ferons, nous corrompra et nous perdra. Ne nous figurons point si aisément que le monde ait tort quand il censure notre conduite : le monde, tout décrié qu'il est, ne laisse pas d'être équitable; il fait justice à chacun; et lorsqu'il nous condamne hautement, il est dilficile que nous ne soyons pas en effet condamnables. Pour nous mettre en état de paraître au jugement de Dieu, profitons de la liberté du monde à nous juger. Regardons-la comme un moyen que Dieu, par sa miséricorde, nous fournit pour nous maintenir dans l'ordre ; tirons-en l'avantage que nous a marqué le grand Apôtre par ces belles paroles ; Sicut in die honeste ambulemiis 2 ; soyons irréprochables dans nos mœurs, et marchons avec bienséance, comme des gens qui marchent durant le jour, et h la vue des hommes qui les observent. Pour nous trouver purs et sans tache au jugement de Dieu , ayons dans le monde un ami prudent et fidèle , mais en qui la prudence n'affaiblisse point la fidélité. Choisissons-le entre mille, si nous voulons ; mais choisissons-le pour la rôformation de notre vie, et non point seulement pour une vaine consolation. Engageons-le à nous parler sans déguisement et de bonne foi. Dissuadons-le de la pensée où il pourrait être, que nous attendons de sa part une complaisance aveugle. Tâchons, au contraire, à le bien convaincre que nous ne lui saurions ja-
I Nahum, m, 6. — > B,om., xu(, 13,
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itiBU gi- <^^ 5'^ oomplaij^nncc ; cl fine qiinnd Ja ain::.Siif'^ tlo son zMc irait jiisqiics h la diurU^, nous aif.'.oroiis toujours mieux, après tout, sa duroti} vAùmc (juc sa mollesse.
Si le monde est un censeur sévère, èdilionsncus de la sévoritc^ de sa censure. Adorons h Providence, et htMiissons-la de ce que le vice n'a pas encore prévalu jusqu'il obtenir du monde qu'il lui fit grAco. Attendons encore moins de grftceau tribunal de Dieu; et dans cette pensée, tAchons. dès celte vie, à le toucher en notre faveur et i*i le lléchir. Si le monde est un censeur public, et si nous avons tant de peine à porter celte censure publique du monde, jugeons quelle sera cette confusion universelle des répiouvés au jupfcment de Dieu, et ne craignons point luaintenant de déposer dans le sein d'un confesseur ([ui seul nous écoute, et d'effacer par la |)énilence ce qui ferait noire honte dans l'assend)!ée générale de tous les hommes. Car voilà, mon Dieu, les saintes règles que vous nous prescrivez : règles dont notre orgueil et notre délicatesse ne s'accommodent pas, mais que nous inspire une humilité et une sagesse chrétienne ; règles que vos saints ont de tout temps observées, et que nous devens suivre nous-mêmes. Jugement du monde, premier préjuge du jugement de Dieu. Jugement de notre propre conscience, second préjugé du jugement de Dieu, et le sujet de la seconde partie.